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02 novembre 2025

L' Arbre Vagabond

Image : Gier

Petite dystopie en chlorophylle majeure.


Par la magie des coïncidences, j’ai été amenée à visiter, grâce à mon ami Gérard, un de ces lieux qui font du bien, où les nourritures de l’esprit et du corps se mêlent adroitement pour un moment paisible et hors du temps. L’Arbre Vagabond, il s’appelle. C’est une librairie au milieu de nulle part, salon de thé, bar à vin, restaurant, où l’on peut errer librement durant des heures. Niché dans un coin paumé entre la Haute Loire et l’Ardèche, vous savez, là où le bruit et la fureur ne parviennent qu’étouffés, ce genre de bulle de sérénité sertie dans les pâturages gras et la rude pierre de là-bas.

Dans le même temps, chez Gier un autre ami de la toile (aux deux sens du terme, car il est artiste et je ne le connais (pour l’instant) que sur le web) je découvre une série de dessins intitulée L’Arbre Vagabond. 

Cette concomitance m’a donné envie d’écrire une petite histoire pour les (grands) enfants que nous sommes.



***


Cette année-là, certains arbres commencèrent à en avoir ras la ramure de l'engeance avec qui ils partageaient la terre depuis le matin des temps. Maltraités, pollués, acidifiés, abattus, calcinés, débités, dépités, ébranchés, écimés, décimés par cette espèce particulièrement néfaste et obtuse, qui ne comprenait toujours rien, malgré son cerveau prétendument développé.

 Les Z'humains.

Ces arbres aventureux décidèrent de s'arracher pour aller voir ailleurs si l'homme était moins con. Mais quand je dis s'arracher, c'est au sens propre. Vous n'imaginez pas l'énergie qu'il fallut à ces mastodontes pour soulever leur gigantesque motte de terre hors du sol, délicatement en somme, sans mettre à nu leurs racines. D'aucuns auraient parlé d'énergie du désespoir, vous voyez... Tout de suite, le phénomène attira les journalistes, toujours avides de sensationnel, les éminentes sommités scientifiques, les milieux autorisés, le gratin politicard, bref, la routine habituelle en cas d'événement inhabituel. On ne parlait plus que de ça.

Par un système de câbles qualifié d'ingénieux, on attacha vite les végétaux épris de grands espaces. Certains virent là l'occasion d'une belle opération financière, ils placèrent tout autour une clôture électrifiée, une guérite à l'entrée et fondèrent le Parc d'attraction des arbres vagabonds. Ce fut un immense succès.


Cependant les arbres grommelaient dans leur for intérieur, et leur colère silencieuse, ( que l'on aurait pu résumer par « mais ils sont vraiment dingues ou quoi ? » ) leur colère donc, par une connexion subtile qu'aucun scientifique ne s'explique vraiment, se répandit tout autour de la planète, et bientôt, ce furent des dizaines, puis des centaines d'arbres qui s'envolèrent, et conséquemment des centaines de parcs d'attraction qui fleurirent un peu partout. Les businessmen et les géographes de tout poil se frottaient la panse à l'idée de produire encore plus de pognon. 


Mais quand une chose devient banale, elle n'intéresse plus les foules et on laissa peu à peu les arbres à leur lévitation. Ce fut un désastre boursier.

Alors, les arbres décidèrent une bonne fois d'en finir avec l'espèce humaine, et voyant que personne n'avait pris la symbolique de leur mouvement de contestation au sérieux, ils n'eurent aucun mal à casser leurs dérisoires câbles et quittèrent la terre tous en même temps, emmenant avec eux la biodiversité qui fait le miracle de la vie. Ils savaient bien que sans eau, ils ne tiendraient pas très longtemps. Mais quitte à mourir, autant le faire avec panache. Ils formèrent un immense nuage vert, qui entoura la planète d'un halo moussu, devenant un manteau de plus en plus touffu obscurcissant l'atmosphère. En trois jours de nuit noire, une épaisse couche de glace avait tout recouvert. Au bout d'une semaine, tout s'arrêta, figé dans un gel quasi absolu. Les quelques survivants (il en faut toujours dans les dystopies) grelottaient à la recherche de pitance, mais la vie animale et végétale avaient déserté la surface, et les billets de banque avaient un goût de fiel filandreux. Leurs os gelèrent en se brisant comme du petit bois sec. Quant à la mer, complètement prise dans les glaces, elle ne nourrirait plus son homme. De toutes façons, il n'y avait plus d'hommes. L'humanité était toute mourue. Foutue. Disparue. Ratatinue.


