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06 mai 2026

Cultiver le temps

 


Dans un coin de ma colline, il y a cette vieille bassine en fer blanc, où les oiseaux ont pris l'habitude de venir boire. Mine de rien, observer chaque matin ce pigeon à l'œil rond m'apprend beaucoup sur la vie. Il suit un rituel immuable, se perchant toujours sur la même branche, s'inclinant vers l'eau claire pour y tremper le bec. Puis, demi-tour en se dandinant et envol gracieux, en suivant une trajectoire prévisible. Toujours la même.
Il m'apprend à me réjouir des petits rituels ponctuant l'existence, surtout quand ce sont de douces habitudes. Il fait lui-même partie de mes rituels. Il m'apprend aussi à me réjouir de pouvoir, à l'envi, déroger aux rites et inviter l'inattendu. Choisir de tracer des lignes régulières, ou de laisser courir les gribouillis de l'imagination .
Ainsi, il m'apprend à structurer mon temps, comme on cultive un beau jardin. En préservant des zones où les folles herbes poussent sans frein, et des endroits où l'harmonie exige de la méthode, et du travail. Quelques allées tirées au cordeau, des massifs exubérants, des arbres touffus et d'autres taillés en nuage. 
Ainsi en est-il d'un agenda d'amoureuse de la vie.
Ces dernières semaines ont été riches en événements. J'ai quitté plusieurs fois ma colline, pour aller m'étonner ailleurs. L'étonnement est mon moteur. J'ai à jamais six ans dans les yeux : aussi émerveillée que mes petites étoiles Sibylle, Alba et Thaïs devant les lumières magiques de Terra Nocta. 
J'ai fêté mon anniversaire avec mon amie Anne-So Coquelicot, pour une belle pause nature au coeur du Diois. Et une autre fois avec Hélène, ma jumelle de coeur.
Une balade intense dans le Vercors et ses abîmes, ses routes en lacets, jusqu'à la grotte-cathédrale de Choranche, célèbre pour ses stalactites (tombent) fines comme des aiguilles de cristal, et pour ses « protées », incroyables bestioles répugnantes d'aspect, mais fabuleusement intéressantes scientifiquement.
Un séjour chez ma fille, au soleil d'or d'Antibes, à flaner dans les ruelles jusqu'au marché provençal, et à manger en terrasse. Un autre à Lyon, chez mon fils, le musicien, pour découvrir son nouvel appartement « tellement mieux que le précédent ! » et déguster un plat réunionnais préparé avec amour par Marion. 
Un troisième enfin chez mon autre fils, l'architecte, dans la douceur angevine, pour fêter l'anniversaire de la petite dernière. 
Le coeur empli et la tête bourdonnante, j'ai retrouvé avec bonheur mon ami le pigeon. 
Et la douce tranquillité d'une semaine ouverte à l'imprévu. A juste profiter du ballet entre orages et soleil.

Au bord du Lac Bleu


Sur le sentier de l'Echelle

Dans les vignes de Châtillon



Avec ma prunelle à Antibes

Dans le vieux Lyon chez Arthur

Au pied des falaises du Vercors

Les fameuses stalactites aiguilles de Choranches

Les protées, animaux étranges

Sibylle, Alba et Thaïs sur les épaules des tontons

Terra Nocta et sa magie

Et mon karesansui, dernière nouveauté de notre jardin japonais.



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03 mars 2026

La pédagogie des coccinelles







« L'enfant apprend mieux en manipulant, en expérimentant, en découvrant par lui-même comment marche le monde. »
Célestin Freinet





