lundi 21 novembre 2022

Paris s'éveille

 

“Dans le silence des rues et du black-out qui tombait en hiver vers cinq heures du soir et pendant lequel la moindre lumière aux fenêtres était interdite, cette ville semblait absente à elle-même.”
Patrick Modiano







 Et on voudrait que je sourie... Et pourquoi pas éclater de rire pendant que vous y êtes ? Vous souririez, vous, dans ma position ? Remisée à gratter un trottoir à la raclette, pour que les petits vieux du quartier ne s'escampent pas la gargoulette sur le verglas ?
 Même pas eu le temps de me changer après ma nuit au Pink Paradise, à me déloquer devant des michetons exophtalmés pour un salaire à peine plus décent que ma tenue. Et je ne vous explique pas la panne de chauffage. A croire qu'ils ne savent pas ce que c'est que de se retrouver en tenue d'Eve dans les courants d'air de l'arrière-scène d'un cabaret miteux, j'avais les miches surgelées, les roberts comme deux petits icebergs émergeant de la fumée artificielle...Paradise...Tu parles ! L'enfer oui.
Les escarpins à boucles, c'est pas vraiment la tenue idéale pour déneiger. Attention, virez vos meules, messieurs-dames, la reine déneige ! La reine des pommes, oui. Qu'est-ce qui est passé dans la tête de mon psychopathe de patron, de m'envoyer sitôt arrivée me geler sur le bitume ? J'ai juste eu le temps d'enfiler le bonnet de Suzy, un affreux bonnet à oreilles qui me donne une tête de mouton égaré du troupeau. Faut dire, il est moche, mais bien chaud. Manquait plus que la neige. Enfin, ce qu'on appelle neige à Paris,  un infâme mélange d'eau glacée, de boue et d'hydrocarbures puants. Soi-disant que le climat se réchauffe...
Ça va être encore une belle journée de mince, comme dit un ami à moi qui adore les litotes. Et qui déteste avoir froid.

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Pour l'atelier du Goût, qui aime nous faire raconter des histoires.



mercredi 16 novembre 2022

Soyez amoureux de votre vie...






« Soyez amoureux de votre vie et de chacune de ses minutes. »
Jack Kerouac







Photo Céleste



-Alors, Célestine, comme Jack, tu as sûrement été amoureuse de tout plein de jolies minutes ces dernières semaines, puisque tu nous as laissés si longtemps ?
-Oh oui, mes amis, des pelletées de minutes, comme autant de plumes dans l'édredon de mon existence palpitante !
-Des exemples ?
-En veux-tu, en voilà. Fermez les yeux et écoutez...

Quand nous quittons le brouillard tenace de la plaine pour grimper sur les contreforts du Vercors, et que la vallée disparait sous un océan de nuages floconneux. Là-haut, le soleil arrose l'espace, c'est orange, rose, bleu tendre, gris perle. Magique. Et moi, chavirée de cette cascade lumineuse, de ces chants d'herbes hautes. Une symphonie somptueuse de silence et de beauté muette. 

Quand ma petite Alba, mon angelote aux boucles blondes, du haut de ses deux ans, joue à la dînette et me verse une tasse de thé au miel. Ses grands yeux emplis de toute l'innocence du monde. Elle prononce avec application le mot miel, comme si elle en avait plein la frimousse, et j'ai le coeur serré d'émotion. Non serré, ce n'est pas le mot. J'ai plutôt le coeur qui fond. Comme un gros morceau de chocolat au soleil.

Quand Sibylle, sa grande soeur, veut me montrer qu'elle sait traverser un de ces ponts de lianes que l'on trouve dans les parcs d'attraction. C'est comme une épreuve de Fort Boyard pour elle. Coordonnant ses jambes et ses bras, son regard d'opale transparente vissé sur l'horizon, elle avance, résolue. Elle ne tremble pas. Elle avance. Quelle détermination dans cette petite tête de quatre ans à peine ! Je suis pétrie de fierté, de tendresse, mais aussi d'une grande satisfaction : il est toujours bon de cultiver,  chez une petite fille, la volonté, le caractère, et de savoir qu'elle ne s'en laissera pas conter par des peurs ou des conditionnements... 

