dimanche 29 novembre 2020

Odette



Celui qui veut tromper les hommes doit avant tout rendre l'absurde plausible.
 Goethe (1749-1832)





Quand j'ai connu Odette, elle marchait d'un pas alerte dans les chemins de noisetiers, s'extasiant toujours sur les fleurs en boutons ou le vol des geais. Après sa promenade, elle ne dédaignait pas un petit verre de porto ou de vin de noix en apéritif. Puis 
elle dégustait l'entrecôte du dimanche avec des frites. Beaucoup de frites. 
Après cela, elle s'asseyait sans bruit dans son fauteuil, et sommeillait d'un oeil.
Tendre et fragile comme une feuille, elle rentrait, la joue rosie de bonheur, dans sa maison de retraite, l'âme en joie d'avoir serré des coeurs sur le sien. 

Aujourd'hui, cela fait cent quatre vingt-seize-jours et dix heures qu'elle n'est pas allée plus loin que le jardin de sa prison dorée. 
Elle ne se plaint jamais. Elle se résigne. A peine, de temps en temps, murmure-t-elle un faible : 
« C'est un peu long... » 
Doux euphémisme.
Elle a la sagesse des centenaires ou presque. Elle a appris à respecter la raison d'état et à se raccrocher aux petites choses, comme les rayons du soleil qui, heureusement, entrent à flot dans sa chambre. Mais sa chambre fait neuf mètres carrés. Odette a beau être positive, son avenir se grise et se rétrécit. Et une ombre passe devant son regard.
 C'est dur, cette chambre qui devient une cellule, car les règles se sont durcies ces derniers temps : plus de repas au restaurant collectif, plus de sortie au jardin, ni même dans les couloirs. Plus de visites des proches.
Motif : on protège, on protège, on protège...
Mais de quoi, bon sang, peut-on protéger une vieille dame de quatre-vingt-dix-sept ans ? 

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La photo est celle de Gisèle Casadesus, une autre centenaire qui a eu la chance de ne pas connaître cette époque troublée.

mardi 24 novembre 2020

Auscultation

Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ;
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;
Je sentis tout mon corps, et transir et brûler.
Je reconnus Vénus et ses feux redoutables,
D’un sang qu’elle poursuit tourments inévitables.

Racine, Phèdre I, 3







Auscultez-moi, Docteur.  J'éprouve depuis quelque temps de petits picotements, là. Est-ce grave ?
- Voyons mademoiselle Célestine...Ces picotements vous grattouillent-ils, ou plutôt vous chatouillent-ils le bulbe rachidien ? 
- Vous n'y êtes pas, docteur. C'est beaucoup plus bas ! Du côté du poumon... là, voilà, nous y sommes. Au niveau de cette chose qui bat, là, dans mon caisson.
- Le coeur ? Ah oui, je sens en effet comme une légère tachycardie printanière... On dirait un murmure d'abeilles.  Avez-vous de la fièvre ?
- Une fièvre brûlante, docteur ! Et des frissons par tout le corps...
-Vos yeux se brouillent-ils ?
- De larmes d'émotion, oui.
- Vous êtes essoufflée aussi, je pense ?
- A bout de souffle, bien souvent. Comme estomaquée.
- Par manque d'oxygène...
- Que nenni ! De grosses bouffées d'air pur qui me coupent littéralement la respiration, vous voulez dire ! des vagues de sentiments débordants qui m'envahissent... Mon plexus qui se gondole.
- Des courbatures ?
- Plutôt une sorte de frétillement permanent de mes extrémités, une tension, un tremblement.
- Une perte de sensation ?
- Oh non, au contraire, je sens, j'hume, je regarde, je goûte, je touche tout avec bonheur !
- Perte de l'appétit ?
- Au début, sans doute un peu...Mais je suis une gourmande invertébrée, et je dévore désormais avec délices et orgues !
- Pas de doute...Vous êtes atteinte d'un mal étrange et pénétrant;  j'ai mon idée, mais ne nous prononçons pas hâtivement...... Faisons le test. C'est indolore.
...
...
...