Je reviens d'un ébouriffant séjour chez mes étoiles. J'avais une consigne: « Mamie, n'oublie pas tes Posca et ta guitare. » 
- Mamie couleurs, mamie musique, certes, mais vous allez voir :  j'ai d'autres merveilles dans mon havresac de Mary Poppins...
C'est incroyable tout ce que l'on peut faire en une semaine, avec deux petites filles de sept et cinq ans... Le printemps a montré son nez, avec un soleil généreux sur Angers, redonnant du baume au coeur d'une ville malmenée par les caprices de la Maine, son fleuve si tranquille d'habitude.
L'occasion de flâner en ville, de déguster une grenadine sur la place du Ralliement, noire de monde comme en été. Sauter, courir, grimper, au parc de jeux. Apprendre à connaître et à choisir les fruits chez le primeur. Déguster une crêpe chez Mamie Bigoude, dans un incroyable décor rose bonbon. 
 Aller prendre un cours de yoga à la Maison de quartier : étirer son corps et le relaxer en suivant le parcours d'un chat yogi malicieux. Chien tête en bas, arbre, tortue, pigeon, grenouille, le bestiaire du yoga est infini.
Et puis, au gré capricieux de la météo, trouver d'autres occupations dans la maison.
Jouer à la serveuse, à la nounou ou à la marchande, danser, écouter le son de la pluie ou du vent, suivre les traces brillantes des escargots sur les carreaux. Lire, beaucoup, souvent, avec bonheur, jouer aux Pirates ou à Pikomino. Danser. Chanter.
Observer une coccinelle sur le bout de son doigt. Ramasser des cailloux d'ardoise dans le jardin et dessiner dessus, pour une exposition d'oeuvres d'art miniatures.
Et alors, quand on a bien joué, réfléchi, bougé, c'est là que l'on apprécie de s'avachir un moment devant l'école des Licornes, un dessin animé chatoyant et charmant. Refuser la suprématie des écrans, un vrai challenge de notre temps. 
J'ai gardé le meilleur pour la fin : fil rouge de la semaine, nous avons écrit un livre. Oui, messieurs-dames : une vraie histoire illustrée, inventée par elles de A à Z.  Transformant chaque matin le salon en salle de rédaction. Tempête dans ces petits crânes au cerveau prodigieusement élastique. Des fous-rires. Des mines très sérieuses. Une vraie ruche bourdonnante. Un trésor d'expériences : comment ne pas dire deux fois le même mot ? grâce au dictionnaire de synonymes ! Comment faire entrer tous les personnages à la table de fête ? Un simple problème d'intervalles... Si je dessine les cônes vers le bas, c'est un sapin ou un épicéa ? Et comment faire entrer nos dessins dans l'ordinateur ? Grâce au scanner ! Ainsi j'apprends que l'informatique est un outil, qui m'aide mais qui ne me remplace pas.

Renouant, mine de rien, avec mon credo professionnel, moi qui ai toujours aimé mettre les enfants en situation réelle, j'ai vraiment pris un plaisir fou à les motiver, à suivre leur implication, à les voir frémir de joie (et parfois de découragement, les étapes normales de tout projet un peu fou)... Et le résultat est vraiment chouette, si je le mesure à la brillance de leurs yeux. 





28 octobre 2025

J'ai roulé










Dans le giron tranquille de ma cage 
de farfadet
J'ai roulé sur les derniers airs de 
Benjamin Biolay
La tête encore étourdie 
Des derniers cris, 
des belles joies explosives
de mes étoiles en apprentissage. 
Elles ont bercé ma vie cette semaine.
Dans leur douceur angevine et leurs regards d'eau claire.
J'ai roulé, j'ai roulé,
Repensant au bonheur comme à cette chose fragile et tendre
Qui va se nicher dans les endroits les plus discrets
Les plus secrets
Les moins attendus
Au fond d'un ciel d'octobre en feu
Une miette sur un pull de laine
Au bord d'une Loire en miroir
Dans la chaleur des bras aimants
 De ceux qu'on appelle ses proches, 
Même quand ils sont loin.
Glissant sur les toboggans de l'enfance 
Tellement là, en moi
Petite fille qui se balance
 abasourdie 
par le bruit 
nauséabond 
du monde

J'ai roulé doucement, sans à-coup et sans hargne,
Laissant filer les pressés, les agités, les mécontents
L'aiguille du compteur sur celui de mon coeur
Apprendre, apprendre,
toujours porter un regard neuf, écarquillé sur l'extraordinaire
en écoutant aussi la voix d'Etienne Klein,
Parler de la magie des nombres 
des arcs-en-ciel de chiffres devant mes yeux
D'un certain Alexandre Grothendiek
Sa théorie des motifs, sa vie en dents de scie, 
son destin ébahi
D'une certaine Ada Lovelace, une femme au cerveau puissant.
Un plus un égale mille
Mille façons d'aimer
Un plus un égale nous.

