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26 mars 2026

Paix



C'est un jour comme un autre. Et pourtant non. 
Celui-là a une couleur spéciale, et ne reviendra plus. Le temps joue toutes ses partitions à la fois, tendre cacophonie de ciel d'encre, de neige fondue, de furtif soleil et de bise froide. Les fameuses giboulées.
J'observe le ballet des pigeons ramiers autour de la fontaine. Leurs amours ont débuté. Parades, minauderies, coups de bec ou bécots. Le vol des mâles est particulier : ils s'élancent vers le ciel de leur vol gracieux, et soudain, un battement d'ailes qui claquent, au sommet de la parabole les voilà qui piquent vers le sol. Celui qui encaisse ses G sans broncher aura droit au point G de la femelle. 
-Rhôô ! Céleste, comme tu y vas...
-Oui, c'est leste, je sais. Mais c'est la loi naturelle.  Le printemps est réglé par les hormones printanières. 
Ancrés dans ce moment subtil, les chênes poussent leurs bourgeons à éclore. Pas un arbre ne bouge. Le mistral a fui plus loin, derrière la colline. Dans notre petit coin japonais, c'est un ravissement. La mousse fait un écrin vert tendre aux pierres du chemin. L'érable rougit, les fleurs du magnolia semblent de gros oiseaux roses sur ses branches frêles. L'eau chante.

La nature dispense sa leçon de paix quotidienne.
Et si c'était cela, notre bien le plus précieux ? La Paix.

Ce matin, à Angers, l'école de mes petites-filles a été évacuée, à cause d'une valise suspecte.
Peur, angoisse, palpitations. Service de déminage. On ne rigole pas ! Bienvenue dans le pathétique circus de la société humaine.
Que dire ? C'est tellement affligeant.
Si chacun sur terre cultivait la paix intérieure et la méditation, on aurait le droit d'oublier sa valise sur le trottoir parce que l'on a suivi un vol d'hirondelles. D'ailleurs, les valises ne contiendraient que des chaussettes, ou des livres de poésie. Des cartes postales. Ou encore des crayons...
Mais ça, ça voudrait dire que l'homme est devenu tout d'un coup moins bête. Au point d'observer les pigeons plutôt que de chercher à pigeonner continuellement ses semblables.

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11 février 2026

Le bal des fantômes

 








Certaines personnes sont des traits d'hirondelles griffant le ciel un matin de printemps. Elles passent et s'en vont sans laisser d'adresse. On a tous en tête l'exemple du type qui part acheter des allumettes dans une rue du Massachusetts, et qui disparaît, comme dans la chanson de Reggiani...Il paraît que des centaines de milliers de personnes disparaissent ainsi dans le monde chaque année. Tels les fameux « Evaporés » japonais...

A un moment donné, ces gens ont été importants dans votre vie. Ou alors c'est vous qui l'avez été pour eux. Bref, une relation s'est nouée.
Et puis un jour, contre toute attente, ils disparaissent. Il en est ainsi de certains blogs, qui se sont arrêtés du jour au lendemain, sans que l'on sache véritablement pourquoi.
Je remercie ceux qui ont pris la peine, telle Adrienne récemment, mais bien d'autres avant elle qui se reconnaîtront, d'expliquer à leur lecteurs les raisons de cet arrêt. Lassitude, fin d'un cycle, envie d'autre chose, peu importe. Il en va d'un certain respect du lecteur. Et en retour, on respecte ce choix.
Dans le cas contraire, on reste dans une sorte d'incertitude préoccupante, allant jusqu'à se demander si la personne n'est pas décédée brutalement. Mais même en ce cas, il arrive souvent que les proches prennent le relais pour expliquer la disparition de la personne.

Il en est ainsi, également, de ces amitiés dites virtuelles, auxquelles, personnellement, j'ai toujours tenté de donner de la réalité : rencontrer la personne, entendre sa voix, voir son image. Faire des choses avec elle, apprendre à mieux la connaître.. 
J'ai ainsi noué avec certain·e·s d'entre vous de très beaux liens de « vraie vie ».

