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27 janvier 2026

Le chant des forêts

Photo Hervé Parmentelat







 J'étais avec Simon, Vincent et Michel, les yeux écarquillés sur la beauté sauvage de cette forêt brumeuse des Vosges. 
J'ai entendu le chant de la grive musicienne et celui, étrange, du grand tétras. Surpris le renardeau, le lynx et la chouette, planquée dans mon affût, grelottant de froid et d'émerveillement à la fois.
J'étais avec eux dans cette incroyable cabane de bûcheron, émergeant d'une clairière de mousse, à la fenêtre ouverte sur la nuit dans l'éclairage tremblotant des bougies. Une vraie cabane de dessin animé, au coeur de la forêt. Une cabane de conte pour enfants.
J'ai suivi le cerf et sa biche, au milieu d'un étang miroir, dans la lumière laiteuse d'un soir d'automne, quand le brame puissant troue le silence de ses échos.
Est-ce cela qui me touche absolument ? Cette immersion dans ce qui fait notre essence. Cette simplicité qui ne recherche pas les grands effets. Ce rythme ralenti qui oblige à réfléchir.
Ce grand-père, ce père et ce fils, trois générations unies dans une superbe histoire de transmission. Partageant leur passion pour le vivant. Foulant l'humus d'un même pas grave, et conscients de la fragilité de ce monde. 
Et si notre première responsabilité était d'emmener nos enfants en forêt ? De leur faire toucher, sentir, écouter, voir, goûter vraiment, ce monde que l'on dit sauvage, alors qu'il est le substrat de notre intelligence ?
Les mêmes gestes authentiques, marcher dans la neige, fermer les yeux pour mieux humer le temps, construire un abri, tailler un morceau de bois avec un canif, retenir son souffle quand l'animal est si près qu'on pourrait le toucher.
Des gestes vrais, loin de la vanité artificielle. Certains y voient de l'ennui. De la lenteur. Mais c'est ça, les gars, une sortie naturaliste en forêt. Vous croyez quoi ? Des heures de patience pour capter une image fugitive de blaireau ou de pic-épeiche. Se souviennent-ils d'où nous venons tous, ces fanfarons ivres d'action, de couleurs clinquantes et de bruit ? Ici, pas d'images retouchées. Pas de spectaculaire affecté.
Un moment de respiration pure et de silence, comme une parenthèse, dans la folie humaine. Une goutte d'espoir. 

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Michel,Vincent, Simon... et les autres



Le Chant des forêts
De Vincent Munier
Sorti le 17 décembre 2025

17 novembre 2025

Brume

 





Certains jours d'automne, la colline s'emmitoufle dans une écharpe de brouillard épais, transformant la maison en bateau isolé au milieu de nulle part. Plus rien n'existe, que ce cocon ouaté propice à l'introspection. 
Le fond du jardin est comme noyé dans une sorte d'incertitude. Les formes familières se muent en fantômes silencieux. C'est étonnant.
Les écureuils savent tout de même trouver leur route vers la mangeoire des oiseaux. Leurs panaches trouent la brume comme des feux follets.
Derrière la vitre, je m'interroge.
On peut aimer la clarté, et apprécier le flou qu'apporte la brume. Cette contradiction révèle en fait de façon tout à fait pertinente ce qui fait mon essence : des aspirations contraires et pourtant cohabitant en moi en toute sérénité, depuis que j'en ai pris pleinement conscience.
J'ai un côté autiste assumé : j'aime la précision, les chiffres, les notes de musique, les petits détails, les énigmes complexes, la logique, les explications qui rendent les choses claires, les rayures du zèbre, les équations, les fractales. Je supporte mal les agressions, sonores, lumineuses, olfactives, verbales, les images violentes, le vacarme, la saleté, le désordre, les entassements aléatoires, les discussions oiseuses. 
Me blottir en moi-même. Etre seule. Détester les gens. Ne voir personne. 
Dans le même temps, j'aime la poésie, l'art, les contacts physiques agréables, le mystère, les nuits sans lune, les nuances, les jeux de mots, le second degré, l'imprévu, la philosophie. 
Sortir. Etre à deux. Aimer les gens. Voir du monde. 
Affronter le réel et le fuir, parfois, dans un réflexe d'auto-protection.
Je suis comme un paysage d'automne. 
Parfois baignée de lumière, parfois empaquetée de brume. 


Jean-Claude et Janine


Mes écureuils vus par Lothar,  un lecteur attentif et attentionné...Merci à lui.


