mardi 12 novembre 2019

Sonate d'automne




Ce n'est pas encore le vent d'arrache-froid, celui qui serre le coeur sous les fourrures. Les feuilles sont toujours là, dans la majesté déclinante du couchant, elles frémissent d'or aux commissures du ciel. La lune gelée n'a pas encore grisé les labours et les terres dures de sa clarté de givre. Ce n'est pas encore l'hiver accrochant ses étoiles blanches aux toiles d'araignées. Non, c'est cette saison intermédiaire, une saison de feux et de lieux, semant dans l'air ses bruits de champignons qui poussent et de fumées qui crépitent, sous les mains des fendeurs de bûches. Hiver sera-t-il rude?  Un bel arbre a surgi de la verdure, comme un défi. Ses feuilles resplendissent de leur finitude prochaine, comme un acteur au soir de la dernière.

Les oiseaux convoquent leur faim, de leurs
 trilles pathétiques.
En rentrant, on mettra les doigts en coquillage autour de la tasse de thé fumante, pour oublier le froid coupant. On écrit le soleil plus qu'on ne le voit. La nuit tombe à grand bruit. Novembre. On en avait peur, on l'apprivoise. C'est la saison emplie de brumes où l'on se retourne sur son passé, en cheminant de souffle et de fraîcheur. La rosée perle. Les jardins soupirent. On a le temps de faire le point. Les peurs de l'enfance s'éloignent,  se dissipant comme buée sur les vitres. 


Au mur, l'ampelopsis revêt mille couleurs furtives. Le vert perd du terrain. On est bien, entre chien et loup , tout emmitouflé de pourpre. On pense à la nature, si constamment étonnante et belle. On pense que la mort pourrait nous cueillir là, comme ça, en toute confiance, avec un livre ouvert sur les genoux. On n'en est pas triste. On aime penser que la sérénité vient sans bruit remplacer l'inquiétude.
On se serre davantage. On pense au clairon qui sonna l'Armistice, à la folie rouge garance et bleue des Vosges. Aux grands trous rouges au côté droit, à la boue des tranchées. On avance. On contemple sa chance à travers chaque brindille, à chaque pas que l'on fait pour essayer de devenir meilleur.
Le vinaigrier compose un tableau de bon élève de la forêt. Il étale ses polychromes comme un paon faisant la roue, avec la fierté innocente d'un enfant. On pense aux enfants, à leur langue tirée quand ils s'appliquent, au regard du cancre par la fenêtre, pour regarder passer l'oiseau de lumière et de plume. Aux craies qui dansent sur le tableau noir. On pense à l'enfant, celui qui s'est évanoui au coeur de l'été, sur l'aile d'un ange, en laissant derrière lui la tristesse infinie. On a envie de croire qu'il nous fait signe par ces teintes enfantines.
C'est la fin de la promenade. Mozart joue dans les feuilles les dernières notes de sa symphonie de lumière. On pense à l'amie qui souriait au marché ce matin, aux mots positifs, à l'arcade de son sourire. On va rentrer, allumer la cheminée, penser à la Terre qui bat faiblement sous les arbres, comme un coeur un peu malade de la bêtise des hommes. On va penser au bonheur d'être, quelque part sur ce coin de planète où il fait si bon vivre malgré tout. On va oublier la cendre et la brûlure, la limaille du négatif qui ronge les doigts, on va oublier les agitations, les discours creux qui ricochent. Et prendre sa place dans le concert troublant du monde. Craquant comme une châtaigne.

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lundi 4 novembre 2019

Maison à vendre






Toile de Matteo Massagrande







Mes murs se lézardent aux cris des hirondelles. Mon parc porte l’écho des rires d’enfants qui se sont tus depuis longtemps. Des grains de soleil passent à travers les branches, et les écureuils s’y faufilent. Tant de pages se sont écrites sur les carreaux de mes vitres diluviennes. Des doigts fins traçaient des cœurs dans la buée, les soirs d’automne et de châtaignes. Le feu crépitait et me ramonait le fourneau. Je vrombissais d'aise comme un gros chat gris assoupi. 
Désormais, il fait froid à verse dans mes corridors. Je suis la proie des fantômes en cavale, qui font grincer les lattes de mes planchers. 
Au printemps les jacinthes essaiment encore des chemins d’azur dans la pelouse. Comme si le ciel s’était émietté dans leurs pétales.
L’été quelques géraniums saignent à mes fenêtres. Et puis l’automne encore, empilant ses cailloux gris et éparpillant les feuilles dans un grand bruit de bottes vertes.
Et l’hiver à nouveau, et le soleil qui s’éteint toujours plus tôt, laissant le gel fendre mes pierres. Cycle éternel, un peu plus vieille chaque année, j’aurais besoin d’une bonne cure, un lifting des persiennes, un botox du crépi.
Mon toit accueille l’air par des trous improbables. Mes tuiles bleues se font la malle...Je prends le vent et l'eau, je pars du fondement. Ô temps pourri ! Ô Maurice ! Je suis foutue, misère !

