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04 janvier 2022

L' écume des jours

90 idées de photographie noir et blanc qui peut décorer vos murs



 L'écume des jours, c'est ce qui reste de nous comme digne d'être dit, partagé, raconté, et enfin placé sur les étagères du souvenir. Ce sont les petits riens qui tissent les grands liens.
L'écume des jours se ramasse délicatement, chaque soir, avec une épuisette extraordinaire, celle de l'attention à l'autre. Une écumoire retenant le fort, l'important, le magique, et laissant filer le dérisoire à travers ses trous bien réguliers.
S'il était une seule résolution de janvier, dans mon panier d'intentions pour l'année naissante, ce serait celle-là : partager chaque jour, avec mes aimés, un détail, une photo, un message. Une phrase tirée de lectures, une toile d'araignée surprise dans la rosée de l'aube. Un appel spontané et sans attente.
Le Noël dernier m'a donné l'occasion de réfléchir à tout cela.
Ne pas attendre de se revoir. On croit qu'on aura tout le temps de dire tout ce que l'on a loupé depuis deux mois, mais rien ne vient. On ne rattrape jamais ces moissons quotidiennes de petits bonheurs, d'anecdotes délicieuses, ils s'envolent tels des phalènes dans une nuit chaude. Dissous par le temps, ils ne supportent pas d'être mis en conserve, ils se dégustent dans la pleine fraîcheur de l'instant.
Nous ne sommes plus au temps des correspondances épistolaires de Madame de Sévigné, bien sûr. D'aucuns le regrettent. Mais poster une lettre par jour, qui le fera ?
Heureusement, les moyens de communiquer fleurissent sous nos doigts, à nous de les saisir. 
Gardons le lien, soyons des diaristes, tissons ce petit fil de chaîne en organsin, léger, mais solide et torsadé, cultivons l'amour en distanciel, faisons du présentiel une éclaboussure de joie. 
Et, pour n'avoir pas perdu le fil,  goûtons à la délicieuse impression, quand on se revoit, de s'être quittés hier, riches de nos expériences mutuelles.



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Pour l'atelier de Filigrane, merci à la Licorne.

20 juillet 2021

A la recherche du temps perdu

 

Les heures sont des fleurs l’une après l’autre écloses

Dans l’éternel hymen de la nuit et du jour ;

Il faut donc les cueillir comme on cueille les roses

Et ne les donner qu’à l’amour. 

Gérard de Nerval











J'ai une bonne nouvelle les amis !  L'océan est toujours à sa place. Splendide. Fidèle.
J'étais à Biscarrosse, un lieu superbe, bercé entre pins et sable. Je fêtais la vie avec mon amoureux, c'était doux et frais. On avait l'impression que rien de futile n'existait plus. Que tout était essentiel. Et l'océan, face à notre fenêtre, roulait ses vagues sur le bord du monde. Les nuages jouaient avec la plage. Inconscients des délires humains. C'était beau. Comme toutes ces choses qui nous semblent éternelles : la course des étoiles, les rochers de granit rose, le vent dans les blés...et les mimiques d'un bébé. Vous avez remarqué comme c'est mignon, un bébé, avec ses petites bouilles impayables, toujours les mêmes ?  Quelle que soit l'époque et l'endroit. Comme si ces bouts de choux parlaient un langage universel, que l'on va s'ingénier à leur faire oublier dès qu'ils grandiront. Mais ça, c'est une autre histoire. 
Si je vous en parle, c'est que j'étais à Angers, pour une belle cousinade. J'ai aimé l'innocence de ma petite Alba. L'insouciance joyeuse de sa soeur Sibylle, qui ne sait rien encore de ce monde insensé. Leurs grands yeux de poupée m'ont rafraîchie comme une brise de matin. Mes petites-filles, mes beautés. 