13 décembre 2024

Etre simple

 

Après une conversation avec mon amie Mathilde Doublétoile, il me revient en mémoire un de ses mots, qui m'interpelle profondément. Me parlant d'une de ses amies, elle me dit soudain : 
« Elle est comme toi, elle est simple ».  
Moi qui me suis toujours trouvée compliquée, je serais donc quelqu'un de simple. Soit. Admettons. Encore faut-il s'entendre sur le sens de ce mot... pas si simple à définir !
Dans les relations humaines, simplicité égale, sans nul doute, franchise, sincérité. Ce serait bien  le contraire de la duplicité, la ruse, l'esprit retors, la tromperie, la manipulation. Il est certain que toutes ces qualités me manqueraient pour faire de la politique. Ha ha ! J'exècre les compromissions, les reniements, les paroles non suivies d'actes.

Etre simple, c'est aussi, à mon sens, sur le plan humain, faire preuve d'humilité. Ne pas se la péter, pas plus haut que son postérieur en tout cas. C'est accepter l'autre dans sa différence, sans la lui faire sentir. C'est peut-être à cette qualité-là que faisait allusion mon amie. Cela demande patience, tolérance, un certain recul, beaucoup d'humour, et de don de soi. J'ai appris à cultiver cette simplicité-là.

Intellectuellement, simplicité égale clarté, netteté, précision. Esprit logique, cartésien. Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement. C'est sans doute pour cela que j'aime appeler un chat un chat, utiliser le mot précis pour chaque chose, et que j'ai toujours exécré le vocabulaire ampoulé et pédant de l'éducation nationale. Faisons simple, que diable ! disais-je toujours à ma supérieure hiérarchique quand elle se gargarisait de barbarismes emphatiques et de solécismes pompeux, croyant m'en mettre plein la vue. A bas les nœuds au cerveau et la rate au court-bouillon ! 
En réalité, cette pauvre madame Jargonos me faisait presque pitié, à force d'être pathétique. Comme tous ces rois, ces géographes, ces businessmen, qui pensent que parler nébuleux leur donne de l'importance, et qui se raccrochent au superflu parce qu'ils ont perdu le sens de l'essentiel.

Simple est aussi le contraire de difficile, qui lui même a deux sens : complexe, ardu, tel un problème de mathématiques ou une ascension montagneuse, mais aussi capricieux, ombrageux, jamais content, pinailleur, ergoteur ... J'aime la difficulté des mathématiques et leurs lumineux cheminements vers la (ré)solution, le dépassement de soi, les choses qui se font désirer au lieu de tomber toutes cuites dans nos assiettes. 
Mais j'ai aussi des goûts simples, naturels, le contentement et la gratitude à fleur de plexus. 
L'émerveillement n'est-il pas la plus simple façon de regarder le monde ? Une nature fabuleusement riche dans sa diversité et sa complexité, et pourtant si simple. Quand en en saisit l'intime et unique rouage : la Vie.

Alors oui, si j'ai longtemps pensé être une fille compliquée, ce n'est pas uniquement parce que je ne voulais pas être une fille facile, avec toute la connotation sulfureuse du mot.
Ni une simple d'esprit, même si le royaume des cieux est à eux.
C'est surtout à cause de cette personnalité foisonnante, multifacettes, protéiforme, hypersensible et surefficiente que j'ai longtemps portée comme un lourd ballot de foin, tel un handicap.
Désormais, je sais que l'on peut être à la fois d'une fascinante complexité et d'une simplicité biblique.
C'est pourtant simple, non ?

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Il manque la Célestine dans ce jardin de simples







Merci à Mathilde** pour son inspiration du jour.
Quelques billets sur le sujet, pour ceux qui aiment me lire encore plus :


18 novembre 2024

Eternelle impermanence

 