Eh, mon amour, tu ne veux pas qu'on rachète cette bicoque ? Regarde, rien n'y manque en réalité, ni le chat angora, ni la poudre, ni la foudre... Et les croisées d'hortensias ! Et le sommier ! Et les palmiers ! 
Et tous les rêves du monde... 
Bon, d'accord, il nous faudra procéder à quelques menus travaux, mais vois : j'ai déjà ma salopette et mon foulard noué dans les cheveux. Des mèches folles plein le coeur, et du courage plein les pinceaux. 
Et puis, il y a des tas d'oiseaux, des mésanges à longues queues, des linottes à bec jaune et des sitelles torchepot  ! Une terrasse noyée de vigne, et de l'herbe poivrée. Et au fond du jardin, sous la charmille, on boira du thé d'abeille et du miel vert. Allez, dis oui !
On sera bien, mon amour, dans notre maison, tu verras, tu verras...


Pour le devoir de Lakevio chez Le Goût des Autres.



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mercredi 30 octobre 2019

Ancrages




Nous avons notre ancre en nous-mêmes
Victor Hugo






Lions qui posent sur le sol des pattes altières et affirmées. Eléphants qui avancent d'un pas de sénateur comme si la terre entière leur appartenait.
Rampants obséquieux, gazelles tremblantes, fines mouches, souris craintives.
Oiseaux frêles en apparence. Insectes teigneux. Chênes. Roseaux. Lierre et coquelicots.
Derrière ce bestiaire, cette flore, la diversité des êtres humains...
Et le mystère de l'ancrage. Cette force subtile et mystérieuse qui attache les êtres à la terre. A la vie. Qui ne dépend ni du poids ni de la taille. Mais des interactions émotionnelles depuis l'enfance, peut-être même depuis la bulle foetale.
J'ai longtemps eu le sentiment qu'un pan de moi flottait à dix centimètres du sol. L'impression d'être papillon, libellule, funambule voltigeant sur son fil d'Ariane. Et même l'idée que je venais d'une autre étoile. Et paradoxalement, la certitude de couler dès que je n'avais pas pied... 
J'apprends depuis quelques années ce que signifient ces symboles inconscients. Un manque d'ancrage. Une faille béante dans ma construction sensible. 
Le départ de mon père ayant dénoué la seule corde qui me maintenait à quai, je me suis mise à errer comme un esquif abandonné aux tempêtes affectives. Mais bonne nouvelle : ce n'est pas une fatalité irréversible.
Il y a peu, le 19 octobre, (le nombre a une belle signification pour moi, si j'étais superstitieuse, ce serait un peu mon nombre fétiche, vous voyez) j'ai réussi à me mettre en apnée et à m'asseoir au fond de la piscine. Je n'avais jamais fait cela de ma vie. J'ai éprouvé un sentiment immense de paix, de gratitude, d'espoir. Une onde bénéfique effaçant des décennies de crainte et d'angoisse.
Dans mon long processus de reprise de confiance en moi, j'ai touché là une carte maîtresse. Je sens davantage le sol sous mes pas. L'ancrage, c'est la captation sereine des énergies. Celles que je sens circuler dans tout mon être, sans entrave, de mieux en mieux. 
Oh, Céleste ne deviendra pas Babar, certes non. Des événements tragiques comme celui de cet été me feront encore vaciller, et dérègleront encore mon thermostat interne. Mais une force supérieure me pousse à m'affirmer et à m'enraciner un petit peu plus dans la sérénité, chaque jour. Cette force, c'est l'amour. 
Mon ancrage, c'est l'équilibre. Précieux. Irremplaçable et rassurant comme un lever de soleil sur une nuit de fièvre.