Quand Rémi nous parle de ses recherches scientifiques, avec des étincelles dans les yeux. Une conversation de haut vol, avec un esprit brillant, voilà de quoi stimuler mes neurones toujours avides de se connecter pour apprendre. Une délicieuse ponctuation cérébrale à un repas savoureux.

Quand je chante en duo avec Mathilde, et que nos voix recréent une magie oubliée : 
Le temps de Vivre, de Georges Moustaki. Depuis combien de décennies ne l'ai-je plus chantée ? C'était hier, j'ai dix-sept ans, j'apprends la guitare et les magnolias de la cour tendent leurs énormes fleurs de velours vers ma fenêtre. Une jolie minute de nostalgie heureuse.

Et puis, toutes ces minutes avec toi, mon amour, ton retour de voyage, ce rayon de lumière furtive se faufilant dans notre chambre. Cette musique qui nous touche de son aile et nous fait frissonner. Cet orage qui gronde en gris et mauve sur le jardin. Ce déjeuner au soleil. Ce bricolage que nous avons conçu et réalisé à deux, notre joie de créer, et d'embellir la Maison sur la Colline. Pour les enfants, les amis, tous ceux qui viennent étoiler nos jours de leur présence ou de leur rire. 

Nos évidences. Notre bonheur de bâtir chaque jour du solide, du précieux. De conjuguer nos faiblesses, nos erreurs, nos hésitations d'êtres humains, pour en faire des forces. Et même si la vie n'est qu'un galet roulé sur la grève de l'histoire, serrer ce galet dans nos mains, et sentir la chaleur de l'instant jusqu'à en faire une éternité.
 
Et vous, de quelles minutes de votre vie êtes-vous amoureux ?

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samedi 29 octobre 2022

Quand l'eau monte, le bateau s'élève...

 






Par hasard, je suis tombée (sans me faire mal) sur ce proverbe japonais issu du Hakagure, le code de conduite des samouraïs.
J'aime bien les proverbes japonais. Ils contiennent, tout comme les haïkus, d'infinis sujets de réflexion dissimulés dans une simple métaphore.
Au-delà d'un bel hommage au principe d'Archimède, j'y vois, humainement, une allusion à notre formidable capacité d'adaptation aux événements. A nos forces qui s'aiguisent dans la difficulté. A une certaine nécessité de cultiver cette force intérieure pour ne pas se laisser submerger par l'adversité. J'y vois aussi la nécessité d'évoluer, plutôt que de s'arc-bouter à de vieux principes, de vieux conditionnements éculés nous entraînant par le fond.
Je rêve d'un monde où le mot force ne serait plus synonyme de violence, de contrainte,  ou d'oppression, mais de cette énergie vitale qui crée les conditions d'une belle existence. 
Où la réussite ne serait plus synonyme de compétition, d'écrasement de l'autre, de dictature ou de tyrannie,  mais seulement de victoire sur soi-même.
Je rêve d'un monde où l'on ne confondrait pas estime de soi et égoïsme, solidarité et esprit de sacrifice. Où se contenter de ce que l'on a, ne voudrait pas dire renoncer à ses rêves, ni accepter une condition injuste, mais cultiver la gratitude et la sobriété chaque fois que c'est possible.
Je rêve d'un monde où l'harmonie ne signifierait pas l'uniformité, et où les différences se seraient pas sources de discorde mais d'enrichissement.
Bref un monde où les seuls guerriers existants seraient pacifiques, lumineux, pleins d'humanité. Des combattants de paix. Et ne cherchant qu'à se commander eux-mêmes plutôt qu'à diriger les autres.
Oui, je sais, c'est pathétique, à mon âge et à l'heure qu'il est, de croire encore à un monde meilleur... Mais j'écoutais Vivaldi, ça m'a rendue mélancolique.