Cette statue du Square Nadar m'a rappelé (s'il en était besoin) que l'on a plusieurs vies. Dans une de mes nombreuses anciennes vies aventureuses, le Chevalier de la Barre fut le témoin muet de quelques délicieux égarements. Dans les bras d'une personne du sexe opposé, c'qu'on était bien ! C'était un jour où j'avais grimpé les escaliers de la Butte d'un pas léger de gazelle, le coeur gonflé à l'hélium, sous un ciel baignant Montmartre d'une sublime lumière à peindre. 
Les peintres, justement, étaient serrés comme des oiseaux sur un fil autour de la Place du Tertre. Une foule compacte, touffue, se pressait partout. Nous nous réfugiâmes, pour un moment hors du temps, sur un banc, peut-être même celui de la photo, je ne sais plus.
J'ai toujours aimé les bancs. Je ne sais pas non plus si le pigeonnier était déjà là, ou pas encore. 
La vie floute un peu les souvenirs, comme sur un vieux cliché du fameux Nadar. Mais les plus beaux n'en restent pas moins vifs, scintillant dans une jolie boîte en organdi. Avec de petits compartiments secrets, tendus de velours. Et des rubans. 
Ce passage-là était bien.
Durant toute notre existence,  c'est en vivant intensément le présent que l'on se fabrique des souvenirs bijoux, des souvenirs bonbons. Sans remords ni regrets.
A quoi sert de regretter ce qui n'est plus ? Tout peut tellement basculer en un instant... et le bonbon prendre soudain un goût de fiel.
Dans le village de mes parents, ravagé par la tempête Alex, des pans entiers de mon enfance se sont engloutis dans les flots furieux et boueux de la rivière. Le stade où mon frère passait la tondeuse (il est jardinier municipal), les courts de tennis où j'allais la bouche en coeur voir jouer mon amour transi de quinze ans, ( il en avait 27) la scierie et son enivrante odeur de bois, le pont du cimetière, et le chalet d'Edmée, l'amie d'enfance de ma mère. Le Clos Joli, une maison ravissante datant des années 20. Et le grand immeuble appelé l'Ecureuil, avec ses balcons en mélèze et sa jolie vue sur la rivière... Tout a disparu. Tout a été broyé, laminé, recouvert.
Bien sûr, la première fois que j'ai marché dans ce chaos désolé de pierres et de ferrailles, à l'emplacement exact où quelques semaines auparavant se trouvait encore la maison de ma cousine, j'étais si bouleversée que j'ai trébuché dans les cailloux, m'écorchant (ou devrais-je dire m'épluchant ?) tout le côté gauche, de la cheville à l'épaule. L'effet papillon de la tempête Alex venait de prendre un tour cuisant et inattendu sur mon épiderme. 
Mais cette mésaventure m'a appris, une fois de plus, à relativiser, et qu'il ne sert à rien de s'attacher aux choses. Accepter cela, ce n'est pas se résigner, c'est vivre. 
Non, ce n'était pas mieux avant. C'était juste différent. Ce n'est jamais la même eau qui coule dans la rivière. 

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Pour la 200ème de l'atelier du Goût

11 septembre 2024

Encaustique et vieilles dentelles

 



Ce qui m'attire l'oeil dans ce tableau, c'est la chaise. Que fait-elle là, au bord de l'eau ? Il est pourtant bien plus agréable de se poser le cul dans l'herbe tendre comme dit la chanson. Et pourquoi une seule chaise ? La fille reste debout pour pêcher, quand le gars est assis. Il se la joue, avec sa gaule deux fois plus grosse. Une représentation des rapports homme-femme qui sent un peu la naphtaline, n'est-il pas ?
Certains tableaux impressionnistes ont gardé un charme puissant à travers les âges, j'en suis la première émue. Celui-là ne me procure aucune émotion. La chaise m'obnubile. Comme si elle était en réalité le personnage central du tableau.
Enfin, tout cela pour dire que cette chaise, sans aucun doute, a dû se retrouver un jour ou l'autre dans un bric-à-brac de vieilles choses, pieds vermoulus et cannage percé. 
Je dois vous avouer, lecteurs chéris, que j'ai toujours eu une aversion prononcée pour les magasins d'antiquités, et les brocantes.  Les Puces me donnent des démangeaisons, et chiner est pour moi un supplice chinois.
 L'odeur de ces vieux meubles, généralement marron foncé, mélange de cire à la térébenthine et de moisissures dues à des séjours prolongés dans de sombres caves ou greniers, cette odeur m'est insupportable. En les voyant, je me prends à imaginer systématiquement leur donner un coup de peinture, un coup de moderne. Un bon relooking, comme on dit maintenant au grand dam des adorateurs de l'armoire normande en orme massif. (Qui, soit dit en passant, ne vaut plus tripette, selon l'implacable loi de l'offre et de la demande)
Il reste que les livres jaunis, les tissus élimés des sofas, les tentures miteuses, les parquets qui craquent, les pots en étain, les napperons, les lampes à huile, tout cet attirail suranné et empesé des siècles passés me donne la nausée. Je ne m'explique pas (si ce n'est par cette hypersensibilité olfactive à l'odeur de renfermé) ce dégoût pour les vieux objets. Peut-être faudrait-il remuer le tréfonds de mes souvenirs enfouis, et même refoulés, pour trouver réponse. L'enfance est le creuset bouillonnant de nos émotions d'adultes. Il s'y forge nos goûts et nos dégoûts, aussi forts les uns que les autres.
Les bestioles empaillées des musées d'histoire naturelle me provoquent le même sentiment de malaise. Comment s'extasier devant des dépouilles de bêtes mortes, je vous le demande ? 
Moi ce que j'aime, c'est le parfum subtil des cahiers et des livres neufs, des tissus bien blancs, de la peinture fraîche, de la lessive qui a séché au grand vent. J'aime les meubles clairs, les plantes vertes, les carnets encore vierges d'écriture, qui sont comme des pages ouvertes sur l'infini de l'avenir. Et les tableaux qui m'émeuvent. Dans mes propos, aucun jeunisme ou racisme anti-vieux. Je serais mal placée, moi qui balance entre deux âges au point de basculer bientôt dans le suivant...
A plus de quatre-vingt-dix ans, ma grand-mère avait la télé en couleur, « parce que la vie, c'est la couleur, et que le noir et blanc c'est vieillot » Elle aima jusqu'au bout s'apprêter, se coiffer, s'acheter des vêtements neufs et vivre dans un intérieur propre et clair. Elle disait que c'était un respect qu'elle devait aux autres comme à elle-même. Ses cheveux de neige sentaient l'ambre et ses joues la poudre de rose. Et elle n'aimait pas les vieilleries. « Déjà que je suis une vieillerie moi-même » disait-elle avec un éclair d'humour dans son oeil toujours vif.
Elle était à part, ma grand-mère.


