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09 juillet 2026

Oscillations de l'âme

 











Sentez-vous parfois votre âme osciller, tanguer comme une barque sur un remous ? 
J'éprouve depuis quelques jours une fluctuation émotionnelle qui me laisse quelque peu sur le carreau, telle une méduse échouée sur le sable chaud. 
La lecture de Respect, le livre-cri d'Anouk Grinberg, m'a glacée. Son martyre d'enfant, puis d'adulte aux prises avec d'ignobles prédateurs a résonné douloureusement dans mes fibres, au plus profond de ma féminité. Indignation, dégoût, incrédulité. Admiration aussi pour cette femme qui se tient toujours droite malgré les baffes que lui a infligées la vie. Quelle résilience...

Le beau film en deux volets retraçant la Bataille de Gaulle m'a aussi beaucoup secouée. Quelle somme de courage, d'opiniâtreté, d'abnégation et de confiance en un idéal a-t-il fallu aux hommes des heures sombres pour que rejaillisse la lumière... 
Et qu'avons-nous fait de cette lumière ?

J'ai beau travailler d'arrache-corps depuis des années, sur cette sacrée hypersensibilité dont je suis pétrie, elle me rattrape de temps en temps, avec la force d'un ouragan. 
La région de la Drôme où je vis est cernée de violents incendies, du haut de la colline je vois les nuages âcres et noirs qui dévastent les montagnes que j'aime tant. L'été implacable brûle tout sur son passage, sous le soleil-chalumeau les arbres souffrent, mes fleurs dépérissent, l'herbe roussit et les bombardiers d'eau emplissent le ciel de leur sinistre voix de basse mongole. Que d'eau perdue...L'eau si précieuse... 
La nostalgie chemine dans mes pas, comme une ombre. Une photo de ma mère, une pensée pour ma soeur, un souvenir évoqué.

A côté de ces ondes négatives à basse fréquence, je continue de vibrer et de m'émerveiller de tout et de rien. Une pièce de théâtre sous les étoiles, un repas entre amis, une baignade, un morceau de musique que j'arrive à jouer sans fausse note... et la joie s'immisce à nouveau.
Hier soir, un petit renard est venu jusque sur la terrasse, il était tellement mignon avec ses oreilles pointues, et ses yeux qui nous regardaient comme si c'était nous, les bêtes curieuses. C'est sans doute ce que nous sommes, d'ailleurs, nous les z'humains qui nous croyons si supérieurs...
D'étranges imbéciles.

Ma première petite-fille vient de fêter ses huit ans. Quel chemin parcouru déjà ! C'est aussi l'âge de ma rencontre avec Paul. La sécurité affective que j'y ai trouvée est en général un bon thermostat à mes échauffements de boussole intérieure. Mais là, j'ai frisé la surchauffe.
Alors j'écoute doucement mon cœur se calmer, au bord des matins frais.
 Grâce à Pierre, j'apprend le nom des oiseaux. Le bruant zizi, la fauvette à tête noire.
A six heures, devant la fontaine innocente de tout mal,  tout redevient possible à mon âme. 
Même si elle déborde parfois.

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23 juin 2026

Le goût du péché

 



Dans la rue principale serpente un petit ruisseau, taillé dans la pierre. Arrondie, adoucie, patinée par le temps et l'eau. Il part du haut du village pour aller se jeter, tout en bas, dans la rivière. Il fait partie de la légende saint-martinoise. Quel enfant n'a pas pataugé dedans avec bonheur ? 
Quel imprudent rêveur, attiré par les façades typiques de la rue, ou celle, extravagante, de la Chapelle des Blancs, n'a pas mis le pied par mégarde dans son eau glacée descendant tout droit de la montagne du Mercantour ? 
Qui ne s'est jamais amusé, dans une mémorable partie de boules carrées, à éviter d'y faire tomber le cochonnet ?
De part et d'autre du ruisseau, l'été, les boutiques offrent les plaisirs saisonniers. Robes de coton, fruits gorgés de soleil, colliers de turquoise, poulets rôtis, spécialités niçoises : la socca, la pissaladière, la tourte sucrée aux blettes, les panisses...
J'ai toujours aimé l'ambiance magique de cette rue, où se concentrent les couleurs chatoyantes, les bruits hétéroclites, les parfums qui envoûtent et excitent. Au moment des fêtes,  le pain doré, le son des fifres et des tambourins, les oriflammes pavoisant les fenêtres, tout se mêle dans une fabuleuse kermesse des sens.
A quinze ans, j'y éprouvai mes premiers émois « hormonaux ». Vêtue d'une jupe minimaliste laissant libres mes longues pattes de cigogne, hâlées par l'air des cimes, et d'un haut blanc où frémissait ma poitrine naissante, je descendais jusqu'au banc de fruits et légumes pour m'acheter des abricots, innocente des regards scrutateurs posés sur moi.
Quel bonheur, ces fruits voluptueux, dans lesquels je mordais à pleine bouche comme dans le péché défendu ! Le jus coulait aux commissures, et s'invitant parfois sur mon corsage, ce qui déclenchait les cris d'orfraie maternels à mon retour. 
A l'époque, on ne vendait pas ces fruits dénaturés que l'on trouve souvent aujourd'hui, cueillis encore verts et malmenés par de longs trajets en camion réfrigérés, tenant davantage de la boule de pétanque que du fruit délectable. Les vrais abricots sont faits pour être consommés sur place, à température ambiante, avec une mine gourmande, et des joues empourprées de plaisir.
Et puis, il y avait les yeux de braise du marchand de primeur, ses mains fascinantes, ses épaules sur lesquelles retombaient des cheveux longs à la mode viking.
 Il me parlait littérature entre deux pesées d'aubergines. Son regard me transperçait jusqu'au fond du ventre de mille aiguillons délicieux.
A jamais, le parfum et la chair savoureuse d'un abricot bien mûr sont inextricablement liés à ce souvenir ému.

