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22 juillet 2026

Fourmidable !




« Lentement mais toujours en avant... »
Bernard Werber 
( Les Fourmis)




Ce matin, je me laissais aller à rêvasser quelque peu après mon petit déjeuner, quand mon attention fut attirée par une fourmi (appelons-la Simone) qui tentait de soulever une miette de pain quatre fois plus lourde qu'elle. 
Quand je dis « tentait de » je devrais plutôt dire « réussit à » .
En effet, Simone souleva l'énorme masse et entreprit de traverser la table. Après un rapide calcul, il s'avère qu'une fourmi de 5 mm environ est 348 fois plus petite que votre Célestine. 
( Les plus matheux d'entre vous auront ainsi trouvé ma taille). Selon le même calcul, une table de deux mètres de longueur représente donc pour elle une distance de six cent quatre vingt seize mètres.

Imaginez-vous donc soulever une vache à bout de bras, traverser une place de 696 mètres, pour vous retrouver au bord d'un ravin à-pic de 278 mètres. 
Et là, contre toute attente, Simone attaque le surplomb la tête en bas. Par quelle vertigineuse magie tient-elle collée au bois de la table ? 
 Là, elle croise une congénère qui -ô stupeur !-au lieu de lui donner la patte, monte sur la miette de pain alourdissant son fardeau.  Héroïque, Simone tient bon, s'accroche à sa vache, et  finit...

 ...par se laisser tomber dans le vide, toujours sans lâcher son précieux chargement et se retrouve sur le carrelage de la terrasse. 
C'en est fait d'elle, adieu Simone...
Adieu ? Que nenni. Elle se relève sans une égratignure.
 Ebouriffant, n'est-il pas ?

Prise d'un intérêt hautement scientifique pour ses tribulations, je décide de suivre Iron Fourmi dans son périple afin de voir jusqu'où elle va aller. Ne doutant pas qu'elle ait dans l'idée d'amener la bouftance at home. Allez Simone, courage !
En chemin, elle croise d'autres congénères avec qui elle échange de mystérieuses informations. En réalité, elle doit leur dire : « Les gars, y un filon, là haut, des tas de miettes laissées par la grande rousse. Allez-y, c'est Byzance. » 

Et en effet, d'autres fourmis arrivent sur la table pour passer la balayette dans mes reliefs de tartines. Leur système de com marche mieux que whatsapp.
Mais revenons à Simone. Au ras du sol, mille dangers la guettent.  
Les joints du carrelage doivent ressembler pour elle aux rues de New-York, mais sans leurs célèbres numéros, toutes pareilles, sans aucun repère. De quoi devenir dingue. 
Simone, non. 
Elle trace sa route, évite soigneusement un gendarme rouge à taches noires, une flaque d'eau aux dimensions du lac du Bourget, passe par-dessus un tuyau d'arrosage de 8 mètres de haut, aux parois lisses et glissantes.
Sans vaciller, Simone et sa miette traversent leurs 1,566 km de terrasse et pénètrent dans la jungle de l'herbe. Des pissenlits comme des baobabs, du chiendent aux lames coupantes, des brindilles de bois grosses comme des troncs, tout s'enchevêtre en un dédale qui découragerait plus d'un d'entre nous. 
Et soudain, enfin, elles arrivent, avec pour seul GPS leurs phéromones bien affutées,  en vue de la fourmilière-patrie, gardée par quelques copines armées jusqu'aux mandibules. Ma miette disparaît avec Simone dans les entrailles du gazon. Mission accomplie.

Sans jouer les Werber, je reste subjuguée par les capacités de ces chétifs insectes, excréments de la terre, comme les nommait La Fontaine. A n'en pas douter, ils survivront tous à notre malade humanité. La moindre sauterelle saute dix fois plus haut que le champion olympique pourtant aidé de sa perche. Les écureuils escaladent en courant des arbres plus hauts que la Tour Eiffel. L'oeil des éperviers repère une souris à cent mètres d'altitude. Les fourmis ont un sens aigu de la vie en société et de la solidarité. 
Et on se croit les rois du monde parce que l'on peut donner bêtement un coup de pied dans une fourmilière...
Chaque coin de nature recèle une leçon de vie et d'humilité. 
Quand je serai ministre de l'éducation, je rendrai obligatoire l'observation des fourmis.