Pour l'atelier du Goût.





01 juillet 2024

J'ai rencontré Jésus






Je vais sûrement décevoir les amateurs de mysticisme religieux. Non, votre Célestine ne s'est pas soudain trouvée transportée sur un nuage biblique éclairé d'un rayon lunaire, comme dans une illustration de Gustave Doré. Pas de vision extatique non plus. Pas de départ inopiné au Carmel ou aux Ursulines.
D'ailleurs je reste fidèle à ma conviction que les croyances devraient rester secrètes, comme je l'écrivais il y a huit ans déjà, dans ce billet. Ce serait simple... Le monde ne s'en porterait que mieux. Vous ne saurez donc rien des miennes, comme je l'ai toujours dit à mes élèves quand ils me demandaient si je croyais en Dieu.
Alors voilà. C'était à la boulangerie, ce matin. Un homme était en train de converser avec la boulangère, il ne semblait pas pressé de payer son pain. Les cheveux longs sur les épaules, la barbe, le regard doux : il ressemblait à ce Jésus des images pieuses que l'on distribuait au catéchisme. Ou aurait pu sortir tout droit du tableau de Léonard de Vinci. Il y avait comme une harmonieuse logique à le voir là, devant ces paniers de pains dorés.
Trois personnes attendaient devant moi, mais ses mots ont attiré mon attention. 
J'entendais entraide entre les peuples, solidarité, amitié fraternelle, construire, positivité. Que cette chose si précieuse qui s'appelle le bien commun ne devrait pas être confiée aux politiciens. Que ceux-ci étaient déconnectés du réel, et qu'ils ne comprenaient rien au vivre ensemble. A la chose publique. « La chose Publique,  vous comprenez, c'est le sens du mot Res Publica. Cela regarde tout le monde. » C'était appuyé sans être véhément. 
Diantre ! On assiste rarement à un cours d'étymologie latine en achetant sa flûte quotidienne.
Au milieu des conversations banales sur la pluie et le beau temps, qui émaillent à mots furtifs les rencontres matinales des petits commerces,  voilà quelqu'un, sorti de nulle part, qui n'hésitait pas à énoncer sa vérité d'une voix haute et claire, sans agressivité. Comme avec une paisible évidence. En réalité, un seul mot me venait aux lèvres en l'écoutant. Il parlait d'Amour. Celui du prochain. Celui des gens. Celui de l'étranger. L'Universel, celui qui circule depuis toujours comme une sève pour maintenir en vie l'humanité, ce vieil arbre tordu par la folie des hommes. 
Les autres clients semblaient médusés, et en même temps, opinaient du chef : on ne pouvait qu'être d'accord avec cette sagesse tranquille, utopiste et pourtant si vraie. 
Une parole profonde vaut tellement mieux qu'un verbiage cent fois entendu.
Quand il est sorti, il y a eu un blanc. Dans son sillage flottait un peu de poussière d'espoir, qui se mêlait adroitement à l'odeur délicieuse des croissants sortis du four. 

