26 février 2023

L'édam aux camélias






« Alors que sa grand-mère se désole devant son camélia, si paresseux à la floraison, quand celui du voisin explose dans le rouge sang, la petite fille de cinq ans s’adresse alors à elle et lui dit :
"Mais mamie, pas de problème : il faut lui mettre de la terre de gruyère ! " 
C’est l’évidence même ! Pourquoi faire tout un fromage pour un arbuste qui cache sa timidité derrière la discrétion de ses bourgeons ? »

(Ce délicieux billet et son titre, que je lui ai empruntés,  sont extraits du blog Diptyque ô taquet, tenu avec talent par mon ami Michel.)







J'ai hérité de mon père, entre autres, la fabuleuse manie de jouer avec les mots. Ceux-ci fusaient à la moindre occasion de son esprit toujours en éveil. 
«  🎶La bielle de Cadix a l'essieu de velours, tchica tchica tchic aïe aïe aïe » tonitruait-il le dimanche en passant l'aspirateur. Sa spécialité était d'ailleurs de déformer les textes de chansons pour nous faire rigoler, bien avant les chroniqueurs de France Inter... «  🎶 Et j'entends pisser le chien, que c'est triste un chien qui pisse dans le soir... »
Pour moi, m'adonner aux jeux de mots, c'est une seconde nature. Une respiration essentielle pour résister à tous ces gens moroses qui se prennent au sérieux, et qui fourmillent dans les microcosmes de petits monsieurs que nous croisons à notre grand dam, parfois.
C'est comme sentir souffler toujours, au fond de soi, la fraîcheur candide de l'enfance. Celle qui leur fait prononcer ces si jolies expressions que l'on appelle « mots d'enfants ». 

« Maman, pourquoi on met de l'eau démoralisée dans le fer à repasser ? » m'avait sorti ma fille un jour, tout de go (et millau). Elle devait avoir touché juste, car cette tâche fastidieuse avait un côté démoralisant, vue la vitesse à laquelle les plis se reforment juste après avoir été aplatis. D'ailleurs, cela fait déjà un bail que je ne repasse plus rien. (A part de vieux films cultes, parfois, sur le site de l'Ina). 
En tout cas, j'ai conservé précieusement tous les mots de ma progéniture, dans le coffret secret de ma nostalgie de maman. Et comme je suis bon public, ils me font toujours rire, trente ans après. Tout comme leur lecture fétiche de l'enfance, Les belles lisses poires du prince de Motordu, un roman pour les billes et pour les glaçons.
Allez, ne vous en cachez pas !  Certains parmi vous, sont restés de grands gosses qui ne résistent pas à un calembour, même capillotracté. Je me régale à parcourir vos blogs, à me bidonner devant vos titres toujours fins et pleins d'invention. Mon oncle Joe et mon ami Le Goût y forment un beau duo de tête. Leurs tableaux excellent en holorimes et polysémie (française, évidemment).
L'âme des grands jongleurs de mots est là. Elle flotte toujours, tel le drapeau noir sur la marmite des conventions. Pierre Dac, Raymond Devos, Pierre Desproges, voilà trois D loin d'être pipés.
Chacun maniait le calembour avec la divine dextérité des tailleurs de diamant. Devos préférait glisser sa peau sous les draps que la risquer sous les drapeaux. Dac disait que pour prendre une bonne cuite, mieux valait un bon cru. Desproges reconnaissait le rouquin aux cheveux du père, et le requin aux dents de la mère. 

Le jeu de mots est partout. Une librairie parisienne exposait l'autre jour les titres jubilatoires de certaines biographies actuelles. Mon dabe aurait apprécié ce florilège extra. On aurait dit une page de Télérama.
Que Dalle. (Béatrice Dalle)
Rien n'est grave dans les aigus. (Michel Legrand)
Ardant Mystère (Fanny Ardant)
Zappa de Z à A (Frank Zappa)
Itinéraire d'un enfant de cité (Faudel) sont ceux dont je me souviens...

Mon père s'ébaudissait aussi de l'inventivité des verbicrucistes (à ne pas confondre avec les cruciverbistes) la plus belle définition qu'il trouva fut celle de l'amour : « Jeune anarchiste tchécoslovaque. » 
-Tiens mais pourquoi donc ?
-Parce que l'amour est enfant de Bohême et n'a jamais, jamais, connu de loi.
- Joli !
-Et le caramel : il fréquente le palais et menace la couronne...
- Ça, c'est de Tristan Bernard, je crois. 
-Tout juste ! Michel Laclos, lui, faisait dans le coquin, le primesautier.
Pénis : membre bienfaiteur. Partouzard : usager des transports en commun...
-Quels joyeux drilles, ces croiseurs de verbes !