La rue Cagnoli et l'étal du primeur.



La Chapelle des Pénitents Blancs




22 décembre 2025

Le chalet aux mille bonheurs





Quand j'étais enfant, mon rêve de Noël ressemblait à ça. 
Je rêvais d'habiter un chalet de bois, dont les fenêtres brillaient au creux de la nuit glacée. 
Cette chaude lumière signifiait qu'il y avait de la vie. Chaque chalet était comme un coeur battant dans la vallée noyée d'ombre. Sous la splendeur infinie d'un ciel d'hiver. Il y avait bien sûr une belle cheminée et un grand sapin tout étincelant de paillettes. Et des enfants, assis devant, l'espoir au front, attendant la venue du gros joufflu à la hotte en chantant des christmas carols ...
Mon imagination de fillette rêveuse, transformait notre appartement citadin, trop petit pour une famille de sept, en ce somptueux chalet. Le sapin était petit, lui aussi, mais il exhalait cet incroyable parfum de résine que je n'ai plus jamais retrouvé depuis. Toute la forêt dans un salon. Mon père sortait les santons, et fabriquait son décor, jamais le même, avec du papier spécial, solide, couleur marron glacé. La magie pénétrait dans les lieux au moment précis où il éclairait la crèche. L'ensemble trônait sur le buffet de la salle à manger. On posait les rois mages loin sur une étagère, et chaque jour il nous faudrait les faire avancer un peu plus vers la crèche. Jusqu'au 6 janvier. Tout était jeu pour nous. 
Chacun à son tour accrochait à l'arbre une guirlande, une boule ou une étoile. On dessinait sur les vitres. On allumait des bougies aux fenêtres et c'était beau. Dehors, dans leur flamme tremblante, l'air vibrait d'une senteur inimitable. Indicible. Je l'appelais le parfum de Noël. 
Mon père nous emmenait faire une promenade nocturne, emmitouflés comme autant de lutins derrière un géant de sept lieues. Mes frères allumaient des pétards, des feux d'artifice, on mettait un joyeux bordel dans le quartier. Le dabe s'amusait autant que nous. Les hivers fastes, on avait même droit à un peu de neige, et là c'était la folie des batailles.
Ma mère restait à la maison, en rouspétant après lui qu'il allait nous faire attraper la mort. Mais quand on rentrait, rouges comme des lumignons, sur la table en formica elle avait dressé une belle nappe, avec des huîtres, du boudin blanc, des escargots, du saumon, des oeufs en gelée, et du gâteau roulé à la framboise. Tous ces mets que l'on ne mangeait qu'une fois par an. 
C'était le seul soir où on avait le droit de veiller jusqu'à minuit passé, en se bourrant de papillotes et de mandarines, et en jouant au monopoly. Mon père lançait le Golden Gate Quartett sur le tourne-disques. Joshua fit the battle of Jericho, Jericho, Jericho... 
C'était chouette.
On repartait quelquefois à la messe de Minuit, pour voir la crèche vivante. Mais l'heure de se coucher finissait toujours par arriver et je n'en avais pas envie. Mes yeux clignotaient d'excitation. Un jour... Je le fis. 
Je voulais tellement apercevoir le traîneau, et vérifier de visu si les rennes allaient vraiment boire le lait et manger les carottes qu'on laissait pour eux dans une écuelle à côté de nos souliers... C'était un peu avant l'âge où le scepticisme s'insinue en soi, comme un venin, alors que l'on aimerait y croire encore. 
Quand il n'y eut plus de bruit dans la maison, mon oreiller sous le bras, je me mis en faction dans le couloir. De là, je ne pouvais pas louper son entrée. J'attendis longtemps, guettant chaque bruit suspect, avec ma tête de mule de bélier.
Aux dires de ma mère, car je ne m'en souviens pas, elle me trouva à quatre heures, dormant en boule comme un chat sur le carrelage glacé. Et le matin, avec leur magie régulière et énervante, les cadeaux étaient là. Je n'avais rien vu.
Je réalise que mon père Noël, celui qui me mettait des étincelles et du baume au coeur, c'était essentiellement mon père.
Mes noëls d'enfant étaient heureux. 
Plus tard, ils le furent moins. Parfois même, plus du tout. Ainsi va la vie, n'est-ce pas ? Du fiel et des confitures, des caresses et des griffures. 
Aujourd'hui, je me sens réconciliée avec la fête. Le chalet de mes rêves est là. Sur la colline aux écureuils. La vie me couvre de cadeaux.
Les enfants vont arriver, les yeux brillants. On va manger, rire, danser, lire des histoires, ouvrir des paquets. Malgré tous les malgré, ce sera un noël heureux.
Je vous le souhaite aussi, du fond du coeur.
Joyeux Noël, mes amis.