Alors quand un de ces liens se rompt soudainement, que plus aucun signe, appel ou message n'ont de réponse, ni orale ni écrite, on se retrouve désemparé. Alarmé. Très inquiet. 
Remuant dans son cerveau confus des tas d'interrogations. 
Des « pourquoi ? », des « comment ? », des « et si... ? »
Se demandant ce que l'on a fait ou dit. Se remettant en question, vaguement coupable, mais de quoi ? Ne pouvant faire aucun deuil, puisque l'on ne sait pas pourquoi la personne « fait la morte » ni même si elle l'est véritablement. Aucun moyen de le savoir.
Les psychologues utilisent un barbarisme approprié pour cette situation, cette plaie sociétale de plus en plus fréquente apparemment : c'est le ghosting. 
On est ghosté. Fantômisé, en quelque sorte. On n'existe plus. On erre sous un drap blanc tissé de questions sans réponses. C'est désagréable. Et tellement triste. Surtout si l'on évoque tout ce qui a fait notre lien pendant des années. 
On préfèrerait tellement une franche mise au point, une explication, voire des critiques, des reproches, des adieux en bonne et due forme, tout,  plutôt que ce silence mortel. Surtout quand cette attitude irrespectueuse ne ressemble pas du tout à votre ami, toujours enclin à l'indulgence, à la bienveillance, au pardon, bref, à l'amour universel... 
Ah la la, les relations humaines... 
Allez, je vais guetter la première hirondelle au-dessus du champ de luzerne qui fume au soleil. Et me préparer une tasse de thé dans lequel noyer mon désappointement.






Pour en savoir plus, j'ai trouvé un article intéressant sur philosophie magazine.
Parmi des centaines d'autres... 



21 janvier 2026

Humanus pingouinus



L'humour sauve de tout, comme disait mon père.
Mieux vaut donc en rire, comme disait Confucius.
Et pardon aux vrais pingouins, manchots, et autre animaux pour qui j'ai le plus profond respect. J'avais d'ailleurs écrit ICI sur leur sens inné de la solidarité.









Malgré ma bienveillance naturelle, dont nous devisâmes abondamment dans mon dernier billet, deux ou trois choses m'agacent quand même prodigieusement en ce bas monde. 
Et notamment, cette propension qu'ont les pouvoirs publics à nous prendre pour des jambons. Ou des enfants incapables de pourvoir nous-mêmes à nos besoins. Une vraie manie, ont-ils, de constamment nous abreuver de bons conseils, sensés nous éviter des problèmes de toute sorte. 
Hydratez-vous, mouchez-vous, fermez les volets, éteignez les lampes, mettez une petite laine, roulez à droite, attendez le feu vert, lavez vos draps régulièrement, mangez cinq fruits et légumes par jour, pas trop de gras, pas trop de sucre, pas trop de sel, marchez dix mille pas, lavez-vous les mains, buvez et fumez avec modération, aérez votre maison, mettez un casque, mettez un masque, éternuez dans votre coude (beurk, entre nous, je préfère ne pas voir l'état de certains coudes enrhumés...) 
J'en passe : la liste ne cesse de s'allonger. Tous azimuts. La semaine dernière, un journal tout ce qu'il y a de plus sérieux expliquait aux gens comment marcher comme un pingouin sur la neige. Mais si. Mais non, ce n'était pas le Gorafi. Il est vrai que la démarche altière et conquérante qui en résulte fait rêver...
Et je ne parle pas des notices d'utilisation, stipulant qu'on doit enlever le bébé de la poussette avant de la replier... Ni de celles accompagnant le moindre médicament : on vous soigne pour un panaris, mais attention, vous pouvez faire un choc anaphylactique, attraper des bubons, la vérole ou le scorbut, c'est vous qui voyez.
On pourrait en déduire que les concepteurs de ces messages hautement intellectuels se basent sur un postulat simple : « Le peuple est con. Désolée, il n'y a pas d'autre mot. Le peuple est sale, inculte, ignorant, ridicule, incapable d'anticiper ou d'adapter ses réactions à une situation imprévue, et même prévue, telle la neige en hiver. Le peuple ne sait pas que la neige ça glisse, qu'il fait froid en hiver, qu'il fait chaud en été, que l'eau ça mouille et que le feu ça brûle.
Le peuple ne comprend rien, heureusement qu'on est là pour lui dire ce qu'il doit faire, ce qu'il doit aimer, ce qu'il doit acheter, pour qui il doit voter. » 
Voilà mes amis. Nous qui nous pensons citoyens éclairés du monde, on nous apprend quotidiennement que nous ne sommes que de vulgaires humanus pingouinus qui n'ont pas la lumière à tous les étages. Ça rend humble, finalement.






17 décembre 2025

Qui veut un câlin ?