Eh oui, les amis, y'a d'la joie dans l'jeu d'mots.
De deux choses lune, l'autre c'est le soleil, disait Prévert. Il rajoutait : Dieu est formidiable !
Mon paternel, lui, était formi...dabe. Tout simplement.

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12 février 2023

J'aurais pu...

 



J'aurais pu vous conter le ciel bleu sur la Seine
Velum à la Sisley tendu sur l'horizon
Un de ces bleus nimbé de nuages légers
Mêlant les touches de cobalt et de lin blanc
Les gigantesques grues déchirant Notre-Dame
De leurs longs bras d'acier écarlate et safran.

J'aurais pu raconter l'odeur des croissants frais
La fumée du café, l'air froid de la Cité
Et les reflets changeants des quais
Et nos sourires

J'aurais pu aussi bien écrire le velours
Des fauteuils, du rideau rouge de la Gaité
Et les lèvres carmin de la belle Carmen
Ses jambes comme des compas donnant au monde
Son équilibre, et la musique de Bizet.

J'aurais pu dire aussi mes émerveillements
Dans ce musée qui fut une ancienne gare
Ses horloges géantes, 
Ses corridors feutrés recelant des merveilles
Mon coeur battant devant Van Gogh, devant Gauguin.

J'aurais pu vous décrire le coutumier bazar
De la Place du Tertre au coeur du Sacré-Coeur
Les attrape-touristes et les attrape-coeur
Et l'ombre et la lumière de la Butte éternelle
Et tant de souvenirs enfuis

J'aurais pu vous parler de cette Coulée Verte
Comme un trait de nature au milieu du béton
Les premiers amandiers en fleurs
Et les mollets fourbus d'arpenter le bitume
De Vincennes à Wagram et d'Anvers à Raspail

J'aurais pu tracer l'épopée
De l'immense vaisseau tout de verre et d'acier
dressant ses voiles majestueuses
Au jardin d'acclimatation
Et qui m'a laissée bouche bée

J'aurais pu simplement vous raconter Paris
Celui d'Heure-Bleue, celui du Goût, 
Notre rencontre, et le café, et les gâteaux
Le parfum âcre et doux des bistrots parisiens
Le trottoir de nos amitiés

J'aurais pu, mais je n'en ferai rien, quoi qu'on dise
J'ai tout gardé sous mes paupières
comme des éclats de diamant
Le goût de tes baisers comme une Bastille à la menthe
Et ce je-ne-sais-quoi qui flotte et qui nous dit
Revenez-y ! Revenez-y !




























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03 février 2023

La fabrique d'images

 