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*♥Paix ♥ Amour♥*
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*♥ ♫.☺Joyeux☺.♫ ♥*
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17 novembre 2025

Brume

 





Certains jours d'automne, la colline s'emmitoufle dans une écharpe de brouillard épais, transformant la maison en bateau isolé au milieu de nulle part. Plus rien n'existe, que ce cocon ouaté propice à l'introspection. 
Le fond du jardin est comme noyé dans une sorte d'incertitude. Les formes familières se muent en fantômes silencieux. C'est étonnant.
Les écureuils savent tout de même trouver leur route vers la mangeoire des oiseaux. Leurs panaches trouent la brume comme des feux follets.
Derrière la vitre, je m'interroge.
On peut aimer la clarté, et apprécier le flou qu'apporte la brume. Cette contradiction révèle en fait de façon tout à fait pertinente ce qui fait mon essence : des aspirations contraires et pourtant cohabitant en moi en toute sérénité, depuis que j'en ai pris pleinement conscience.
J'ai un côté autiste assumé : j'aime la précision, les chiffres, les notes de musique, les petits détails, les énigmes complexes, la logique, les explications qui rendent les choses claires, les rayures du zèbre, les équations, les fractales. Je supporte mal les agressions, sonores, lumineuses, olfactives, verbales, les images violentes, le vacarme, la saleté, le désordre, les entassements aléatoires, les discussions oiseuses. 
Me blottir en moi-même. Etre seule. Détester les gens. Ne voir personne. 
Dans le même temps, j'aime la poésie, l'art, les contacts physiques agréables, le mystère, les nuits sans lune, les nuances, les jeux de mots, le second degré, l'imprévu, la philosophie. 
Sortir. Etre à deux. Aimer les gens. Voir du monde. 
Affronter le réel et le fuir, parfois, dans un réflexe d'auto-protection.
Je suis comme un paysage d'automne. 
Parfois baignée de lumière, parfois empaquetée de brume. 


Jean-Claude et Janine


Mes écureuils vus par Lothar,  un lecteur attentif et attentionné...Merci à lui.


09 août 2025

C'est comme ça !


« Ils ne savaient pas que c'était impossible, alors ils l'ont fait... »
Mark Twain







