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11 janvier 2019

Ton héritage











Il est revenu me voir en songe, à pas feutrés et agiles. Il portait toujours sa cape d'étoiles et son écharpe jaune au vent solaire. Il déchirait toujours la nuit de son rire de cristal...
Il m'a dit qu'il ne comprenait toujours rien à ce monde des hommes, sans tempérance ni sagesse. Vu de là-haut, il lui semblait même de plus en plus fou, ce ramassis bigarré de gilets jaunes, de casques bleus, de pull-overs rouges, de rayons verts, de septembres noirs et d'octobres violets, de luttes ancillaires et intestines, de violences larvées et d'atrocités affreuses, alors que les arcs-en-ciels sont si beaux, à l'automne, au-dessus des osiers et des étangs, lorsque l'arôme des sous-bois parfume l'air.
Une larme perlait à son regard puéril. 
Il semblait absorbé par des pensées moroses et opaques. 
« Les hommes ne voient donc toujours pas avec le coeur ? Pourquoi laissent-ils grimper la température de la terre, et la pollution la recouvrir comme un linceul ? Ne savent-ils pas que la terre est leur héritage, qu'ils sont coincés sur cette minuscule planète et que toute fuite leur sera impossible ? 
Moi-même, je n'en suis parti qu'au sacrifice de ma vie, grâce à la percussion terrible d'une morsure de serpent... »
Ses sanglots m'ont bouleversée.

J'avoue que, moi qui vois pourtant avec le coeur,  je n'ai pas su lui répondre. Je suis trop comme lui, sans doute. 










 Pour l'atelier Treize à la Douzaine

03 septembre 2018

Sur les tableaux d'un noir profond...






L’école était au bord du monde,
L’école était au bord du temps.
Au dedans, c’était plein de rondes ;
Au dehors, plein de pigeons blancs.

 Des fleurs y grimpaient aux fenêtres
Comme on n’en trouve nulle part,
Et, dans la cour gonflée de hêtres,
Il pleuvait de l’or en miroirs.

Sur les tableaux d’un noir profond,
Voguaient de grandes majuscules
Où, de l’aube au soir, nous glissions
Vers de nouvelles péninsules.

Maurice Carême





 Ce soir j'ai une pensée pour toi, oui, toi qui vas reprendre le chemin de l'école, dans le petit vent aigre de ce matin de fin d'été.  Septembre a fourbi ses crayons, ses plumes, ses instruments et ses pages blanches. Pendant que ton cartable est encore lourd des grains de sable et de pollen que tu as volés à l'eau des lacs, aux oiseaux, aux murs de lierre.
Tes cahiers sentent l'air neuf, comme des bateaux repeints, et tes chaussures ont mal aux élastiques. Le réveil a sonné trop tôt. 
Je connais le sentiment qui t'agite : à la fois fébrile, inquiet et ébahi de te retrouver déjà là, à l'aube d'une nouvelle année scolaire qui te semble une montagne récalcitrante à escalader...
J'ai éprouvé si souvent ce pincement au coeur, et en même temps cette envie irrépressible de retourner te colleter avec la classe. Les débuts, comme les fins, enrobent toujours les coeurs de tiraillements ambivalents. Je connais ce trac, même après des années. Cette légère angoisse de la liste d'élèves, du premier contact, de la première mayonnaise : prendra-t-elle ? Ou retombera-t-elle mollement au fond du bol de tes illusions ? 
Et si tu avais perdu la formule ?
Je suis avec toi de tout coeur. Je sais, pour l'avoir aimé avec passion, que tu fais un métier lui aussi ambivalent. Merveilleux, exigeant, riche de bonheurs intenses, mais aussi chronophage, épuisant, anxiogène et parfois si déprimant... je connais ce découragement qui t'étreint parfois devant l'iniquité de certaines circulaires, et les maladies bureaucrates de l'administration qui tirent à boulets rouges sur tes forces comme sur les pis d'une vache. 
Je connais ton angoisse de faire du surplace, ou plutôt d'en avoir simplement l'impression. De voir passer les semaines plus vite que le sacro-saint programme. Alors tu vas coopérer pour effacer la solitude des soirs.
Mais je sais aussi que trente paires d'yeux vont te regarder avec candeur, ce matin. Le coeur frileux dans leurs habits tout beaux de rentrée des classes. Du fort en thème qui connaît toutes les réponses, au pitre qui cache son mal-être derrière ses pitreries.
Et que la promesse de leurs cerveaux à éclore est la plus belle récompense de ce métier vieux comme mes robes. 

