dimanche 23 janvier 2022

Cette obscure clarté ...

Pour l’atelier du Goût. Ce personnage, sur le tableau, reste dans l'ombre. Terriblement seul et comme en dehors de sa propre vie. Il a évoqué en moi un bouquet de réflexions sur cette dualité ombre-lumière si symbolique.




Vous l'avez remarqué, les personnages de fiction s'empêtrent souvent dans des galères sans nom. De macabres machinations, des combines sordides. Des impasses mal éclairées. Sans ces filandreuses aventures, où le coeur du lecteur comme du spectateur se soulève à chaque page, avec un petit frisson de peur ou de dégoût, on s'ennuierait, sans doute. 
Il n'y a pas à dire, les situations cornéliennes, les imbroglios invraisemblables, les sombres héros de l'amer ont toujours bonne presse. C'est sur ce postulat que sont bâtis la plupart des romans et des films.
Mais dans la vraie vie ? 
Dans la vraie vie, cela existe aussi, évidemment. 
Qui n'a jamais eu de zone d'ombre ? Des petits mensonges ? Un jardin secret ? Qui a traversé toute son existence nimbé d'une auréole de vérité sans jamais déraper ?
Même votre Célestine préférée ne prétend pas être, ni avoir toujours été, une sainte dans sa niche. J'ai aimé, parfois, cultiver le mystère, flirter avec la frange, sentir le doux vertige de la bascule du côté obscur de la force. Mais c'étaient les effarements imprudents de la jeunesse.

Je pense souvent à mon amie Vianne, qui, elle, a construit toute sa vie sur un mensonge. Eternelle adolescente en mal d'émotions fortes, elle a eu une liaison puis est revenue auprès de son mari, tout en promettant la lune à son amant. Qui est la proie ? Qui est l’ombre ? Elle mène depuis des années une danse infernale dont elle est devenue prisonnière, ne sachant pas choisir entre ses deux hommes, ses deux maisons, ses deux styles de vie. Je me demande comment l'on peut réussir à tenir cette intenable balance, n'étant jamais bien nulle part, ni avec l'un, ni avec l'autre. Sont-ils dupes de ce ballet ? Je me le demande aussi…
Elle me fait penser à ces biches au regard inquiet, jamais posées, jamais tranquilles, toujours sur le qui-vive et les nerfs à fleur de peau a chaque froissement d'herbe. 
Quel goût peut avoir la vie quand on craint à chaque instant de se trahir, de gaffer, d'être pris(e) en flagrant délit de tromperie, de duperie ? En flagrant délire, devrais-je dire, car pour moi c'est une folie.
J'aime mon amie. Mais je ne parviens plus à cautionner ses micmacs, ses manoeuvres pour donner à ses actes une apparence de normalité. Je refuse désormais de lui servir d'alibi comme au temps où je croyais sincèrement lui rendre service. 
Regarde-toi, mon amie, tu n'as pas bonne mine. Ta vie en pointillés ne t'épanouit pas. Tu fais souffrir par tes absences et ton imposture les deux hommes qui t'aiment. Et si tu choisissais enfin celui avec qui tu veux vivre, avant de te retrouver seule dans la rue par une nuit sans lune ? Délaissée par les deux...
Rien n'est enviable dans ce miroir truqué à deux faces. Laquelle de tes vies est le brouillon de l’autre ? 
Je te plains vraiment, en vérité, d'en être toujours réduite à mentir. De n'avoir plus la force de changer. De n'avoir toujours pas compris, au bout de toutes ces années, combien il est vivant, et réjouissant, d'être en plein soleil, dans la lumière, en plein accord avec soi-même. Je te plains parce que je t’aime.


Pour l’atelier du Goût.

lundi 17 janvier 2022

Des champs d'étoiles


 


Je suis née à Barcelonnette. Mon frère fut mon premier héros. Nos jeux d'enfants couraient dans des collines roses et grises, les amandiers en fleurs se miraient dans les torrents constellés de saumons. C'était la montagne âpre du Queyras, où le ciel se fendait de gel chaque nuit d'hiver, et où les étés s'amoncelaient dans les champs en gerbes d'or.
C'est là que j'appris à aimer les étoiles. Et les blés.