Les héro·ïne·s de mes livres d'enfance avaient un peu tou·te·s le même profil. Intelligents, raisonneurs, rebelles, courageux, obstinés, impertinents, sensibles. Allergique à l'autorité abusive de ceux qui savent mieux que les autres, en se réfugiant derrière leurs galons.
Fifi Brindacier, Fantômette, Anne avec un E, Tistou les Pouces Verts, Le Petit Prince, Zazie dans le métro, Jonathan le Goéland. Ulysse vainquant le Cyclope. Oui, à y bien réfléchir, ce sont des êtres que l'on essaie (sans succès) de faire entrer dans le rang. Des poseurs de questions, qui refusent de se soumettre à une injonction sans en comprendre le sens.
Des êtres impétueux, indignés par l'inertie de ceux qui se résignent à leur condition sans même imaginer qu'elle pourrait changer. Tel l'allumeur de réverbères, enchaîné à sa consigne, avec son encéphalogramme de moule anorexique. Réagis, bon sang !
Je réalise que, comme eux, je détestais déjà le conformisme et les idées toutes faites. Ainsi que la phrase « c'est comme ça » souvent accompagnée de son corollaire « et pas autrement ! ».
La quête de sens n'est pas une élucubration. C'est une vraie philosophie de vie. 
Dans la série des phrases urticantes que j'ai eues à me coltiner, il y a aussi le célèbre « c'est pour ton bien, tu comprendras plus tard ». Même s'il est vrai que l'on met parfois toute une vie à comprendre certaines choses, c'est quand même assez violent de s'entendre dire que « pour l'instant » l'on est trop bête. 
J'ai beaucoup travaillé à dompter ma nature sauvage, à respecter les règles quand elles ne sont pas iniques ou dépourvues de logique. A écouter la parole sage des anciens. A accepter l'inéluctable. J'ai lissé mes scories, calmé mes réparties, adouci mes jugements. Surveillé ce feu de volcan toujours prêt à se réveiller. Me prouvant que se rebeller contre le fatalisme du « c'est comme ça » commence par soi-même. Oui, on peut changer les choses, et notamment améliorer ses propres défauts, surtout s'ils nous ont fait souffrir. Non, ce n'est pas impossible. 
Mon double métier de mère et d'enseignante, me souvenant de ce que j'avais détesté, m'a permis d'éduquer les jeunes âmes dans le souci de cet équilibre subtil entre bienveillance et exigence. Je leur ai appris à ne jamais dire « c'est comme ça » avant d'être bien sûr que ça ne peut être autrement. Oh, j'ai bien dû dire quelquefois : « C'est comme ça, et pas autrement !!! » sur le ton de la daronne à bout d'arguments, c'est humain. On n'est pas le dalaï lama, non plus... Mais dans l'ensemble, j'ai rarement dû avoir recours à l'autoritarisme.
Je leur ai appris à obéir et aussi à désobéir. A croire en des valeurs et aussi à être sceptiques en ne gobant pas tout. Je leur ai appris « mon » sens de la vie. Ce qu'ils en feront leur appartient.






08 janvier 2025

Souvenirs sous ma frange

 « La peur, c'est l'enfant en nous qui panique. »

Tahar Ben Jelloun




 



C'est drôle la vie. De temps en temps, on tombe sur une vieille photo, et une flopée de souvenirs nous revient au visage, comme un paquet de mer par forte houle.
Il y a eu une époque de ma vie où j'avais un chien. Il s'appelait Boulou. Quel amour ce chien !
C'était une sorte de briard croisé porte et fenêtre. Un bâtard, pour tout dire, mais si attachant, si drôle, si affectueux avec ses yeux comme deux olives noires derrière sa frange de poils. Moi aussi je portais déjà la frange qui ne m'a plus quittée, ma marque, mon rempart derrière lequel j'ai dissimulé longtemps mon regard, de peur que l'on me dévoile le coeur...

C'est drôle la vie. Parce qu'à cette époque, je n'avais pas encore peur des chiens. J'ai quoi sur cette photo ? Trois ans ? Quatre ans ? Nous jouions dans le jardin, mon frère et moi. Je vous ai déjà parlé de mon frère Mike,  le compagnon de jeu préféré de mes tendres années. J'en avais parlé ICI. Et une autre fois,  LA.  
Nous jouions et Boulou se prêtait à nos jeux. Qu'il était mignon avec son chapeau... Et moi, je me trouve craquante avec ma poupée Bella, et mon petit menton volontaire. Avec cette émouvante innocence que je retrouve chez mes petites étoiles. 

Un jour, premier trauma, il y a eu le chien de la mère Mac Miche, une sorcière aux dents jaunes qui terrifiait tous les bons petits diables sur le chemin de l'école. D'habitude, il se contentait de montrer ses crocs baveux derrière la vitre noire de son antre. En aboyant d'une voix rauque comme un forcené. Mais ce jour-là, le dogue était sorti, il errait en liberté, et divaguait au soleil,  ivre d'avoir été trop longtemps confiné.
J'ai été terrorisée. 
Au point d'avoir développé une phobie, que je n'ai commencé à soigner que récemment. Sous hypnose. Avec de bons résultats, puisque je ne pars plus en courant quand un chien s'approche de moi à moins de trois mètres.
Mais toute ma vie, j'ai eu cette peur bleue chevillée au ventre. 

