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16 mars 2026

Comme un souffle fragile

Il y a un temps pour tout. Un temps pour naître et un temps pour mourir.
Ecclésiaste, 3-2




Souvenez-vous : j'en avais parlé ici et . Cette petite dame soufflant fièrement les bougies de ses cent ans, il y a trois ans déjà,  s'appelait Odette, et je l'aimais beaucoup. 
Elle est partie, dans la nuit du 6 mars, emportant dans son calme sommeil d'éternité sa douceur, sa joie de vivre, sa formidable résilience, son émerveillement jamais émoussé.
En épousant l'homme que l'on aime, on épouse aussi ses chagrins. 
Celui de mon aimé fut immense,  de voir partir sa maman de coeur, sa mère adoptive, cette personne unique qui savait toucher de sa grâce tous ceux qui l'approchaient. Je l'ai aidé du mieux que j'ai pu, à traverser cette semaine d'épreuve. 
Misère ! que de démarches à effectuer pour accompagner le départ d'un être cher. Et que de préparatifs pour réunir une famille si grande... J'avais oublié, depuis celui de mes chers parents. Et combien il est doux de partager ces tâches, toujours un peu embuées de larmes.
Parmi les paroles choisies pour la cérémonie, j'ai retenu celles-ci : 
« Comme un souffle fragile ». Elles évoquent si bien la fugacité de la vie. La subtilité des mystères.
Et le silence feutré qu'exige l'écoute de l'autre, le vrai amour.
Il m'a semblé que dans le vent de ce matin, une douce brise de magnolia et de prunus en fleurs, Odette me murmurait à l'oreille : « Merci ! » . Son célèbre merci qu'elle répéta toute sa vie comme un mantra.  

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02 décembre 2025

La femme qui murmurait à l'oreille des bégonias

  




Tistou découvrit ce jour-là pourquoi le vieux jardinier Moustache parlait si peu aux gens ; c’est qu’il parlait aux fleurs. 
-Alors, la rose-thé, toujours gamine ? On joue à garder
des boutons en réserve pour les faire éclater quand
personne ne s’y attend ? Et toi, le volubilis, tu te prends
pour le roi de là montagne, à vouloir t’échapper vers le haut
de mes châssis ! En voilà des façons ! 

Maurice Druon, Tistou les Pouces verts, 1957








Il m'arrive d'être comme le jardinier Moustache : je parle à mes fleurs. Elles me répondent, à leur façon. Elles me témoignent leur gratitude en m'offrant leurs plus belles corolles. Amis cartésiens qui passez par là, ne soyez pas trop critiques : parler aux fleurs, embrasser les arbres, tutoyer les étoiles, ce sont les gestes les plus sensés que je connaisse. Certains feraient bien d'en prendre de la graine, si j'ose dire.

La petite pousse que vous voyez sur la photo a une histoire charmante, et étonnante. Vous voyez l'espèce de chose bizarre dont elle émerge, qui ressemblerait plutôt à une vieille éponge mitée oubliée sous la pluie ?  C'est un morceau de tige de yucca. Je sauvai naguère ledit yucca d'une mort affligeante, puisqu'il fut coupé par un jardinier ignorant, ( c'est à dire ne sachant rien des yuccas) et destiné à la déchetterie. (le yucca, pas le jardinier.) Un coup de vent ou un cahot providentiel firent tomber le yucca de sa remorque bringuebalante. J'étais là. 

Je le ramasse, et décide de lui redonner une chance. Je coupe ses feuilles sèches, sa tige trop longue, et tout en le bichonnant, le consolant, l'arrosant, je le plante avec force terreau et engrais dans un joli pot tout neuf. 
Puis avisant le morceau de tige flétrie, je le plante tout à côté. A tout hasard. Il paraît que j'ai la main verte.
Quelques semaines plus tard, je me dis que non, le morceau de tige ne donnera rien et je décide de l'arracher. Mais un événement imprévu m'obligea à remettre ma funeste décision à plus tard. (bizarre hasard...)
Quatre jours après, comme pour me démontrer que ce n'était pas le bon choix, la vieille souche donna cette merveilleuse petite pousse d'un joli vert tendre. J'imagine très bien ce qui a dû se passer dans sa petite tête de yucca : « Ouh là ! je la vois venir celle-ci, avec son sécateur ... Ne voudrait-elle pas m'envoyer ad patres ? Dépêchons-nous de bourgeonner ou ça ira mal pour mes fesses ! »