26 mars 2026

Paix



C'est un jour comme un autre. Et pourtant non. 
Celui-là a une couleur spéciale, et ne reviendra plus. Le temps joue toutes ses partitions à la fois, tendre cacophonie de ciel d'encre, de neige fondue, de furtif soleil et de bise froide. Les fameuses giboulées.
J'observe le ballet des pigeons ramiers autour de la fontaine. Leurs amours ont débuté. Parades, minauderies, coups de bec ou bécots. Le vol des mâles est particulier : ils s'élancent vers le ciel de leur vol gracieux, et soudain, un battement d'ailes qui claquent, au sommet de la parabole les voilà qui piquent vers le sol. Celui qui encaisse ses G sans broncher aura droit au point G de la femelle. 
-Rhôô ! Céleste, comme tu y vas...
-Oui, c'est leste, je sais. Mais c'est la loi naturelle.  Le printemps est réglé par les hormones printanières. 
Ancrés dans ce moment subtil, les chênes poussent leurs bourgeons à éclore. Pas un arbre ne bouge. Le mistral a fui plus loin, derrière la colline. Dans notre petit coin japonais, c'est un ravissement. La mousse fait un écrin vert tendre aux pierres du chemin. L'érable rougit, les fleurs du magnolia semblent de gros oiseaux roses sur ses branches frêles. L'eau chante.

La nature dispense sa leçon de paix quotidienne.
Et si c'était cela, notre bien le plus précieux ? La Paix.

Ce matin, à Angers, l'école de mes petites-filles a été évacuée, à cause d'une valise suspecte.
Peur, angoisse, palpitations. Service de déminage. On ne rigole pas ! Bienvenue dans le pathétique circus de la société humaine.
Que dire ? C'est tellement affligeant.
Si chacun sur terre cultivait la paix intérieure et la méditation, on aurait le droit d'oublier sa valise sur le trottoir parce que l'on a suivi un vol d'hirondelles. D'ailleurs, les valises ne contiendraient que des chaussettes, ou des livres de poésie. Des cartes postales. Ou encore des crayons...
Mais ça, ça voudrait dire que l'homme est devenu tout d'un coup moins bête. Au point d'observer les pigeons plutôt que de chercher à pigeonner continuellement ses semblables.

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21 janvier 2026

Humanus pingouinus



L'humour sauve de tout, comme disait mon père.
Mieux vaut donc en rire, comme disait Confucius.
Et pardon aux vrais pingouins, manchots, et autre animaux pour qui j'ai le plus profond respect. J'avais d'ailleurs écrit ICI sur leur sens inné de la solidarité.









