Un court texte de Cortazar...
Un monsieur prend l’autobus après
avoir acheté le journal et l’avoir mis sous son bras. Une
demi-heure plus tard, il descend avec le même journal
sous le bras.
Mais ce n’est plus le même
journal, c’est maintenant un tas de
feuilles imprimées que ce monsieur abandonne sur un
banc de la place.
A peine est-il seul sur le banc
que le tas de feuilles imprimées redevient un journal, jusqu’à ce
qu’une vieille femme le trouve, le lise et le repose, transformé
en un tas de feuilles imprimées.
Elle se ravise et l’emporte et,
chemin faisant, elle s’en sert pour envelopper un
demi-kilo de blettes,
ce à quoi servent tous les
journaux après avoir subi ces excitantes
métamorphoses.
...qu'il fallait agrandir et étoffer sans en déflorer la trame :
- Te souviens-tu du type
que j’avais repéré à l’exposition Rodin au Grand Palais cet été ?
- Ah oui, le beau
ténébreux aux yeux de braise ? Le jour où il faisait si chaud ?
- Tout juste, même que
tante Rose avait fait un malaise dans l’escalier…
- Le grand, avec les
mains de pianiste ?
- Tout à fait !
- Et ce sourire
énigmatique…
- Oui, celui-là-même.
- Ah, oui, bien sûr, que je
me souviens, quelle question ! Alors, ce type ?
- Je l’ai revu la semaine
dernière.
- Ah bon ? Où
ça ? Raconte !
- Dans le bus, tu sais,
la ligne 83, celle que je prends pour aller voir ma mère le mercredi. Tu n’as
pas oublié quand même que je vais voir ma mère tous les mercredis, et que je me
tape le résumé de ses parties de bridge avec Huguette, Louise, et puis…la morte,
là, je ne me rappelle jamais comment elle s’appelle…
- Ah bon ? Elle est
morte et elle joue au bridge ?
- Mais non, c’est une
expression du jeu…Pfff ! Laisse tomber.
- Oui, bon, admettons. Et
je sais que tu vas voir ta mère, ne t’inquiète pas je n’ai pas encore des
failles de mémoire.
- Eh bien, je ne pensais
pas revoir ce type. Dix millions d’habitants, et je retombe sur lui…
- Et alors, et alors ?
- Et alors c’est dingue, quand
même, un tel hasard…
- Non, je veux dire :
et alors, le type ?
- Rien. Nada. Queue
d’pomme. Je l’avais aperçu en train d’acheter son journal au petit kiosque de l’avenue Secrétan, et…
- Celui tenu par le
bonhomme qui ressemble à Depardieu, mais en plus mince ? Non parce que
quand même Depardieu a vachement grossi, on ne pourra dire le contraire…
- Oui, mais… bon tu
m’écoutes ? Enfin… je l’ai vu monter dans le même bus que moi, c’était un
miracle…Eh bien, malgré mes efforts pour attirer son attention, il s’est planté
le nez dans son journal tout du long, sans même un regard pour moi.
- Ah le pleutre ! Le
goujat ! Une si belle fille ! C’est vrai, tu es superbe, surtout avec
ce petit caraco bleu pâle qui met tes yeux en valeur…
-… Merci. Et ce qui est
encore plus fou, vois-tu, c’est qu’il est descendu au même arrêt que moi, place
Emile Goudeau. J’avais le cœur qui chamadait…
- Ça existe, comme mot,
ça, chamader ?
- Ecoute si tu
m’interromps tout le temps…
- Oui, mille pardons.
Mais quand même, chamader, ça n’existe pas…Et donc ?
- Alors arrivé là, il a
posé son journal sur un banc, et je me suis demandé si par hasard il n’aurait
pas laissé un indice, quelque chose pour moi, quoi, tu vois…un numéro de
téléphone…
- Comme c’est
excitant ! Et romanesque…
- Tu parles, je n’ai pas
eu le temps de vérifier… Une espèce de vieille bonne femme acariâtre s’est
assise sur le banc et a pris le journal de toute autorité, comme s’il lui
appartenait…
- Ah la rombière! La
vieille bique ! La carogne ! Euh…pardon. …Comme c’est dommage !
Et ensuite ?
- Ensuite elle est partie
en laissant le journal sur le banc. Un très beau banc, repeint de frais…Au
moment où j’allais mettre la main sur ce tas de feuilles éparpillées qui
contenait sûrement la clé du reste de ma vie, elle a rebroussé chemin et elle
me l’a subtilisé sous le nez. Tout de go. Tu avoueras que ce n’est pas de
chance…
- Tu ne l’as pas
suivie ?
- Pardi, bien sûr !
Jusque chez le marchand de légumes à l’angle de la rue des Abbesses et de la
rue Aristide Bruant.
- Ah ! Je vois, ils font
de bonnes blettes, un peu chères mais c’est très rare à trouver les bonnes blettes
alors on peut y mettre le prix ! Euh… mais je m’égare…
- Grrr ! Oui mais si
peu !
- Et alors, la
virago ?
- Tu ne crois pas si bien
dire en parlant de blettes. La voilà qui en achète une bonne livre, qu’elle
emballe sans aucun respect dans MON journal… Tu te rends compte de l’impudence
de cette femme ?
- Remarque, c’est à ça
que servent les journaux, c’est quand même mieux que ces sacs en plastique qui
étouffent les tortues dans l’Océan Pacifique.
- Je ne le reverrai plus
jamais mon bel hidalgo… bouh hou ! …
- Oui, sans doute…mais,
au moins, tu as sauvé une tortue d’une mort atroce !
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Si le cœur vous en dit ou si l'envie vous prend, c'est chez La Licorne.