« L'amour est la distraction préférée de l'humanité ».
Claude Lelouch









Si seulement Lelouch avait raison...


Il fait gris. Une petite pluie crachine et fait briller les pavés devant le funérarium. A la sortie de la cérémonie, les gens se prennent dans les bras, se serrent fort, les mains caressent longuement le dos de ceux que le destin a privés d'un être cher. Les larmes sortent, mais les étreintes durent assez longtemps pour que le bienfait en soit tangible. 
De pâles sourires se mêle aux mercis.
Rien de mieux que cette chaleur humaine dans les moments de tristesse. C'est un peu comme si la mort faisait tomber en un instant les barrières, les préjugés idiots, la peur du jugement, du ridicule, et tous ces freins que l'on nous a posés pour juguler nos élans, nos pulsions, nos besoins.
Mais pourquoi attendre un tragique événement pour câliner son prochain ? C'est tous les jours, et même plusieurs fois par jour, que l'on a besoin de cette douce compensation au froid sidéral existentiel.
Au cours de yoga, la prof nous a invités à caresser le dos d'une autre personne. Après la séance, celle que j'ai caressée est venue me remercier. Elle en avait les larmes aux yeux. « Cela fait si longtemps que l'on ne m'a pas touchée » m'a-t-elle confié. J'ai réalisé combien certaines personnes sont isolées au point de n'avoir personne qui puisse leur apporter un peu de cet élixir de joie profonde. Ni compagnon, ni enfants, ni petits-enfants, ni amis, ni voisins, ni parents. Cela m'a serré la gorge. Je n'ai pu m'empêcher de la prendre dans mes bras, pour un gros hug, tel que ceux que certains offraient spontanément dans la rue quand la mode était au « free hug ». Je ne sais pas si ça existe toujours...
On a même vu fleurir des « bars à câlins », des « bars à chats »... Quant aux espaces bien-être avec massages, ils ont le vent en poupe même si beaucoup de personnes prétendent encore ne pas aimer être massées.
Bien sûr que l'on a un besoin vital d'être touché·e·s.
La câlinothérapie se base sur ces faits scientifiquement démontrés : le câlin est aussi indispensable que l'air et l'eau. Il active les défenses immunitaires, réduit la tension et le stress, facilite le sommeil, améliore la peau, donne confiance en soi, fait baisser le cortisol, et augmente l'ocytocine, une des hormone du bonheur et de l'attachement. Son effet est immédiat. Et à double sens : nos mains, nos corps ont aussi besoin de toucher un autre être vivant. Toucher et être touché… Un chat, un lapin, chauds et doux doudous… ou le petit corps d'un bébé contre soi. Quel bonheur nous envahit dans ces étreintes où circule l'énergie vitale ! 

Pour les besoins du film Un+Une, de Lelouch, Jean Dujardin et Elsa Zilberstein font en Inde l'expérience d'Amma, la dispenseuse d'amour universel. Ils en gardent un souvenir ébloui. Emu. Difficile à mettre en mots. Depuis le covid, le câlin est devenu suspect, dans un monde désincarné ou le sans-contact n'est pas que sur les cartes bancaires.
Et pourtant, Amma fait la chose la plus simple qui soit : elle câline le monde. Dans une grande sérénité. Sans parti-pris, ni crainte d'aucune sorte.
Allez, câlinez vous bien, les amis. Et pas seulement sous une branche de gui.