Les fleurs communiquent, par des processus chimiques et vibratoires assez complexes, elles s'entraident, les arbres se parlent, il paraîtrait même qu'ils auraient comme un coeur battant. Une orchidée mal en point peut reprendre force, si une de ses congénères la stimule et l'encourage. Les fleurs aiment la musique, certains pépiniéristes diffusent du Mozart dans leurs serres. Certains sons améliorent leur croissance, tels les bourdonnements d'insectes. Certaines plantes ne se supportent pas entre elles, et ce mauvais voisinage les étiole. Un peu comme nous avec les gens toxiques, finalement. 
C'est le mystère du vivant. Passionnant. Intemporel. Fascinant.

J'aurais aimé que vous entendiez mon amie Nat enguirlander mon bégonia parce qu'il s'étalait un peu trop. C'était délicieusement drôle. Depuis, il a redressé ses feuilles et se tient bien droit. Il a compris. Quand je vous dis que les fleurs sont intelligentes...et sensibles. 

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Pour en savoir plus, c'est ICI.

Ou bien LA.




19 juillet 2025

La pluie, l'été.





L'herbe jaunit et verdit au fil des saisons, dans mon pays du sud. Depuis juin, la prairie sur la colline ressemble à la savane. Il ne manque plus qu'un lion.  Les pluies d'été sont si rares, ici, on se croirait sur le Garlaban, dans une de ces garrigues si bien écrites par Pagnol. 
Aujourd’hui, ça giscle, Papet ! Oui l'eau est précieuse ici. Et la chaleur étouffante d'hier a fait place à un air rafraîchissant qui descend de la montagne toute proche. La maison a ouvert ses paupières qu'elle tenait fermées pour se protéger de l'ardeur du soleil. Les fleurs frémissent sous les gouttes comme des poupées coquettes devant leur miroir. L'odeur du pétrichor envahit mes narines.
Je vais monter chercher un pull, j'ai presque froid...
Le ciel noir d'encre va décharger son électricité sur quelque pin tordu qui finira sa vie en apothéose. Dieu joue à la pétanque. Ô, Marcel ! Tu tires ou tu pointes ?
Bref, l'orage a ramené votre Célestine vers vous, lecteurs adorés. 
Depuis mon dernier billet, en juin, je me suis adonnée à mes activités favorites avec une certaine jubilation. En premier lieu, observer les gens. Leurs particularités, leur prodigieuse diversité. 


Zélie, Carla, Manon, Louise, Maiwenn, Poppée,
telles des Parques sur l'Acropole...
 




Une semaine à la mer avec six jeunes filles de seize ans est à ce titre riche d'enseignements ! 
Un véritable bain de jouvence, et une mine d'informations en direct live, bien plus fiable que toutes les revues ou essais traitant de cette engeance fascinante : les ados. Malgré tout ce que l'on peut en dire (souvent en négatif, d'ailleurs) les jeunes, pour peu que l'on s'intéresse à eux, et que l'on respecte leur singularité,  sont avides d'apprendre, d'écouter, de comprendre. 
Et savent lâcher de temps en temps leur prothèse de main... euh... leur portable. Pour apprécier un lever de lune sur la mer. Ah, ça m'a fait un bien fou, de revoir cette flamme dans des regards qui pétillent. Cet éclair que j'ai cherché toute ma vie dans les yeux des enfants, c'était mon Graal.
Après la mer, la montagne, une cousinade au coeur des monts d'Ardèche, belle bâtisse de pierre au bord d'une rivière argentée. Trois jours pour, là encore, observer les gens. Discuter avec eux pour pénétrer cette barrière molle des conventions, des paroles toutes faites, et aller creuser dans leur substrat intime. Ce qui les meut. Ce qui les rend vivants. Passionnante aventure. Regarder cohabiter pendant trois jours des vegans et des viandards, des enfants et des vénérables, des joyeux et des taciturnes, des qui croient au ciel et des qui n'y croient pas. Rassemblés dimanche matin dans un temple autour d'une pasteure remarquable, qui parlait de pierres vivantes. 
C'était beau et chargé de symboles.