Malgré ma bienveillance naturelle, dont nous devisâmes abondamment dans mon dernier billet, deux ou trois choses m'agacent quand même prodigieusement en ce bas monde. 
Et notamment, cette propension qu'ont les pouvoirs publics à nous prendre pour des jambons. Ou des enfants incapables de pourvoir nous-mêmes à nos besoins. Une vraie manie, ont-ils, de constamment nous abreuver de bons conseils, sensés nous éviter des problèmes de toute sorte. 
Hydratez-vous, mouchez-vous, fermez les volets, éteignez les lampes, mettez une petite laine, roulez à droite, attendez le feu vert, lavez vos draps régulièrement, mangez cinq fruits et légumes par jour, pas trop de gras, pas trop de sucre, pas trop de sel, marchez dix mille pas, lavez-vous les mains, buvez et fumez avec modération, aérez votre maison, mettez un casque, mettez un masque, éternuez dans votre coude (beurk, entre nous, je préfère ne pas voir l'état de certains coudes enrhumés...) 
J'en passe : la liste ne cesse de s'allonger. Tous azimuts. La semaine dernière, un journal tout ce qu'il y a de plus sérieux expliquait aux gens comment marcher comme un pingouin sur la neige. Mais si. Mais non, ce n'était pas le Gorafi. Il est vrai que la démarche altière et conquérante qui en résulte fait rêver...
Et je ne parle pas des notices d'utilisation, stipulant qu'on doit enlever le bébé de la poussette avant de la replier... Ni de celles accompagnant le moindre médicament : on vous soigne pour un panaris, mais attention, vous pouvez faire un choc anaphylactique, attraper des bubons, la vérole ou le scorbut, c'est vous qui voyez.
On pourrait en déduire que les concepteurs de ces messages hautement intellectuels se basent sur un postulat simple : « Le peuple est con. Désolée, il n'y a pas d'autre mot. Le peuple est sale, inculte, ignorant, ridicule, incapable d'anticiper ou d'adapter ses réactions à une situation imprévue, et même prévue, telle la neige en hiver. Le peuple ne sait pas que la neige ça glisse, qu'il fait froid en hiver, qu'il fait chaud en été, que l'eau ça mouille et que le feu ça brûle.
Le peuple ne comprend rien, heureusement qu'on est là pour lui dire ce qu'il doit faire, ce qu'il doit aimer, ce qu'il doit acheter, pour qui il doit voter. » 
Voilà mes amis. Nous qui nous pensons citoyens éclairés du monde, on nous apprend quotidiennement que nous ne sommes que de vulgaires humanus pingouinus qui n'ont pas la lumière à tous les étages. Ça rend humble, finalement.






17 novembre 2025

Brume

 





Certains jours d'automne, la colline s'emmitoufle dans une écharpe de brouillard épais, transformant la maison en bateau isolé au milieu de nulle part. Plus rien n'existe, que ce cocon ouaté propice à l'introspection. 
Le fond du jardin est comme noyé dans une sorte d'incertitude. Les formes familières se muent en fantômes silencieux. C'est étonnant.
Les écureuils savent tout de même trouver leur route vers la mangeoire des oiseaux. Leurs panaches trouent la brume comme des feux follets.
Derrière la vitre, je m'interroge.
On peut aimer la clarté, et apprécier le flou qu'apporte la brume. Cette contradiction révèle en fait de façon tout à fait pertinente ce qui fait mon essence : des aspirations contraires et pourtant cohabitant en moi en toute sérénité, depuis que j'en ai pris pleinement conscience.
J'ai un côté autiste assumé : j'aime la précision, les chiffres, les notes de musique, les petits détails, les énigmes complexes, la logique, les explications qui rendent les choses claires, les rayures du zèbre, les équations, les fractales. Je supporte mal les agressions, sonores, lumineuses, olfactives, verbales, les images violentes, le vacarme, la saleté, le désordre, les entassements aléatoires, les discussions oiseuses. 
Me blottir en moi-même. Etre seule. Détester les gens. Ne voir personne. 
Dans le même temps, j'aime la poésie, l'art, les contacts physiques agréables, le mystère, les nuits sans lune, les nuances, les jeux de mots, le second degré, l'imprévu, la philosophie. 
Sortir. Etre à deux. Aimer les gens. Voir du monde. 
Affronter le réel et le fuir, parfois, dans un réflexe d'auto-protection.
Je suis comme un paysage d'automne. 
Parfois baignée de lumière, parfois empaquetée de brume. 


Jean-Claude et Janine


Mes écureuils vus par Lothar,  un lecteur attentif et attentionné...Merci à lui.


09 août 2025

C'est comme ça !


« Ils ne savaient pas que c'était impossible, alors ils l'ont fait... »
Mark Twain







