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03 avril 2019

La Reine des Mots






 Histoire 
pour ceux 
qui aiment les histoires







Les curieux événements qui font le sujet de cette chronique se sont produits... Oui, je vous l'assure, ils se sont bel et bien produits, cela ne fait aucun doute. Ce que vous serez en droit de me demander, en revanche, c’est où, et quand. L’ennui c’est que je ne saurais le dire avec précision. 
Dans mon souvenir, nimbé de l’éclat d’une lune énorme derrière les carreaux tremblants d’une fenêtre ancienne, il me semble que j’étais assis à une table de travail, à moins que ce ne fût un bureau de chêne aux tiroirs massifs. En tout cas, c’était un endroit plat, et encombré d’objets hétéroclites, encriers, boîte à biscuits secs, livres, tampons-buvards, bougeoirs. Je dois vous avouer, pour être tout à fait honnête, que je n'étais pas chez moi, et que j’avais certainement un peu abusé, au repas, de ce vin de Xérès qui étourdit la tête dans un tourbillon, plus sûrement qu’un manège de chevaux de bois.
Bref, le silence enveloppait le soir de sa main gantée de noir. Tout le monde dormait. J’écrivais, comme à mon habitude, dans le cahier de moleskine qui me servait de journal, et recevait chaque soir mes lignes hâtives et fiévreuses. Je résumais ma journée qui, ce jour-là, avait été particulièrement vide d'événements, autant que mon regard vitreux observant la campagne endormie par la nuit. La suite devait me faire mentir.
Car un mouvement inhabituel attira mon attention, du côté ouest de la table. L'une des deux bougies se déplaçait toute seule, dansant comme un feu follet sur une tombe.
A y bien regarder, elle ne bougeait pas par elle-même : a-t-on jamais vu cela ? Non. 
Elle était mue par un tout petit personnage que j’identifiai assez rapidement comme étant un enfant. Mais quand je dis petit, c’était vraiment un tout petit garçon. Il devait mesurer deux pouces, à tout casser. A peine plus que la chandelle…
Le plus étonnant, c’est que la deuxième bougie avait changé de place elle aussi, et qu’elle éclairait maintenant mon gros livre de contes, ouvert. J’en étais l’auteur, et pas peu fier. J'adorais raconter des histoires.
Et là, allongée nonchalamment au mitan d’une des pages, une gamine aussi peu haute que son camarade promenait son doigt affairé sur « l’histoire de la Princesse Rosette ». Pas plus effrayée que cela qu’un géant à moustaches la dévisageât d'un regard sévère.
- Qui êtes-vous, les mioches ? me hasardai-je à demander.
- Nous sommes les petits génies de la lecture, répondit-elle sans crainte d'aucune sorte. Nous venons vérifier que dans chaque maison, les enfants puissent lire des histoires estampillées par la Reine des Mots.
- Ah bon. Et mon histoire vous paraît-elle convenir ?
- Ma foi, elle est assez drôle et bien tournée. Nous l’adoubons, dit la liseuse.
- Si, si, elle a dou bon, signor, ajouta l’espiègle petit porteur de flamme.
Je fermai les yeux de plaisir, celui que chaque auteur éprouve quand on titille gentiment le poil de son ego de plumitif.
Quand je les rouvris, mes petits fabuleux s’étaient dissous dans l’air. Ça alors !
Plus tard, et même longtemps après, j’évitai de parler à mon éditeur de la Reine des Mots et de ses trolls. Je craignais qu’il ne me soupçonnât de délirium très épais et ne me coupât les vivres. Mais une secrète satisfaction allumait dans mon œil gris une lueur d’étoile. Et je brûlais, évidemment,  de rencontrer cette fameuse Reine des Mots, ne fût-ce que pour voir à quoi elle ressemblait... mais qui aurait pu me dire où elle créchait ?
Vous le savez, vous ?