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08 avril 2024

Surprises




 De temps en temps, mon père, ce héros d'un autre temps, nous rapportait de la ville une pochette-surprise. Il n'y avait pas vraiment de raison, ni d'occasion particulière. Il était comme ça, le dabe. Il aimait faire plaisir, voir s'allumer dans nos yeux cette petite flamme de bonheur enfantin. 
C'était une sorte de cornet de carton, aux couleurs vives, soigneusement différenciées entre filles et garçons. Les remises en cause des stéréotypes de genre n'avaient pas encore émergé dans les consciences. Epoque étrange où chaque chose semblait immuablement à sa place. 
J'avais déjà cette curiosité d'esprit qui me faisait me poser la question : ai-je le droit d'avoir une pochette bleue, celle réservée aux garçons ? Mon père me connaissait bien, puisqu'il me fit ce plaisir transgressif plus d'une fois, autant qu'il m'en souvienne.
 Mais peu importait : c'était la fête quand j'ouvrais fébrilement cette corne d'abondance, le coeur battant. Ce qui s'y trouvait avait moins de valeur que ce simple geste plein de suspense et de joie... Je sentais tout l'amour paternel enrubanné dans le papier de soie.

En retour, j'ai aimé très vite surprendre mon entourage. Préparer en secret ces infusions de coeur, ces embuscades d'amour qui font pétiller la vie des autres. 

J'en ai gardé le goût profond des surprises : rien ne m'enchante plus que de préparer soigneusement ces petits riens qui feront plaisir à leur destinataire. Jouer les pères Noël, les Mary Poppins, les Amélie Poulain, voilà mon truc. J'y trouve un plaisir subtil. Préparer le gâteau de Peau d'Ane, et y glisser un diamant.

Alors pour toi, dont l'horloge va sonner demain un nouveau tour de soleil, j'ai mijoté une escapade dont tu ne sais rien. J'ai hâte. Hâte de voir tes yeux, d'entendre tes exclamations confondues, ébahies, éberluées. Tu es si beau quand tu souris.

Et vous, me raconterez-vous vos surprises, que vous fîtes ou que l'on vous fit ?

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25 mars 2024

Tikkoun Olam








Connaissez-vous le Tikkoun Olam ?
C'est un concept philosophique sur lequel s'arc-boute l'explication juive du monde. Je l'ai découvert par hasard dans un film. 
Sans entrer dans les détails complexes et kabbalistiques (c'est le mot !) que vous trouverez, si vous désirez en savoir plus, dans les articles détaillés consacrés au sujet, j'en ai retenu la signification première : réparer le monde. 
J'aime ces mots.
Le monde est comme un vase brisé, et nous en sommes les tesselles.
Chaque geste d'amour, de compassion, de bienveillance, recolle un morceau de vase. 
J'aime cette idée. 
Elle me conforte dans ma ligne de vie. Faire du bien autour de moi, à tous les êtres humains qui m'approchent. Dispenser de l'amour, de la joie, du bonheur, gardant en tête une phrase sage de ma chère grand-mère : « Un bienfait n'est jamais perdu. »
Depuis que je suis enfant, les malheurs du monde m'ont toujours fait pleurer.  Je suis nantie de cette empathie dévorante et hypersensible qui me fait endurer les choses à la place d'autrui. Il a fallu que j'apprenne, tout au long de mon existence d'écorchée vive, à m'en protéger un minimum, pour ne pas sombrer de désespoir devant l'inanité du genre humain. J'en garde, tapie au fond de moi, une mélancolie qui surgit parfois, sans raison. 
Cela ne veut pas dire, chère Lucile qui m'en fit la remarque, que je vive dans une bulle. Je sais tout ce qui va mal. Je ne le sais que trop. Je compatis de toute mon âme. Mais je sais aussi qu'avec mes petits bras (même costauds) je ne changerai pas les dictateurs ni leur ego abîmé par leur pitoyable démence. Pauvres rois pharaons, pauvres napoléons, disait Brassens.
Non, petite fille, tu n'es pas responsable de tout ce qui arrive d'abject, d'ignoble, de révoltant dans le monde des hommes guidés par leur folie aveugle. Non tu n'es pas forcée de te miner, de saper ton énergie et ton courage, de t'asseoir sur un banc en pleurant, voire de te rendre malade devant les choses qui nous trouvent tous si impuissants, au final. 
Mais tu peux agir à ton niveau pour réparer le monde. Chacun peut le faire, œuvrer dans l'ombre pour soulager les souffrances, unir des prières pour le salut des âmes, chanter pour la paix dans le monde, rendre heureux un enfant, aimer son prochain, en somme. Le seul antidote au poison du mal. Rien n'est anodin, rien n'est vain.
Hier soir, c'était théâtre à la Maison de la Colline. Un merveilleux texte joué par un comédien professionnel interprétant cinq personnages à lui seul. Une pièce profonde et intime. Au coeur du salon. Devant des amis ravis d'avoir tenté l'expérience. Une réflexion sur la vie, l'inéluctable avance du temps, les choix, bons ou mauvais, les malentendus familiaux, les rapports compliqués que nous pouvons entretenir avec autrui, pauvres hérissons de Schopenhauer que nous sommes tous. Quel moment fabuleux de partage et de souffle retenu !
Cela semblerait sans doute vain à certains, mais j'ai eu le sentiment très fort de recoller quelques fragments de ce monde si mal en point.
Merci à tous ceux qui réparent le monde comme des cousettes aux doigts de fée, point par point. Sans relâche.