Les héro·ïne·s de mes livres d'enfance avaient un peu tou·te·s le même profil. Intelligents, raisonneurs, rebelles, courageux, obstinés, impertinents, sensibles. Allergique à l'autorité abusive de ceux qui savent mieux que les autres, en se réfugiant derrière leurs galons.
Fifi Brindacier, Fantômette, Anne avec un E, Tistou les Pouces Verts, Le Petit Prince, Zazie dans le métro, Jonathan le Goéland. Ulysse vainquant le Cyclope. Oui, à y bien réfléchir, ce sont des êtres que l'on essaie (sans succès) de faire entrer dans le rang. Des poseurs de questions, qui refusent de se soumettre à une injonction sans en comprendre le sens.
Des êtres impétueux, indignés par l'inertie de ceux qui se résignent à leur condition sans même imaginer qu'elle pourrait changer. Tel l'allumeur de réverbères, enchaîné à sa consigne, avec son encéphalogramme de moule anorexique. Réagis, bon sang !
Je réalise que, comme eux, je détestais déjà le conformisme et les idées toutes faites. Ainsi que la phrase « c'est comme ça » souvent accompagnée de son corollaire « et pas autrement ! ».
La quête de sens n'est pas une élucubration. C'est une vraie philosophie de vie. 
Dans la série des phrases urticantes que j'ai eues à me coltiner, il y a aussi le célèbre « c'est pour ton bien, tu comprendras plus tard ». Même s'il est vrai que l'on met parfois toute une vie à comprendre certaines choses, c'est quand même assez violent de s'entendre dire que « pour l'instant » l'on est trop bête. 
J'ai beaucoup travaillé à dompter ma nature sauvage, à respecter les règles quand elles ne sont pas iniques ou dépourvues de logique. A écouter la parole sage des anciens. A accepter l'inéluctable. J'ai lissé mes scories, calmé mes réparties, adouci mes jugements. Surveillé ce feu de volcan toujours prêt à se réveiller. Me prouvant que se rebeller contre le fatalisme du « c'est comme ça » commence par soi-même. Oui, on peut changer les choses, et notamment améliorer ses propres défauts, surtout s'ils nous ont fait souffrir. Non, ce n'est pas impossible. 
Mon double métier de mère et d'enseignante, me souvenant de ce que j'avais détesté, m'a permis d'éduquer les jeunes âmes dans le souci de cet équilibre subtil entre bienveillance et exigence. Je leur ai appris à ne jamais dire « c'est comme ça » avant d'être bien sûr que ça ne peut être autrement. Oh, j'ai bien dû dire quelquefois : « C'est comme ça, et pas autrement !!! » sur le ton de la daronne à bout d'arguments, c'est humain. On n'est pas le dalaï lama, non plus... Mais dans l'ensemble, j'ai rarement dû avoir recours à l'autoritarisme.
Je leur ai appris à obéir et aussi à désobéir. A croire en des valeurs et aussi à être sceptiques en ne gobant pas tout. Je leur ai appris « mon » sens de la vie. Ce qu'ils en feront leur appartient.






19 mars 2025

Lettres du Kenya (fin)

Une semaine déjà que la brume froide du Vercors a remplacé la douce moiteur de l'Equateur sur ma tasse de café. Une semaine que mon avion a posé ses grosses ailes en ramenant mes tonnes de sensations dans ma valise trop petite. Toute la semaine, je me suis refait le voyage en triant mes photos. Un énorme travail. Je suis vidée de toi, cher Kenya qui m'a tant remplie.
L'album va être très beau : presque deux cents pages.
Ce fut un voyage assez troublant. Différent. Dans un endroit envoûtant. Sans véritable chronologie, un peu comme si les animaux et les hommes donnaient leur propre rythme aux jours.
Avec de longues pauses en deuxième semaine, où j'ai beaucoup médité, en attendant les plongeurs. Et j'ai écrit ça, par exemple :


« Contempler. Voilà le maître mot. En attendant les plongeurs, je me promène sur la plage, il ne fait pas encore trop chaud. J'en profite pour me baigner longuement dans l'Océan Indien, en savourant cette pensée : je suis seule, à 6000 kilomètres de chez moi, et pourtant  le ciel vibre  tout pareil que là-bas. Les hommes et les femmes me ressemblent plus que l'on ne croit. Et je leur ressemble. Alors pourquoi aurais-je peur ?
Cela peut paraître étrange, mais voyager consiste bien sûr à se dépayser, mais aussi, et surtout, à vérifier que tout est relié sur notre petite planète qui flotte au milieu du néant.
La nature déploie les mêmes trésors d'ingéniosité, d'adaptation partout dans le monde.
Chaque arbre parle le langage universel des arbres, où que l'on soit.
Chaque animal, chaque brin d'herbe, chaque grain de sable participe de cette grande horloge cosmique dont ne ne sommes qu'un infime rouage.
Et nous, nous nous croyons différents les uns des autres, au point d'avoir construit le mot étranger sur la racine du mot étrange. 
Plus que jamais, je ressens à travers l'étranger tout ce qu'il peut m'apporter de richesse intellectuelle, spirituelle, sensitive, émotionnelle.