Les tritomas 



Ma deuxième activité favorite : embellir la vie. Apporter ma touche d'étincelles. Retrouver le jardin, lui rendre sa magnificence, contempler la fontaine, les pigeons ramiers, les rouge-queues, les écureuils, tout ce petit monde familier qui enjolive la maison de la colline. Ranger cinq stères de bois pour l'hiver, et s'écraser l'ongle du pouce. Le regarder prendre une jolie teinte bleu sombre.

Gédéon l'écureuil
sur une des branches du grand chêne




Photographier le chêne mois après mois. Parler aux tritomas, aux coreopsis et les féliciter pour leur bonne mine. Arranger, décorer la maison. Inviter les voisins sous les étoiles, préparer des brochettes de fruits, dresser de jolies tables en harmonie. Boire du vin rosé et humer le jardin d'aromates, menthe, sauge, romarin, thym, origan, verveine, tous les parfums de l'été. Ou décider impromptu d'aller manger en ville, sous les tonnelles de la place du marché.

Et enfin, dernière activité, mais non la moindre, profiter, et sublimer chaque instant en se disant que c'est le plus beau de la journée. Lire, jouer du piano, flâner, s'aimer. Sentir s'étirer le temps sans que rien ne nous oblige. L'été, quoi.


Le chêne ce matin, avant la pluie



12 mai 2025

Mon petit soleil sur pattes

 






Mon petit soleil sur pattes. C'est comme cela que je l'appelais affectueusement.
 Enfant, elle avait une bouille ronde et les cheveux d'une blondeur de blé. On aurait dit une petite hutte toute illuminée de soleil. Le surnom lui est resté. La Hutte. Ma chère Hutte des Bois... Les plus fidèles parmi vous se souviennent peut-être de son blog « Petit Singe Vert ».
Les tribulations d'un adorable singe en peluche plus vivant que nature. J'adorais sa poésie. Son humour. Son caractère bien trempé. Ses facéties me faisaient souvent rire. Petit Singe Vert, c'était elle, et sa joie ingénue de peluche cachait sûrement des blessures. Peut-être n'ai-je pas su les voir ?
Notre relation n'a pas toujours été simple. Mais je l'aimais, et je l'aime toujours.
Bien sûr, dix ans nous séparent. Je suis l'aînée, elle la benjamine, d'une fratrie de quatre garçons. Rien que pour cette raison, notre sororité nous donnait une complicité qui aurait dû durer toujours. 
  Mais ces dix ans d'écart ne sont rien à côté de l'énorme fossé qui s'est creusé entre nous depuis quatre ans bientôt.  Notre petit fil de sœurettes s'est cassé. Nos chemins ont bifurqué. Je respecte son éloignement, son besoin de ne plus voir personne. J'essaie de comprendre ses raisons, de me dire que c'est passager, que ce n'est pas contre moi, que ça ne peut pas être définitif, et que nous nous reverrons. J'aimerais l'aider, mais peut-être n'a-t-elle pas besoin d'aide, au fond... 
Mais plus le temps file et plus je perds l'espoir. Je tente de maintenir le lien, par de petits messages, des photos, des clins d'oeil. J'ai parfois une réponse, pas toujours. Ou alors un smiley.
Qu'en est-il de toi, vraiment, ma sœur ? Où en es-tu ? Que fais-tu ? Quelle flamme t'anime encore ?
Oui, ma sœurette, j'essaie de me dire que tu vas bien, que tu es toujours un petit soleil sur pattes, mais je ne sais plus rien de toi. Je ne sais pas si tu lis toujours mon blog, parfois je l'espère secrètement, en me disant que nos amarres ne sont pas complètement rompues, et qu'un jour, on se reparlera. C'est quand même trop bête, dans ce monde dingue au-dessus duquel planent les vautours de l'incompréhension et de la violence, de ne pas pouvoir seulement se parler entre sœurs, non ?
Enfin, voilà. Mon bonheur est un grand ciel bleu, avec, tout au fond, un petit nuage gris persistant. Ce soir, il m'a grossi un peu le cœur. 