Dans le giron paisible de ma solitude choisie
J'ai roulé vers toi, mon amour,
J'ai pris mes jantes à mon cou
J'ai couru à toutes roues
Retrouver ma vie, le jardin, ses dentelles d'automne, son air transparent.
Les rhus étincelaient rouge sang 
dans le chemin, 
En bas.
Et le feu crépitait, jaune soleil.
L'âme en éveil, l'esprit troublé, le coeur tremblant, le corps en fièvre
J'ai roulé comme un galet
en pente 
vers 
Une mer vert émeraude
Equanime et mouvante 
à la fois
Cette mer, ces flots, c'est la vie.

La vie toujours là, impérieuse, magnifique,
 malgré les trombes et les gros temps.
Malgré ce fichu temps qui coule en nous
Qui nous tape en sarabande 
comme sur des tambours du 
Bronx. 
Et laisse, parfois, 
sur nos peaux 
des bleus qui s'étalent.







27 août 2025

Quand les ombres s'allongent







Ce matin, je me suis éveillée au chant du coq, comme tous les jours depuis que le nouveau voisin a installé son poulailler au bas de la colline. 

Contrairement à certains fâcheux qui râlent contre cette prétendue « pollution sonore »,  j'adore ce premier bonheur du jour. Ce sont les mêmes qui rouspètent après les cloches. Des grincheux qui préfèrent sans doute le doux ronron d'un aéroport ou les effluves d'une station d'essence.
On en apprend de belles sur ce volatile en musardant sur la toile. Sa symbolique, son histoire, son caractère chinois... Saviez-vous, par exemple, qu'un animal ailé fabuleux, à tête de coq et à corps de serpent, s'appelle le coquatrix ? Son prénom ne serait-il pas Bruno, par hasard ?

 Moi, ce que je sais, c'est que l'emplumé du voisin annonce le lever du soleil de manière naturelle et joyeuse. Et que ça me va bien.

Tout à coup, je réalise que cela fait dix ans que j'ai abandonné le réveille-matin quotidien. Dix ans que je fêtais ma jubilacion, avec je dois le dire, une certaine allégresse...et sans me retourner, prête pour ma nouvelle vie. Je n'ai jamais regretté d'avoir quitté le métier avant d'en être lassée. Pas un jour, dans cette décennie, où je me sois morfondue, ennuyée, pas une minute où j'aie envié ceux que j'ai laissés sur le grand bateau de la vie dite active... 
 
Fin août, les ombres des acacias et des chênes s'allongent sur l'herbe encore jaunie. La lumière prend cette teinte inimitable qui fait le bonheur des photographes et des peintres.
Les gynériums lancent leurs plumeaux vers le ciel. Septembre s'annonce.

Chaque année, à cette période, je rêvais d'une école toute fleurie de pervenches et de liserons bleus. Aux fenêtres des rideaux de mousse blanche flottaient au vent du matin. 
De petits chemins herbus serpentaient dans le jardin, et les balançoires transformaient aux récréations les enfants en métronomes.
Je rêvais que les professeurs s'appelaient Jean Rivet, Pierre Gamarra, Jacques Prévert. 
Des bouquets d'hirondelles poussaient sur les arbres de la cour, les couloirs sentaient la myrtille et la châtaigne en automne, et sur le poêle, l'hiver, chaque flaque d'eau était un bonhomme de neige évanoui. Au printemps le jasmin y embaumait.
L'été incendiait les soirs.
Sur le tableau, un coeur était tracé dans un peu de poussière de craie. Toute ma vie...
Je rêvais que les cahiers et les leçons avaient des noms étranges. 
Livre d'étoiles, cahier de bonheur simple, leçon de rosée du matin, petit carnet de résolutions courageuses, manuel de rouge aux joues.
Je rêvais en préparant mon cartable.
Je ne comptais plus mes rentrées des classes. Mais rien ne m'empêchait de compter les battements de mon coeur quand je me retrouvais pour la énième fois devant mes chers élèves.