C'est drôle la vie. On développe des aversions, des névroses, des angoisses sans nom, qui puisent leur racines dans le tréfonds du berceau de l'enfance. Dans la délicate malléabilité de nos jeunes cerveaux. Et puis un jour, il arrive que l'on parvienne à les vaincre. Par un long et lent travail d'apprivoisement. Parallèlement à celle des chiens, j'ai surmonté ainsi ma hantise de l'obscurité, ma peur viscérale de l'eau, et d'autres blessures de l'âme encore que je tairai ici. 
Et ce chemin de reconquête de moi-même, j'en suis fière.




05 février 2024

Pensées déroutantes




Eprouvez vous parfois cette sensation étourdissante de vous trouver au milieu d'un manège, d'un tourbillon ? Figée, vaguement nauséeuse, avec l'impression de ne plus rien contrôler ?
Ce n'est pas par hasard que j'ai eu envie d'écouter les valses de Chopin, ce matin. Sans doute cette musique brillante et tournoyante correspond-elle au tréfonds de mon état du jour. 
Dans ces moments là, mille pensées virevoltent dans mon esprit, sans que je puisse m'accrocher à aucune. Je lis une phrase ou deux, picorées ça et là, et mon cerveau s'envole dans des rêveries, des bribes de souvenirs, des rameaux de volonté oscillant au vent du hasard. Rien de construit ou de structuré. Des effilochages, des bouts de laine accrochés au barbelé du temps. Des regrets, de la nostalgie.
Je viens de terminer ma plongée dans les abysses de mes écrits. Mes Brins d'Etoiles sont là, devant moi, comme autant de témoins de papier de mes fièvres passées. Ils sont beaux. Très réussis. Ils concrétisent ce chemin sur lequel certains d'entre vous m'ont accompagnée depuis toujours. 
Etrangement, je ressens une sorte de vide. Mais est-ce si étrange, au fond ? Après toute création, comme après un accouchement, on se sent vidée. C'est là que le formidable ressort de l'énergie doit prendre le relais pour nous propulser vers ailleurs. Vers autre chose. Pour ne pas rester pétrifié dans une sorte d'engluement post-partum risquant de nous entraîner sur des pentes glissantes. Celle de l'habitude, du renoncement, de la résignation, de l'hésitation.
De nouveaux défis m'attendent, d'autres projets, d'autres paris fous, d'autres passages en funambule au-dessus de cataractes bouillonnantes, d'autres sentiers escarpés, pour continuer à me dérouter, aller plus loin, plus haut. Pour que je me dépasse. Que j'étende le champ de mes possibles. 
Comme si le but de la vie était de sortir de « ce personnage étriqué, limité, auquel on a appris à s'identifier, alors que ce que nous sommes déborde immensément de ce personnage ». Une très belle phrase de Kea, que je me permets de citer ici, parce qu'elle m'apparaît dans sa lumineuse évidence. Un véritable tremplin. 
Tel le soleil qui tente une percée à travers son bâillon de nuages. Signe que le gris vertige qui m'a saisie ce matin est en train de s'éloigner. Doucement. Dévoilant un paysage superbe.








19 septembre 2022

Mes étincelles

L'amour maternel est avant tout un acte de résistance contre la férocité du monde.
Françoise Lefèvre







  Ma prunelle. Ma merveilleuse étoile. La voilà, le jour de son mariage, si belle et si pleine d'amour. Deux ans déjà, c'était hier. Une jolie fête, comme une parenthèse de grâce au milieu du tintamarre covidien, de cette lancinante grisaille médiatique qui n'a pas réussi à entamer sa joie de vivre.
Cette photo m'emplit d'une émotion indicible. Un flot de souvenirs joyeux et nostalgiques en même temps.
Je ne sais pourquoi, je suis toujours terriblement émue, remuée, brassée par ma progéniture. Quel est cet étrange fil qui me lie à eux ? On a beau avoir coupé le cordon, ce lien est indéfectible. Solide comme une racine de chêne. 
Quand ils vont bien, une douce paix m'envahit et je respire plus large. 
Quand ils ne vont pas bien, le soleil brille moins. Telle une perle ternie par la buée. 
Ils me manquent souvent. Je les aime sans conditions. 
Je donnerais tout pour eux, même ma vie. Parfois je pense qu'un jour je ne les verrai plus et la tristesse s'insinue en moi comme un sirop amer.
Mais le plus souvent je suis heureuse et fière de les avoir mis au monde. Et j'exulte quand je les vois, que je peux passer un peu de temps avec eux. 
C'est banal, direz-vous. C'est cliché.
C'est que l'amour maternel ne s'exprime que par phrases toutes faites. Intemporelles. Universelles. Des phrases de mère, de toutes les mères, des phrases qui jaillissent du coeur en étincelles.