 
Mon père m'offrit un jour un petit tube en carton, qui faisait, quand on l'agitait, un bruit délicat de bâton de pluie. « Tiens, me dit-il, c'est un kaléidoscope. »
Quel joli mot ! Il signifie, en grec, « regarder de belles images ». Combien d'heures ai-je passées à contempler, étonnée, l'infinie diversité des images créées par l'assemblage subtil de ces petites perles colorées se réfléchissant dans des miroirs...
C'est peut-être de là que me vient la constitution particulière de mon cerveau : une constellation permanente d'images qui donnent naissance à une multitude d'astérismes chatoyants. Je suis riche de ça et ça ne s'achète pas, comme disait le poète du XX° siècle...
Un mot, une musique, un grain de lumière dans le matin, et la machine à images se met en route.
J'ai appris très vite le pouvoir de l'imagination. Loin d'être la « folle du logis » conspuée avec mépris par Nicolas de Malebranche, c'est cette faculté merveilleuse de se fabriquer ses propres images, de s'inventer un monde. De créer de la nouveauté. De vivre la vie en mille dimensions...
La fréquentation des livres de mon enfance m'aida évidemment à cultiver ce don merveilleux. Toutes ces heures trop courtes où, allongée sur mon lit, au son de la pluie qui chantaient dans les chenaux, j'inventais les visages, les vêtements, et les décors des aventures de mes héros,  surgissant de cet alignement mystérieux de signes que l'on appelle un texte. 
Avec le recul, j'ai compris pourquoi mes professeurs s'ébaudissaient devant mes rédactions.
Et je réalise combien j'ai tâché, toute ma vie, de transmettre ce don, de semer ces graines dans les esprits de mes élèves, me heurtant de plus en plus, au fil du temps, à l'omniprésence de l'image toute faite. Eduquer est un combat. Une guerre pacifique contre le fatalisme, la facilité et l'ignorance.
Je ne fais pas partie de ces vieux grincheux qui disent que les enfants n'ont plus d'imagination. Donnez-leur un carton d'emballage, et observez :  ils en feront toujours, quoi que l'on dise, un vaisseau intersidéral ou une cabane perdue au fond des bois. 
Regardez-les avec bonheur transformer un vieux bout de rideau en costume des mille et une nuits, et la moquette en tapis volant.
Acceptez de goûter leurs délicieuses soupes de terre et d'herbe, leurs bonbons en cailloux.  Dites bonjour sans vous moquer à leurs amis imaginaires. Parlez sérieusement à leurs nounours. 
Lisez-leur une histoire et demandez-leur de fermer les yeux : les images émergeront d'elles-mêmes dans leur lobe préfrontal ainsi stimulé. Offrez leur des jouets « ouverts », offrant une myriade de possibles : des cubes, des jeux de cartes, des bûchettes de bois, des boîtes de peinture. Laissez-les inventer leurs règles du jeu, et changer celles qui existent. Visitez leurs châteaux en Espagne ou ailleurs.
Emmenez-les dans la forêt, en haut des montagnes, au bord des plages, ou simplement au fond d'un jardin, pour prendre le vrai monde entre leurs bras, à corps perdu, toucher les fourmis et observer la vie qui va. 
Je vous laisse : je viens d'apercevoir Papa souris qui courait sur la terrasse comme un dératé en regardant sa montre. Je crois qu'il a oublié d'aller chercher son fils au club de self-defense contre les matous.


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23 janvier 2023

Petit matin


Huit heures. Dans une odeur de lavande et de nuit, elle s'extirpe lentement du lit. Le jour vient de la cueillir au saut de son dernier rêve.
La couette vibre et se soulève du sommeil de l'Autre. Elle ressemble à un gros ours blanc qui hiberne, roulé en boule sur la banquise du matelas.
La matinée s'annonce claire, dehors la gouttière a sous le nez des chandelles de glace. En bas, sur l'herbe frisée de neige, des boules d'oiseaux gonflent leurs plumes pour lutter contre le vent d'hiver. Ils sont si mignons avec leurs petits yeux noirs résignés. Deux grains brillants de réglisse piqués dans une touffe de duvet orange ou bleu.
Elle s'observe dans le miroir. Chaque petit morceau de son corps est parcouru de frissons qui ondulent sous l'air frais de la chambre. Elle caresse ses hanches, son ventre. Elle s'étire en ronronnant, les bras en couronne vers le plafond.
Elle a mis du temps à apprivoiser ses formes. Depuis que son quotidien ne grince plus comme un vélo rouillé, chaque matin lui met du baume aux lèvres. Elle sourit. Elle a appris à aimer ce corps, ses déchirures, son histoire de vie. 
Sur le tapis, la couverture d'un magazine vante « les bienfaits de dormir nu ».  Elle sourit encore. C'est vrai que la peau est plus douce quand on la frotte à une autre peau.
Là comme ça, dans la pénombre de cette aurore hivernale, elle trouve qu'elle ressemble à un tableau naturaliste de la belle époque. Du style d'Emile Friant. 
Friant... Avec un nom pareil, elle imagine un gourmand, un épicurien de belles choses, un type « friant » de vie, quoi...
Elle descend en tenue d'Eve préparer le café, faire griller le pain. La vie est là, toute entière, dans ces deux bols qui luisent sur la nappe, dans ces gestes simples. Les bols attendront cinq minutes, sagement posés au clair de la table. Peut-être même dix minutes, ils se raconteront leurs vies de bols.
Elle retourne se glisser dans son igloo de plumes, pour dix minutes. Ou un peu plus...

