samedi 4 avril 2020

Chlorophylle




A tous ceux qui sont privés de verdure en ce moment, je dédie ce petit texte.




***



« Remember when you were young, you shone like the sun » *
Pink Floyd



On était trois. On avait quoi, seize ans ? Dix-sept ans à la limite comme dans la chanson ? 
On était trois, mon frère Mike, son meilleur pote Alban et moi. 
Notre trio s'était tissé de trois relations entrecroisées, de nature différente, mais très fortes. Les liens du sang m'unissaient à Mike, c'était, de mes frères, le plus proche en âge et en affinités. Celui des tuiles, vous vous souvenez ?
Les deux garçons nourrissaient entre eux une amitié solide et indéfectible. 
Quant à Alban et moi...J'avais pour lui les yeux de Chimène, un amour flou et léger, sans lendemain mais fondant comme un cookie à la fraise. Il me regardait avec des yeux de gosse bavant devant un chou à la crème. 
Rien d'écoeurant dans cette métaphore pâtissière : nous ne consommâmes jamais que quelques baisers volés, mais j'en ai gardé longtemps la douceur sur mes lèvres. Ce garçon était délicat. Une qualité qui, déjà, me faisait vibrer.

Cet été-là, on prenait nos vélos et on partait à l'aventure loin des adultes. En haut, sur le plateau, commençait la forêt et ses mystères. Les futaies s'étiraient vers le ciel comme des tuyaux d'orgue, ces bois fascinants possédaient un frêne magnifique à l’allure de Bonsaï géant. C’était un arbre tortueux et ses belles branches horizontales invitaient à y grimper à la recherche de vertiges. Les pics-verts jaillissaient tels des flèches d'émeraude entre les branches. Le simple froissement de l'air, dans la chaleur de juillet, quand les insectes s'éparpillent de leur vrombissement sucré, faisait bondir mon coeur : je goûtais déjà le sel de l'existence de tous mes pores. 

Un caprice du ciel nous abritait le temps de l'orage dans une excavation naturelle dans le rocher baptisée « la grotte »  où nous chantions « Shine on you crazy Diamond » plus ou moins juste, au risque de réveiller les chauves-souris...
Le soleil revenu, on se baignait, enfin, on pataugeait dans un trou d'eau glacée envahi de spirodèles, d'à peine un pied de profondeur, que j'appelais sentencieusement l'Etang aux Sortilèges. On y croisait parfois grenouilles et salamandres. Et ces étranges bestioles élastiques appelées geris, aux longues pattes de fil abouties par des spatules. 

Je me sentais de la même famille que les chênes, les iris d'eau et les renards. 
La clé du mystère était là, entier, au creux de moi, dans le mélange des émotions, des vibrations de nos corps adolescents en émoi, et de cette évidence chlorophyllienne qui nous entourait de partout comme une matrice dans laquelle nous nous enfoncions avec le sentiment de découvrir, au bas mot, l'Amazonie. Et sans substance illicites, je fis cette année-là de délicieux voyages, scintillants comme des diamants fous.










* Souviens toi, quand tu étais jeune, tu brillais comme le soleil...




Pour les Plumes d'Asphodèle chez Emilie, il fallait utiliser les mots :
PÂTISSERIE AMOUR SUCRE ORGUE SEL FRAISE SORTILEGE CAPRICE TRIO
FAMILLE COOKIE DOUCEUR ECOEURANT

vendredi 27 mars 2020

Le rose d'une nouvelle aurore




« Je crois en la couleur rose. Je crois que le rire est la meilleure façon de brûler des calories. Je crois aux baisers, beaucoup de baisers. Je crois qu'il faut être forte quand tout semble aller mal. Je crois que les filles joyeuses sont les plus jolies. Je crois que demain est un autre jour et je crois aux miracles. »
Audrey Hepburn



***


Tu es de celles que j'admire profondément. Alors j'aime ce que tu dis là. C'est un rayon de soleil qui me réchauffe et rejaillit sur mon entourage. Merci à Miss Zen de m'avoir offert ces simples mots à haute charge positive.
 Tu avais raison, belle évaporée du Tiffany's. Puisque la vie n'est qu'un immense écran de brouillard. Que chacun y voit ce qu'il peut, ou ce qu'il veut. Que tout n'est qu'illusion en fait, et que rien ne dure. Puisque nous sommes ballotés dans les remous des vents temporels, fragiles comme des moucherons, des grains de blé minuscules. Soumis aux oscillations cosmiques. Aux variations climatiques. A la loi immuable de la Vie.
Alors, pourquoi ne pas croire au bonheur, à la force, au rire, à l'amour ? Et à la couleur rose, celle qui chaque matin, nimbe de splendeur, devant mes yeux éblouis, le vallon qui s'étend devant ma maison... 
Je suis une fille joyeuse, je n’y peux rien...

J'aime ce que je lis chez beaucoup d'entre vous en cette période exceptionnelle. On y parle de chance, de petits bonheurs, de nature, de printemps, d'espoir, de joie.
C'est vous qui avez raison, j'en suis intimement convaincue. Vous puisez votre énergie dans de petits riens qui sont tout.
On y voit des gens faire de chaque difficulté une opportunité. Des parents heureux de vivre avec leurs enfants, sans horaires, sans bousculade. Des gens qui découvrent que le temps est élastique. Mille idées jaillissent, en un partage sans fin, une chaîne d'amitié, des élans d'entraide et de solidarité. Beaucoup d'humour aussi. Et c'est bien. 