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La pièce de théâtre s'appelait Qui vivra verra
Christophe Pardon et la Compagnie du Chien Noir.
Pour en savoir plus c'est ICI



Et pour mieux connaître le comédien :

14 février 2024

Le chant des merles











Ils sont revenus. Tout à coup, les arbres se sont emplis de leurs chants mélodieux. La veille tout était encore silencieux. Et ce matin, c'est un concert qui ravit l'âme. Ils attendaient un mystérieux signal, la blancheur des amandiers, une caresse de soleil un peu plus appuyée, sans doute. Quelle étrange horloge régit donc le vivant ? La verdeur prend de l'audace par petites touches discrètes. La symphonie des verts va commencer. Veronese, émeraude, sapin, sauge, olivier, pomme, céladon. L'hiver perd du terrain.
Cette année, pour la première fois depuis que je vis sur la colline, le champ en contrebas est semé de blé. Exit le maïs et ses longues tiges craquantes, trop gourmandes en eau. 
A la place, un blé en herbe douce et tendre, aux sillons bien alignés, comme peignés. 
Sais-tu combien j'aime les blés, qui me rappellent mon père ? Je pense à lui, qui aimait tant leurs ondulations soyeuses, telle une chevelure d'or au vent de juin. 
C'est un paysage chargé de symboles. Un peu de Toscane en Drôme.
Au clocher du village, les heures s'envolent plus claires. 
Les écureuils s'activent dans les chênes. Tous mes gestes sont en vie. Tous ces petits riens qui font le sel et l'eau de la vie, le café qui fume, la mésange qui boit, les pinceaux des peupliers, la délicate offrande de la nature. Et l'amour toujours là, au creux de ton bras. 
L'air claque encore de la fraîcheur de la nuit. Mais l'horizon tremble de la buée qui monte du gazon étoilé de gouttes. Il fera doux. Je le sais. Je le sens.
C'est un jour de grande promesse. 


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13 janvier 2024

Une falaise




C'était un projet que je caressais depuis longtemps.
Alors, en ce début d'année, je me suis attaquée à une véritable falaise : éditer en format livre papier l'ensemble de ce blog, qui fêtera ses quinze ans dans quelques semaines. 
Travail idéal pour cette période de l'année, où le couvercle d'étain du ciel pèse sur de maigres jours rétrécis, coincés entre d'interminables nuits glaciales. Le soleil ne semble pas décidé à percer cette couche épaisse de nuages nappant les vallées. C'est un temps d'introspection, de repli, d'intériorité. Un temps de bilans aussi.
Au coin du feu, je relis patiemment les quelques mille cinq cents billets que j'ai commis au fil des ans, amusée de noter mon évolution, mes maladresses premières, de retracer mon chemin, de revivre des moments oubliés. Me surprenant de temps en temps à laisser jaillir quelques larmes, à l'évocation des épisodes difficiles ou douloureux. Souriant souvent en parcourant les commentaires et les joutes verbales de mes fidèles aficionados. Elaguant sans hésitation certains écrits peu intéressants ou trop anecdotiques. Constatant de temps à autre des fautes de typographie, d'étourderie, d'orthographe et même de syntaxe, surtout au début. Puis de moins en moins. C'est ainsi que se construit une écriture, un style, au fil des ans. Nourrie des expériences et des apprentissages qu'un esprit avide de savoir a engrangés et réinvestis au cours de ces années. Une écriture plus affinée, dépouillée de trop de tarabiscots, plus essentielle. 
Je mets en page. Je corrige. Je valorise la couverture de chaque volume, avec de belles photos qui me parlent. J'uniformise les polices d'écriture. Un vrai travail de fourmi.
Ces billets apparemment hétéroclites, mis bout à bout, vont ressembler à quelque chose. 
Quelque chose de tangible, d'agréable à lire, de construit. Même si j'ai conscience du caractère éphémère de toute trace laissée sur le sable du temps. Sauf peut-être pour les textes intemporels, ceux qui chuchotent au cœur de l'universel.
Ils seront une transmission, un legs, un modeste héritage, un témoignage d'une femme de son temps. Ma descendance aura ainsi un moyen de savoir, si elle le désire, qui était cette aïeule un peu poète, un peu fée, qui aimait semer sur sa route des étincelles. 
De petits brins d'étoiles qui finissent par émettre une douce lumière : celle de mon amour de la vie.
Alors à mi-falaise, je me sens heureuse d'avoir entamé cette ascension. Et la joie de créer me donne des ailes, j'entrevois déjà le sommet.