Je contemple cet étalage de tissus colorés se balançant au Kaskazi, l'alizé qui souffle sur la côte Est du Kenya à la saison sèche. 
Les vendeurs dorment, allongés à l'ombre de leurs tissus, vulnérables et pourtant certains que rien ne peut leur arriver de fâcheux pendant leur sommeil. 
Je me sens reliée à eux, comme si j'avais compris ce qu'ils attendent de moi. Veiller sur leurs écharpes, et sur leur souffle. »

Ce sera ma dernière Lettre du Kenya. Ou devrais-je dire lettre au Kenya ? J'aurais tant à lui dire ! Pour vous, enfin, une moisson de quelques moments qui restent fichés en mon coeur comme ces épines d'acacia dont raffolent les girafes. Je crois que j'ai laissé un bout de moi là-bas.


Une montagne Noire à faire pâlir Chinou. De la lave à l'état brut, sur laquelle parviennent à pousser quelques arbustes...


Il n'est pas rare de voir de tels équilibres sur la tête des femmes.


Celle-ci porte son enfant, pleine de tendresse.


Un lit d'un autre temps, incroyable décor sorti tout droit d'un roman...


Des dizaines de poissons rouges agglutinés sous la mangeoire des oiseaux.


Ce Masaï arpentant la plage en tenant son présentoir à bracelets comme une lance.


Crépuscule et couchant sur la savane. Fière de mes photos.




Un endroit incroyable au milieu de la brousse : la thalasso des éléphants ocres.



Une feuille en forme de coeur.




Un adorable dik-dik, la plus petite antilope du monde.


Des femmes magnifiques. Des traits de lumière conquérante au milieu du trafic.


Les fameuses chaussures confectionnées avec des pneus : hyper confortables !


Les baobabs du Petit Prince.


Deux hommes sur Diani Beach. Seuls avec moi.


Une émouvante petite porteuse d'eau.


Et votre Célestine, toujours vivante. Plus que jamais, même. 
Merci à tous ceux qui m'ont suivie dans ce beau voyage. Il me faut maintenant planter un arbre. Je commence demain. Mais ce ne sera pas un baobab.

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04 mars 2025

Lettres du Kenya (1) Calaos et vervets







 Je t’écris d’un endroit doux, fascinant, au bord d’une piscine bleu lagon, aux courbes délicates. L'air est calme. Au-dessus de moi, les cocotiers se penchent et bercent leurs palmes au gré des alizés. L’océan indien est tout proche. Pourquoi ne pas profiter du sable blanc et de la douceur de l’eau ?  C’est qu’à marée basse, il faut aller chercher la mer trop loin. Et marcher sous un soleil implacable, au risque de se brûler la peau.

Mieux vaut rester à l’ombre. Les calaos et leurs casques bizarres lancent de temps à autre leur cri exotique très particulier. Les vervets nous observent avec leurs yeux malicieux. Toujours prêts à une facétie, une acrobatie ou un dégât sur les balcons… Quels fifrelins, ces vervets ! Oiseaux comme singes sont difficiles à photographier, et il a fallu beaucoup de patience à mon photographe préféré pour réussir à en capter un ou deux.

Après le tourbillon de la première semaine, ce farniente me plaît bien.

Rassure-toi, je te raconterai tout ! 

Sur ma chaise longue, j’essaie d’ordonner mes idées, mes souvenirs, mes impressions qui se bousculent, comme à chaque fois qu’un voyage agite mes neurones en tous sens.