Désormais chaque année, à cette période, j'ai une pensée pour vous. Oui vous, les « actifs ». Pour ceux dont les vacances ont passé trop vite, et qui se retrouvent dans ce vortex incroyable, ce tambour à essorage appelé rentrée des classes. Qui ne génère pas que de doux rêves, d'ailleurs...
Avez-vous toujours ce léger vertige avant le jour J, cette peur diffuse et intrinsèque qui saisit le ventre, faites-vous toujours ces « cauchemars d'école » dans lesquels le réveil ne sonne pas, vous loupez la rentrée, ou alors vous avez 52 élèves qui montent sur les tables sans qu'aucun son ne sorte de votre bouche ?
Je pense aussi à mes petites étoiles qui retournent à l'école, remplies des bonheurs de l'été, les yeux plus clairs que jamais. 
Quoi qu'il en soit, je vous souhaite la meilleure des rentrées à tous, jeunes padawans. 



02 mai 2025

Et au milieu coule une fontaine





L'avez-vous remarqué ? En ce moment, le silence du matin est bercé par des chants d'oiseaux différents des autres saisons. Ils sont comme étonnés des premières chaleurs, et tout à leur ouvrage de nids et d’amours. 

J'atterris doucement de ce tourbillon d'émotions que je viens de vivre. Ce n'est pas rien, un mariage, même simple, même « dans l'intimité »...

Ce matin j’entrouvre un œil : dix heures ! 
Comment peut-on dormir aussi longtemps, paresseuse, alors qu'il est pressé de profiter du temps précieux ? L’âme pâteuse je descends pour trouver le café qui m’attend, fumant, à côté du pain grillé. Un pain doré à point, croustillant, dont mon ami Bleck faisait l’éloge il y a peu. Un bonheur d’instant. C’est bon de se laisser choyer…
Je ne sais plus quel journal de psychologie posait la question : « Faut-il réussir dans la vie ou réussir sa vie ? »
Évidemment derrière cette pirouette sémantique se cache le vieux débat sur l’être et l’avoir.

Réussir dans la vie. La réussite au sens commun, parlons-en … Une escalade de biens matériels, un métier qui rapporte autant d’argent que ce qu’il dévore de temps, la fameuse montre qu’il faut absolument posséder avant cinquante ans, et qui ne mesure que plus amèrement encore ce temps perdu… 
Une insatisfaction perpétuelle, à se faire la « belle situation », à devenir le « beau parti » et toutes ces expressions si vieillottes.  Est-on vraiment ici-bas pour amasser, spéculer, étaler ses biens et oublier que tout n'est que poussière ? Et puis le pouvoir, la puissance, cette maladie mentale qui gangrène les « grands de ce monde » mais pas que... Pauvres Napoléons, pauvres rois pharaons comme disait Brassens. Me revient cette phrase très juste d'Yves Simon : « Monsieur Gregory Corso, qu'est-ce que la puissance ? -Rester debout au coin d'une rue et n'attendre personne. » 

Oui, rester debout, imparfaits, libres et heureux face à toute cette vanité, et tenter humblement de réussir sa vie : cela tient davantage du labeur opiniâtre du jardinier que de l'agenda du businessman.
J'en ai arraché, des mauvaises herbes d'émotions négatives, du chiendent de pensées parasites et de liens toxiques, et j'en ai cultivé, des relations vraies, dans un substrat riche d'expériences profondes et de joies simples.
Avec mon amour comme binette et ma joie de vivre comme arrosoir.
Je suis devenue une jardinière de vie.