11 septembre 2023

L'oeil du peintre

 




« Je m'étais promis, avant mes quarante ans, de vivre en ermite au fond des bois ».
Ainsi Sylvain Tesson commence-t-il son livre Dans les forêts de Sibérie. 
Je vous rassure (ou je vous déçois) : je n'ai pas ce rêve-là. 
Mais j'en ai tellement d'autres. Certains que j'ai réalisés, avec bonheur, et d'autres qui mijotent encore dans le chaudron de ma pensée bouillonnante.
La vie est le meilleur des grimoires. Nul besoin de mandragore ou de bave de crapaud. Les ingrédients précieux commencent tous par la même lettre : l'énergie, l'émerveillement, l'envie. 
Tu en fais la belle expérience, Mino, toi qui en ce moment met un pied devant l'autre sur le Chemin de Compostelle. Sous un soleil d'or fondu. Ton défi, sportif et spirituel, m'impressionne et me titille l'hippocampe. Il est toujours en bonne place sur ma liste de « choses à faire avant ... »  Avant quoi ?
Avant que tout s'arrête, comme dans le très beau film « la Chambre des Merveilles » où une mère tente de sortir son enfant du coma en réalisant les rêves qu'il a griffonnés sur un cahier.
Je pense aussi aux livres « La liste de mes envies » de Grégoire Delacourt ou « Douze choses à faire avant la fin du monde » de Bjorn Sotland. Un thème inspirant. Peut-être parce que la vie est faite de ce souffle-là...

La liste. Voilà la clé.
 Qui n'a pas au moins une fois, dans sa tête, invité l'un de ces colliers de rêves, lieux à voir,  personnes à rencontrer, choses à construire ou à créer ? L'urgence stimule le désir et l'imagination, c'est certain. Et les listes structurent le cerveau, balisent le chemin comme des cailloux lumineux au bord de la route.
Tous les dix ans j'actualise ma liste. Je coche ce qui est fait. Et de nouveaux rêves émergent, tels des bourgeons au printemps, en gerbes, en feux d'artifices. Il n'y a pas de petits rêves, pas de rêves idiots. Juste des étincelles de vie qui pulsent en nous et nous donnent envie d'aller de l'avant. 
Si, pour votre existence, vous avez comme moi l'oeil du peintre, si vous aimez vous dire que votre vie est une oeuvre d'art, vous savez bien que les couleurs ne sont jamais mises au hasard sur la toile. Elles sont le fruit d'une vibration intérieure aux racines profondes, et de la rencontre magique entre le rêve, le pigment et le pinceau.
Tout cela pour vous dire que je réaliserai très bientôt un rêve qui remonte, au bas mot, à mon entrée en sixième...

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A Mino, mon courageux pèlerin de Compostelle.






09 août 2023

Ce fameux lâcher-prise

 
« Accepte ce qui est. Laisse aller ce qui était. Aie confiance en ce qui sera. » 
 Bouddha









Ces choses auxquelles on tient si fort, auxquelles on s'accroche avec tant d'énergie perdue... Ces choses qui nous tiennent à coeur, ou qui nous tiennent le coeur ? Le serrant comme un étau, parfois ? Voilà la question.
Il serait peut-être bon de se demander pourquoi on supporte ça, alors que ça nous fait si mal. Je veux dire pour quelles obscures et profondes raisons on s'obstine à vouloir une chose alors qu'elle se dérobe à notre volonté ? Quel jardinier mystérieux a creusé en nous ces sillons et planté si fort ces graines obstinées, qu'elles nous semblent sacrées et inamovibles ? Et quelle folie nous oblige à vouloir faire passer tous ces chameaux dans le chas de notre aiguille ?