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26 novembre 2023

Art




- Tu vas vraiment accrocher ce tableau dans ton salon, au-dessus de ton canapé ?
- C'est un Tuschman.
- Et alors ?
- Tu ne comprends rien à l'art, mon pauvre Serge. Un Tuschman, tu réalises ?
- Vois pas. Inconnu au bataillon.
- Ton inculture me navre, mon pauvre ami.
- D'abord, je ne suis pas ton pauvre Serge, ni ton pauvre ami. Mon compte en banque se porte très bien, je te remercie. Et puis je te le dis tout net : ce serait un Gauguin, un Renoir ou même un Antrios...Je te dirai la même chose. Ce tableau me fiche le cafard. Les deux, là...M'est avis que la nuit n'a pas été folichonne. Ça sent le couple qui se délite. Le petit matin glauque.
- Mais pas du tout, mon vieux. La fille est sublime. Et le gars a bien de la chance.
- Sublime...je ne dis pas non. Mais d'une tristesse ! Regarde ses épaules : elle porte la lourdeur du monde, cette fille, ça me plombe.
-Tout au contraire : elle reste rêveuse, encore sous le charme de cette délicieuse nuit d'amour...
-Tu as toujours été d'une naïveté, mon cher Marc ! C'est incroyable de ne pas sentir ces choses-là. Ton Tuschman, là, laisse clairement deviner son message : la vie est un tue-l'amour. Voilà un gars qui a dû avoir une vie sentimentale désastreuse.
- Pourquoi es-tu toujours aussi cynique, Serge ?
- Mais non, regarde le type : il porte un marcel blanc, et un falzar de mauvaise coupe. Je suis sûr que sa ceinture est en simili. C'est un loser, elle va le quitter. Ça ne fait pas un pli, contrairement aux draps...Quel mauvais goût, ce lit froissé ! D'ailleurs tout dans cette chambre respire le vulgaire. Jusqu'à la cuvette des...
- La fille a de la classe, admets-le. Sa peau diaphane, sa chevelure rousse...Un certain port de tête un peu alangui...
- Tu veux mon avis : tu aurais aussi bien pu te payer un poster de Deborah Kerr...Tu as acheté ce tableau juste pour elle, aie l'honnêteté de l'avouer...
- Oui, en partie. J'ai toujours aimé les rousses flamboyantes. Mais pas seulement. L'étude de la lumière est intéressante, non ? 
- Je te l'accorde mollement. Le soleil levant à travers les vitres sales d'un hôtel sordide est bien rendu...Pas de quoi crier au génie, néanmoins. On est loin des maîtres flamands. Et tu l'as payé combien, ce Rembrandt de monoprix ?
- Deux cent mille.
- Deux cent mille ? Haha ! Marc, ce n'est pas vrai ?!
- Deux cent mille, mon cher Serge. C'est un Tuschman.
- Tu as payé cette croûte deux cent mille ?
- Pourquoi dis-tu « cette croûte » avec ce petit air méprisant que tu prends quand tu montes sur ton piédestal ? De quel droit te permets-tu de parler de croûte avec ce rire sardonique ? Tu me blesses profondément !
- Du droit que j'ai d'être ton ami et de te parler franchement. Ce Tuschman est un barbouilleur, un peintre de seconde zone, qui imite Hopper, et qui plus est, l'imite mal. 
- Ah parce que tu connais Hopper, maintenant ? Soudain, je te découvre un goût pour la peinture...c'est fort de café.
- Eh bien oui, mon vieux, au risque de te décevoir, j'ai un peu de culture, quand même.
- Peut-être. Mais tu manques sérieusement d'ouverture d'esprit, c'est désolant.
- Ah ?  parce que ce pauvre huis-clos de fin de liaison fétide, dans un appartement minable sur la soixante-douzième avenue, ça t'ouvre l'esprit ? Ça t'a ouvert le portefeuille, ça, c'est certain. Un trou béant. Pour le reste...
- Pour le reste, nous demanderons à Yvan ce qu'il en pense...
- Il sera d'accord avec moi. 
- Je n'en suis pas si sûr...

***

Chuuuut ! Laissons-les continuer à se chamailler. En matière d'art, le consensus est une vue de l'esprit, mais n'est-ce pas mieux comme cela ? Les goûts et les couleurs disait ma grand-mère...
Yvan ne se sortira pas de cet impossible arbitrage entre ses deux meilleurs amis...
Toute ressemblance avec des personnages que vous connaissez peut-être, n'est pas du tout fortuite et complètement voulue.
Pardon à Yasmina Reza de m'être librement inspirée de sa célèbre pièce pour ce devoir du Goût. 
Et si vous ne la connaissez pas, c'est un pur moment de théâtre.
Vous avez 1h27 devant vous ? Foncez ! C'est ICI. Avec l'interprétation de trois géants, Vaneck, Arditi, Lucchini.



