samedi 16 février 2019

Vive le ski !




« A quoi bon soulever des montagnes quand il est si simple de passer par dessus ? »
Boris Vian










Et si je vous parlais de mes vacances d'hiver idéales ?
Je sais qu’il est de bon ton, de nos jours, de s’imprégner de l’air du temps et de s'inclure dans le mouvement général. Ce mouvement ascendant vers des altitudes déraisonnables et des bouteilles isothermes à zéro degrés à  2000 mètres au moins. Lunettes jaunes et doudoune en gore-tex.
J'aimerais bien vous dire que je me fais la malle direction les grands espaces blancs et les cimes étincelées de givre, que je savoure à l'avance, coincée dans les bouchons de la Maurienne, mes futurs exploits sur deux planches ... et que j'ai hâte de dévaler des pistes noires en faisant crisser mes carres sur une neige craquante et poudreuse. 
Mais foin des moufles et des bonnets, fi des combis et des chaussures de cosmonautes.
Rien qu’à cette pensée, je blêmis. La couleur particulière d'une neige molle par temps gris vous donnera une idée précise de mon teint... Quelque chose de la lividité blafarde, décomposée, de Morticia Addams, ou d'Amélie Nothomb, vous voyez ?
Vous me direz : « Tu ne sais pas ce que tu manques » et vous aurez raison...
Mais malgré la merveilleuse élasticité de mon corps de rêve, je me suis toujours inventé, à cette saison, des origines vaguement polonaises, puisque mon nom est « mademoiselle Nullenski ». J’assume parfaitement. Je n'aime pas skier. J’ai toujours skié comme un bilboquet. Je n’ai obtenu, au prix d'un effort colossal, qu’une seule misérable étoile en toc doré véritable, qui dort dans une boîte à chaussures depuis mes dix ans. 
Je sais que je loupe des spectacles grandioses, des sensations grisantes...pardon aux amateurs de sublime.
 Mais qui dit neige dit froid, et présentement, ( ce n’est pas mes amis Le Goût et Blutchy qui me contrediront) j'avoue que je manque furieusement de chaleur. De printemps. De petites fleurs. Enfin de trucs humains, quoi. Au bout d’un moment, le froid, c’est inhumain. C’est cruel. C’est dur. Et très agressif pour ma superbe peau de fée en cachemire naturel. Ce n'est pas pour rien que l'on parle de la
« froidure »... 
Alors, pour apaiser mon mal d’hiver, au moindre petit début de commencement de chant d’oiseau, à la moindre petite plume qui volette gracieusement dans l’air matinal, il me prend des désirs irréfragables de lézarder au jardin, de me caler sur une terrasse ensoleillée, avec un bon livre et une tasse de thé, ou de gratter ma guitare en sentant les rayons me caresser doucement les moustaches. Oui, parce qu’avec ma lune en soleil, ascendant chatte sur un toit brûlant, j’aime m’étirer avec volupté devant l’astre de mes jours, et me taper des  siestes indécemment longues et lascives. Au soleil. Au bord de la mer. Eh oui, même en février. Surtout en février.
Et par-dessus tout, j’aime n’en ramer pas une. Ça me repose. 
Le farniente élevé au rang d'un art majeur.


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Pour les Plumes d'Asphodèle, chez Emilie
Il fallait placer les mots LEZARDER DUR LIVRE S’IMPREGNER CORPS ELASTICITE
ENSOLEILLE APAISER PLUME GUITARE BILBOQUET MANQUE MOINS MALLE







mercredi 13 février 2019

Tous en rond




Du fond de la nuit des temps polaires, les manchots ont développé une extraordinaire technique de survie aux températures extrêmes : la thermorégulation sociale. Afin de résister contre le froid, ils se serrent les uns contre les autres, et forment une sorte d'amas compact que les scientifiques appellent la « tortue ».
Un mouvement semblable à la houle déplace imperceptiblement chaque manchot, de sorte de remplacer continuellement ceux qui sont sur le bord.
Au centre de la tortue, plus un souffle d'air : la température avoisine les 37 degrés.
Et aucun manchot ne meurt de froid.
Tous en rond, c'est une extraordinaire leçon de vie en groupe qu'ils nous donnent.
La solidarité est la seule condition de la survie. Mais les hommes atteindront-ils un jour la sagesse des manchots ?