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29 avril 2022

Vibrer

La terrasse du VH à Valence, ses palmiers, sa plage...




C'est beau, la vibration. J'aime ce mot. Il contient tant d'images étonnantes. Des coeurs qui battent, des quartz qui oscillent, des sentiments retenus qui effleurent la bouche mais n'osent sortir. Une sorte de fièvre. Des poils qui se dressent, un frisson qui les ondulent au passage sans que l'on comprenne pourquoi. Mais faut-il tout comprendre ? 
Ce que je sais, c'est qu'elle m'accompagne partout où je suis. Je la sens dans chaque parcelle de temps, dans chaque pierre de mon chemin. Je la sens traverser les arbres. Les rues, les terrasses, les couloirs du métro. Tout vibre, tout palpite, tout frémit.
Elle me transporte, et donne à la vie une couleur inimitable. Imprévue. Extraordinaire.

Aujourd'hui, j'étais attablée au soleil sur une terrasse. Seule. La terrasse était pleine, fourmillant de cette fébrilité printanière qui prend les villes aux premiers vrais beaux jours. Pas de vent. Juste une légère brise. Me dégustais ma salade en badant derrière mes lunettes noires.
Je sentais pulser l'air comme le sang qui bat aux tempes. Palpable. Comme par un phénomène de tension superficielle il me semblait que tous les gens qui dégustaient leur menu du jour sous les palmiers du VH étaient reliés entre eux. Et que j'en étais le barycentre. Ou l'épicentre. Enfin, bref, le milieu. Je me sentais dans mon juste milieu, à ma place, et connectée au monde.

Je me suis mise à repenser à toutes ces personnes que j'ai rencontrées, au fil du temps, et qui ont compté pour moi à une période de mon existence. J'ai réfléchi à ce qu'elles avaient en commun. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'elles étaient réellement très différentes. Elles n'avaient ni le même caractère, ni la même énergie, ni les mêmes goûts, ni le même bagage intellectuel. Ne parlons pas de leurs opinions politiques, ou de leur conception de l'art ou de la cuisine. Alors quoi ? 
Eh bien... une petite vibration, inaudible, invisible, improbable, et pourtant, crochetant solidement nos atomes...
A un moment précis, nous sentons vibrer quelqu'un sur la même fréquence que nous. Sans pouvoir l'expliquer, on se comprend sans mots, on s'émeut des mêmes choses. On respire ensemble. On sourit en même temps.
Ou alors, on se sent comme relié, à la nature, aux plantes, aux montagnes et aux fourmis.
Ne grimpez pas sur vos ergots, camarades cartésiens, je ne suis pas en train de vous vendre un traité de pseudo-science. Je n'ai pas non plus fumé du chanvre des Indes dans une secte étrange. 
 J'essaie juste d'exprimer un ressenti subtil. Que la langue française résume par l'expression « être sur la même longueur d'ondes » Ou encore « Ne faire qu'un avec ... »  
Aujourd'hui, j'ai eu la forte impression de vibrer encore plus que d'ordinaire. La caresse du soleil a dû exciter mes transistors.

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27 mars 2022

Ebène et ivoire

 

« Ebony and ivory live together in perfect harmony

Side by side on my piano keyboard, oh Lord, why don't we? »