Je respire profondément. 
Dans le champ, en bas, les coquelicots ont envahi la place. Leur splendeur rouge donne la mesure de ma réussite : je vis dans un livre aux pages fragiles, mais superbes. Fragiles parce que soumises à l'impermanence. Mais superbes, parce qu'elles s'ouvrent sur un jardin apaisant, à l'image des iris de ma bannière, fruits de mes soins attentifs.  J’aime chaque chapitre de ce livre. 

Mon rêve était de réussir à recomposer une famille à partir de deux, à tisser du lien entre nos enfants, et que nous soyons, Lui et moi, le ferment de cette belle cohésion.
J'ai beaucoup versé de larmes, durant ce mariage, parce que c'est émouvant de dire oui à l'homme que l'on aime. Et que c'était doux de sentir les bras de mes petites étoiles serrant très fort mon cou ! Elles ne m'avaient jamais vu pleurer, il faut dire qu'une Célestine ça rit plutôt. Ça raconte des histoires, ça joue de la guitare. Mais ça ne pleure pas.
J'ai pleuré en lisant mon discours, en dégustant le délicieux petit film qu'ils ont monté tous ensemble, en écoutant la chanson qu'ils ont composée pour nous. J'ai pleuré aussi en les regardant rire, jouer, cuisiner ensemble, en voyant tous nos petits-enfants s'égailler (et s'égayer) sous la pluie pour chercher les oeufs de Pâques.  J'ai pleuré encore, une vraie fontaine,  en découvrant leur cadeau collectif... une fontaine, justement. La pièce manquante de la maison sur la Colline.
Quel plus beau symbole de simplicité, d'unité, de jaillissement, bref, de vie... Ils sont formidables, nos enfants. 

30 août 2024

Le temps, le temps, et rien d'autre...


“Dans le bonheur d'autrui, je cherche mon bonheur. ”
Pierre Corneille, 
Le Cid, Acte I, scène 3










 Le temps d'un éternuement et l'été est passé.
Un rythme entêtant, comme une rengaine qu'aimait mon paternel. Le temps, le temps, le temps et rien d'autre... Le tien, le mien, celui qu'on veut nôtre. 
Que l'on voudrait nôtre, oui mais, qui ne nous a pas complètement appartenu : la vie sociale, amicale et familiale, prend un essor particulier en été. Vous connaissez bien ces moments chauds où les parfums, tenus prisonniers au ras de l'herbe par un soleil d'acier, s'exhalent soudain au coeur de la soirée. Le vin qui pétille comme les yeux. Le melon et les tomates qui ponctuent la nappe blanche de leurs couleurs vitaminée. La viande qui dore sur son grill, la mamie qui dort sur son fauteuil, les rires qui fusent. Les jeux de société, les conversations qui s'animent, pas toujours très passionnantes... mais c'est l'été. Le soleil donne la même couleur aux gens comme dit le poète.
Les grillons font vibrer doucement le silence, les lumières subliment l'obscurité, la moiteur rend l'air palpable.
Me voilà à l'aube d'un nouveau septembre. Une période qui a longtemps coïncidé avec le stress des gommes et des cahiers. A présent, je vois avec plaisir s'allonger les ombres sur le gazon. Et les gauras refleurir après avoir été roussis par la canicule. 
Et je m'applique à retenir les quelques moments forts de cet été tourbillon, et à oublier les instants de doute ou les petits coups de moins bien.
Une étoile filante extraordinaire, sur le plateau de Mars, le onze août. Sa trace a duré au moins six secondes, un instant de magie pure sous le ciel ardéchois.
Une vraie discussion, avec Luc, ou plus tard avec mes neveux Hélène et Antoine, de celles qui ne se contentent pas de rester à la surface des choses. 
Une représentation originale du Cid de Corneille, à Grignan, où les protagonistes évoluent sur un matelas gonflable géant. L'extrême puissance de ces vers mythiques, lancés dans les coeurs comme des aiguillons de l'âme humaine. 
Les premiers pas de Thaïs, ma troisième petite étoile. Le spectacle de danse de Sibylle et Alba, ses grandes soeurs. Mon émotion devant leur grâce naïve et confondante. 
La main d'Alba serrant si fort la mienne dans la piscine, me ramenant à ma vieille peur de l'eau. Un instant, j'ai eu quatre ans à nouveau. Et j'ai à nouveau pensé que je n'avais pas eu droit à une main compréhensive et bienveillante, dans l'eau, et aussi pour mon plongeon dans le grand bain de la vie. Une ancienne blessure qui se réveille parfois, comme un geyser sur un volcan endormi.
Un baiser sur le Pont de la Reine Jeanne, notre endroit secret d'amour. Une promesse renouvelée. Des larmes dans mes yeux.
Un splendide Monte Cristo sous les traits d'un Pierre Niney exceptionnel.
Revoir mon village panser doucement ses plaies.
Une balade sur les bords de la Drôme, un joli chemin ombré plein de mousse, d'oiseaux, de mûres, et de sauterelles, avec Zélie et Carla, des adolescentes citadines instagrammées et autocentrées sur leur nombril (qu'elles ont mignon, d'ailleurs) plongées en milieu naturel : un vrai bonheur d'entomologiste que de les voir s'esbaudir devant une mûre ou un champignon. Croyant sans doute jusque là qu'ils poussent dans des barquettes sous vide au rayon primeur d'Auchan.