Auparavant, nous passâmes quelques jours magiques chez mon amie Chinou, dans la montagne noire, loin des masques, des écouvillons dans le nez et des traçages numériques. Loin de cette folie qui a saisi le monde.  Dans le simple appareil d'une nature verte et sauvage, à doucement profiter des quatre-vingt-quatre mille six cents secondes de chaque journée. 
Etes-vous émerveillés, vous aussi, par ce crédit renouvelé permanent, sans contrepartie ni intérêts, que nous offre la vie ?  Tant que son fil n'est pas coupé, c'est le miracle quotidien. Ce fil est très fragile, quoi qu'en disent ceux qui veulent nous faire croire le contraire. On aura beau prendre toutes les précautions, on n'évitera pas notre destin de mortels. Mais c'est un fil de soie et d'or, si on l'utilise pour créer du lien, pour donner du sens, et pas pour blesser ou ligoter. 
J'ai dégusté des fruits de mer à Arcachon, visité la cathédrale d'Albi, impensable forteresse de brique rouge. Mangé un soir sur le port de la Rochelle avant le rush des Francofolies. 
J'ai relu avec bonheur Baudelaire, Musset, Rimbaud, Apollinaire. 
Les poètes du temps qui fuit. Ils me nourrissent de cette idée : je veux mourir vivante.
Je ne relirai pas Marcel. Je n'ai pas assez de temps à perdre.

***







Pour l'atelier de la Licorne

18 avril 2021

Poil de Carotte

Je veux de l’inutile, du majestueux, je veux des bustes en marbre sur des façades lépreuses, je veux des rues où l’on s’égare, un labyrinthe, un dédale, les chansons hurlées de mon quartier et les bars grands ouverts, je veux des dieux à triple visage et des allégories aux carrefours, je veux de l’inexplicable, de la légende et des dragons, 
de vastes jardins et des gerbes d’étoiles, je veux Palerme...

Edmonde Charles-Roux
Oublier Palerme












Voilà la fougue. Voilà cette force vitale qui explose en soi. C'est Palerme.
Au fond de mes yeux d'enfant marchant pieds nus sur les galets de Nice, précoce, inconsciemment, je vivais déjà en moi les tiraillements entre deux fougues. L'Italienne et l'Irlandaise. Mes jambes traçaient des ponts imaginaires de la Toscane à l'Ulster, de Sophia Loren à Maureen O'Hara.

Dans mon sang, indissociables, coulent la lave rouge du Vésuve et et le sang noir du Connemara. Les indignations, les révoltes, les enthousiasmes de ces peuples fiers.
Je suis née brune à l'extérieur, mais résolument rousse inside. Avec seulement quelques éphélides sur le bout du nez. Ceux qui me connaissent bien savent mon goût pour ces landes vertes et ces falaises luttant contre la mer, et combien le soleil toscan, piqueté de cyprès, m'a éblouie l'an dernier. Bref, mes marraines les fées ont dû consommer de la substance hallucinogène, ou en tout cas illicite, juste avant de se pencher sur mon berceau, pour m'avoir ainsi dotée de ce  double tempérament, héritage lointain d'aïeules pas toujours commodes, sans doute. Un cadeau longtemps lourd à porter. Maintenant, j'en ris.

Il y a quelque années, je me suis essayée à la couleur rousse. Mon coiffeur a fait flamber ma crinière à tout vent, allumant des flammèches mystérieuses dans mon sillage. Ça m'a plu. J'ai décidé que j'avais été brune assez longtemps.
Une manche dans chaque camp, me suis-je dit. Si les brunes ne comptent pas pour des prunes, que dire des rousses ? Je veux dire, d'intelligent.
Je vous avais raconté comment, un jour de mauvaise lune, je m'étais fait traiter par un malotru, un minable crapaud de basse fosse juché sur une trottinette électrique,  de « sale rousse ». Ce fut ma première ostracisation pour cause de couleur de cheveu.  Ça vous marque une Célestine. 
Ce jour-là, j'ai ressenti l'espace d'une instant la détresse du petit François devant la méchanceté de la mère Lepic. L'espace d'un instant seulement, car si d'aventure vous (re)lisez cette mésaventure, vous verrez que je ne me suis pas laissée abattre par ce trait de fiel. Et que j'ai relevé la tête, telle la reine de Saba quand elle sort faire ses courses.