Paul Mc Cartney






 Les voisins de mes parents, à Barcelonnette, étaient des gens de la petite bourgeoisie de province. Un capitaine de l'armée et une femme au foyer. Leur fille s'appelait Catherine et avait le même âge que moi. 
Un jour, chez Catherine, je demandai la permission à sa mère de jouer du piano. C'était une dame délicieuse. Et c'était un magnifique piano droit en bois très sombre, orné de deux chandeliers comme celui du tableau de Renoir. Elle dit oui.
Je n'avais jamais vu de piano de ma vie, et pourtant, je me mis à jouer à deux doigts Au clair de la Lune et Ah vous Dirai-je Maman sans une fausse note.
C'était comme si mes doigts trouvaient tous seuls l'enchaînement des touches. J'ai toujours  su faire ça, depuis l'enfance. Une espèce de don d'oreille, hélas laissé en friche...
Sa mère fut très impressionnée et alla dire à la mienne qu'il serait bon qu'elle m'inscrivît à un cours de piano. Ma mère refusa tout net. Je n'ai jamais vraiment su pourquoi elle avait fait ce blocage. J'en suis restée à des suppositions qui sont venues longtemps me hanter, papillons noirs d'incompréhensions et de non-dits voletant devant mes yeux, et que je chassais d'une pichenette. Avec un soupir de résignation.
Plus tard, à l'Ecole Normale, après les cours, dans le gymnase, je passais des heures à pianoter sur un vieux bastringue désaccordé qui sonnait comme ceux des westerns. Mais j'adorais ça.
Il a fallu que j'attende l'âge adulte pour m'offrir mon premier piano. (Il sera aussi, sans doute, le dernier) 
Nous avons été séparés quelque temps, lui et moi, après mon divorce. 
Mais désormais, il est là, dans la Maison de la Colline. Il enchante le quotidien tel un ami fidèle. J'aime caresser ses touches brillantes, et improviser de petits airs au gré de mon humeur. 
Tant pis pour ma vocation loupée de soliste internationale. Je n'échangerais pas une carrière même étincelante contre le bonheur de jouer juste pour ceux qui m'aiment. Pour Celui que j'aime. L'amour est le plus beau des métronomes.



 

18 avril 2021

Poil de Carotte

Je veux de l’inutile, du majestueux, je veux des bustes en marbre sur des façades lépreuses, je veux des rues où l’on s’égare, un labyrinthe, un dédale, les chansons hurlées de mon quartier et les bars grands ouverts, je veux des dieux à triple visage et des allégories aux carrefours, je veux de l’inexplicable, de la légende et des dragons, 
de vastes jardins et des gerbes d’étoiles, je veux Palerme...

Edmonde Charles-Roux
Oublier Palerme












Voilà la fougue. Voilà cette force vitale qui explose en soi. C'est Palerme.
Au fond de mes yeux d'enfant marchant pieds nus sur les galets de Nice, précoce, inconsciemment, je vivais déjà en moi les tiraillements entre deux fougues. L'Italienne et l'Irlandaise. Mes jambes traçaient des ponts imaginaires de la Toscane à l'Ulster, de Sophia Loren à Maureen O'Hara.

Dans mon sang, indissociables, coulent la lave rouge du Vésuve et et le sang noir du Connemara. Les indignations, les révoltes, les enthousiasmes de ces peuples fiers.
Je suis née brune à l'extérieur, mais résolument rousse inside. Avec seulement quelques éphélides sur le bout du nez. Ceux qui me connaissent bien savent mon goût pour ces landes vertes et ces falaises luttant contre la mer, et combien le soleil toscan, piqueté de cyprès, m'a éblouie l'an dernier. Bref, mes marraines les fées ont dû consommer de la substance hallucinogène, ou en tout cas illicite, juste avant de se pencher sur mon berceau, pour m'avoir ainsi dotée de ce  double tempérament, héritage lointain d'aïeules pas toujours commodes, sans doute. Un cadeau longtemps lourd à porter. Maintenant, j'en ris.

Il y a quelque années, je me suis essayée à la couleur rousse. Mon coiffeur a fait flamber ma crinière à tout vent, allumant des flammèches mystérieuses dans mon sillage. Ça m'a plu. J'ai décidé que j'avais été brune assez longtemps.
Une manche dans chaque camp, me suis-je dit. Si les brunes ne comptent pas pour des prunes, que dire des rousses ? Je veux dire, d'intelligent.
Je vous avais raconté comment, un jour de mauvaise lune, je m'étais fait traiter par un malotru, un minable crapaud de basse fosse juché sur une trottinette électrique,  de « sale rousse ». Ce fut ma première ostracisation pour cause de couleur de cheveu.  Ça vous marque une Célestine. 
Ce jour-là, j'ai ressenti l'espace d'une instant la détresse du petit François devant la méchanceté de la mère Lepic. L'espace d'un instant seulement, car si d'aventure vous (re)lisez cette mésaventure, vous verrez que je ne me suis pas laissée abattre par ce trait de fiel. Et que j'ai relevé la tête, telle la reine de Saba quand elle sort faire ses courses.

Pourquoi je vous raconte tout ça, moi ? Ah oui, parce que je suis là, dans ce café, à essayer de faire partir la tache de jus d'orange que le serveur a renversé sur ma jupe, subjugué sans doute par ma flamboyance capillaire inopinée. Alentour, comme souvent, du gris, du blond, du brun, du blanc.
L'autre rousse qui me sourit, là-bas,  c'est seulement mon reflet dans la glace. 
Je lui rends son sourire. Et je comprends soudain pourquoi je me sens si bien depuis que j'ai changé de vie.
Je n'ai plus de colère en moi. Cette colère noire et blanche qui m'a tenaillée si longtemps, a disparu, Comme un grand oiseau gris qui plonge dans l'écume. 
Le feu a eu raison de mes noirceurs de plume.
Voilà que j'alexandrise, moi... Je n'ai pourtant bu que du jus d'orange. Ah te voilà, mon amour.
Ça faisait si longtemps que l'on n'avait pas bu un verre dans un bar.