Bon débarras ! se dit la Terre, qui ébroua ses hémisphères, étira ses méridiens en baillant, et rappela les arbres un à un par leur petit nom.

Flattés, ils redescendirent doucement et ce ballet fut extraordinaire. La vie triomphait enfin, délivrée de cet éternuement cosmique que l'on appelait les Z'humains.

Seul un vénérable chêne millénaire, qui en avait vu passer des vertes et des bien mûres, bougonnait un petit regret : « Dommage, ils étaient pourtant capables de grandes et belles choses... »



Merci à Gier pour son dessin.

19 mars 2023

Où l'on fait apparaître une analogie entre un tableau et un célèbre roman du XIX° siècle. Et les réflexions qui s'ensuivent.

 



Ce sont sans doute mes lointaines affinités génétiques avec les Grands Bretons (même s'ils nous ont fait perdre le Tournoi) qui m'ont tout de suite fait penser, en regardant ce tableau de Spitzweg, à ce roman extraordinaire de Charles Dickens que j'ai dévoré vers l'âge de douze ans. (Je m'en souviens, j'étais en quatrième) 
Une histoire protéiforme et picaresque intitulée « Les Aventures de Monsieur Pickwick ».
Les rouflaquettes, le haut-de-forme, la canne et surtout l'embonpoint du personnage contribuent évidemment à cette évocation. 
Dans le tableau, les personnages féminins, mère et fille, semblent, elles, tout droit sorties d'un roman de Jane Austen... Ah...Jane Austen, ses capelines enrubannées de satin et ses célèbres « Orgueil et Préjugés », j'en aurais tant à dire...mais je ne voudrais pas me disperser.

Cette panse, donc,  magnifiquement rebondie sous la culotte de soie, empêchant le gilet de se fermer, telle était la caractéristique physique première de Monsieur Pickwick. Il est bien possible qu'Alfred Hitchcock eût nourri, pour cette bedaine, par mimétisme abdominal, une admiration secrète...
Quant à son caractère, sur la toile on peut lire à son propos : 

« Paradoxe vivant, cet homme d'affaires à la retraite, donc en principe averti, qui plus est observateur scientifique, se posant en représentant sincère de l'expérience et de la sagesse vécues, possède en réalité l'innocence et la naïveté d'un enfant que  sa bonté innée rend incapable de voir le monde autrement qu'en termes bienveillants et optimistes à l'extrême. » 

Voilà sans doute ce qui me plut d'emblée dans ce Don Quichotte so british,  rubicond et débonnaire. Un personnage sans aucune méchanceté. Ça n'est pas si souvent en littérature.
Ses aventures ébouriffantes sont impossibles à résumer. Elles entraînent le lecteur dans un étourdissant périple, brouillant les pistes, rajoutant des histoires et contes secondaires au fil de l'imagination foisonnante de leur jeune auteur. Un de ces livres que l'on lit avec le plan des personnages à portée de main. Pour s'y retrouver.
Il faut dire qu'avant de devenir officiellement son premier roman, ce fut une sorte de feuilleton (on ne disait pas encore série) publié dans un journal, un peu comme pour Eugène Sue et ses Mystères de Paris. Dickens acquit à l'âge de vingt-cinq ans une maîtrise littéraire et une notoriété sans faille. 
En relisant quelques pages des « Papiers posthumes du Pickwick Club » , qui est le titre  anglais, je suis encore impressionnée par le niveau de langage, la richesse du vocabulaire, les tournures de phrases. Et la poésie aussi. 

« Le soleil, ce ponctuel factotum de l’univers, venait de se lever et commençait à éclairer le matin du 13 mai 1831, quand M. Samuël Pickwick, semblable à cet astre radieux, sortit des bras du sommeil, ouvrit la croisée de sa chambre, et laissa tomber ses regards sur le monde, qui s’agitait au-dessous de lui. » 


Je me demande quel enfant de douze ans pourrait encore lire Dickens, même dans une version expurgée. Je n'en tire pas de gloire exagérée (même si j'avais quelques facilités, aux dires de mes professeurs) : la lecture était notre youtube, notre netflix, notre instagram. Le livre notre laptop, notre tablette, notre smartphone. 
Lire, c'était l'Alpha et l'Omega.