- Alors, docteur, ce test ? Un résultat ?
- C'est bien ce que je pressentais : vous êtes positive.
- Ah oui ! Une vraie positive, docteur ! Je le sais, on me le dit souvent. Parfois même on me le reproche.
- Les idiots... Vous souffrez en fait d'une forme aiguë du virus le plus répandu de la planète. On l'appelle le syndrome de Vénus, ou encore le Cupidovirus.  Symptômes diffus, variables, souvent forts. Incubation incertaine. Guérison aléatoire, parfois spontanée. Peut s'emparer d'une personne à n'importe quel âge. Jambes qui flageolent, joues empourprées, mains moites et pieds poites...
- Des contre-indications ? 
- Pas que je sache. Vivez de toute votre âme. Profitez de toutes vos forces. Battez de tout votre coeur jusqu'à la chamade.
- C'est douloureux ? 
- Seulement quand ça s'arrête, alors, ne soyez pas pressée.
- Pas de remède donc ?
- Ce virus, fillette, est le seul qui soit en même temps un remède. Contre à peu près tout. Un véritable vaccin contre l'ombre, l'ennui, et la morosité ...C'est pourquoi l'on parle sans le percer jamais vraiment, du mystère de l'amour. 
- J'en ai pour la vie ?
- Je l'espère pour vous, jeune dame... N'oubliez pas que la vie est la première maladie mortelle sexuellement transmissible. Alors...Allez, courez, volez et nous vengez de la peur, du froid, du manque d’amour...
Aimez donc ! Tout le reste est lie, et ratures.

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mercredi 18 novembre 2020

Le voyageur aux yeux de ciel


 
Nous


« Emmène-moi dans un endroit où nous ne sommes jamais allés ensemble » dis-je soudain sur un de ces coups de coeur dont j'ai le secret,  alors que nous rentrions d'un déplacement coché 2 sur l'attestation dérogatoire. 
Aussitôt, le soleil de mes nuits, qui ne sait rien me refuser, d'un adroit coup de volant, bifurque séance tenante sur une route secondaire. Nous débouchons effectivement dans un lieu inconnu de moi, peuplé de grands arbres et de verts pâturages. 
Ce jardin idyllique entoure un long bâtiment un peu austère qui ressemble à un lieu de retraite spirituelle. C'en est un, c'est vrai, et j'aperçois des silhouettes de moines et de religieuses marchant d'un pas méditatif entre les frondaisons.
A côté d'un verger de dessin animé japonais, un bâtiment plus modeste. « Vente de pommes » est-il annoncé sur un écriteau.
Et sur le pas de la porte, un homme nous ouvre les bras.
 « Je vous attendais » semblent dire ses yeux rieurs, d'un bleu pâle admirable, et emplis de bonté espiègle. La conversation s'engage, comme si nous nous connaissions de longue date.
 Il se présente comme voyageur itinérant, ou vagabond par choix depuis toujours. 
Oui, par choix, c'est ce qui rend le bonhomme fascinant, détonnant dans un monde calibré en froides étiquettes pour lequel il ne serait qu'un SDF.
Ses pas l'ont mené dans ce lieu,  les religieux l'ont accueilli, lui offrant une place de jardinier factotum, il a saisi l'occasion de se poser pour une escale un peu plus longue. 
Nous parlons herboristerie, jardinage et philosophie. Les canards chinois glissent lentement sur l'étang. Un chat dort au soleil.



Lui


Je les ai vus arriver de loin. Il faut dire que la nana, avec ses cheveux de flamme, on la verrait depuis la lune. Un petit couple bien sympathique, ils ont pris un kilo de pommes, une caisse de jus. Je me suis tout de suite senti en confiance. Je leur ai parlé de mon projet de formation sur les simples, oui vous savez bien, les herbes qui soignent. Les herbes de sorcières quoi.
Ils ne m'ont pas jugé, au contraire, ils ont eu l'air intéressés par mon parcours. 
On a parlé des retraites ignaciennes, de la majesté des montagnes qui entourent les bâtiments, et du travail de la terre. Je n'avais pas vu grand monde ce matin, à part le chat qui ne parle pas. Ça m'a fait du bien de discuter avec ces gens. Ils ont l'air de s'aimer, ça se voit tout de suite.








Le chat

Non je ne dors pas. Et oui, je parle. J'observe de ma margelle. Moi aussi, je suis un voyageur, môssieur. Et je sais très bien pourquoi j'ai élu domicile ici, parmi les pommiers du cloître. Certes, si les poissons de la mare ne se laissent pas attraper facilement,  les souris du grenier sont bien croquantes. Mais c'est surtout que les hommes y sont meilleurs. Ils ne s'embarrassent pas de ces futilités qui occupent le monde et la foule déchaînée, loin, là-bas. Ils connaissent la valeur des choses, et des mots bien pesés, comme des fruits. 
Le père supérieur vient de temps en temps voir si le nouveau gère bien la récolte de pommes. De rares clients passent parfois la grille. C'est ce que j'aime ici : la paix. Ce matin, deux seuls sont venus troubler ma quiétude féline. Quand le gars a chargé sa caisse de pommes, la fille est venu me caresser le museau. Elle sentait bon. Tout est bien, me suis-je dit l'oeil mi-clos. Je ne dors pas, mais j'aime qu'on le croie.

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Pour l'atelier de la Licorne, il fallait raconter un événement de trois points de vue différents, chaque paragraphe comptant 15 phrases maximum, et le titre devant comporter un des mots terre, mer ou ciel. :-* :-* :-*