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17 novembre 2023

Un arc-en-ciel

 





Ce matin, j'ai pris le bus un peu tôt pour me rendre à la ville. Dès potron-minet, délicieuse expression dont vous connaissez sans doute l'origine. Non ? Elle signifiait simplement l'heure ou l'on peut apercevoir le postérieur des écureuils. Mais si, mais si...Et croyez-moi, je connais bien ces fripons et leur petit cul tout blanc sous leur queue en point d'interrogation. Ils viennent chaparder les graines exactement à cette heure-là...
Pour tout dire, en fait d'écureuil, c'était plutôt l'heure lycéenne. Ça m'a donné un bol de jeunesse. Je me suis revue, adolescente, à l'arrêt de la rue des Moulins, par ces petits matins aigres où le mistral s'engouffrait sous le blouson trop court. Parce que c'est bien connu, on n'a jamais froid quand on est ado, du moment qu'on est à la mode.
L'air piquait, à l'Est, les Monts du Matin rosissaient de délicate façon, faisant une lisière d'or rose au-dessus du vert foncé des arbres.
Vers l'Ardèche, au contraire, de lourds nuages gris sombre encombraient l'horizon. En contrebas, la ville émergeait de son sommeil, doucement, comme un gros chat qui s'étire, caressée par les premiers rayons. Et là, juste droit devant, est apparu un magnifique arc-en-ciel. Mais un vrai, pas un timide pâlichon. Non, un arc-en-ciel de compétition. Ses couleurs se sont mises à flamboyer. Je ne parvenais pas à en détacher mes yeux. Cela faisait comme une trombe multicolore au milieu du gris.
J'ai regardé mes compagnons de voyage. Pas un ne levait le nez de son smartphone. D'être la seule à profiter du spectacle m'a fait me sentir privilégiée. Et en même temps, un peu désappointée de voir qu'il suscitait si peu d'enthousiasme. J'ai senti monter en moi une indignation de Petit Prince, comme quand il découvre que sa rose lui a menti. J'ai eu besoin de rétablir l'ordre des choses. De partager ce prodige.
J'ai attendu que les couleurs soient à leur paroxysme, et bien visibles à travers les vitres de l'autocar. Et j'ai tapoté doucement le bras de ma voisine, tout en tendant mon index vers le phénomène.
- L'arc-en-ciel ... » ai-je dit, un peu fort car elle avait ses écouteurs fichés dans les oreilles. Elle m'a d'abord scrutée avec des yeux que mon indulgence naturelle m'empêchera de qualifier de légèrement bovins. Mais elle a daigné regarder dans la direction indiquée.
- Ah, oui, c'est beau ! Non, pardon : Awè, c bô.
Notre mini-dialogue a fait lever les yeux de deux personnes dans la rangée adjacente. Puis deux autres se sont demandé ce qu'il y avait à voir. Et encore deux. J'ai souri. J'ai repris espoir. Un petit murmure s'est répandu, là où une minute plus tôt, régnait un silence indifférent. L'espace de trente seconde, la vie m'a redonné mon rôle de transmission.
Et là, lecteurs adorés, imaginez le petit miracle : en un instant, de fil en conversation, tout un bus d'ados post-pubères a quitté l'écran minuscule pour contempler celui, immense, de la vie, où trônait « mon » arc-en-ciel. Oh pas longtemps. Mais suffisamment pour que je me sente fière de moi, d'avoir semé quelques graines de magie et de beauté dans la vie de quelques contemporains pas si abrutis finalement. Je me suis dit que tout n'était pas perdu au royaume de youtube et tik-tok. Et au terminus, un vieux monsieur m'a dit merci. Il y avait beaucoup de choses dans ce simple merci. De quoi emplir ma journée, en tout cas. 
Ça a de la gueule, non ? ce genre de petite victoire de l'inutile...

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19 mars 2023

Où l'on fait apparaître une analogie entre un tableau et un célèbre roman du XIX° siècle. Et les réflexions qui s'ensuivent.

 



Ce sont sans doute mes lointaines affinités génétiques avec les Grands Bretons (même s'ils nous ont fait perdre le Tournoi) qui m'ont tout de suite fait penser, en regardant ce tableau de Spitzweg, à ce roman extraordinaire de Charles Dickens que j'ai dévoré vers l'âge de douze ans. (Je m'en souviens, j'étais en quatrième) 
Une histoire protéiforme et picaresque intitulée « Les Aventures de Monsieur Pickwick ».
Les rouflaquettes, le haut-de-forme, la canne et surtout l'embonpoint du personnage contribuent évidemment à cette évocation. 
Dans le tableau, les personnages féminins, mère et fille, semblent, elles, tout droit sorties d'un roman de Jane Austen... Ah...Jane Austen, ses capelines enrubannées de satin et ses célèbres « Orgueil et Préjugés », j'en aurais tant à dire...mais je ne voudrais pas me disperser.