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19 mars 2025

Lettres du Kenya (fin)

Une semaine déjà que la brume froide du Vercors a remplacé la douce moiteur de l'Equateur sur ma tasse de café. Une semaine que mon avion a posé ses grosses ailes en ramenant mes tonnes de sensations dans ma valise trop petite. Toute la semaine, je me suis refait le voyage en triant mes photos. Un énorme travail. Je suis vidée de toi, cher Kenya qui m'a tant remplie.
L'album va être très beau : presque deux cents pages.
Ce fut un voyage assez troublant. Différent. Dans un endroit envoûtant. Sans véritable chronologie, un peu comme si les animaux et les hommes donnaient leur propre rythme aux jours.
Avec de longues pauses en deuxième semaine, où j'ai beaucoup médité, en attendant les plongeurs. Et j'ai écrit ça, par exemple :


« Contempler. Voilà le maître mot. En attendant les plongeurs, je me promène sur la plage, il ne fait pas encore trop chaud. J'en profite pour me baigner longuement dans l'Océan Indien, en savourant cette pensée : je suis seule, à 6000 kilomètres de chez moi, et pourtant  le ciel vibre  tout pareil que là-bas. Les hommes et les femmes me ressemblent plus que l'on ne croit. Et je leur ressemble. Alors pourquoi aurais-je peur ?
Cela peut paraître étrange, mais voyager consiste bien sûr à se dépayser, mais aussi, et surtout, à vérifier que tout est relié sur notre petite planète qui flotte au milieu du néant.
La nature déploie les mêmes trésors d'ingéniosité, d'adaptation partout dans le monde.
Chaque arbre parle le langage universel des arbres, où que l'on soit.
Chaque animal, chaque brin d'herbe, chaque grain de sable participe de cette grande horloge cosmique dont ne ne sommes qu'un infime rouage.
Et nous, nous nous croyons différents les uns des autres, au point d'avoir construit le mot étranger sur la racine du mot étrange. 
Plus que jamais, je ressens à travers l'étranger tout ce qu'il peut m'apporter de richesse intellectuelle, spirituelle, sensitive, émotionnelle.

Je contemple cet étalage de tissus colorés se balançant au Kaskazi, l'alizé qui souffle sur la côte Est du Kenya à la saison sèche. 
Les vendeurs dorment, allongés à l'ombre de leurs tissus, vulnérables et pourtant certains que rien ne peut leur arriver de fâcheux pendant leur sommeil. 
Je me sens reliée à eux, comme si j'avais compris ce qu'ils attendent de moi. Veiller sur leurs écharpes, et sur leur souffle. »

Ce sera ma dernière Lettre du Kenya. Ou devrais-je dire lettre au Kenya ? J'aurais tant à lui dire ! Pour vous, enfin, une moisson de quelques moments qui restent fichés en mon coeur comme ces épines d'acacia dont raffolent les girafes. Je crois que j'ai laissé un bout de moi là-bas.


Une montagne Noire à faire pâlir Chinou. De la lave à l'état brut, sur laquelle parviennent à pousser quelques arbustes...


Il n'est pas rare de voir de tels équilibres sur la tête des femmes.


Celle-ci porte son enfant, pleine de tendresse.


Un lit d'un autre temps, incroyable décor sorti tout droit d'un roman...


Des dizaines de poissons rouges agglutinés sous la mangeoire des oiseaux.


Ce Masaï arpentant la plage en tenant son présentoir à bracelets comme une lance.


Crépuscule et couchant sur la savane. Fière de mes photos.




Un endroit incroyable au milieu de la brousse : la thalasso des éléphants ocres.