Et là, débarquent en rang d'oignons tous les mots idoines à la situation, défilant tels des soldats de plomb à la parade : « Desserre tes principes ! Reprends confiance en toi ! 
Sois toi-même ! Fais taire ton égo ! Renonce ! Et surtout, lâche prise !  »
Ce fameux lâcher-prise...Comme si ça allait de soi, comme si c'était simple. Et pas du tout contradictoire. Dans ces moments-là, il nous semble au contraire que notre vie dépend d'un minuscule trou dans le rocher, de nos doigts crispés dedans, de nos phalanges blanchies comme celles d'un alpiniste à mains nues : allez donc lui demander de lâcher prise !
Et pourtant, ce fameux lâcher-prise semble bien être la seule issue possible pour arrêter de se fracasser contre une vitre, comme des mouches prisonnières d'un bocal, jusqu'à l'épuisement. On le sait, mais on n'y parvient pas facilement. Car le travail est subtil. Long. Laborieux. 

Mais payant, sans aucun doute. Cela s'apprend. Cela se vit au quotidien. Cela commence par faire la liste de toutes ces choses que l'on veut mais qui ne sont pas possibles. Parce qu'elles ne dépendent pas de nous. Et ensuite, savoir faire le distinguo avec celles qui dépendent de notre propre volonté, et pour lesquelles il est bon de se battre.
Une autre liste intéressante, c'est celle de tout ce que l'on peut « lâcher » sans se faire mal. Les chimères, les habitudes, les idées reçues, les conventions, les illusions.

Lâcher du lest sans s'écraser, accepter sans se renier, abandonner le contrôle sans se ramollir, laisser de la place à autrui sans se faire manger, autant d'épreuves aussi ardues que celles de Fort Boyard, avec un peu de quadrature du cercle en prime... parce qu'on est loin d'être des moines bouddhistes, même si on cite Bouddha.

Dans cette quête perpétuelle, mon amie Mathilde m'a aujourd'hui rappelé une pensée bien utile en la matière : les gens n'ont sur nous que le pouvoir qu'on leur donne. Ça m'a fait du bien de m'en souvenir.
Et sinon, bande de vous, l'été se passe bien ? 


16 mai 2023

La beauté insoupçonnée de l'homme





Dis-moi poète ce que tu fais
-Je célèbre !
Mais le mortel, le monstrueux, comment les accueilles-tu ?
-Je célèbre !
Rainer Maria Rilke


« Sous l'enveloppe terne et rugueuse d'un kiwi se cache un trésor de beauté.
Ainsi en est-il de chaque être. »


Extraits du film « La Beauté insoupçonnée de l'homme »

***


Comparer l'homme à un kiwi, c'est assez inédit... et gonflé ! Mais j'aime ce genre d'audace poétique.
C'est pourquoi je savais que j'aimerais ce film. Sur le papier, la présentation parlait de beauté universelle, d'harmonie, d'art, d'émerveillement, de regard ébloui sur l'immensité comme sur le presque rien.
Cela se passait l'autre soir à la Fontaine d'Ananda. Un de ces lieux intelligents où vous aimez vous retrouver pour vous agrandir l'âme. Un lieu de musique, d'art, de pensée, bref de liberté.
La réalisatrice était là, humblement assise parmi les spectateurs. Une extraordinaire vieille dame au regard bleu, à la belle chevelure de neige éparse sur ses épaules, à la voix de jeune fille. 
Elle s'appelle Brigitte Sénéca.
Depuis très longtemps, depuis la tendre enfance selon elle, elle place la beauté au coeur de son existence, tel un balancier de funambule. Pour garder son équilibre, et son immense joie de vivre malgré les inévitables épreuves dont toute vie est émaillée.
Depuis très longtemps, elle peint, elle médite, elle écrit, elle crée, elle enseigne, elle transmet cette culture du vivant, elle est une passeuse de vie, une étoile posée sur nos chemins hasardeux.




Il faut la voir s'émerveiller devant la splendide ordonnance d'une pomme, ou d'une plume d'oiseau. Trouver du beau dans un mur lézardé ou un fruit moisi. 
Mais c'est dans le mystère insondable de l'âme humaine qu'elle cherche le plus inlassablement la beauté. Celle que nous possédons tous. Celle que certains s'obstinent à cacher, ou à oublier, afin de justifier les pires turpitudes. Celle qui apaise l'esprit. Celle qui élève le coeur.
Elle cultive aussi longuement le silence intérieur dans lequel elle puise une richesse infinie. Elle a fréquenté les Derviches, et leurs enseignements mystiques, leurs âmes qui se connectent et se comprennent sans une parole.
Elle dit qu'elle ne sait rien, mais la sagesse perle dans ses mots.
Je ne peux que vous conseiller de la découvrir, de l'écouter, de la lire. D'aller voir le film si votre ville le propose. Ou de lui demander de venir le présenter. C'est une personne qui vous veut du bien. Et dont les mots vous feront du bien.
Tout le contraire d'un gourou.
Juste une belle d'âme.

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