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Pour les Impromptus, avec un incipit de Camus.
La photo est de Val Tilu, que j'adore. Allez découvrir son univers.


Val Tilu, le Petit Peuple







Les contes de fées ça craint,
Aldebert et Charles Berling

12 mars 2019

Plaisirs minuscules






“En te levant le matin, rappelle-toi combien précieux 
est le privilège de vivre, de respirer, d'être heureux.” 
Marc Aurèle





Quand on y réfléchit, c'est plutôt drôle cette expression 
« plaisirs minuscules »...
Presqu'un oxymore. Un peu comme « petits bonheurs ». On minimise une chose que je trouve, personnellement, immensément grande. Le bonheur, le plaisir, ça te soulève, mon ami,  ça te coule dans les veines comme un torrent de lave, ça te charrie du lourd sur des kilomètres, ça te fougue, ça t'émoustille et ça te papille. C'est délicieux. C'est exaltant. C'est renversant. Et c'est tout simple à la fois. Simple comme un écureuil qui vient te chaparder un gland sous le nez. Simple comme un ciel de mars sur les bateaux à marée basse de Pornic, collier de grains et d'éclaircies en giboulées. Comme cette odeur de goudron et de vase et ces cris de goélands. Simple comme deux mains qui se frôlent.
Simple comme se dire qu'être vivant et en bonne santé, bon sang, mais qu'est-ce qu'il y a de mieux ? 
Le Bonheur avec une grande baie, ouverte sur l'infini, c'est peut-être tout simplement savoir se laisser envahir par ce courant d'air mentholé, par cette vague d'embruns et de sel, par cette somptueuse perfection du temps qui court, court, et nous rend sérieux...
Tout ce qui fait que l'on respire tellement mieux, tout à coup...
Un grand petit bonheur est entré dans ma vie il y a huit mois, un bonheur qui babille, qui tète, qui dort beaucoup, qui s'éveille aussi. Un prénom d'enchanteresse. Deux grands yeux bleus d'innocence qui plongent leur regard dans le mien et me transpercent comme pour me dire : « Regarde comme on se ressemble ».
Vous comme moi, nous avons chacun son mantra, sa phrase fétiche, son activité consolatoire. Un truc qui te tricote le bonheur en cotte de maille contre vents et marées. 
 Toi, c'est la gouache ou le fusain, toi la poésie, toi encore les petits oiseaux, toi, les voitures de courses et toi les balades en montagne au coeur des torrents. Toi tu ne vis que par ton jardin, toi tu préfères le métropolitain.
Celui-là * empile des pierres en de somptueux équilibres dérisoires et grandioses, métaphore de nos vies. J'aime le regarder. Nous nous répétons dans notre quête, nous avons nos périodes bleues, nos obsessions, nos hobbies et nos violons dingues, mais qu'est-ce que ça peut faire ? C'est beau et ça nous va. Alors ...
Moi, mon mantra, c'est la vie. Sa beauté. Son émouvante diversité. J'ai mes thèmes de prédilection. D'aucun diront que je me répète, mais je m'en fouche comme de l'an dix-neuf.  J'aime l'amour, les étoiles, les enfants, les fontaines, les arbres, les livres, les landes désolées et battues par le vent, la mer, le cinéma et les moulins. J'aime le vin, le jazz, le vent, le soleil, la pluie, les parfums, le théâtre et l'odeur d'un bébé dans le cou. Juste là. L'odeur de ses petits cheveux de lait.
Le voir s'endormir, tout confiant, dans le creux de mes bras.
Et puis j'aime dire je t'aime.





*Mickaël Grab, l'homme qui dompte les pierres des torrents. 


Cliquez sur l'image pour découvrir en video ce qu'il réalise.







Pour les Impromptus littéraires.

20 février 2019

Elle l'appelait, Concepciòn...





Attention, histoire très très vraie...