La première chose à dire, je crois, c’est que je me sens bien au Kenya. J’adore être ici. Croiser le regard des Kenyans, leur sourire éclatants. Emplir mes yeux, et tous mes autres sens, de sensations inédites. Tu me diras que c’est souvent le cas. 

Sans doute, tu auras raison. J’ai cette capacité d’apprécier ce que la vie m’offre, dans ses moindres détails, en laissant de côté les éventuels désagréments que pointent les grincheux. 

Depuis dimanche, je suis seule le matin. Après la savane, cette deuxième semaine est consacrée à la faune sous-marine. C’est amusant de voyager avec un groupe de plongeurs. Moi qui préfère la terre ferme, j'ai du temps pour écrire, méditer, me relaxer. En harmonie avec moi-même. 

Aujourd’hui, ils sont partis visiter une épave. Cela promet de belles photos sous-marines au débriefing de ce soir. Photo : le maître-mot est lâché. Une jolie façon d’entrer en osmose avec la nature. De lui témoigner de la sollicitude et du respect. D'avoir envie de la protéger. Je suis cernée de fous d’oiseaux, de passionnés de biologie, et d’obsédés de « la » prise de vue. Celle que l'on présente comme un trophée. Le télé-objectif a remplacé le fusil, et le mot safari a pris un sens pacifique. Heureusement. 

à suivre












25 janvier 2025

L'utile et l'agréable

 « C'est une chose étrange à la fin que le monde. »
Louis Aragon













On pourrait disserter des heures sur le travail, son utilité, ses limites, ses affres et ses satisfactions. On pourrait s'interroger sur la place qu'il prend dans une vie, dans une société, et dans notre rapport au monde. 
Mais tout cela ne ferait pas revenir Jipé.
 Jipé n'a pas supporté de ne plus travailler. Sa retraite s'est muée en Bérézina. En quelques mois, il a sombré, tel un chalutier dans la tempête, sous le ciel d'encre amer de la dépression. Jusqu'au geste fatal, précis, calculé, qui l'a envolé dans un monde meilleur, laissant une famille et des amis hébétés par cette violence soudaine.

J'en ai été profondément bouleversée.
Ils ne sont pas rares, autour de nous, ceux qui vivent la retraite comme une punition, un échec, un grand vide, un trou noir. Une absence, une mise au rebut. Ceux qui ne se définissent que par leur fonction, oubliant que leur être profond existe en dehors de toute norme sociale. 
Je ne les juge pas. Le cheminement de chaque personne suit des méandres si complexes...
Et la première chose que l'on nous demande, en général c'est : « Que fais-tu dans la vie ? ». 
J'aurais tant aimé que l'on me demande si je préfère les fraises nature ou en confiture, ou encore si j'aime Brahms. 

Non, je ne juge pas. Mais j'aimerais juste comprendre comment on peut en arriver là. Comment le faire a remplacé l'être. Comment, globalement, on est arrivé à une société aussi dichotomique : d'un côté, on nous vante le Farniente, on nous vend le Loisir, avec un grand L, les écrans plats géants, les cocotiers ondulant sur le sable blanc, les voyages, la dolce vita comme une sorte d'Eden soyeux et enchanteur, on baigne dans des images publicitaires idylliques de canapés profonds, de week-ends chill, de spas, de hammams ressourçants et de massages tantriques. 

D'un autre, le travail n'a jamais été autant source de stress, de charge mentale, de troubles musculo-squelettiques et autres maladies professionnelles qui emplissent les cabinets médicaux. L'âge de la retraite n'a jamais été aussi constamment repoussé, jusqu'à faire peu à peu admettre l'idée aux jeunes qu'ils n'y auront pas droit....  Les cadences infernales, les agendas surchargés, les déchirements familiaux dus aux horaires impossibles à combiner, tout cela pour avoir le sentiment d'être un maillon utile à la société ?  
Et puis un jour, malgré tout ce que l'on peut dire, nous vivons dans un pays où cela arrive encore, un jour, il faudrait rester vigilant, les acquis ne le sont jamais, on nous offre de pouvoir enfin vivre à son rythme, d'oublier les réunions chronophages, le burn-out, la fatigue. Ecouter les oiseaux et cueillir des fleurs. Tout en étant payé.