La douceur d'un bain de minuit en tenue d'Eve, avec Bé et Do, un couple d'amis chers.
L'émerveillement des enfants pendant une plongée dans les eaux claires des calanques. Ton sourire de les avoir rendus heureux.
Une halte gourmande et romantique au coeur des Alpes de Haute Provence.
L'immense joie de voir mes fils, et ma fille, ma prunelle, trop fugacement pour le coeur d'une mère, pendant la cousinade annuelle. De me sentir devenue le pilier d'une grande et belle famille.
Avec toujours cette acuité de tous mes sens, et qui change parfois douloureusement une alouette en griffon. Je ne sais pas être autrement que moi. 

Tant de moments précieux, furtifs, intimes, qui font le sel de cette vie. Des confidences et des confitures. Au final, une somme de bonheurs qui ruissellent en pluie bienfaisante. Faire son possible pour que les petites échardes de la vie ne soient que des taillures de crayon balayées par le temps. Le temps qui court. Et celui qui gronde.  



02 mars 2024

Quelle chance !

“Le monde m'est nouveau à mon réveil, chaque matin.”
Colette





Ma vie est un trèfle à quatre feuilles, un carré d'as, une patte de lapin. Le doigt du destin m'a offert une magnifique martingale, infaillible, le jour de ma naissance, à moins que ce ne fussent les fées se penchant sur mon berceau. 
En bref, j'ai beaucoup de chance. Ma pyramide de Maslow est complète, solide sur sa base. Mon ange gardien fidèle au poste.
Depuis ma fébrile et complexe adolescence, j'ai toujours dressé la liste de ces cadeaux de la vie. Cela m'a aidée à me sortir des moments de fond de vase, sombres et visqueux, où je ne voyais plus la lumière que comme un point infime et éloigné. Vous savez, quand on se sent comme dans un tunnel, un puits, ou une rue sans issue. 
La résilience est simple, elle n'a pas d'autre source que ce coeur de soi ardent. Cette pulsion de vie qui nous pousse vers nos possibles, comme vers nos impossibles, d'ailleurs.
C'est un exercice très sain, pour commencer une journée. Vous vous asseyez tranquillement et vous énumérez toutes les bonnes et belles choses qui s'offrent à vous, tels des fruits prêts à cueillir. 
C'est dans cet esprit que j'ai passé les deux dernières semaines. La première, dans une pinède méditerranéenne au soleil, à aider ma Prunelle et son mari à peindre leur future nouvelle maison, des dizaines d'heure de travail, des milliers de coups de pinceau et de rouleau, jusqu'à ne plus sentir mes os... Mais un vrai moment de complicité mère-fille, silences joyeux et fous-rires éloquents.
La seconde, à m'occuper de trois petites diablesses pleines de vie, sonores, et parfois trébuchantes. Une semaine au pays de l'enfance, dans une douceur angevine et pluvieuse, des heures de balades, de spectacles, de jeux des sept familles, de dessins, de puzzles, de siestes, de goûters, de petits bobos et de gros chagrins. Du cristal sans fausse note, ces coeurs-là. Du diamant d'innocence. 
Sans compter, pour faire bonne mesure, les nez qui coulent, les gorges qui grattent et les estomacs qui débordent aussi parfois... Et les nuits bien courtes.
Le tout en chansons. Connaissez-vous la Fée rousse à Lunettes ? Une proche cousine à moi, à tout le moins. Et je regardais mon fils, si beau et si fier au milieu de toutes ses femmes...
Quel bonheur, me suis-je dit, et quelle chance de pouvoir regarder vivre ces petites étoiles dont je me sens si proche. 
Quelle chance de voir s'épanouir mes enfants dans leurs vies de couple ou de parents. De voir surgir de terre leurs maisons, leurs rêves. De partager un peu de leur quotidien. 
Quelle chance de pouvoir serrer sur mon coeur tant d'êtres que j'aime. Il n'est pas de plus beau bijou que les bras d'un enfant autour de votre cou.
Et quelle chance, au retour, de me jeter au cou de mon amour !
Quelle chance de vieillir, quand on découvre à son réveil un monde nouveau chaque matin. 