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J'ai même retrouvé l'édition de mon enfance.




Pour ceux qui voudraient le (re)lire, c'est ICI. Et LÀ. 
Pour l'atelier du Goût, que je remercie de nous faire le cadeau de ne pas arrêter.








20 février 2022

Souvenirs nomades




“Il reste toujours quelque chose de l'enfance, toujours...”
Marguerite Duras




 
“Filez dans vos chambres ! ” 

C'est ainsi que parlait mon père quand il en avait assez de supporter le raffut de ses cinq enfants.
Je filais dans ma chambre avec bonheur...J'aimais ce havre clair-obscur où se jouait mon théâtre personnel.  Les livres étaient mes amis de solitude.

 Je lisais la Famille Tant-Mieux,  et sa vie aventureuse en roulotte. C'était un peu mièvre.  Mais c'était doux et rassurant à mon coeur d'enfant. Quelque part, cela m'aida à comprendre et à faire mien l'optimisme de mon père, sa vertu cardinale. 
Pour mon esprit aigu et ma sensibilité piquée au vif,  les roulottes étaient le symbole de l'aventure.  Je les trouvais d'une poésie terrible, ces petites maisons à roulettes, de puissants appels au rêve. 
Le Club des Cinq, dans une de leurs péripéties,  rencontrait des Saltimbanques, et ce mot 
sentait le voyage, les petits cirques miteux, les auberges grises, les baladins d'Apollinaire, l'ours et le singe, animaux sages... Dans un autre tome, ils partaient en roulotte, eux aussi.
Ma maîtresse d'école nous apprenait à lire avec  “ La roulotte du bonheur ”. L'auteur, Paul-Jacques Bonzon, qui habitait la même ville que moi, avait écrit cette histoire pour donner le goût de lire. Je crois bien qu'il avait réussi son pari.
             
 
Plus tard, je fis découvrir à mes élèves le merveilleux “ Pierrot et les secrets de la nuit ”, de Michel Tournier. Comme elle était bien écrite, cette histoire dont raffolaient les enfants...Un bijou de poésie.
Pierrot le Boulanger aime Colombine la Blanchisseuse, mais voilà qu'une roulotte débarque à Pouldreuzic, toute enluminée de fleurs et d'oiseaux, et à son bord, Arlequin... Arlequin et sa poudre aux yeux, et son parfum d'ailleurs... Je rêvais moi aussi, à cet appel du large...
On les appelait candidement les Gitans, les Romanichels, les Bohémiens. Sans penser à mal. C'étaient leurs noms. Ces mots faisaient s'envoler comme des papillons des airs de guitare manouche, la plainte nostalgique des violons tziganes, les étincelles des feux de camp. 
Les Bohémiens...Cela rimait encore avec comédiens, musiciens, magiciens, comme dans la chanson d'Aznavour. Les tréteaux, les calicots, les théâtres ambulants, les funambules, les acrobates avaient un côté mystérieux. C'était Jean-Baptiste Poquelin le bateleur ou Esméralda, l'ardente aux yeux de braise. 

Qu'est-ce qui fascina Van Gogh ? Leur liberté ? Leur fierté ? Leur parfum d'aventure ?
Le gel du politiquement correct n'avait pas encore lissé les épis rebelles, et parqué les “ gens du voyage ” dans des  “ aires d'accueil de grand passage à créer par les établissements publics de coopération intercommunale...” 

Ce frisson d'enfance, je l'ai retrouvé un peu avec la magie du cirque Plume.
Mais en 2020, “L’épidémie nous condamne à finir dans la brume pandémique” écrit la troupe en guise d’adieu. Je n'ai pu m'empêcher de verser une larme.  Comme pour un poète qui meurt.



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Pour l'Atelier du Goût






23 janvier 2022

Cette obscure clarté ...

Pour l’atelier du Goût. Ce personnage, sur le tableau, reste dans l'ombre. Terriblement seul et comme en dehors de sa propre vie. Il a évoqué en moi un bouquet de réflexions sur cette dualité ombre-lumière si symbolique.