Une feuille en forme de coeur.




Un adorable dik-dik, la plus petite antilope du monde.


Des femmes magnifiques. Des traits de lumière conquérante au milieu du trafic.


Les fameuses chaussures confectionnées avec des pneus : hyper confortables !


Les baobabs du Petit Prince.


Deux hommes sur Diani Beach. Seuls avec moi.


Une émouvante petite porteuse d'eau.


Et votre Célestine, toujours vivante. Plus que jamais, même. 
Merci à tous ceux qui m'ont suivie dans ce beau voyage. Il me faut maintenant planter un arbre. Je commence demain. Mais ce ne sera pas un baobab.

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04 décembre 2024

Au Français

 
Place Colette


L'air vif de décembre piquait mes joues en sortant du cinéma, l'autre soir. Des joues humides de quelques larmes, je venais de voir l'émouvant film « En Fanfare », avec Benjamin Lavernhe, de la Comédie Française.
Il est merveilleux ce Benjamin Lavernhe. Vraiment. Comment ça, j'abuse des superlatifs ? Je vous dis qu'il est merveilleux, fondant et confondant. Je pourrais parler de la même façon de Laurent Lafitte, formidable dans chacun de ses rôles, même s'il a quitté le fabuleux théâtre pour d'autres aventures. Ou de Léonie Simaga, moins connue mais tout aussi talentueuse. 

A quinze ans, j'adorais le jeu de Georges Descrières dans Arsène Lupin, tout en désinvolture et avec une classe folle, celui de Jean Piat tout en force et regard d'acier, de Francis Huster, en émotion contenue et l'oeil étincelant, de Danielle Lebrun en perfide ingénue dans Vidocq, ou encore de Catherine Samie, à la carrière-fleuve impressionnante. Ayant joué tous les rôles du répertoire, de Molière à Beckett. 
Et combien d'autres acteurs, fougueux, drôles, tendres, convaincants.
Bref, sociétaire (ou pensionnaire) de la Comédie Française, ce n'est pas juste pour de la mousse. C'est un vrai pedigree de talent hors norme. Toujours accolé au nom de l'acteur dans les génériques de cinéma ou de télévision. Comme le poulet de Bresse, le métier d'acteur a son « Label Rouge ».
En classe de première, avec ma chère Amadéi, je découvris  Tartuffe ou l'imposteur joué par Robert Hirsch. J'en sortis éblouie. Et je m'inscrivis à l'activité théâtre du foyer.
 
Bien plus tard, j'ai eu la chance de pénétrer dans ce saint des saints du théâtre, ce lieu mythique que les initiés appellent simplement Le Français. Au bras d'un prince de hasard, l'une de ces rencontres éphémères et que l'on n'oublie pourtant jamais. On jouait Cyrano, ce joyau absolu de la littérature française. Ah ! Cyrano... Entendit-on jamais pièce aussi bien troussée ? Deux mille six cents vers, pas un seul de médiocre, de loupé, de moins bien. Comme autant de diamants qui forment un collier scintillant et unique. Frénétique et fulminant, comme dit son héros (Scène 7 Acte I) 
Le panache, quoi... La beauté de cette langue que j'ai défendue toute ma vie auprès des têtes blondes.
Le prince avait, en m'en parlant, de minuscules étoiles d'or dans les yeux.
Dans le rôle-titre, un Michel Vuillermoz époustouflant. Didier Sandre était De Guiche, Hervé Pierre, Ragueneau. Mais peu importe le nom des comédiens, le spectacle était parfait.
D'une perfection rarement égalée : pas un souffle mal placé,  une hésitation,  un trébuchement sur un vers, un écorchement de syllabe. 
Une mécanique céleste. Une quintessence, sublimée par ce lieu empreint d'histoire.

Tout cela pour vous dire que j'ai gardé mes yeux d'enfant, le talent m'émerveille toujours.

Il n'est pas merveilleux,
avec sa petite tête de gendre idéal ?