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Pour l'atelier du Goût



16 janvier 2023

Un petit caillou dans la chaussure


 

 Bleck m'a fait sourire ce matin. Il raconte avec humour comment une promesse non tenue peut devenir avec le temps une gêne diffuse, comme un de ces graviers qui vont se loger dans la pataugas en pleine rando et nous rappellent avec obstination leur présence, jusqu'à ce que l'on s'assoie sur un rocher et défasse patiemment ses lacets. La libération qui suit est un plaisir sans nom. La semelle semble soudain en mousse. On sauterait presque de joie.
Un petit caillou, ça n'est pas vraiment douloureux, non. On est fort, on peut dépasser ça. Mais c'est là. C'est pernicieux. Et ça revient. Et ça nous a à l'usure. Comme un cil dans l'oeil. Une peau autour de l'ongle. Un bouton. Un poil incarné. Un son lancinant qui vrille le tympan. Des choses minuscules qui se mettent à prendre beaucoup trop de place. Un moustique, tiens, un gramme empêchant de dormir n'importe quel gaillard de quatre-vingt-cinq kilos...
Nous connaissons tous cette désagréable sensation : il suffit parfois d'un minuscule nuage qui vienne se placer pile devant le soleil pour que l'on éprouve un froid soudain. 
Il n'est pas de bonheur parfait sans ombre au tableau. 
J'y pensais ce matin, après mon café, et ma promenade sur les blogs amis. J'ai laissé le clavier et je me suis mise à contempler mon vaste jardin sauvage. J'écoutais la terre respirer, je sentais l'humus plein de rosée, l'odeur de la colline après la pluie. L'air était beaucoup trop doux pour une mi-janvier. Mais je ne boudais pas mon plaisir. L'olivier frémissait déjà dans son pot. 
Et soudain, sans crier gare, ils sont revenus au creux de ma tête. Mes petits cailloux personnels. Ma soeur, notamment, mon « petit soleil sur pattes » comme je l'appelais à une époque. Avant qu'elle ne me parle plus,  depuis... des lustres. Le soleil s'est éclipsé...
Mon amie Olga, l'amie prodigieuse avec qui j'étais si intime, et qui n'a pas supporté mon changement de vie...
Que font-elles ? Où sont-elles, à quoi pensent-elles ? Sont-elles heureuses ?
Et puis...une ou deux personnes (vous le savez bien, vous en avez sûrement rencontré) qui ne savent, ou ne peuvent, pas se réjouir de votre bonheur, parce qu'il les dérange. Il les éblouit, les brûle, il les met face à elles-mêmes. Il révèle peut-être un mal-être enfoui. De vieilles choses.
Je sais bien que rien n'est de la faute de personne dans ces situations bloquées, pour ne pas dire inextricables. Je sais bien que la patience est souvent la meilleure des choses. 
Mais parfois, le caillou semble un peu plus pointu que d'habitude. Et les lacets bien trop serrés pour l'instant.
Alors, je me redresse, et je respire en ouvrant grand mes chakras. 
Que faire d'autre ?

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Pour l'atelier du Goût, mince, j'ai oublié les phrases, je n'ai gardé que l'image.

Me pardonnera-t-il ce gros caillou dans sa mare ?

Disons que j'ai eu la flemme de tout reprendre pour pouvoir inclure les phrases.

Mais comme il le dit lui-même : « On admirera avec la déférence qui convient ce talent inné pour trouver des excuses à une flemme persistante…»


11 janvier 2023

Laissons entrer le soleil








 

Il y avait cette chanson, entêtante...mais si, souvenez-vous. Julien Clerc avait 22 ans, la chevelure abondante et le coeur en diamant. J'étais enfant et pourtant je m'en souviens. Un comédie musicale portant le nom de « chevelure » ce n'est pas banal. Les cheveux poussaient au vent de la liberté, comme des blés fous. 
Let the sun shine in, ça disait...
Laissons entrer le soleil. Sa force, sa clarté. Comme des flèches d'espoir dans le mille des coeurs assombris par l'hiver.
Si j'aime cette saison, c'est pour cela, justement. Parce que l'astre du jour s'invite à flots dans les intérieurs, du moins ceux qui le laissent entrer...
Ma grand-mère aimait ainsi s'asseoir près de la fenêtre, et somnoler doucement dans un rai de lumière. Elle « chauffait ses vieilles douleurs »  disait-elle. Comme si elle avait eu besoin de justifier cette habitude, jugée sans doute dangereuse à l'époque. Sa longue tresse argentée scintillait dans son dos. La lumière dessinait le duvet de ses joues poudrées. Je la regardais longtemps. Ses yeux se fermaient un peu. Sa tasse de thé fumait et les volutes de vapeur emplissaient l'air de leur poésie silencieuse. C'était beau.
La maison où je vis, là-haut sur ma colline, est lumineuse, et baignée de rayons toute la journée... Ceux du matin, encore ensommeillés de brume, qui viennent se poser comme du miel sur ma tartine. Ceux de midi, chauds, généreux, vrombissant de vie. J'aime qu'ils me caressent pendant ma sieste. Et ceux du soir, flamboyants et sublimes derrière le vieux chêne, magnifiant la nuit orange et mauve qui monte doucement à la première étoile. 
C'est une maison-tournesol. Elle ouvre grand toutes ses paupières de bois et s'emplit d'énergie chaque jour. Ses murs blancs amplifient la lumière.
Parfois, quand je pénètre, en hiver, dans une maison sombre, mal exposée, aux fenêtres étroites, aux volets mi-clos, j'éprouve comme un gros point du côté du poumon. C'est peut-être un peu de cafard, ou alors une espèce de manque d'oxygène ? Pourtant, je sais que tout le monde n'aime pas forcément  cela, ou n'en éprouve pas la nécessité. Et que tous les goûts sont dans la nature...
 Moi, en tout cas, dans une autre vie, j'ai sûrement été, telle Hathor, une « divine adoratrice d'Amon-Rê. » Hathor ou à raison, d'ailleurs...