Vous l'avez remarqué, les personnages de fiction s'empêtrent souvent dans des galères sans nom. De macabres machinations, des combines sordides. Des impasses mal éclairées. Sans ces filandreuses aventures, où le coeur du lecteur comme du spectateur se soulève à chaque page, avec un petit frisson de peur ou de dégoût, on s'ennuierait, sans doute. 
Il n'y a pas à dire, les situations cornéliennes, les imbroglios invraisemblables, les sombres héros de l'amer ont toujours bonne presse. C'est sur ce postulat que sont bâtis la plupart des romans et des films.
Mais dans la vraie vie ? 
Dans la vraie vie, cela existe aussi, évidemment. 
Qui n'a jamais eu de zone d'ombre ? Des petits mensonges ? Un jardin secret ? Qui a traversé toute son existence nimbé d'une auréole de vérité sans jamais déraper ?
Même votre Célestine préférée ne prétend pas être, ni avoir toujours été, une sainte dans sa niche. J'ai aimé, parfois, cultiver le mystère, flirter avec la frange, sentir le doux vertige de la bascule du côté obscur de la force. Mais c'étaient les effarements imprudents de la jeunesse.

Je pense souvent à mon amie Vianne, qui, elle, a construit toute sa vie sur un mensonge. Eternelle adolescente en mal d'émotions fortes, elle a eu une liaison puis est revenue auprès de son mari, tout en promettant la lune à son amant. Qui est la proie ? Qui est l’ombre ? Elle mène depuis des années une danse infernale dont elle est devenue prisonnière, ne sachant pas choisir entre ses deux hommes, ses deux maisons, ses deux styles de vie. Je me demande comment l'on peut réussir à tenir cette intenable balance, n'étant jamais bien nulle part, ni avec l'un, ni avec l'autre. Sont-ils dupes de ce ballet ? Je me le demande aussi…
Elle me fait penser à ces biches au regard inquiet, jamais posées, jamais tranquilles, toujours sur le qui-vive et les nerfs à fleur de peau a chaque froissement d'herbe. 
Quel goût peut avoir la vie quand on craint à chaque instant de se trahir, de gaffer, d'être pris(e) en flagrant délit de tromperie, de duperie ? En flagrant délire, devrais-je dire, car pour moi c'est une folie.
J'aime mon amie. Mais je ne parviens plus à cautionner ses micmacs, ses manoeuvres pour donner à ses actes une apparence de normalité. Je refuse désormais de lui servir d'alibi comme au temps où je croyais sincèrement lui rendre service. 
Regarde-toi, mon amie, tu n'as pas bonne mine. Ta vie en pointillés ne t'épanouit pas. Tu fais souffrir par tes absences et ton imposture les deux hommes qui t'aiment. Et si tu choisissais enfin celui avec qui tu veux vivre, avant de te retrouver seule dans la rue par une nuit sans lune ? Délaissée par les deux...
Rien n'est enviable dans ce miroir truqué à deux faces. Laquelle de tes vies est le brouillon de l’autre ? 
Je te plains vraiment, en vérité, d'en être toujours réduite à mentir. De n'avoir plus la force de changer. De n'avoir toujours pas compris, au bout de toutes ces années, combien il est vivant, et réjouissant, d'être en plein soleil, dans la lumière, en plein accord avec soi-même. Je te plains parce que je t’aime.


Pour l’atelier du Goût.

10 janvier 2022

Volutes de souvenirs






 En ce temps-là, j’étais un peu bohème, et je chantais le soir dans un sombre pub de Little Italy, à l’angle de Mulbery et de Hester Street. Le cabaret s’appelait l’Alouette bleue.

J’avais la hanche gironde, et mes seins blancs, moulés dans des robes évanescentes à la Jean Harlow, transformaient la gent masculine en pauvres loups de Tex Avery, les yeux exophtalmés et la langue pendante. C’était du délire dans la salle quand j’attaquais une pole-dance lascive autour du pied de micro, tout en chantant « C’est si bon ».

J’apparaissais dans un nuage de fumée rose, et je baguenaudais sur des rythmes suaves de blues et de smoothy-jazz, cependant que les mâles du premier rang s’agrippaient à leur verre de old bourbon comme à des bouées de sauvetage. 
C’est à ce moment précis de mes incertaines errances américaines que je fis la rencontre du Gentleman des plaines. Nos flâneries noctambules nous avaient amenés sur la même rive de l’Hudson, à contempler les mêmes eaux noires, un soir de mai.