Pourquoi je vous raconte tout ça, moi ? Ah oui, parce que je suis là, dans ce café, à essayer de faire partir la tache de jus d'orange que le serveur a renversé sur ma jupe, subjugué sans doute par ma flamboyance capillaire inopinée. Alentour, comme souvent, du gris, du blond, du brun, du blanc.
L'autre rousse qui me sourit, là-bas,  c'est seulement mon reflet dans la glace. 
Je lui rends son sourire. Et je comprends soudain pourquoi je me sens si bien depuis que j'ai changé de vie.
Je n'ai plus de colère en moi. Cette colère noire et blanche qui m'a tenaillée si longtemps, a disparu, Comme un grand oiseau gris qui plonge dans l'écume. 
Le feu a eu raison de mes noirceurs de plume.
Voilà que j'alexandrise, moi... Je n'ai pourtant bu que du jus d'orange. Ah te voilà, mon amour.
Ça faisait si longtemps que l'on n'avait pas bu un verre dans un bar.




Pour l'atelier de la Licorne
Et pour celui du Goût.
Merci à tous les deux.

18 novembre 2020

Le voyageur aux yeux de ciel


 
Nous


« Emmène-moi dans un endroit où nous ne sommes jamais allés ensemble » dis-je soudain sur un de ces coups de coeur dont j'ai le secret,  alors que nous rentrions d'un déplacement coché 2 sur l'attestation dérogatoire. 
Aussitôt, le soleil de mes nuits, qui ne sait rien me refuser, d'un adroit coup de volant, bifurque séance tenante sur une route secondaire. Nous débouchons effectivement dans un lieu inconnu de moi, peuplé de grands arbres et de verts pâturages. 
Ce jardin idyllique entoure un long bâtiment un peu austère qui ressemble à un lieu de retraite spirituelle. C'en est un, c'est vrai, et j'aperçois des silhouettes de moines et de religieuses marchant d'un pas méditatif entre les frondaisons.
A côté d'un verger de dessin animé japonais, un bâtiment plus modeste. « Vente de pommes » est-il annoncé sur un écriteau.
Et sur le pas de la porte, un homme nous ouvre les bras.
 « Je vous attendais » semblent dire ses yeux rieurs, d'un bleu pâle admirable, et emplis de bonté espiègle. La conversation s'engage, comme si nous nous connaissions de longue date.
 Il se présente comme voyageur itinérant, ou vagabond par choix depuis toujours. 
Oui, par choix, c'est ce qui rend le bonhomme fascinant, détonnant dans un monde calibré en froides étiquettes pour lequel il ne serait qu'un SDF.
Ses pas l'ont mené dans ce lieu,  les religieux l'ont accueilli, lui offrant une place de jardinier factotum, il a saisi l'occasion de se poser pour une escale un peu plus longue. 
Nous parlons herboristerie, jardinage et philosophie. Les canards chinois glissent lentement sur l'étang. Un chat dort au soleil.



Lui


Je les ai vus arriver de loin. Il faut dire que la nana, avec ses cheveux de flamme, on la verrait depuis la lune. Un petit couple bien sympathique, ils ont pris un kilo de pommes, une caisse de jus. Je me suis tout de suite senti en confiance. Je leur ai parlé de mon projet de formation sur les simples, oui vous savez bien, les herbes qui soignent. Les herbes de sorcières quoi.
Ils ne m'ont pas jugé, au contraire, ils ont eu l'air intéressés par mon parcours. 
On a parlé des retraites ignaciennes, de la majesté des montagnes qui entourent les bâtiments, et du travail de la terre. Je n'avais pas vu grand monde ce matin, à part le chat qui ne parle pas. Ça m'a fait du bien de discuter avec ces gens. Ils ont l'air de s'aimer, ça se voit tout de suite.