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11 septembre 2024

Encaustique et vieilles dentelles

 



Ce qui m'attire l'oeil dans ce tableau, c'est la chaise. Que fait-elle là, au bord de l'eau ? Il est pourtant bien plus agréable de se poser le cul dans l'herbe tendre comme dit la chanson. Et pourquoi une seule chaise ? La fille reste debout pour pêcher, quand le gars est assis. Il se la joue, avec sa gaule deux fois plus grosse. Une représentation des rapports homme-femme qui sent un peu la naphtaline, n'est-il pas ?
Certains tableaux impressionnistes ont gardé un charme puissant à travers les âges, j'en suis la première émue. Celui-là ne me procure aucune émotion. La chaise m'obnubile. Comme si elle était en réalité le personnage central du tableau.
Enfin, tout cela pour dire que cette chaise, sans aucun doute, a dû se retrouver un jour ou l'autre dans un bric-à-brac de vieilles choses, pieds vermoulus et cannage percé. 
Je dois vous avouer, lecteurs chéris, que j'ai toujours eu une aversion prononcée pour les magasins d'antiquités, et les brocantes.  Les Puces me donnent des démangeaisons, et chiner est pour moi un supplice chinois.
 L'odeur de ces vieux meubles, généralement marron foncé, mélange de cire à la térébenthine et de moisissures dues à des séjours prolongés dans de sombres caves ou greniers, cette odeur m'est insupportable. En les voyant, je me prends à imaginer systématiquement leur donner un coup de peinture, un coup de moderne. Un bon relooking, comme on dit maintenant au grand dam des adorateurs de l'armoire normande en orme massif. (Qui, soit dit en passant, ne vaut plus tripette, selon l'implacable loi de l'offre et de la demande)
Il reste que les livres jaunis, les tissus élimés des sofas, les tentures miteuses, les parquets qui craquent, les pots en étain, les napperons, les lampes à huile, tout cet attirail suranné et empesé des siècles passés me donne la nausée. Je ne m'explique pas (si ce n'est par cette hypersensibilité olfactive à l'odeur de renfermé) ce dégoût pour les vieux objets. Peut-être faudrait-il remuer le tréfonds de mes souvenirs enfouis, et même refoulés, pour trouver réponse. L'enfance est le creuset bouillonnant de nos émotions d'adultes. Il s'y forge nos goûts et nos dégoûts, aussi forts les uns que les autres.
Les bestioles empaillées des musées d'histoire naturelle me provoquent le même sentiment de malaise. Comment s'extasier devant des dépouilles de bêtes mortes, je vous le demande ? 
Moi ce que j'aime, c'est le parfum subtil des cahiers et des livres neufs, des tissus bien blancs, de la peinture fraîche, de la lessive qui a séché au grand vent. J'aime les meubles clairs, les plantes vertes, les carnets encore vierges d'écriture, qui sont comme des pages ouvertes sur l'infini de l'avenir. Et les tableaux qui m'émeuvent. Dans mes propos, aucun jeunisme ou racisme anti-vieux. Je serais mal placée, moi qui balance entre deux âges au point de basculer bientôt dans le suivant...
A plus de quatre-vingt-dix ans, ma grand-mère avait la télé en couleur, « parce que la vie, c'est la couleur, et que le noir et blanc c'est vieillot » Elle aima jusqu'au bout s'apprêter, se coiffer, s'acheter des vêtements neufs et vivre dans un intérieur propre et clair. Elle disait que c'était un respect qu'elle devait aux autres comme à elle-même. Ses cheveux de neige sentaient l'ambre et ses joues la poudre de rose. Et elle n'aimait pas les vieilleries. « Déjà que je suis une vieillerie moi-même » disait-elle avec un éclair d'humour dans son oeil toujours vif.
Elle était à part, ma grand-mère.


Pour l'atelier du Goût.