A toi, l'Instit'. 
Je te dédie ces quelques mots en toute solidarité. 

¸¸.•*¨*•


***







Pour l'atelier « Treize à la douzaine » il fallait placer les mots suivants:
réveil, rouge, instrument, récalcitrant, coopérer, maladie, lierre, eau, formule, escalader,  pitre,  réponse.






16 avril 2018

Etonnant, non ?





Cela s'appelait « la Minute nécessaire de Monsieur Cyclopède ». Une petite rubrique complètement déjantée proposée par Pierre Desproges.
J'ai grandi dans le culte de quelques grands de l'humour décapant et jubilatoire, dont les 3D : Dac, Devos, Desproges...
Je l'aimais beaucoup.
Pour commémorer l'anniversaire de sa triste disparition, que dis-je de sa perte irréparable, il y a trente ans déjà,  Valentyne nous propose de réécrire une « Minute nécessaire » en s'inspirant d'un de ses titres et de son style. Ce qui n'est pas une mince affaire... 
Mais j'ai bien aimé l'idée. J'ai choisi la minute numéro 17.









Commémorons n'importe quoi





En vous promenant, le dimanche, dans nos belles campagnes bucoliques, vous n’êtes pas sans avoir remarqué la prétentieuse manie de nos contemporains de commémorer n’importe quoi. Dans un pays où chacun peut se targuer d’être ou d’avoir été président de quelque chose, tout est bon pour se réunir autour de l’un d’eux et d’un monument quelconque, de préférence hideux et orné de fleurs périssables, et affublé d’un tapis rouge sur lequel les huiles, appelés corps constitués, viendront avec empressement et tremoli dans la voix prononcer des discours creux et superfétatoires, sur les valeurs de la république et autres mirages, au regard de la moralité élastique de ceux qui les prononcent. 
Puis le cortège, bille en tête et comme dans une danse bien réglée, ira se sustenter auprès d’un buffet aimablement payé par le contribuable pourtant réfractaire, qui se consolera en sifflant quelques verres de Picon bière et quelques cacahuètes douteuses offerts par l’épicerie du coin en échange d’un service rendu par le maire, qui sait allonger son bras si nécessaire.
Mais évitons d’emmener notre discours dans des ramifications superflues et néanmoins concomitantes, et concentrons-nous sur l’essentiel : que pourrait-on commémorer à Clochemerle ou ailleurs si, par le plus grand des hasards,  on n’avait soudain plus d’idées ?
Commémorons alors vraiment n'importe quoi :
Versons une larme mémorable pour l’invention du taille-crayons, la date dentrée des deux Dupondt dans la police, ou encore la victoire des Xylocopes sur les Ammophiles en 46 avant notre ère. Evénements qui, vous en conviendrez, ont largement contribué à changer la face du monde et des environs,  et méritent à ce titre les honneurs d'une cérémonie aussi magnifique que parfaitement inutile.

Etonnant, non ?

¸¸.•*¨*• 🦋




Pour l'atelier de Valentyne, donc.

Et aussi pour l'atelier d'écriture « Treize à la douzaine » où il s'agissait de placer les mots : crayon, police, allonger, xylocope, prétentieuse, épicerie, danse, empressement 
ramification, réfractaire, tête, consoler, promener.