Lui, chien de prairie, prisonnier d’un passé nébuleux, ivre de route 66, de country music et de grands espaces, jaunis par la chaleur et le sel, où William Cody faisait pacager ses mythiques troupeaux de cornes.

Moi, libellule de comptoir, aux yeux de poupée agrandis par le rimmel fondu et les cernes des nuits sans sommeil. Deux parias de la vie. Nous nous payâmes un road movie en liberté digne de la MGM dans un remake de Kerouac. Il m’offrit avec enthousiasme un aller simple pour une love story céleste et unique, plaquant sur ma bouche un baiser de circonstance, mi-Bogart, mi-Brando. Je fondis comme un ice-cream hollywoodien.

Je ne l’ai jamais revu…Certains disent l’avoir aperçu un jour sur un trottoir de Brooklyn. D'autres affirment  qu'il tiendrait un blog. Mais rien n'est certain.
Moi je sais qu'il se reconnaîtra toujours dans mes lignes, même des années plus tard.



Pour l'atelier du Goût. 

Et Sarah Vaughan pour la musique d'ambiance

15 février 2021

Paris fou



« Il semble que ce qui vous pousse brusquement à la fugue, ce soit un jour de froid et de grisaille qui vous rend encore plus vive la solitude et vous fait sentir encore plus fort qu’un étau se resserre. »
Le bouquin commençait comme ça. C'est Judith qui me l'avait prêté. Autant vous dire que je l'ai lâché avant qu'il me tombe des mains. Modiano, ce joyeux drille à ne lire qu'en cas d'extrême urgence...
Heureusement, et c'est un gros avantage de l'âge adulte, on n 'est pas obligé de rendre une fiche de lecture à Mme Bertrand pour mardi prochain, prenez vos cahiers de textes, vous dégagerez les axes principaux du roman et, en traçant un rapide portrait des personnages, vous insisterez sur les intentions littéraires de l'auteur. 
Aucun étau en vue. Pas de grisaille. Un petit air frondeur passait par la fenêtre, se faufilant sur un rayon de soleil tout étoilé de grains de poussière.

Alors je suis sortie faire un tour sur les quais. Les premiers frémissements printaniers donnaient à Paris un air de fête. Ma jupe de soie sauvage batifolait comme une voile autour de mes jambes, j'avais le vent en croupe. De ces moments excitants où l'on a envie de croquer dans tous les fruits.
Il y avait ce tableau de Pissaro,  en accroche-coeur sur l'étal d'un bouquiniste. Je me suis dit que mon Paris finalement n'avait pas trop changé en un siècle, du moins à cet endroit. L'imposante masse du Louvre, figée dans son histoire empesée, l'aérienne passerelle des Arts propice aux baisers amoureux, enfin libérée de ses cadenas... La Seine, la Seine éternelle roulant ses eaux grises sous ses ponts...Et les parapets d'Arthur.

J'ai revu les endroits que j'ai aimés, et ceux où j'ai aimé. Montmartre, Saint-Michel, la Place Colette, la galerie Vivienne. Un peu, beaucoup, passionnément. Romantiquement. Torridement. Assaillie par une bouffée se souvenirs, j'ai repensé à mes folles romances, mes aventures d'un soir, prise dans une frénésie adolescente, ivre du parfum des tilleuls en fleurs et des cafés brûlants. Ma vie parisienne a toujours eu le goût d'un air de jazz au saxo. 
Le bel inconnu de l'Opéra avec sa barbe de trois jours, et l'étudiant de la Bastille aux prunelles enflammées. L'Italien du métro et ses dents si blanches... Celui de la Chaussée d'Antin qui me déclamait du Baudelaire. J'ai la mémoire qui flanche.
Un vieil ami m'avait donné un jour de mes quinze ans, ce conseil de belle sagesse : « Pour ne pas avoir d'états d'âme, ayez des tas d'hommes... » Et le vieux Georges  avec son « Embrasse-les tous », ne me dites pas qu'il ne pousse pas un peu à la bagatelle, l'air de rien...Je me suis un peu perdue dans des relations pas toujours reluisantes, prenant la proie pour l’ombre de moi-même...
Et puis toi. Il n'y a plus d'avant. Le passé s’est enfui, enfoui. Il n'y a plus d'après à Saint Germain des Prés. Juste toi qui es là. Chaud. Doux. Fort. Tu m'attends, je le sais. Sur un banc du parc Montceau ou devant un verre,  à la guinguette de la Javelle. On ira dans ta chambre mansardée et on écoutera Paris nous parler d'amour. Parce que tu sais bien que j'ai toujours seize ans quand je te vois.
Il faudrait que je terminasse vite cet estirgouillage temporel pour te rejoindre. A toute hâte.
Je suis certaine que vous comprendrez pourquoi je vais laisser ma lettre en suspens... 



