lundi 18 juin 2018

Prends garde à la douceur des choses




« Quand l’ombre est rouge, sous les roses,
Et clair le temps,
Prends garde à la douceur des choses. »

Paul-Jean Toulet




Photo : Céleste



Imaginez un week-end que vous placeriez presque entièrement dans votre « boîte secrète de moments divins et parfaits »...

Vous savez, une somme de ces petits instants goûtus, nappés de béatitude un peu molle, où vous vous dites que décidément, la vie est formidable. Des concerts sublimes, des expositions magnifiques, des jardins délicieux, des rues animées, colorées, chaudes, des artistes étonnants, des comédiens merveilleux, les superlatifs vous manquent. Vous avez remarqué combien la langue française peut être pauvre pour exprimer la superbitude des choses et leur suréminente merveillosité  ?

Bref, une flânerie de tous vos sens, le ciel brillant, le soleil bleu, et en charmante compagnie, ce qui ne gâte pas la sauce.
Au comble de la joie, et par le jeu de connaissances de connaissances, et d'un certain népotisme de bon aloi, vous vous retrouvez invitée au pince-fesses d'inauguration de ce superbe festival, admise dans le saint des saints de ce que la culture a fait de meilleur en ce bas monde. Un dessus de panier plein de beau linge « qui passe à la tv ». 

Soudain, vous apercevez l'instigatrice, que dis-je l'âme de ce prestigieux événement, une actrice très connue bien qu'un peu sur le déclin,  dont je tairai le nom, par magnanimité. Appelons-la Anita Furieuse, par respect pour ses initiales. Vous n'avez qu'une envie, c'est d'aller lui présenter vos hommages et lui dire toute votre admiration pour la femme et la comédienne qu'elle est. 
Las ! je commets l'erreur de lui confier que mon père l'aimait beaucoup, enfin je suppose que c'était une erreur tactique de ma part. Les actrices sont si chatouilleuses sur leur déroulé de carrière comme sur leur descente de certains escaliers...
Ce à quoi, me toisant d'un oeil noir limite charbonneux, elle me répond : « Qui êtes-vous ? Vous n'êtes pas sur ma liste d'invités, je connais ma liste... ». (Merci mon chien,  me roumégué-je en moi-même ! Je m'en vais t'en faire encore, des compliments, vieille bique !) 
Mais passablement interloquée, ou intimidée, ou mortifiée, je me contente de lui répondre :  « Je ne suis qu'un un être humain, une simple blogueuse...»
-Quoiii ? (Elle a le ton de Coluche quand il parlait du nouvel Omo) Quoiii ? Vous êtes  journaliste ? éructe-t-elle suspicieusement. (D'où je déduis premièrement qu'elle ne connaît pas les blogs, et donc les blogueurs, et deuxièmement qu'elle n'aime pas trop beaucoup les journalistes) Je la rassure en lui affirmant que non, je ne suis pas journaliste, mais elle ne consent à me lâcher la grappe que lorsque je lui décline l'identité de celui qui m'a cooptée dans cet aréopage de célébrités triées comme des petits pois. 
Ah, mes amis, je me suis sentie jaugée et humiliée, comme si j'étais entrée en crochetant la serrure du vestibule. Certaines personnes savent vous mettre à l'aise, il n'y a pas à dire...Genre : nous ne sommes pas du même monde. Le fleuron contre la lie.  C'était comme si tout le poids de siècles de lutte des classes me tombait sur le râble en une minute.
J'ai savouré ensuite son discours au cours duquel, d'une voix toute miel, elle susurra dans son micro : « J'ai besoin de vous et de votre amour de l'art, pour que vive ce festival » Ah que c'était beau...la rose avait rangé ses épines. Elle flamboyait.

Heureusement, j'ai fait plus tard d'autres rencontres beaucoup plus enthousiasmantes, dont une merveilleuse sculptrice belge avec qui j'ai sûrement dû être soeur dans une vie antérieure. 
Lui ayant évoqué mon petit dialogue convivial avec A.F., j'appris que je ne devais pas me formaliser : tout le monde sans exception passait au laminoir de son sale caractère, de sa colère permanente de dogue allemand à qui on a volé son os. 