Cette panse, donc,  magnifiquement rebondie sous la culotte de soie, empêchant le gilet de se fermer, telle était la caractéristique physique première de Monsieur Pickwick. Il est bien possible qu'Alfred Hitchcock eût nourri, pour cette bedaine, par mimétisme abdominal, une admiration secrète...
Quant à son caractère, sur la toile on peut lire à son propos : 

« Paradoxe vivant, cet homme d'affaires à la retraite, donc en principe averti, qui plus est observateur scientifique, se posant en représentant sincère de l'expérience et de la sagesse vécues, possède en réalité l'innocence et la naïveté d'un enfant que  sa bonté innée rend incapable de voir le monde autrement qu'en termes bienveillants et optimistes à l'extrême. » 

Voilà sans doute ce qui me plut d'emblée dans ce Don Quichotte so british,  rubicond et débonnaire. Un personnage sans aucune méchanceté. Ça n'est pas si souvent en littérature.
Ses aventures ébouriffantes sont impossibles à résumer. Elles entraînent le lecteur dans un étourdissant périple, brouillant les pistes, rajoutant des histoires et contes secondaires au fil de l'imagination foisonnante de leur jeune auteur. Un de ces livres que l'on lit avec le plan des personnages à portée de main. Pour s'y retrouver.
Il faut dire qu'avant de devenir officiellement son premier roman, ce fut une sorte de feuilleton (on ne disait pas encore série) publié dans un journal, un peu comme pour Eugène Sue et ses Mystères de Paris. Dickens acquit à l'âge de vingt-cinq ans une maîtrise littéraire et une notoriété sans faille. 
En relisant quelques pages des « Papiers posthumes du Pickwick Club » , qui est le titre  anglais, je suis encore impressionnée par le niveau de langage, la richesse du vocabulaire, les tournures de phrases. Et la poésie aussi. 

« Le soleil, ce ponctuel factotum de l’univers, venait de se lever et commençait à éclairer le matin du 13 mai 1831, quand M. Samuël Pickwick, semblable à cet astre radieux, sortit des bras du sommeil, ouvrit la croisée de sa chambre, et laissa tomber ses regards sur le monde, qui s’agitait au-dessous de lui. » 


Je me demande quel enfant de douze ans pourrait encore lire Dickens, même dans une version expurgée. Je n'en tire pas de gloire exagérée (même si j'avais quelques facilités, aux dires de mes professeurs) : la lecture était notre youtube, notre netflix, notre instagram. Le livre notre laptop, notre tablette, notre smartphone. 
Lire, c'était l'Alpha et l'Omega.

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J'ai même retrouvé l'édition de mon enfance.




Pour ceux qui voudraient le (re)lire, c'est ICI. Et
Pour l'atelier du Goût, que je remercie de nous faire le cadeau de ne pas arrêter.








14 mars 2023

Le vrai du faux



Mon cher monsieur Magritte.