*****

Pour l'atelier du Goût et ses imbitables consignes. Mais que ne ferait-on pour quelqu'un qu'on aime, à part de l'embrasser bien sûr,  pour ne pas risquer de se faire arracher les yeux par la Lumière de ses Jours.

31 janvier 2020

Kyudo



« Rallie-toi à tous ceux qui essaient, qui prennent des risques, qui tombent qui se blessent et qui se risquent à nouveau. Éloigne-toi de ceux qui assènent des vérités, qui critiquent les gens qui pensent autrement. Qui n'ont jamais fait un pas sans être certains d'être respectés. Et qui préfèrent avoir des certitudes plutôt que des doutes.

Rallie-toi à ceux qui s'exposent et qui ne craignent pas d'être vulnérables : ceux-là ont compris que l'on ne peut s'améliorer qu'en regardant ce que fait son prochain, non pas pour le juger, mais pour admirer son dévouement et son courage. »
Paulo Coehlo

























Ce matin, j'ai marché dans la mousse qui fait à la colline comme une sorte de pelisse vert fluorescent. J'ai senti sa douceur fraîche sous mes pas.  Je suis allée m'asseoir sur la pierre, là-haut. Elle était chaude des premiers rayons un peu hardis que prodigue le soleil à cette époque de l'année. Le ciel liserait l'horizon d'une étoffe bleu cobalt. C'était d'une beauté...
Les chênes frétillaient autant que des cerisiers japonais. 
 Les mésanges saluaient ce dernier jour de janvier de leur petit boucan joyeux. 
On aurait dit le printemps, dis, tu le crois ? 
J'ai lu d'un trait « La Voie de l'Archer » un petit livre que j'ai acheté à la librairie hier soir, au gré de mes musardages. Je vous ai dit combien j'aimais les librairies déjà ? Ah oui, bien sûr je vous l'ai dit...
 Un petit livre à la couverture sensuelle comme une peau. Quelle diablerie ces coquins d'éditeurs mettent-ils dans ces détails qui font vendre : la matière, la composition de la couverture, les couleurs choisies, la finesse de l'illustration ?
Je me suis laissé pénétrer lentement par cette sagesse du bout du monde, et pourtant si présente, si universelle. Je cheminais à côté de Tetsuya, le maître, et ses paroles simples et puissantes entraient en moi comme de fines aiguilles d'acupuncture, touchant chaque partie de moi pour lui faire du bien.
J'ai respiré profondément quand la flèche a pénétré dans la cerise. Oh je vois d'ici vos regards égrillards se réjouir de mes mots à double entrée...Et pourquoi pas ? La lecture a pour moi quelque chose de profondément charnel qui ne stimule pas seulement mon cortex. Mais aussi mon épiphyse, mon hypothalamus et ma glande pinéale (en forme de pomme de pin, bien évidemment)
Alors ouvrez votre troisième oeil et laissez-vous séduire par Paolo Coelho et son conte oriental et métaphorique. On y retrouve l'ambiance initiatique du Guerrier Pacifique de Dan Millman.

« La flèche est l'intention. Elle doit être cristalline, inflexible et bien équilibrée. Si tu ne prends pas de risques, tu ne sauras jamais quels changements tu devais mettre en oeuvre. »
Sous la douche bienfaisante de ces mots chargés de symboles, je réalise que j'ai l'âme d'un archer depuis toujours. J'irais presque, et pourquoi pas ? m'essayer au tir à l'arc...Peut-être en tirerais-je de nouveaux enseignements pour regarder le monde ?















Merci à Candide de m'avoir donné envie de lire ce livre.