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lundi 11 février 2019

Pause-philo






A mon père.







photo Céleste
« Trouve la clé » m’avait dit mon père. Il était là, dans son petit jardin de ciel et d’ombre, appuyé sur sa bêche. On y accédait par quatre petites marches sur lesquelles il aimait s’asseoir. Le portillon grinçait sur ses ergots de métal rouillé. C’était le parloir des oiseaux, l’antre du lézard vert, la pause-philo du matin sous les seringats odorants. Etourdie, éperdue, j’aimais l’y rejoindre pour étudier avec lui. Etudier la vie, le mouvement du minuscule et du grandiose. La course du soleil et la germination des graines. La règle d’or des haricots et des tomates. Et les liens secrets entre toutes les choses.
Là, sur la bordure solitaire du monde, il écoutait la symphonie de la nature, les crépuscules grenats explosant par-dessus les tonnelles, et les petits levers frileux sur la montagne, étirant leurs mauves et leurs orangés sur les pins noirs.
De sa grosse main tranquille il arrachait toujours quelque mauvaise herbe qui se serait risquée à pousser entre les pierres de l’escalier. Pour que tout fût propre et bien correct.
photo Céleste
Une chose qu'il adorait, c’était entendre la rivière se fracasser sur les piles du pont, après l’orage.
 « Ecoute l'eau… » Me disait-il, et ses yeux riaient de leur éclat bleu-vert d’éternel jeune homme.
Le pont était comme lui : solide, résistant à tous les assauts, les orages, sans jamais faiblir, arc-bouté contre l'adversité et paraissant ne jamais forcer pourtant.
Mon père effaçait les barreaux des cages, et peignait l’espoir en lettres bleues sur un vieux cahier de comptes. Il traçait l’influence des saisons et le poids du temps comme on pèse le blé.
« Trouve la clé ». Il aimait parler par énigmes, je ne l’ai compris que tardivement.
Sa dernière tempête a été plus forte que lui et l’a emporté. Le pont que l'on croyait immuable a cédé.

Mais il serait content, sûrement, car voilà, j’ai trouvé la clé.

***




Pour l'atelier de Lakévio, il fallait placer les mots :
Tardivement Symphonie Eclat Bordure Ergot 
Influence Grenat Correct Fracasser Parloir


Music: Bernward Koch, Passing Clouds

jeudi 7 février 2019

Comme une barque gelée









Photo céleste







L'hiver s'accroche, de ses ongles durs, aux ramilles des arbres, les poudrant de mille éclats de ciel. 
La vie, lente et sensuelle, coule au ralenti dans les roseaux qui balançaient au vent chaud il y a seulement six mois. Aujourd'hui, le temps les a glacés. Demain ils balanceront à nouveau. Demain. Je vertige.
Le printemps en bouton serre les coeurs des rouges-gorges qui laissent échapper de petits cris timides,  charbon et carmin sur la neige.
La cabane est toujours là, adossée à la saison, à l'ancrage du temps. 
Le double étang s'offre à mes yeux.
Son miroir d'acier figé dans le gris. 
Quelque chose frémit. 
Dans ce paysage bicolore je suis la petite Barque bleue qui tangue sur la terre entre deux langues d'eau. 
Je donne au silence, malgré le froid, toute ma force de brûlure et d'ivresse. 
Qui m'a poussée, là, sur cette rive floue amollie par le blanc ? Est-ce le vent ? Est-ce les hommes ?
Et si c'était simple comme le désir ?  Toi l'Oiseau tu t'es posé sur le frêle esquif, tremblant comme l'incertitude du chemin. C'est ta grandeur. Ta route. Elle devient mienne.
Tes bras sont des ailes qui relient les aiguilles et les étoiles.
Le feu et le cristal. 
Et moi, chavirée, étourdissement majeur, je hume l'odeur de la terre, dans le froid perçant du matin qui ne sent rien, seulement la tranquille évidence d'un jour de plus. 
Une petite fumerolle diaphane s'échappe de ma bouche à chaque respiration, à chaque mot murmuré. C'est comme si, tout-à-coup, mon âme sortait de moi et devenait visible.


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Music : H. Goldblatt, Tampa