Il est tant de secrets, de personnages singuliers, de failles inavouables, de dettes non payées, d'événements étranges ou tragiques, qui constituent la trame de l'histoire d'une famille ! 
Chacun peut en dire autant de la sienne, j'en suis certaine. Vous aussi, sans doute.
Sans accorder un crédit exagéré aux thèses de la psycho-généalogie, il est troublant d'en discuter, d'observer des similitudes, des coïncidences, des dates, des noms, des faits même, pour tenter d'expliquer certains maux que nous ont peut-être transmis les générations antérieures. Ou simplement pour mieux se connaître.
Il est passionnant et parfois vital de dénouer l'écheveau embrouillé des liens filiaux et des enfances de ses propres parents, pour mieux comprendre d'où l'on vient, et comment l'on fonctionne.

Et puis il y a les découvertes que l'on fait incidemment, au hasard d'une conversation.
C'est de cette façon que, grâce à ma cousine très versée dans la constellation de nos ancêtres, et qui prend des tas de notes dans de petits carnets,  j'ai appris un épisode fulmineux de l'épopée familiale.

J'avais un oncle d'Amérique, un « tonton Cristobal » qui n'est pas revenu, un grand-oncle exactement, et je ne le savais pas. Comment n'ai-je jamais entendu parler de lui jusqu'à aujourd'hui ? Pourquoi ma mère n'en a-t-elle jamais rien dit ?
Paolo était, au milieu de quatre sœurs,  l'unique frère de mon grand-père maternel. Un beau jour, il a disparu corps et biens, du jour au lendemain. Volatilisé comme une météorite brûlante entrant dans l'atmosphère.  Laissant une femme éplorée, qui d'ailleurs en mourut de chagrin, et un bambin de trois ans, Raimundo, pour qui la vie dut être bien cuisante après ce double drame...
Mon grand-père tenta de retrouver sa trace en vain, durant des années. 
Jusqu'à ce que le pendule d'un radiesthésiste de ses amis s'arrêtât sur le long et maigre serpent vert qui, sur la mappemonde, s'appelle le Chili.
Plus précisément au-dessus de Concepciòn, une ville au nom sulfureux pour moi. Mais allez donc retrouver une aiguille dans une botte de cactus...
Et si c'était vrai ?
Quelle chimère poursuivait donc l'oncle Paolo ? Ou bien quel terrible secret devait-il fuir pour s'exiler si loin à jamais ? Comment était-il mort ? Aurais-je une tripotée de petits-cousins ayant été conçus à Concepciòn ?
Et toute cette sorte de questions que se pose toujours mon esprit curieux et romanesque, à l'évocation d'un mystère lointain...
Voilà en tout cas un pan nébuleux de ma filiation que je n’éluciderai jamais.


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 Musique Cuore cosa fai / anonimo veneziano
Pour les impromptus

23 novembre 2018

Jasons sur les jargonautes







« La parole du sage s'écoule dans la clarté. Mais de tout temps les hommes ont préféré boire l'eau qui jaillit des grottes les plus obscures. »