Pour l'atelier de la Licorne
Et pour celui du Goût.
Merci à tous les deux.

15 février 2021

Paris fou



« Il semble que ce qui vous pousse brusquement à la fugue, ce soit un jour de froid et de grisaille qui vous rend encore plus vive la solitude et vous fait sentir encore plus fort qu’un étau se resserre. »
Le bouquin commençait comme ça. C'est Judith qui me l'avait prêté. Autant vous dire que je l'ai lâché avant qu'il me tombe des mains. Modiano, ce joyeux drille à ne lire qu'en cas d'extrême urgence...
Heureusement, et c'est un gros avantage de l'âge adulte, on n 'est pas obligé de rendre une fiche de lecture à Mme Bertrand pour mardi prochain, prenez vos cahiers de textes, vous dégagerez les axes principaux du roman et, en traçant un rapide portrait des personnages, vous insisterez sur les intentions littéraires de l'auteur. 
Aucun étau en vue. Pas de grisaille. Un petit air frondeur passait par la fenêtre, se faufilant sur un rayon de soleil tout étoilé de grains de poussière.

Alors je suis sortie faire un tour sur les quais. Les premiers frémissements printaniers donnaient à Paris un air de fête. Ma jupe de soie sauvage batifolait comme une voile autour de mes jambes, j'avais le vent en croupe. De ces moments excitants où l'on a envie de croquer dans tous les fruits.
Il y avait ce tableau de Pissaro,  en accroche-coeur sur l'étal d'un bouquiniste. Je me suis dit que mon Paris finalement n'avait pas trop changé en un siècle, du moins à cet endroit. L'imposante masse du Louvre, figée dans son histoire empesée, l'aérienne passerelle des Arts propice aux baisers amoureux, enfin libérée de ses cadenas... La Seine, la Seine éternelle roulant ses eaux grises sous ses ponts...Et les parapets d'Arthur.

J'ai revu les endroits que j'ai aimés, et ceux où j'ai aimé. Montmartre, Saint-Michel, la Place Colette, la galerie Vivienne. Un peu, beaucoup, passionnément. Romantiquement. Torridement. Assaillie par une bouffée se souvenirs, j'ai repensé à mes folles romances, mes aventures d'un soir, prise dans une frénésie adolescente, ivre du parfum des tilleuls en fleurs et des cafés brûlants. Ma vie parisienne a toujours eu le goût d'un air de jazz au saxo. 
Le bel inconnu de l'Opéra avec sa barbe de trois jours, et l'étudiant de la Bastille aux prunelles enflammées. L'Italien du métro et ses dents si blanches... Celui de la Chaussée d'Antin qui me déclamait du Baudelaire. J'ai la mémoire qui flanche.
Un vieil ami m'avait donné un jour de mes quinze ans, ce conseil de belle sagesse : « Pour ne pas avoir d'états d'âme, ayez des tas d'hommes... » Et le vieux Georges  avec son « Embrasse-les tous », ne me dites pas qu'il ne pousse pas un peu à la bagatelle, l'air de rien...Je me suis un peu perdue dans des relations pas toujours reluisantes, prenant la proie pour l’ombre de moi-même...
Et puis toi. Il n'y a plus d'avant. Le passé s’est enfui, enfoui. Il n'y a plus d'après à Saint Germain des Prés. Juste toi qui es là. Chaud. Doux. Fort. Tu m'attends, je le sais. Sur un banc du parc Montceau ou devant un verre,  à la guinguette de la Javelle. On ira dans ta chambre mansardée et on écoutera Paris nous parler d'amour. Parce que tu sais bien que j'ai toujours seize ans quand je te vois.
Il faudrait que je terminasse vite cet estirgouillage temporel pour te rejoindre. A toute hâte.
Je suis certaine que vous comprendrez pourquoi je vais laisser ma lettre en suspens... 



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Pour l'atelier du Goût et ses imbitables consignes. Mais que ne ferait-on pour quelqu'un qu'on aime, à part de l'embrasser bien sûr,  pour ne pas risquer de se faire arracher les yeux par la Lumière de ses Jours.