Le chat

Non je ne dors pas. Et oui, je parle. J'observe de ma margelle. Moi aussi, je suis un voyageur, môssieur. Et je sais très bien pourquoi j'ai élu domicile ici, parmi les pommiers du cloître. Certes, si les poissons de la mare ne se laissent pas attraper facilement,  les souris du grenier sont bien croquantes. Mais c'est surtout que les hommes y sont meilleurs. Ils ne s'embarrassent pas de ces futilités qui occupent le monde et la foule déchaînée, loin, là-bas. Ils connaissent la valeur des choses, et des mots bien pesés, comme des fruits. 
Le père supérieur vient de temps en temps voir si le nouveau gère bien la récolte de pommes. De rares clients passent parfois la grille. C'est ce que j'aime ici : la paix. Ce matin, deux seuls sont venus troubler ma quiétude féline. Quand le gars a chargé sa caisse de pommes, la fille est venu me caresser le museau. Elle sentait bon. Tout est bien, me suis-je dit l'oeil mi-clos. Je ne dors pas, mais j'aime qu'on le croie.

•.¸¸.•*`*•.¸¸




Pour l'atelier de la Licorne, il fallait raconter un événement de trois points de vue différents, chaque paragraphe comptant 15 phrases maximum, et le titre devant comporter un des mots terre, mer ou ciel. :-* :-* :-*

02 février 2019

Poulet rôti






Lettre à Victor




Ah, mon brave Totor, si tu voyais ta France, dans quel galimatias elle se débat…
 Ce siècle a dix neuf-ans, l’âge des fleurs et du printemps, et pourtant il s’enlise dans une sorte d’hiver social interminable et noir. Tous les dés sont pipés, les arcanes du Pouvoir et de la Finance l’ont définitivement ficelé comme une paupiette.
 Du coup, le citoyen lambda, et même l’alpha ou l’oméga, ne comprennent plus grand-chose dans ce grand flou artistiquement entretenu, dans la logorrhée lénifiante des politiques de bâbord comme de tribord. La coque prend l’eau. Et ce n’est pas la poudre de perlimpinpin de leurs promesses élimées, qui changera la donne. Qui fera oublier leurs larcins et leurs arnaques.

Tiens, ce matin par exemple, c’est ballot, j’étais partie à petits sauts de cabri, au vent aigre de janvier mais le cœur au chaud, ayant troqué la nuisette à fines bretelles contre la veste en mouton retourné et l’écharpe en cachemire. Je pensais musarder au marché, échanger quelques calembredaines croquignolesques avec les marchands de primeurs. M’acheter un petit poulet fermier rôti dans sa peau,  que je savourais déjà in petto, en salivant.

 Ah ça, pour du poulet, j’en ai vu…des dizaines, des centaines de poulets en batteries à chaque carrefour.

Ce que j’ai vu, c’est un centre-ville déserté, décimé, barricadé frileusement, derrière des cordons de gens en armes, et des planches en contreplaqué. Ça m’a mise à l’envers. Au trente-sixième dessous.  J’ai frémi. On aurait dit le tréfonds de la Roumanie du temps du Rideau de Fer.

Tu ne reconnaîtrais plus ton pays, mon vieil Hugo. Où est passée sa tradition de  contestation subversive et éclairée, héritée en droite ligne des Lumières ? Que deviennent les acquis sociaux et les libertés individuelles, passées au tarabiscot de la loi du Marché ? Et le droit de manifester ? Quelles carabistouilles va-t-on encore nous faire avaler, comme des fèves amères, en montant soigneusement des pans entiers de la population les uns contre les autres ? En traitant les citoyens de fainéants et de réfractaires ? En brouillant les cartes jusqu’à ce que l’on ne sache plus qui se bat contre quoi ? En assommant, par le truchement du gant de boxe sécuritaire et paternaliste, la petite puce de la Liberté …

Je t’affole peut-être inutilement, toi qui repose en paix au panthéon avec Simone Veil, Zola, Jaurès et quelques autres… je trouve simplement que c’est grave ce qui se passe. C’est disruptif, oui, mais avec notre histoire de peuple libre. Et le pire, c’est que personne ne s’en aperçoit, ou presque.