Amin Maalouf, Le Rocher de Tanios












Le jargonaute n'aime pas parler simplement. Il n'appelle pas un chat un chat. Il aime aguiller les vocables de bric et de broc pour se cadonner de l’importance. Sa boboïsation aggravée n’a pas de limite. Il lui faut sans cesse en rajouter dans le nébuleux. Ça doit lui stimuler la ghréline que de se rouler dans un patagon frénétique, un galimatias abscons que seuls ses congénères saisissent. Ils se boujoutent alors entre-soi dans leur clubbing, à grands coups de biérologie, couponing ou mixologie. L’essentiel est que personne n’entrave que pouic.
Question nourriture, le jargonaute fait dans le flexitarisme, avec une prédilection pour les suraliments nippons bon teint : gyoza, teppanyaki, graines de chia, ça t’a une de ces gueules,  dans une cure de détox en cotravail avec son diététicien ! 
C’est la démocrature du sabir fumeux, le credo du startuper de génie : lui seul sait qu’un phagosome est un organite formé dans une cellule phagocytaire à la suite de la phagocytose, et non une invagination de la membrane plasmique pour englober un corps étranger suivie de la fusion de cette membrane pour former une vacuole dans le cytosol. Quand il arrive à placer ça dans un brainstorming, au sein de sa blockchain, il est au bord du GASP.
 Il prend sa vapoteuse et part faire un peu de e-sport sans crainte d’être écotoxique. Qu’il vente ou qu’il gouttine, il s’en moque : il like en replay les meilleures mapping-vidéos du web, transposant malgré lui les mégadonnées en qubits quantiques. Il fréquente une geekette un peu grigneuse qui est condamnée à tenir un vlog pour avoir loupé son actorat. Ils se doucinent gentiment et se font péter la miaille  tout en parlant du Brexit ou de l’alphabet ougaritique.
Bref, la vie des jargonautes est un jonglage permanent de concepts éclaboussants de pédanterie aussi passionnants qu’un précis de légistique en open access. Un vrai bonheur lexicosémantique.
Si vous les rencontrez, traînant, lui en gougounes, elle en burkini,  avec des airs de facancier, fuyez bien vite vous convertir à l’écoforesterie. Car à les écouter, vous auriez soudain un besoin irréfragable d’oxygène et de simplicité !




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Tous les mots « bizarres » en italique dans ce texte vont faire leur entrée officielle dans le Petit Larousse 2019. 

12 octobre 2018

Plus bleu que le bleu de mes yeux




Hier encore avait lieu, chez Drouot, une vente aux enchères un peu exceptionnelle au profit de l’amicale des joyeux trousse-chemises du dimanche. Il faut savoir que, sur ma vie, je n’avais jamais perçu autant d’émotions dans une salle des ventes…
 Sur l’estrade spécialement tendue d’un rideau de calicot plus bleu que le bleu de mes yeux, la commissaire-priseure, une rousse incendiaire en tailleur amandine et aux ongles parfaitement manucurés (une de ces femmes à qui l’on ne saurait dire « Tu t’laisses aller ») la commissaire, donc, présenta au public quelques objets précieux ou rares qui envolèrent les enchères : les deux guitares de l’artiste, bien sûr, mais aussi le fameux tableau vendu à Montmartre un soir de bohème contre un bon repas chaud et la fameuse affiche à peine racornie par le temps, celle en haut de laquelle il se voyait déjà.
Parmi d’autres lots remarquables, signalons un rafiot craquant de la coque au pont, un billet d’embarquement pour le bout de la terre, une tortue, deux canaris et une chatte, à récupérer au 29 rue Sarasate, ainsi qu’un lot de cent bougies que l’artiste avait préparées pour qu’on lui souhaite bon anniversaire sur scène le jour de ses cent ans, comme il en rêvait.
Citons encore à la louche une roulotte peinte en vert, des tréteaux, une gondole, des amours mortes, un ou deux plaisirs démodés, des lueurs psychédéliques, un curieux décorum, des lilas à accrocher aux fenêtres, des bigoudis, des bas tombant sur les chaussures et un vieux peignoir mal fermé.
Le clou de la vente a été sans conteste l’oreiller de la Mamma, qu’un dénommé Giorgio emporta après une surenchère acharnée pour une somme astronomique. On peut dire qu’il avait eu la baraka, sur ce coup-là, et pourtant ce n’était pas gagné. On raconte qu’il était plutôt maudit, là-bas, dans le clan des Siciliens…
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Pour ma part, je n’aurais pas eu les moyens d’acheter quoi que ce fût de cette prodigieuse collection. Je suis quand même repartie avec un petit flacon contenant précieusement l’odeur d’une rose. Sur l’étiquette ces simples mots : « J’aime Paris au mois de mai… »



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Pour les Impromptus Littéraires, il fallait utiliser une dizaine de titres de Charles Aznavour.