Je vous écris d'une époque étonnante qui célèbre, que dis-je, qui glorifie la « Trahison des images ». Oui c'est ainsi qu'en 1928 vous aviez baptisé votre célèbre tableau de « la pipe qui n'en est pas une ».
Vous nous alertiez déjà sur cette perversité de l'image qui se prétend l'égale de la vérité, alors qu'elle n'en est que le (pâle) reflet, même en trois dimensions.
J'ai le regret de vous dire que vous êtes terriblement loin de vous douter à quel point il est devenu compliqué de distinguer le faux du vrai, de nos jours.
Les photographies passent par des filtres qui les transcendent, les recadrent, les illuminent.
Le faux envahit tout. Les hologrammes, les écrans, les pseudos, les avatars sont partout.
Nos corps eux-mêmes se « faux-cilisent » à vue d'oeil. Après les faux cils, faux ongles,  fausses dents, postiches et perruques, faux grains de beauté sur la joue, sont arrivés les faux seins, les fausses fesses, les fausses lèvres. Les fausses lentilles pour changer la couleur des yeux. 
On redessine, on repulpe, on remodèle, on sublime, on réinvente. Mais jamais vous n'entendrez dire que l'on triche.
Les médias sont inondés de fausses rumeurs, de faux scandales. Les polémistes entretiennent avec génie le flou artistique qui consiste à nous enfumer. Qui croire ? Que penser ? Nous ne savons plus. Nos téléphones vibrent de faux messages, d'alertes frauduleuses nous incitant à confier nos précieux codes bancaires au premier venu. Même les gangsters utilisent de faux pistolets pour attaquer les diligences. C'est un monde virtuel, de gazon en plastique, de poissons carrés, de produits de synthèse, de jeux videos où l'on a plusieurs vies.
Le goût, l'odeur, la couleur des choses, rien n'est vraiment certain.
Des matières synthétiques aux noms barbares ont remplacé les fibres naturelles que vous connaissiez, la laine, le coton, la batiste, l'organdi. Les pulls en acrylique, les imitations, le simili, n'ont qu'un seul point positif : ils laissent un peu de répit à ces pauvres bêtes dont on prenait la peau pour s'en faire des bottes ou des manteaux.
Je vous vois ébahi, cher René. Si vous saviez... Vous, le chantre du surréalisme, vous seriez bluffé.
Depuis quelque temps, déferle dans nos vies « l'intelligence artificielle » à la portée du grand public. Dall-e et Chat-GPT produisent des millions d'images étranges, oniriques, conçues par des robots, à qui vous pouvez demander n'importe quoi, c'est amusant et terrifiant à la fois. 
Les textes ainsi produits sont sans âme, sans style, mais beaucoup vont les utiliser pour bâcler en vingt secondes leurs lettres de motivation, leur discours pour le décès de tante Suzette ou leurs devoirs de français... Une nouvelle étape est franchie dans le brouillage des codes, des pistes. Les fondamentaux humains vacillent sur leur base. L'humanité chie même gravement dans la colle, si je puis me permettre un peu de franche grossièreté.
Le résultat de cette omniprésence du factice, du contrefait, du frelaté, c'est que se développe parallèlement une méfiance paranoïaque de toute relation. L'autre est devenu suspect, soupçonné de mentir, de fomenter dans notre dos ou de vouloir arnaquer son semblable. Alors on garde le nez dans son smartphone, en s'inventant un profil de rêve.
Le bal des faux-culs mène le monde. Tout n'est qu'illusion. L'ivraie remplace le bon grain. Le roi est nu, mais restera-t-il un enfant pour le dire ?
Et pourtant, cher René, j'espère encore. L'Amour est toujours là, l'amour authentique. Le seul sentiment, sans doute, qui nous rende vrais. Fragile. Mais dru comme une pâquerette sous la neige. Il porte en lui l'espoir et la valeur des choses simples, sans artifice.
Dormez en paix, monsieur Magritte. Je m'inscris en faux avec énergie : tout n'est pas encore complètement pourri par les diktats de l'apparence. 

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09 janvier 2023

La folie des notes


Excellent ! Très bien ! Passable...Insuffisant. Nul. 

Ah...le pouvoir fascinant des mots, et des nombres qui leur sont associés... Un pouvoir psychologique inquiétant, par le jeu des effets Pygmalion ou Golem, réduisant un être, une vie, à un mot ou un chiffre.

 Depuis quelques années, cette folie collective augmente, elle est même en passe, selon moi, d'atteindre une sorte de paroxysme du ridicule. 

Sans arrêt, nous sommes sommés d'exprimer notre avis, en distribuant les bonnes notes (ou les mauvaises) à tout et n'importe quoi. 

Vous me direz que ce n'est pas nouveau. Au lycée, dans ma folle jeunesse, certains garçons attribuaient des notes aux filles en fonction de critères anatomiques précis comme la grosseur ou la forme de leurs seins... je reste soft, évidemment, eu égard à la tenue (la teneur ?) de cet admirable blog. Vous risqueriez de me mettre une mauvaise note ! mais par souci de parité, je devrais aussi parler de nos petits carnets de filles où nous notions soigneusement nos camarades masculins en fonction de critères que je laisse à votre imagination...


De nos jours, c'est devenu systématique. Tout doit passer par les fourches caudines du consommateur exigeant et nanti d'un pouvoir incontrôlé. 

Vous me connaissez, chers lecteurs, j'aime bien m'interroger sur les phénomènes de société.

Quelle baguette maléfique nous transforme-t-elle tous, à notre corps défendant, en professeurs, parfois indulgents, mais assez souvent intransigeants ? D'où vient ce besoin de juger, voire de condamner, constamment son prochain, abrités, bien sûr, derrière des pseudonymes bien pratiques ? 

Serait-ce une sorte de vengeance inconsciente contre ces fameux profs qui nous en firent baver, voire nous détruisirent par leurs remarques au vitriol et leurs zéros pointés ? 

Serait-ce la revanche des opprimés contre l'ancestrale Terreur du stylo rouge ?