 •.¸¸.•*`*•.¸¸

***

Pour les Plumes d'Asphodèle, il fallait placer les mots : nuisette, tradition, trente-sixième, fève, noir, tréfonds, envers, tarabiscot, bretelle, musarder, arcane, affoler, arnaquer.

Pour l'atelier Filigrane, il fallait placer les mots du Président : croquignolesque, poudre de perlimpinpin, galimatias, truchement, larcin, ballot, saut de cabri, fainéants, réfractaires, logorrhée, antienne, in petto, disruptif, carabistouilles 




10 mars 2018

Fantaisie proustienne



A mon oncle Walrus, qui voue à Proust un sentiment assez complexe, balançant entre détestation cordiale et agacement mal dissimulé  sous sa jovialité légendaire.
A tous les anciens lycéens qui ont souffert dans des commentaires composés et des analyses littéraires de ce bain de thé existentiel...

Vous vous souvenez du texte  ?

 «  Je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j'avais laissé s'amollir un morceau de madeleine. » ... c'est beau...

Le mien est un peu moins beau sans doute, mais c'est pour rire.

Bon après, promis, j'arrête de parler de thé pendant au moins deux ans.






A Combray, à la nuit tombée




A Combray, à la nuit tombée, tout était calme
Je me pelais le jonc en rentrant du boulot
Ma mère prit un bol et y versa de l’eau
Pour faire un thé fumant, et sans huile de palme
En un mot c’était un thé bio.

Tout comme le gâteau dont elle agrémenta
La douce tasse de porcelaine de Sèvres
Où elle avait versé le liquide. Apostat,
Je me décidai donc à y tremper les lèvres
Moi qui n’aimais pourtant pas ça.

Aussitôt mon palais éclate en étincelles
Et tout un monde insoupçonné se crée en moi
Un ouragan de sensations existentielles
Me transperce le bulbe et je tremble d’émoi
Poule devant un opinel

Les souvenirs affluent comme un vol de flamants
Qui rasent de leurs cris le champ de ma mémoire
Mais déjà ils s’enfuient, et les gorgeons suivants
Agrandissent hélas les trous de la passoire
De mon cerveau batifolant

Au prix d’un grand effort je reviens au début
Quand le gâteau mouillé de thé a percuté
Ma langue et mon palais, surpris, épantelé
Me disant en mon for « Tu t’es vu quand t’as bu ?
Essaie donc de te rappeler ! »

Et puis soudain, ça y est ! Me revient, délétère
Olfactif et goûtu, ce souvenir de songe :
Ce thé, ce gâteau sec trempé comme une éponge
Ce sont ceux que m’offrait de ses doigts de sorcière
Ma vieille tante atrabilaire.



¸¸.•*¨*• ☆




Pour l'atelier de La Licorne, il fallait transformer le texte en poème.