28 janvier 2024

Alula

Neil Simon













Etymologiquement, le mot alula signifie « petite aile ».
Il désigne chez les oiseaux les plumes accrochées à un seul doigt, des rémiges plus souples que les autres. 
C'est un joli palindrome, alula. A l'envers comme à l'endroit, il reste élégant et léger comme un vol d'hirondelles.
C'est aussi le nom qu'a choisi ma fille, ma prunelle, pour désigner son agence de décoration d'intérieur, qu'elle vient de monter, avec une grande détermination et beaucoup de courage. 
Après avoir travaillé dans les parfums, à Grasse, et le contrôle qualité des cosmétiques à Monaco, voilà que cette luciole s'est lancée dans une passion magnifique et exigeante, au terme d'une formation de deux années. 
Je suis toujours admirative de la jeune génération capable de prendre des risques, et de ne pas rester sur les mêmes rails toute une vie. Signe des temps ? 
Il semblerait que beaucoup de jeunes adultes réagissent de cette façon. Passant d'un métier à l'autre. Suivant leur instinct, leurs envies, ignorant les vieux schémas enfermants dans lesquels on nous cantonnait jadis : un métier, c'était souvent pour la vie. Ceux qui changeaient passaient pour instables.
On ne compte plus, dans notre entourage, les avocats devenus apiculteurs, les professeurs devenus vignerons, les « brillantes carrières » abandonnées au profit de métiers plus riches de sens. Le curseur des valeurs a changé. La qualité de vie semble plus importante désormais que l'appât du gain, même si certains rêvent encore de devenir millionnaires. 

En tout cas, je voulais vous parler d'alula aujourd'hui. 
Je suis sûre que vous comprenez le cœur d'une mère.


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Pour jeter un oeil à son travail :

07 novembre 2023

La Force

 





Elle parle beaucoup. Elle en a besoin. Je la soutiens de mon mieux. Elle me raconte les détails de sa lutte quotidienne, contre la méchanceté, la bêtise, l'adversité, la solitude, et sa voix me remplit d'admiration pour sa détermination, de son courage sans relâche. Oui, je l'admire, cette amie qui se bat. Le crabe n'a pas réussi à la mettre sur le flanc, elle en est sortie victorieuse. Elle mène de front sa guérison, son travail, son divorce, ses filles...
 Ce sont les petites choses qui l'aident à ne pas s'écrouler. Un arc-en-ciel, une fleur, les caresses de son chat qui est revenu. C'est tellement émouvant de l'écouter croire en sa bonne étoile. 
Lui, c'est pareil. Le sourire toujours serein, la voix enjouée, le regard clair, il a décidé de donner une chance au bonheur malgré le malheur qui l'a frappé il y a quatre ans. C'est un père de famille admirable, qui semble ne jamais flancher. Il se bat pour que la vie reste belle. Sa famille est son étendard.
Et puis cette autre elle, encore, qui soutient de ses bras, sans se plaindre, son mari frappé de cette maladie de l'âme que l'on ne sait toujours pas soigner. Seule face à un cerveau qui part en lambeaux, à une mémoire qui se déchire comme un voile, à un corps qui ne répond plus. Grande malgré la douleur infinie de l'irréversible. Semant des grains d'espoir au vent du dérisoire.
Comment font-ils, tous, les aidants, les accompagnants, les mères Térésa, les Abbés Pierre du quotidien, ceux qui restent droit debout dans la tempête malgré les écueils, et les gifles des paquets de mer ?
Baudelaire avait raison. La vie est une forêt d'obscurs symboles où nous marchons tous. A la merci des dangers.  Mais dans ce fouillis, il n'est qu'un seul phare qui éclaire la route.
C'est l'amour.
Tous ces gens ne sont pas des héros de romans. Ils existent vraiment. Là, tout près. Une amie, un parent... J'aurais pu en citer beaucoup d'autres. Vous en connaissez sûrement. Vous en êtes parfois, aussi, de ces héros de l'ombre. Ou vous en serez un, peut-être, un jour. Par un de ces détours du destin qui font basculer l'existence en une seconde. Vous savez bien, alors, qu'aimer donne une force incroyable. La seule force de frappe qui ne détruise rien.

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Merci pour tous vos messages depuis mon retour d'Egypte. 

Je n'ai pas touché terre durant ces deux dernières semaines !