Je la plains, finalement. Que sait-elle de la douceur des choses ?




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mardi 12 juin 2018

Traces


- C'est joli ces traces légères sur le sable, Célestine... C'était où ?
Au pays des Thraces, justement. Là-bas, dans les Balkans,  où leurs vestiges vieux de plusieurs millénaires restent encore visibles, d'Egée au Pont-Euxin, du Danube aux Carpates...










La mer faisait des cloques de bulles, telle la bave d'un escargot géant, escamotant à mesure de mon passage les moulages fragiles de mes pieds... et je me mis à songer soudain à toutes ces traces subtiles ou diaphanes qui peuplent nos vies.
Un peu de lait ou de confiture sur la lèvre gourmande d'un bébé, les reflets irisés de l'essence dans une flaque... Empreintes de doigts, de pas, de roues dans le sable ou la boue... Herbe couchée après le passage du campeur.
Oreiller portant encore l'odeur des cheveux aimés au matin. Un peu de rouge à lèvres sur le bord d'un verre, un peu de cendre sur le tapis. 
Tous ces objets que nous oublions, comme autant de traces de notre passage, et peut-être notre envie de revenir. Un parapluie, un mouchoir, le stylo avec lequel, fébrilement on a griffonné un numéro sur notre bras. 
Notre émotion en retrouvant celles de notre passé, vieilles photos d'enfance, lieux parfumés de larmes ou de fous-rires, graffitis, coeurs entrelacés avec deux initiales sur un arbre, stigmates, vermoulures, fresques à demi effacées...
Indésirables parfois pour qui veut maquiller un crime affreux, et très moches quand on pose nos gros cacas de prétendus « civilisés » industriels, bidons toxiques, canettes plastiques sur la mousse tendre de la forêt ou sur la neige vierge des sommets.
Et si le temps laisse les siennes sur nos visages et dans nos âmes, celles que nous nous appliquons à laisser sont de petits morceaux de nous que l'on sème à la postérité comme des plumes au vent de l'oubli. Des lettres à plus tard. Des petits bouts de nos coeurs qui sècheront comme des fleurs entre les pages d'un livre. Chacun laisse sa griffe, sa marque, son estampille dérisoire ou futile au regard du cosmos. Certains grands de ce monde laissent une oeuvre, une conquête, ou un palais. Pauvres rois pharaons...
J'y pense, parfois, quand la mer me rappelle mon impermanence et ma finitude.  Que restera-t-il de moi ? Et de toi ?  Y penses-tu, aussi, à tes moments perdus ? Un peu d'écume sur la grève ?


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Musique: Lisa Ekdahl, Daybreak.

vendredi 8 juin 2018

Choucroute








En troisième, au lycée, la Petite Fille louchait vers le splendide chignon choucroute de son amie Valérie, qui vouait à BB une admiration sans borne. 
Elle, avec sa chevelure ébouriffée en baguettes de tambour, se trouvait moche. Ou tout au moins insignifiante.
Il lui semblait que les autres avaient toujours quelque chose de mieux qu'elle : les mains de Christine étaient fabuleuses : blanches comme des colombes, douces et potelées. Les siennes étaient longues et maigres.
La Petite Fille était montée en graine et dépassait tout le monde d'une tête et cela la rendait triste. 
Et le soir, dans son miroir, la Petite Fille comptait ses taches de rousseur la mort dans l'âme en pensant au teint ambré parfait de Veronica. 
Avoir quatorze ans, aurait été simple si elle avait connu son ami Alain et son proverbe : « comparaison égale poison »... 
Mais à l'âge ingrat où la chrysalide n'est pas encore papillon, chaque défaut physique prend la tragique importance d'une disgrâce.
Quoi d'étonnant à ce que la Petite Fille eût été si surprise qu'on la trouvât jolie, quelque temps plus tard ?




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