06 janvier 2018

Aminata

Photo Yves Regaldi




Quand Lucia me fit rencontrer Aminata, la petite Burkinabée qu’elle hébergeait pour un temps, en attendant que celle-ci puisse se faire opérer du cœur, c’est le soleil d’Afrique qui pénétra à flot par les écoutilles de la maison. Quelle expérience prodigieuse !
 Ses grands yeux noirs, profonds comme des lacs, observaient le monde avec ébahissement. Elle allait comme de miracle en miracle. Dans la salle de bains, ses petites mains d’ébène couraient sur le carrelage rose, effleuraient les flacons, les fioles, les serviettes bouclées... La baignoire et les lavabos ne laissaient pas de l’étonner. Par quelle magie l’eau, si précieuse, si rare, pouvait-elle jaillir ainsi en gerbe ni trop chaude ni trop froide, simplement en tournant ces boutons d’opale argentée ?
Alors que dans son village, le seul puits enchâssé dans la poussière grise n’offre qu’un peu d'eau boueuse où bêtes et gens s’abreuvent et se lavent ensemble.
 Il lui semblait décrocher la lune à chaque tour de robinet.
Dans la chambre elle toucha à tout, les livres, les rideaux légers comme un souffle, le lit moelleux. Elle tourna la clé d’un tiroir de la commode pour y découvrir les frivolités de satin et de soie.
Elle tomba en arrêt de longues minutes, grave comme une papesse, devant le portrait d’Arthur Rimbaud accroché dans l’entrée…elle qui ne disposait que d’un seul livre usé, comme tout bagage culturel, et le souvenir de choses affreuses qu'une petite fille ne devrait jamais vivre.
Au parc où nous l’emmenâmes en promenade, les occasions d’émerveillement fusèrent. Les poneys tirant leurs petites carrioles de bois peint, les tours de manège réglés comme du papier à musique, le marchand de gaufres et de pommes d’amour, luisantes et vermeilles. Et les pelouses, ah ! Les pelouses douces et si vertes… et la gloriette couverte de chèvrefeuille odorant, et le lac aux bernaches et la statue d’albâtre d’Hermès…Tout l’enchanta. Son sourire m’éblouissait.
Au café Anglade, nous prîmes un chocolat chaud, et son ravissement éclata en perles : on eût dit des tintements de grelots dans la montagne. 
Petite Aminata à la peau de velours sombre, par ta joie de vivre tu nous as fait réfléchir. La vie ne t'a pas fait de cadeau, à la misère elle a ajouté cette défaillance cardiaque. Soudain je me suis sentie presque vaguement honteuse de cette chance inouïe que nous possédons de vivre ici, d’avoir accès à tant de belles choses qui nous semblent si naturelles, quand toi, et les tiens, attendez toujours que les nantis occidentaux cessent enfin de se moquer du tiers-monde comme du quart...
Mais certains d’entre nous, comme mon amie Lucia, loin d’attendre les bras croisés le fameux « quand les poules auront des dents »,  agissent sans se payer de mots. J'en suis profondément admirative, j’aimerais avoir ce courage.





Je dédie mon billet à France Gall
¸¸.•*¨*•










Pour l'atelier de Filigraneil fallait placer :
les mots « salle de bains », « café », « parc »,
les objets « clé », « statue »et  « portrait de Rimbaud »,
les expressions  « quand les poules auront des dents », « réglé comme du papier à musique », et « décrocher la lune ».



Association La chaîne de l'espoir si vous voulez en savoir plus.

10 novembre 2017

L'inconnu du bus 83

Un court texte de Cortazar...


Un monsieur prend l’autobus après avoir acheté le journal et l’avoir mis sous son bras. Une demi-heure plus tard, il descend avec le même journal sous le bras.
Mais ce n’est plus le même journal, c’est maintenant un tas de feuilles imprimées que ce monsieur abandonne sur un banc de la place.
A peine est-il seul sur le banc que le tas de feuilles imprimées redevient un journal, jusqu’à ce qu’une vieille femme le trouve, le lise et le repose, transformé en un tas de feuilles imprimées.
Elle se ravise et l’emporte et, chemin faisant, elle s’en sert pour envelopper un demi-kilo de blettes,
ce à quoi servent tous les journaux après avoir subi ces excitantes métamorphoses.



...qu'il fallait agrandir et étoffer sans en déflorer la trame :