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 A une lectrice qui m'a fait l'insigne honneur de se confier à moi, 
et qui traverse un douloureux tunnel en ce moment. 
Avec toute ma sollicitude et mon espérance qu'elle en voie rapidement le bout.




25 mai 2023

Doucement







Au bord de cet après-midi angevin, installée à l'ombre sur la terrasse en bois, je regarde passer les nuages comme on laisse filer les pensées importunes. En goûtant pleinement l'instant de ce soleil généreux qui vient caresser les agapanthes et les mufliers à grandes fleurs. En regardant attendrie mon fils planter ses tomates, comme le faisait mon père. Avec concentration, avec minutie. 
Mon fils, distingues-tu comme moi clairement le fil de la transmission, de la filiation ? Le vois-tu scintiller tel un pointillé d'or de lui à moi, et de moi à toi. Je me sens fière d'avoir été une pile de ce pont temporel, solide dans les tempêtes.
C'est le même fil que je vois dans ta façon d'élever tes filles. Tu es comme un miroir de ma propre histoire, de mes étonnements devant la mise au monde, de mon rapport à la vie. 
C'est étonnant comme les hommes importants de ma vie se ressemblent, dans leur démarche tranquille, leurs épaules larges, leur force silencieuse. Leur détermination. Leurs belles fragilités d'hommes, aussi. Mon père, mes frères, mes fils, mon amoureux.
Les filles sont à l'école, c'est l'heure douce où le temps semble s'arrêter. Un agréable éloge de la lenteur.
Le nouveau bébé a cette tranquillité des derniers nés : il inspire une légèreté profonde,  engendrée par l'expérience. Loin de ce surinvestissement affectif des parents découvrant tout, et un peu égarés comme on peut l'être au premier enfant. 
La musique du silence m'emplit. J'aime ces sons simples qui se répondent, le gravier qui crisse, l'arrosoir qui jaillit, le vent qui bruit. Les outils qui disent la terre. Et mon coeur qui bat. Doucement.

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09 mai 2023

Thaïs

 



Je m'appelle Thaïs. Un prénom de reine égyptienne. Pour l'instant, ce que fut la vie de cette illustre et antique homonyme ne m'intéresse pas trop. 
J'ai ouvert les yeux sur ce monde que l'on dit cruel, fou, incertain, détraqué. Moi j'ai trouvé que c'était plutôt joli et rassurant, le sourire de ma maman, toute blonde et radieuse. Mon papa, lui, semblait aux anges, d'accueillir une troisième petite princesse dans ses grands bras costauds. Vous imaginez ? Il restera pour un bon moment le seul homme de la maison, et je vois bien que cela le réjouit secrètement.
Plus tard, il sera bien temps de faire entrer dans le cercle les petits copains venus roucouler devant la maison, juchés sur leurs scooters...ou ce qui les aura remplacés dans quinze ans.