15 octobre 2019

Rêves en stock






« Lire quand on est enfant, c’est quitter sa famille et devenir jeune mendiant, tendre la main aux princes de passage. C’est aller en Sibérie, avec loups et cris de neige, si loin que votre mère ne vous retrouvera plus, criant « à table » dans le désert, loin, très loin du petit contemplatif aux yeux brun-vert gelés comme un lac. La lecture est un billet d’absence, une sortie du monde. »
Christian Bobin, un bruit de balançoire








Imagine. Nous n'avions que cela. Les livres. Je ne te parle pas du Moyen-Âge, non, mais d'une époque qui me semble pourtant si proche... J'avais dix ans, c'était hier. Nous ne possédions, pour nous distraire, des journées entières,  que ces objets étranges, ces assemblages hétéroclites de feuilles couvertes de signes bizarres, et d'où émergeaient des mondes, des immensités de mondes surprenants, effrayants, drôles...Nos lits devenaient des vaisseaux. 
J'avais besoin de m'y plonger, tout y était plus beau, comme lavé par la pluie de l'idéal. Tu le fais toi aussi, avec ta tablette, ou ton jeu video en réalité virtuelle. Tu as besoin de t'immerger, et toi non plus, tu n'entends pas crier « à table ! ».
Mes images aussi étaient virtuelles, puisqu'elles sortaient tout droit de mon cerveau. 
Mais c'était un intense travail de coopération entre l'auteur et le lecteur. Le premier s'efforçait de décrire précisément des lieux, de transcrire fidèlement des ressentis, des situations, avec des mots choisis, parfois un peu difficiles, et le second fabriquait des images singulières, personnelles, inédites, à partir de ces mots. Cela stimulait grandement mes neurones, quand les tiens sont si malmenés par les écrans et leur lumière bleue. 
Tu comprends maintenant pourquoi les mots ont pris tant d'importance dans ma vie ? 
Ce ne sont pas seulement pour moi des lettres agglutinées griffant le blanc du papier de leur noirceur de jais. Non. Ce sont des êtres vivants. Ils bougent, ils respirent, ils ont une couleur, une odeur et une vie propres. On ne peut les inter-changer sans mettre en péril l'équilibre d'une phrase, la justesse d'une pensée. 
Ils ne sont jamais anodins. Ils reflètent bien souvent le tréfonds du puits que l'on appelle l'inconscient. Ils sont chargés de symboles. Chargés comme des atomes, négativement ou positivement. Ils sont les éléments premier de la délicate chimie communicative. Blessants parfois comme des lames, ou doux comme des caresses. Eblouissants. Quelconques.  Sonnant parfois ensemble de façon sublime, à la manière d'un concerto.
Une fabrique infinie de rêves en stock.
Je leur attache sans doute trop d'importance, dans un monde où les chiffres, les faits, les images se taillent la part du lion. 
Mais je me suis construite ainsi. Dans l'amour du langage écrit. Et je continuerai, jusqu'à mon dernier souffle, à transmettre et à aimer la richesse des mots. A te lire, dans le petit matin tremblant de premier soleil, quand l'aube allume au jardin des étincelles de rosée, des passages de livres aimés, et à relire, les mains éberluées, et le coeur en dentelle, la douce mélodie d'une lettre d'amour. 
Parce que tout cela fait grandir, toujours. Elargit le regard et ouvre le coeur et l'âme. Infiniment.



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Merci Biche*



20 avril 2018

Erreurs judiciaires




« Une injustice commise quelque part est une menace 
pour la justice dans le monde entier » 
Martin Luther King






A quinze ans, j'ai lu La Brute, de Guy des Cars, et vu Douze Hommes en Colère, le chef d'oeuvre de Sidney Lumet. Dans les deux cas, le présumé coupable est innocenté par un homme qui déploie une énergie folle pour aller au fond des choses et ne pas se contenter de ce qu'on lui montre. Mais combien d'innocents ont péri en prison, ou perdu carrément la vie dans les mains d'un bourreau, sans avoir eu la chance d'être défendu ainsi ?
 J'en ai gardé une fascination mêlée de perplexité à propos des erreurs judiciaires. Personne n'est à l'abri de se retrouver un jour dans un imbroglio d'accusations injustes. 
La justice des hommes est faillible parce que les hommes sont faillibles, prompts à juger sur des apparences... Ayant participé à une session d'Assises, j'ai pu constater combien l'intime conviction est quelque chose de fragile et de profondément bouleversant. Surtout quand l'accusé clame son innocence.
 Vous reconnaîtrez, dans ma petite fiction, malgré quelques variantes, une affaire qui a fait couler beaucoup d'encre il y a quelques années, et qui, à ce jour, n'a toujours pas été vraiment élucidée. 