Un jour pourtant, car tout a toujours une fin ...  mon père annonça une catastrophe : il était muté à la ville. Nous connûmes alors les délices doux-amers de la vie en appartement, où l'on écarquillait les nuages pour entrevoir la lune, à travers les vitres exiguës de nos chambres étroites. Les immeubles d'en face nous gâchaient la vue, nous cachaient la vie.
Il fallait marcher en chaussons, à cause des voisins. Jouer à la balle en mousse, s'entourer le coeur de peluche, pour absorber nos colères et nos cris de joie. Je me réfugiai dans la lecture, la seule activité acceptablement silencieuse qui pouvait m'emmener de liane en liane sur des galions voguant sur des mers émeraudes, à la découverte de contrées lointaines où des princes mouraient d'amour, juchés sur des éléphants.
C'est là que j'ai appris à aimer les livres. 

Aujourd'hui c'est là que je vis. La maison est juchée sur un tapis d'herbe craquante, entourée de chênes pubescents. Un fin rideau de calme frémit au moindre vent : ce sont les acacias et les pins qui ondulent. Les crocus étoilent les sous-bois.
Je joue à d'autres jeux, mais la joie est intacte.
Sur mon épaule, le bras doux et puissant de l'amour a remplacé la main de mon frère. Tes doigts forment un panier où je dépose mes mots, infini de l'instant, inaltérable source.
Les étoiles, les livres et les blés ont un pris un goût incomparable.


Tableau d'Angeles M. Pomata





Pour l'atelier du Goût.

jeudi 13 janvier 2022

L'année des cygnes

 

« Un cygne, c'est comme un 2 avec des ailes » Lucas, 8 ans.


J'ai toujours aimé la ressemblance du cygne avec le chiffre 2. La majesté de ce cou joliment façonné par la nature prend toute sa beauté, chaque soir, à 22h22, où je ne puis m'empêcher de voir, sur le cadran numérique, une procession parfaite de ces volatiles gracieux. Effleurant doucement la surface du temps. 
Cette année, quelle chance, ils vont nous accompagner un court instant, si l'on veut bien considérer qu'une année terrienne n'est qu'un souffle, un soupir dans le cosmos. Ces trois cygnes-là ne reviendront plus avant...2122 si je ne m'abuse. Quant à l'alignement parfait de 2222, je crains que notre engeance ne soit plus là pour voir ça...
Et c'est justement en pensant à tout cela qu'hier soir, j'ai eu une conversation passionnante avec une de mes nièces chéries. Cela portait sur les signes (ah, l'heureuse homonymie !) que la vie place subrepticement sur notre route, et que nous décidons de voir ou non. Je serais assez baudelairienne sur ce coup-là : «La nature est un temple où de vivants piliers, laissent parfois sortir de confuses paroles, l'homme y passe à travers des forêts de symboles, qui l'observent avec des regards familiers»...
Je trouve tellement plus amusant d'y prêter attention, tellement plus poétique  d'ajouter un peu d'irrationnel dans ce monde robotisé et si peu drôle.
Le grand Albert Einstein, ne disait-il pas que « les coïncidences sont une manière pour Dieu de rester anonyme » ? Einstein, quand même... Un mathématicien avec de l'humour, c'est délicieux...J'ai repensé à mon prof de maths de cinquième, celui qui m'a fait aimer les maths, avec son regard bleu et ses petites fesses qui bougeaient joliment sous son patte d'eph quand il écrivait ses équations au tableau d'une main assurée. Mais je m'égare...
Bref, ma nièce me confiait les subtiles coïncidences qui émaillaient sa rencontre avec un garçon en qui elle a tout de suite reconnu l'Amour.  Le vrai. 
Nous nous sommes mises à nager en pleine synchronicité. A vibrer à la même fréquence. Je faisais des parallèles avec ma propre histoire.
-Tu te rends compte, ma Tia, (oui c'est comme ça qu'elle m'appelle), combien la vie est merveilleuse, si l'on prend garde à tous ces signes ? 
S'ensuivit une longue liste de concordances et de simultanéités incroyables. Que les cartésiens auraient aussitôt classés dans les purs hasards sans signification statistique. Peuh ! les pleutres...
-Et tu ne devineras jamais quel livre lui a été offert, ma Tia, alors qu'il ne te connaît pas : « The Celestine Prophecy » un livre qui parle justement...des signes. 
Quoi qu'il en soit, y réfléchir permet de développer son intuition.
Qu'on les attribue à la providence, à l'univers, au destin, à Vichnou,  à toute forme d' intervention surnaturelle, ou à l'influence de la masturbation des crabes sur le recul des falaises, peu importe. Personnellement, je crois simplement à l'hypersensibilité en tant que don magnifique. Les intuitions sont surtout d'excellentes balises de vie, à condition de savoir les écouter et les déchiffrer. Ça m'a plutôt bien réussi jusqu'ici.


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