On assiste alors à la naissance d'une Terreur moderne  : celle du clic ravageur sur une échelle de un à dix.

Bizarrement, le seul endroit où les notes sont devenues indésirables, néfastes et bannies, c'est à l'école.

La bienveillance n'irait pas de pair avec l'évaluation chiffrée soi-disant. Il ne s'agirait pas de traumatiser les têtes blondes, brunes ou rousses. Alors on colle sur les cahiers de petits bonshommes verts, orange ou rouges, allant du sourire béat à la tronche patibulaire. Les enfants, eux, comptent leurs bonhommes verts avec la ferveur des chercheurs d'or ou des collectionneurs. Rétablissant la suprématie du nombre mathématique sur l'à-peu-près subjectif.

Les parents comptent les bonshommes rouges pour décider ou non de priver leur progéniture de tablette ou de console. (Objet qui porte si bien son nom...)

Dès sa sortie de l'école, par contre, notre écolier se verra confronté à la « vraie vie », catapulté dans un monde impitoyable d'examens, de colles, de zéros éliminatoires, de concours d'entrée ou de sortie, de compétitions, de pouces en l'air ou en bas sur les réseaux sociaux,  d'entretiens d'embauche, de CV, de DRH, de code de la route, de points sur son permis, de promotions au mérite, d'enquêtes de satisfaction, le tout sous la houlette du Ministère de l'Evaluation et de la Prospective....

Il ne lui restera comme consolation que le plaisir subtil et sournois de publier à son tour des commentaires salés sur son livreur de pizzas, ou de déboulonner son garagiste...

Ô temps pourris, ô Maurice...J'adore notre épique époque.


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PS. Je vous saurais gré de bien vouloir évaluer ce billet de manière totalement objective. Cela ne vous prendra que trois heures quarante-huit.



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22 juillet 2022

Ikigai

Voiles sur le Lac de Garde, mai 2022





Au hasard de mes errances sur le net, j'ai découvert ce mot japonais. Ikigai. 
Littéralement « raison d'être, joie de vivre ». En gros, ce qui nous meut dans la vie.
Si vous errez à votre tour sur la toile, à la recherche d'explications, vous trouverez tout un tas de diagrammes expliquant de manière très visuelle comment ce concept se retrouve à la conjonction de quatre grandes orientations d'activités dans l'existence. 
Passion, Vocation, Profession, et Mission.
Ou comment concilier harmonieusement nos goûts, nos aptitudes, nos besoins fondamentaux et notre implication dans la société. 
Alors, bien sûr, en réfléchissant, on peut penser à tous ceux qui font un métier qui ne leur plaît pas, ce qui est un doux euphémisme. 
A ceux qui rêvent de se réaliser dans ce qu'ils aiment, et qui restent pourtant englués dans des compromis qu'ils n'aiment pas.
Mais aussi à tous ceux qui consacrent toute leur vie aux autres sans jamais s'occuper d'eux mêmes, en s'oubliant carrément même.
A ceux qui gâchent un talent ou même un don, par fatalité, négligence ou malchance.
A ceux qui, au contraire, ne vivent que de leur passion, au détriment de leur entourage qui ne compte pas plus qu'une poignée de figues.
Autant d'exemples de déséquilibres amenant de l'ennui, des frustrations, des peurs, des regrets, des excès. 
Je suis perplexe. C'est intéressant. Mais tout cela reste théorique et idéal, un peu utopique.  Presque trop mathématique. Je suis toujours un peu circonspecte, de toutes façons,  à mettre la vie en diagrammes. Et combien de Japonais vivent-ils vraiment ce concept, dans leur monde citadin numérisé à outrance ?
La raison d'être, la joie de vivre, c'est tellement plus mystérieux. Exquis. Et personnel. 
Une musique parfumée. Une douceur au réveil, comme le frôlement du vent sur la peau. Le sentiment d'être à la juste place. Une harmonie. L'espérance qui souffle sa pulsation au coeur. La certitude que ce nuage qui passe nous a fait un clin d'oeil, rien qu'à nous. Et que le concert des oiseaux, le matin, comme les sourires des enfants,  rafraîchissent nos rivières intérieures même quand il fait si chaud.
Je suis payée chaque mois,  j'aime écrire et je me trouve assez douée pour cela. Et ce faisant, j'ai le sentiment d'apporter une obole de joie au monde. Je nage en plein ikigai, en fait.


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