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09 janvier 2023

La folie des notes


Excellent ! Très bien ! Passable...Insuffisant. Nul. 

Ah...le pouvoir fascinant des mots, et des nombres qui leur sont associés... Un pouvoir psychologique inquiétant, par le jeu des effets Pygmalion ou Golem, réduisant un être, une vie, à un mot ou un chiffre.

 Depuis quelques années, cette folie collective augmente, elle est même en passe, selon moi, d'atteindre une sorte de paroxysme du ridicule. 

Sans arrêt, nous sommes sommés d'exprimer notre avis, en distribuant les bonnes notes (ou les mauvaises) à tout et n'importe quoi. 

Vous me direz que ce n'est pas nouveau. Au lycée, dans ma folle jeunesse, certains garçons attribuaient des notes aux filles en fonction de critères anatomiques précis comme la grosseur ou la forme de leurs seins... je reste soft, évidemment, eu égard à la tenue (la teneur ?) de cet admirable blog. Vous risqueriez de me mettre une mauvaise note ! mais par souci de parité, je devrais aussi parler de nos petits carnets de filles où nous notions soigneusement nos camarades masculins en fonction de critères que je laisse à votre imagination...


De nos jours, c'est devenu systématique. Tout doit passer par les fourches caudines du consommateur exigeant et nanti d'un pouvoir incontrôlé. 

Vous me connaissez, chers lecteurs, j'aime bien m'interroger sur les phénomènes de société.

Quelle baguette maléfique nous transforme-t-elle tous, à notre corps défendant, en professeurs, parfois indulgents, mais assez souvent intransigeants ? D'où vient ce besoin de juger, voire de condamner, constamment son prochain, abrités, bien sûr, derrière des pseudonymes bien pratiques ? 

Serait-ce une sorte de vengeance inconsciente contre ces fameux profs qui nous en firent baver, voire nous détruisirent par leurs remarques au vitriol et leurs zéros pointés ? 

Serait-ce la revanche des opprimés contre l'ancestrale Terreur du stylo rouge ?

On assiste alors à la naissance d'une Terreur moderne  : celle du clic ravageur sur une échelle de un à dix.

Bizarrement, le seul endroit où les notes sont devenues indésirables, néfastes et bannies, c'est à l'école.

La bienveillance n'irait pas de pair avec l'évaluation chiffrée soi-disant. Il ne s'agirait pas de traumatiser les têtes blondes, brunes ou rousses. Alors on colle sur les cahiers de petits bonshommes verts, orange ou rouges, allant du sourire béat à la tronche patibulaire. Les enfants, eux, comptent leurs bonhommes verts avec la ferveur des chercheurs d'or ou des collectionneurs. Rétablissant la suprématie du nombre mathématique sur l'à-peu-près subjectif.

Les parents comptent les bonshommes rouges pour décider ou non de priver leur progéniture de tablette ou de console. (Objet qui porte si bien son nom...)

Dès sa sortie de l'école, par contre, notre écolier se verra confronté à la « vraie vie », catapulté dans un monde impitoyable d'examens, de colles, de zéros éliminatoires, de concours d'entrée ou de sortie, de compétitions, de pouces en l'air ou en bas sur les réseaux sociaux,  d'entretiens d'embauche, de CV, de DRH, de code de la route, de points sur son permis, de promotions au mérite, d'enquêtes de satisfaction, le tout sous la houlette du Ministère de l'Evaluation et de la Prospective....

Il ne lui restera comme consolation que le plaisir subtil et sournois de publier à son tour des commentaires salés sur son livreur de pizzas, ou de déboulonner son garagiste...