Mais qui est cette grande rousse au regard rêveur ? Célestine ? Ah, c'est ma grand-mère, vous dites... Les grands-mères ne sont donc plus de très vieilles dames aux cheveux de neige remontés en chignon ? Cette mamie-là me semble cultiver de petits grains de fantaisie et de poésie. C'est chouette. On dirait aussi qu'elle danse sur un fil, depuis une semaine, tout en disant partout que je suis un amour de bébé..
 Oui, une semaine, c'est mon âge...Je suis un petit brin de muguet, tout doux et parfumé. 
Que vous dire de plus ? Que mes grandes soeurs, Sibylle et Alba, ont pour moi de beaux gestes tendres, comme de délicieuses petites mamans ? Qu'elles rêvent déjà aux jeux et aux pitreries que nous allons partager toutes les trois. Qu'un nouveau petit bonheur entre à flots dans notre famille comme un grand souffle d'air frais, celui qui soulève délicatement les rideaux de coton blanc, une après-midi de printemps... 
Et que tout cela, c'est tout simplement magique.

12 février 2022

Mamy Time




 Il y a au fond de moi une Petite Fille que certains d'entre vous connaissent bien. La balançoire sur laquelle elle est juchée y oscille depuis toujours. Rythmant mon coeur. Pulsant mes désirs, mes rêves, m'empêchant doucement de devenir ce que je ne veux pas être, refusant les compromis foireux de la vie. Eclairant ma route, en somme.
Et c'est fou, chaque fois que je retrouve mes deux étoiles, elle ressurgit, comme si le temps était aboli. Je redeviens cette Petite Fille, fugacement, par éclairs. 
 Fascinant comme le contact de très jeunes enfants apaise et rend joyeux. C'est une vraie leçon de vie. Le vacarme du monde, déformé par le miroir concave de ces satanés concentrés de conneries qu'on nomme « informations », n'est plus qu'un murmure lointain, assourdi, un bafouillis de pauvres rois géographes et de businessmen vaniteux.
La vérité est là, dans ces petites graines en devenir, dans ce blé vert comme l'espoir. 
J'adore les observer en train de jouer. Il se trame entre elles, parfois, de mini-drames en trois actes, aussitôt suivis d'éclats de rire qui éclaboussent comme des perles d'eau. Et puis, surtout,  d'extraordinaires moments de tendresse qui font fondre mon coeur tel un caramel mou sur un radiateur. 
Les émotions bondissent constamment, s'expriment sans filtres. Des diamants bruts. Un bébé, ou un tout jeune enfant, ça ne vit pas. Ça palpite. En permanence. Ça étincelle, ça fuse, ça dégouline, ça explose. C'est souple, doux, élastique, soyeux. Et ce regard, oh ce regard qui vous chavire... innocent et confiant, transperçant jusqu'à l'âme... 
Et puis soudain, plus un bruit. Un enfant, c'est bien aussi parce que ça dort. Enfin, vous allez peut-être me dire que j'ai de la chance mais c'est un fait : ces deux-là dorment
Chuuuut !... Profitons de ce calme surnaturel pour reprendre souffle. C'est que, l'on a beau dire, c'est sportif aussi. Et même de haut niveau. 
Heureusement que j'ai une forme olympienne. L'énergie en bandoulière et les anticorps au taquet. Au bout d'une semaine de mamy time, je sors sans dommage, brillamment même, de l'épreuve du bain quotidien de miasmes, yeux brillants, petits nez qui coulent, qui niflent, qui atchoument en postillonnant, poussées fiévreuses et toux allergiques des muqueuses irritées par le froid. En réalité, je ne risque rien : chaque bisou bien baveux contient un ingrédient secret, un philtre puissant encore ignoré du monde scientifique. Aucun risque d'overdose.
Mais je ne vous fais pas un dessin. 


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