- Te souviens-tu du type que j’avais repéré à l’exposition Rodin au Grand Palais cet été ?
- Ah oui, le beau ténébreux aux yeux de braise ? Le jour où il faisait si chaud ?
- Tout juste, même que tante Rose avait fait un malaise dans l’escalier…
- Le grand, avec les mains de pianiste ?
- Tout à fait !
- Et ce sourire énigmatique…
- Oui, celui-là-même.
- Ah, oui, bien sûr, que je me souviens, quelle question ! Alors, ce type ?
- Je l’ai revu la semaine dernière.
- Ah bon ? Où ça ? Raconte !
- Dans le bus, tu sais, la ligne 83, celle que je prends pour aller voir ma mère le mercredi. Tu n’as pas oublié quand même que je vais voir ma mère tous les mercredis, et que je me tape le résumé de ses parties de bridge avec Huguette, Louise, et puis…la morte, là, je ne me rappelle jamais comment elle s’appelle…
- Ah bon ? Elle est morte et elle joue au bridge ?
- Mais non, c’est une expression du jeu…Pfff ! Laisse tomber.
- Oui, bon, admettons. Et je sais que tu vas voir ta mère, ne t’inquiète pas je n’ai pas encore des failles de mémoire.
- Eh bien, je ne pensais pas revoir ce type. Dix millions d’habitants, et je retombe sur lui…
- Et alors, et alors ?
- Et alors c’est dingue, quand même, un tel hasard…
- Non, je veux dire : et alors, le type ?
- Rien. Nada. Queue d’pomme. Je l’avais aperçu en train d’acheter son journal  au petit kiosque de l’avenue Secrétan, et…
- Celui tenu par le bonhomme qui ressemble à Depardieu, mais en plus mince ? Non parce que quand même Depardieu a vachement grossi, on ne pourra dire le contraire…
- Oui, mais… bon tu m’écoutes ? Enfin… je l’ai vu monter dans le même bus que moi, c’était un miracle…Eh bien, malgré mes efforts pour attirer son attention, il s’est planté le nez dans son journal tout du long, sans même un regard pour moi.
- Ah le pleutre ! Le goujat ! Une si belle fille ! C’est vrai, tu es superbe, surtout avec ce petit caraco bleu pâle qui met tes yeux en valeur…
-… Merci. Et ce qui est encore plus fou, vois-tu, c’est qu’il est descendu au même arrêt que moi, place Emile Goudeau. J’avais le cœur qui chamadait…
- Ça existe, comme mot, ça, chamader ?
- Ecoute si tu m’interromps tout le temps…
- Oui, mille pardons. Mais quand même, chamader, ça n’existe pas…Et donc ?
 - Alors arrivé là, il a posé son journal sur un banc, et je me suis demandé si par hasard il n’aurait pas laissé un indice, quelque chose pour moi, quoi, tu vois…un numéro de téléphone…
- Comme c’est excitant ! Et romanesque…
- Tu parles, je n’ai pas eu le temps de vérifier… Une espèce de vieille bonne femme acariâtre s’est assise sur le banc et a pris le journal de toute autorité, comme s’il lui appartenait…
- Ah la rombière! La vieille bique ! La carogne ! Euh…pardon. …Comme c’est dommage ! Et ensuite ?
- Ensuite elle est partie en laissant le journal sur le banc. Un très beau banc, repeint de frais…Au moment où j’allais mettre la main sur ce tas de feuilles éparpillées qui contenait sûrement la clé du reste de ma vie, elle a rebroussé chemin et elle me l’a subtilisé sous le nez. Tout de go. Tu avoueras que ce n’est pas de chance…
- Tu ne l’as pas suivie ?
- Pardi, bien sûr ! Jusque chez le marchand de légumes à l’angle de la rue des Abbesses et de la rue Aristide Bruant.
- Ah ! Je vois, ils font de bonnes blettes, un peu chères mais c’est très rare à trouver les bonnes blettes alors on peut y mettre le prix ! Euh… mais je m’égare…
- Grrr ! Oui mais si peu !
- Et alors, la virago ?
- Tu ne crois pas si bien dire en parlant de blettes. La voilà qui en achète une bonne livre, qu’elle emballe sans aucun respect dans MON journal… Tu te rends compte de l’impudence de cette femme ?
- Remarque, c’est à ça que servent les journaux, c’est quand même mieux que ces sacs en plastique qui étouffent les tortues dans l’Océan Pacifique.
- Je ne le reverrai plus jamais mon bel hidalgo… bouh hou ! …
- Oui, sans doute…mais, au moins, tu as sauvé une tortue d’une mort atroce !
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 Si le cœur vous en dit ou si l'envie vous prend, c'est chez La Licorne.