Et enfin, ici, la « vraie » minute, du titre de laquelle je me suis inspirée.

20 mars 2018

Deux histoires d'amour










Rencontre






Le soleil de mars jongle avec la grêle. De longues traînes orange, de drôles de nuées filandreuses enflamment l’horizon ouest, tandis que le ciel au large se fait noir de Chine. J’aime cette plage grise, loin du monde. Un grain s’annonce. Et j’ai froid. Une silhouette apparaît soudain, comme un songe, sur la frange mousseuse entre sable et vagues. Une femme, nappée dans une robe de sucre d’organdi, une femme à la démarche étrange,  comme flottant au-dessus du sol.
Je dois partir. Avant qu’elle ne me voie. Je suis trop laid. Mes cicatrices vont l’effrayer, c’est certain. Je ne suis pas de ceux qui peuvent enjôler les filles. Mon accident a fait de moi un monstre grimaçant. Un pitoyable Quasimodo, au visage ravagé comme un champ de mines.
Mais je trébuche en heurtant un rocher et je hurle à la mort de mon ongle de gros orteil. Et voilà Esmeralda qui s’approche. Je panique. Bon sang, ma cheville ! J’ai le cœur en bataille.
Bonjour, ça va aller ? dit-elle en souriant. Le lagon turquoise de ses yeux me fascine. Leur éclat me perce de part en part.
Moi c’est Angel, sans e. Et vous ?
Bon sang, pourquoi ne fuit-elle pas avec cette mine épouvantée et ce haut-le-cœur que mon apparition déclenche toujours ?
Euh…moi c’est Léo. Sans espoir.
Devant son sourcil froncé, je n’ose pas lui raconter ma vie, la voiture en flammes, le basculement en un instant, les mois d’hôpital, ma vie de paria. 
Angel regarde la mer en souriant toujours. Sa main rose et douce glane machinalement les grains de sable sur mon bras. Son parfum m’étourdit. Son corps parfait…Elle est belle comme un tableau de Monet, une corbeille de fruits défendus, pommes rouges, poires sucrées, grains de raisins juteux…je défaille. Un éclair fait craquer le ciel.
C’est une longue histoire…Mais parlez-moi plutôt de vous, belle dame…
Oh, moi, j’essaie simplement de lutter …
Lutter ?
Oui, lutter dans un monde qui n’est pas vraiment fait pour les aveugles…


*





Naufrage

  
Que valent nos souvenirs tendres, roulés, calfeutrés dans le satin flou de tes draps ? Que valent tous ces mots susurrés, dans ce rai d’or et de verdure qui faisait trembler ta peau par l’échancrure de ton pull ? La poussière voletant dans la lumière marquait comme une frange de rêve, frontière ineffable entre nous et le monde. Ta chambre ouvrait sur le jardin dans la pâle clarté de l’amour tu. De l’amour géant. Ses bras de pieuvre nous enserraient dans un cocon. Nous ne nous sommes pas méfiés. Deux enfants sur un bateau qui ne savent rien des hurlants et des rugissants.
Toutes ces miettes de nous, ces fragments d’éternité, ces parfums poivrés d’ambre et de basilic, ces fruits savourés à même les doigts, à même le cœur, que valent-ils désormais dans la balance de tes certitudes ? Dans ce cabas plein à ras-bord de tes reproches, de tes soupçons, de tes colères, je n’ai plus la force de chercher ce qui nous a unis.
  Ton désamour a dégonflé mon âme comme un pneu piqué par une aiguille. Tout doucement. Insidieusement. Entrée interdite. Tu as collé sur ta porte une étiquette trempée de mes larmes grises. Il y est écrit le mot fin, moi qui pensais que nous l’avions aboli du dictionnaire.





*





« Rencontre » : pour les Impromptus littéraires
« Naufrage » : pour Treize à la Douzaine
Musique : Erik Satie, Gnossiennes
Photos : La Pie (tous droits réservés)