*

On fit entrer le témoin suivant. L’accusé gardait la tête baissée et triturait son grand chapeau de paille entre ses doigts aux ongles noircis par des années de conversation avec la terre. Ses yeux, sous sa broussaille de sourcils gris, ressemblaient à ces petits lacs calmes de montagne, au petit matin, quand le soleil affûte ses premiers rayons.
- Vos nom, prénom, âge et qualité, demanda le président.
- Lefort Auguste, 72 ans. Et pas beaucoup d’ qualités, plutôt d’ gros défauts ! D’mandez à Germaine, ma moitié. Elle vous l’dira.
- Jurez de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, levez la main et dites je le jure.
- Je l’jure, m’sieur l’juge.
- On dit monsieur le Président.
- D’accord, m’sieur l’juge. 
Le juge leva les yeux au ciel. Ce procès commençait à lui brouiller l’écoute.
- Quels sont vos liens avec l’accusé ?
- C’est un ami, hein, m’sieur l’juge. C’est un grand ami, hein… J’ l’connais d’y a longtemps…
Quand c’était-y donc ? J’me souviens, hein, c’était juste avant la naissance d’mon Gilou… et pis c’galopiot-là a déjà bien ses quarante ans, ’jourd’hui, hein, m’sieur l’juge ! C’est vous dire si ça passe…

Et c’était comme ça depuis le matin.  Le juge Edouard Gadoulet trouvait cette  audience abracadabrantesque. Les témoins étaient tous des bas-du-front, qui ne comprenaient rien à rien. Ses assesseurs comptaient discrètement les mouches au plafond, en taquinant leur pointe Bic. Les jurés semblaient se demander dans quelle galère ils étaient venus ramer. Des murmures parcouraient l’assemblée, où l’on pouvait, avec une oreille exercée, distinguer selon les moments, de la désapprobation, de l’effroi, de l’indignation, de la surprise et tous ces autres sentiments collectifs exprimés en rumeur un peu floue, qui animent toujours un procès quand l’accusé jure ses grands dieux qu’il est innocent alors que tout l’accable…Les journalistes tournaient comme des charognards à la recherche de leur sempiternelle pitance : le scoop, le coup de théâtre dont sont toujours friands les lecteurs. Hélas. 
Cela faisait des heures que les débats s’éternisaient, et Edouard Gadoulet avait de plus en plus l’intime conviction que ce jardinier n’avait pas assassiné sa patronne, la Comtesse Adélaïde de Bois-Joli. Bien qu’on eût retrouvé celle-ci bizarrement dans sa voiture au milieu du boulevard, une dame d’onze heures piquetée dans ses cheveux auburn,  malgré les prétendues preuves avancées par la partie civile, la disparition mystérieuse du petit linge de la comtesse qui séchait dehors, ainsi que de la corde à linge d’ailleurs (corde ayant certainement servi à provoquer la mort). Jusqu’à cette inscription au rouge à lèvres sur le pare-brise « Albert m’a tuer…» 
Quelque chose ne collait pas. 
Cet homme qui connaissait par cœur toutes les plantes de son jardin par leur nom savant, qui parlait en tremblant de son sorbier, de ses lys oranges et de son réséda odorant, cet homme dont les seules maîtresses n’avaient été sa vie durant que la Grande Bardane, L’Aphyllante, la Véronique et la Némésie, ou encore le désespoir des Peintres, et qui faisait voyager la salle d’audience avec son Andromède du Japon, sa Bourrache du Caucase et son Chèvrefeuille de l’Himalaya, un tel homme ne pouvait pas être un meurtrier.
Pour Edouard Gadoulet, le célèbre juge blond qui fume, amateur de vieux whisky, juge réputé impavide, impassible, incorruptible, c’était un comble de se sentir tout retourné par ce jardinier amoureux de son jardin. Mais il croyait à son innocence. 
Et jamais,  au grand jamais,  il n’aurait voulu conclure sa longue carrière sur une erreur judiciaire…



Il fallait intégrer les éléments suivants à son texte:
un personnage : un jardinier amoureux
un lieu : au milieu du boulevard 
un objet : un rouge à lèvres
un moment : avant la naissance de Gilles
un problème ou une anomalie : le linge qui séchait dehors a disparu