Le monde est à marée basse. L'immonde bestiole fait son boulot de virus. Comme tous les virus. Celui-là bloque notre respiration. C'est pour que nous comprenions que l'humanité est en train de bouffer son propre oxygène. De s'asphyxier. De scier la fameuse branche dont parlent les vieux chefs indiens depuis des lustres. Et les scientifiques. Que l'on écoute enfin... J'espère que ceux-ci seront aussi bien suivis, demain, quand il parleront de climat et de biodiversité...

C'est une pandémie symbolique. Une apnée à point nommé, mondiale, où chacun doit reprendre son souffle, et s'examiner la conscience au laser. Un mascaret violent qui remonte le courant de nos mauvaises habitudes, nos rivières d'argent sale, nous couloirs aériens, et nous contraint à lutter contre nous-mêmes. Un alignement nouveau de planètes, une syzygie inédite et bénéfique à la fois.

Il nous faut d'urgence cesser les va-et-vient, les agitations, les vanités, les inconséquences, les gaspillages. Cesser de lâcher la proie pour l'ombre. Cesser de courir après on ne sait même plus quoi. Remettre en cause nos formatages, nos formations, nos conformités, nos difformités.

Une plage immense s'étend devant nous. Immaculée. Vierge. Le changement de paradigme. Beaucoup ne comprendront pas la leçon. Elle se représentera à nous. Plus impérieuse, plus cruciale, plus meurtrière que celle-ci.
Jusqu'à ce qu'enfin, les hommes sortent de leur adolescence capricieuse et immature, de leurs névroses ravageuses et se décident à profiter de cette simple merveille : être vivant. 
Comme Audrey, je préfère croire aux miracles. Demain est un autre jour.










Pour les Plumes d'Asphodèle chez Emilie, il fallait placer les mots suivants:

HORAIRE VARIATION REMOUS HAUTE LUNE OSCILLATION VA-ET-VIENT
VENT MASCARET PLAGE BROUILLARD GRAIN SYZYGIE BASSE





samedi 21 mars 2020

Anne ma soeur Anne






Anne, ma chère Anne,
Tu sais, je pense souvent à toi, ces temps-ci. Toi qui as vécu un confinement absolu, durant deux ans, deux longues années claquemurée dans une cachette exiguë, sans confort, sans ordinateur, sans musique. Dans la promiscuité pas toujours facile de sept personnes... Confinée, non pour te protéger d’un microbe, mais de la haine et de la folie humaines…Avec la peur, la terreur quotidienne nouée à l’estomac.
Je pense à toi, qui n’a jamais perdu ta joie d’enfant, d'adolescente, trouvant dans chaque parcelle de vie un signe d'espoir, te confiant à ton journal comme pour y trouver la sécurité de bras aimants. Faisant des vœux pour que ton petit crayon à mine de plomb ne s’use pas trop vite…et tremblant à chaque bruit suspect. Pendant deux ans, et pour finir si tragiquement...
Je te dédie mon texte aujourd’hui.








Des bruissements d’insectes visitent les talus. A la fenêtre ouverte sur le monde, mes pensées respirent la lumière du petit matin, dont la poitrine bat plus fort. C’est la saison où les fleurs allument des poèmes dans chaque taillis. L’azur étend ses nuages blancs comme on étend du linge. Avec un parfum de frais, de neuf.
Les bourgeons, serrés dans leurs gangues vernies depuis l’automne, explosent à petit bruit.
La campagne est un jardin, un murmure d’eau, un immense nichoir empli de chants d’oiseaux. La vie ruisselle comme une averse de soleil. La vie répand son onde de créativité. Elle invente des cabanes, des huttes, des terriers, des nids douillets. Le coucou fait son kot dans celui des autres, rien ne change de l’immuable ligne naturelle qui célèbre l’éternel retour des saisons.
Et là, au milieu de ces mille verts, du tendre au soutenu, je respire fort. Au profond de l’air. Sans courir. Sans me presser. Juste en cueillant une brindille d’espoir dans cet instant magique.
Rien ne courbe le cou des arbres. Rien n’alourdit les pierres. Les chevaux brillent, protégés par leurs robes soyeuses. L’âme vraie discerne le bon grain, même quand le blé est en herbe. Elle n’a rien d’un métronome, d’un pâle sentiment, d’une pendule trop bien réglée. L’âme vraie accueille l’instant, et se débarrasse des miasmes factices, illusoires. Elle sait que le ruisseau est ourlé de patience originelle.
La carcasse d’un vieux prunier que l’on croyait mort resplendit d’une ultime et rayonnante floraison.
Les pigeons se cocoonent, se lovent,  dans leur danse de blanches parures.

Les cœurs menottés retrouveront-ils un jour cette sublime évidence d’un matin de mars sur la terre ? Verront-ils les diamants qui brillent dans chaque pierre du chemin ?
Entendront-ils, enfin...


***

Pour les Plumes d'Asphodèle chez Emilie.
Il fallait utiliser les mots suivants :
CRÉATIVITÉ – JARDIN – PROTÉGER – SÉCURITÉ – COURIR – PENSÉE – CLAQUEMURER – NICHOIR – COCOONER – CABANE – BRAS – BON – KOT (merci à Adrienne de m'avoir appris ce mot)–