Ô temps pourris, ô Maurice...J'adore notre épique époque.


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PS. Je vous saurais gré de bien vouloir évaluer ce billet de manière totalement objective. Cela ne vous prendra que trois heures quarante-huit.



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31 décembre 2022

2023


« Et ceux qui dansaient furent considérés comme fous 
par ceux qui ne pouvaient entendre la musique. »
Nietzsche











L'an s'achève. Un autre pointe le bout de son nez, trois-cent-soixante-cinq jours de mystère, dont on ne sait rien. Ils s'étalent devant nous comme un horizon marin, bouché par les brumes de l'aube.
Quel sera l'avenir, cette chose étrange et impalpable qui se dérobe aux projections les plus élaborées, les plus cartésiennes ? Qui le saura jamais ?
L'avenir fait couler des rivières d'encre, on imagine, on suppute, on tire des lignes de plans sur les comètes, de celles qui dansent leur macabre ballet prémonitoire à la une des journaux.
On croit toujours que les choses se passeront d'une certaine façon, et puis elles se déroulent autrement, nous bouleversent, nous surprennent. L'essence même de l'existence est là.
On peut choisir de se laisser envahir le mental par les porteurs de malheur, qui agitent leurs noires oriflammes au-dessus de nos têtes apeurées. 
On peut choisir de se dire bien malheureux. De s'en persuader. De s'en accabler.
Ou décider que la vie est simple : à portée de coeur. La main en visière sur l'horizon, et l'âme gonflée d'espoir, en cultivant comme des roses ces forces qui nous aident à sortir de presque tout. 
C'est tout le bien que je vous souhaite en ce Nouvel An, chers lecteurs que j'aime. 
Soyez vrais. Soyez fermes sans être définitifs. Soyez joyeux, entreprenants, déconcertants. 
Emerveillez-vous. Dansez sur le fil du temps.
Que la douceur de la bienveillance baigne vos plages intérieures comme des lacs paisibles. 
Le reste viendra de surcroît.


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 ˛°*      Bonne année 202!









19 décembre 2022

Hiberner




« Rome ne s'est pas faite en un jour »
        Luca Manzoli (1331- 1411)





 


Je n'ai rien oublié de mon voyage à Rome, il y a un an. Serrée contre toi sur notre vespa d'occasion, cheveux au vent, je sentais couler sur moi des millénaires d'histoire, chargés de drames, de conspirations et de beauté figée. Je sentais ton amour se mêler à celui de ces vieilles pierres étonnées.
L'air doux du Lazio, la transparence céruléenne de ce ciel incroyable, m'accompagnent agréablement,  en ce jour où le plomb qui bouchait l'horizon de décembre fait place à un rayon de soleil, et où le givre sur mon coeur fond peu à peu. Je me surprends même à sourire aux anges.
Il en faut du temps, pour avaler, digérer et que se tiennent à carreau les as de trèfle qui piquent notre coeur.
Ma délicieuse prof de yoga, petit bout de femme souple au-dehors comme au-dedans, fait entrer la sagesse chinoise au coeur de ses cours. Je l'adore. C'est elle qui nous a parlé de la vertu de l'hibernation. Ce moment où le yin prime sur le yang, cette période où l'on a crucialement besoin de chaleur, de moelleux, de calme et de clémence envers soi-même. 
Notre folie occidentale oublie que notre corps doit se poser, annuellement, et n'être point trop sollicité. Or, au solstice d'hiver, on court en tout sens, on s'agite, on se frite, on s'étripe le coeur au nom de la tradition...On se maltraite. C'est pas bon, tout ça.
Et bizarrement, on prend des vacances en été, le moment où le corps serait le plus apte à l'action, et à l'entreprise d'un renouveau...
J'ai la chance de savoir rebondir sur les difficultés, et une belle aptitude à prendre du recul. Ce temps hiémal s'y prête. La nature donne l'exemple. Mon âme est comme le jardin, ce matin : en sommeil. Mais riche de promesses d'un printemps qui reviendra. 
Et je repense à la belle maturité de ma fille qui, du haut de ses treize ans, me dit un jour avec une bouleversante candeur : 
« Mon plus beau cadeau de Noël, c'est de regarder un dessin animé de princesses avec toi, sous un plaid, avec un chocolat chaud et le sapin qui clignote ». 
Tout est dit en quelques mots. Cette belle jeune femme que j'ai enfantée a dû être un bonze dans une autre vie.




Pour l'atelier du Goût.