Le principe est pourtant simple : on a été utile, on a droit à l'agréable. Sur le papier, ça se tient. Ce serait comme une récompense pour bons et loyaux services. Et là j'ai une pensée pour tous ceux qui ont été très utiles, avec des boulots très pénibles, les petits, les sans-grades, les goudronneurs de routes, les métallos, les aide-soignantes, les trieurs de poubelles, les caissières, j'en passe évidemment, et qui verront arriver l'heure de la retraite avec soulagement, et pourtant, bien souvent, elle ne leur permettra que de vivoter. 

Chaque matin, dans le rayon de soleil ou le rideau de pluie qui nimbent mon réveil, à l'heure que mon corps a choisie, je me dis que j'ai de la chance. Une chance inouïe. Inespérée. Insolente. Même si je ne sers plus à rien. La vie me sert, elle, une soupe délicieuse, nourrissante et parfumée. Je ne me verrais pas cracher dedans.
J'aurais aimé pouvoir le dire à Jipé avant qu'il se foute en l'air.

C'est une chose étrange à la fin que le monde.



24 novembre 2024

Ces tâches que l'on dit ingrates

 


Un beau merle brillant est venu se poser sur le bord de la bassine en fer blanc, sous les chênes. Après quelques gorgées d'eau fraîche, il a sauté tout entier pour s'ébrouer à grandes éclaboussures joyeuses.
Nous en discutions récemment, avec Françoise, les animaux passent de longues heures à leur toilette. Ils s'épouillent, se lissent, se lavent, s'aspergent, barbotent, s'enrobent de boue, comme dans les cures de thalasso, comme si la nature pourvoyait intelligemment à sa propre hygiène.
 Ils arrangent aussi leurs antres, nids, terriers, tanières, de façon à ce qu'ils soient confortables, et propres. A l'abri de l'eau, du vent, du froid... Réservant un endroit à part pour leurs excréments, les seuls déchets qu'ils produisent... Qu'ils sont ingénieux, nos amis que l'on appelle les bêtes ! Et écologistes pour de vrai, de surcroît. 
Le merle a terminé ses ablutions. Je le regarde s'envoler, pensive. Calme. Ravie. Ce matin, je suis restée en tenue de nuit, pour être à l'aise, et sexy, parce que j'aime bien lier l'agréable à l'utile, et que ça ne déplaît pas à qui de droit... Avec un peu de musique, et en se partageant le travail,  nous avons mis du bonheur dans nos gestes, de la joie à nettoyer, à ranger, à briquer, à faire étinceler la maison de la colline.  
Les purs esprits, ceux qui sont au-dessus de ces basses contingences,  ne font sans doute jamais le ménage, mais dans la vraie vie, la poussière, les microbes se nichent avec ténacité dans les moindres recoins (de l'espace). C'est leur rôle de poussière et de microbes. Le nôtre est de les déloger. 
Tâche ingrate ? Revenons à l'étymologie du mot, que diable !
 In-grat, « signifie littéralement privé de gratitude, se dit d'une chose qui ne dédommage guère de la peine qu'elle donne, de l'effort qu'elle coûte. »
Mais c'est tout le contraire ! Ce contentement que l'on éprouve quand on a entretenu son lieu de vie, rendu aux vitres leur transparence, tendu des draps frais et parfumés, chassé les transhumances de moutons sous les meubles, et joué les soubrettes un plumeau à la main, ce contentement béat nous remplit de gratitude. 
Je repense au film « Perfect Days » dans lequel un Japonais trouve sa sérénité et son équilibre dans l'entretien quotidien des toilettes publiques. Quelle leçon ! J'ai adoré.
Je propose que désormais, l'on parle plutôt de tâches gratifiantes. C'est important, la couleur que l'on donne aux choses.

J'ai remis mes chaussures à brides. L'air est doux pour une fin novembre, je vais faire un tour dans le jardin, avec ce sentiment du devoir accompli qui donne la banane. Puis je rentrerai trinquer à l'amour, à la vie, et au balai à franges.















Pour l'atelier du Goût.


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