30 juin 2023

Lettres de Ré (fin)

 



Dix jours passent décidément bien vite, lorsque l'on est en bonne compagnie, et dans un lieu d'exception. Les grincheux fulmineront que la furie immobilière s'est emparée des maisons de pêcheurs, des petites fermes ostréicoles et de la tranquillité de l'île pour en faire un paradis pour riches. Ils vous parleront du prix au mètre carré qui ne tourne pas rond. De la valse des étiquettes sur les marchés et aux terrasses. Et de l'invasion des touristes à cause du pont qui a volé l'âme de l'île. C'est sans doute vrai. 
Mais moi, je vais garder au fond de mes yeux la lumière. Cette lumière inexprimable, baignée d'océan. Le petit bois de Trousse Chemise et le Banc du Bûcheron, empreints de poésie. Les colliers d'escargots blancs accrochés aux poteaux. Les façades immaculées ponctuées de volets verts. Le microclimat qui laisse exploser les lauriers, les pins d'Alep, les acanthes, les myrtes et les succulentes, et puis les vignes donnant un vin léger et ambré, un petit bout de Méditerranée au milieu de l'Atlantique. Je vais emporter au fond de moi le son des vagues berçant mes nuits, les longues bandes de grève striées d'algues vertes, ce ponton où tu m'as sublimée. Les baudets du Poitou et les ânes en culotte, vieille tradition rhétaise. Ou rétaise, au choix*. 
 Le clocher d'Ars sur le velours du crépuscule, et les feux de la Saint Jean brûlant mon coeur.
Et tous ces oiseaux étonnants, habitants les marais, comme autant de traits de liberté entre le ciel et l'eau.
Merci à vous, mes fidèles, qui avez suivi mes tribulations d'amoureuse de la vie, à travers ces quelques lettres de la belle adorée chère à Nougaro.

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*Voir ici l'explication.



























25 juin 2023

Lettres de Ré (3)

 



Sur l'île, la bicyclette est un art de vivre. Une douceur de déplacement, pour mieux sentir le vent de l'océan nous parcourir de frissons. J'apprécie la chance d'être ici en juin. Le temps est superbe, mais sans les hordes de l'été. Sans le stress de la foule. C'est un peu comme si l'île s'offrait en toute intimité. Aux regards épris de sa beauté sauvage. L'air de la mer donne une transparence unique et fraîche à toute heure de la journée.
Je croyais avoir vu le plus beau, les jours précédents. Mais la réserve naturelle du Fier est une splendeur à chaque tournant de chemin. Une splendeur encore plus splendide, si j'ose ce barbarisme pléonastique. Un paradis pour la gent ailée. Quand on roule parmi les sternes, les goélands argentés et les spatules, c'est très exaltant. On a l'impression d'être admis, en quelque sorte, dans le grand dessein de l'univers.
Quant aux couleurs...Quel peintre ne rêverait d'une telle palette ? Les salicornes et leur vert presque fluo, les algues d'or recouvrant les étangs, les camaïeux de bleus, gris verts, c'est d'une beauté, si tu savais !
La soirée fut festive. Clin d'oeil à « Alceste à bicyclette » tourné ici, sur la plage du Grouin, et dans le fameux restaurant « les Frères de la Côte ». Les fruits de mer étaient délicieux, la mer sublime, les amis joyeux et drôles; bref, un de ces soirs précieux où l'on se sent encore plus vivant que d'habitude. Quant aux couchers de soleil, le Petit Prince les envierait, sans doute.

(à suivre)

























23 juin 2023

Lettres de Ré (2)

 





La promenade des marais salants, d'Ars jusqu'à Loix, quitte le port pour s'enfoncer dans une symphonie rafraîchissante de couleurs et d'oiseaux. C'est un royaume liquide, humide, la mousse repeint les pontons, les aigrettes, les échasses à pattes rouges, les tadornes de Belon, les avocettes élégantes et les huîtriers-pies s'ébattent parmi les roseaux. Cela allonge considérablement le trajet, car à chaque détour du chemin, on a envie de photographier quelque chose. Une lumière. Un paysage. Un oiseau. Un trait d'horizon
Les sauniers proposent de petits étals en libre service où chacun peut acquérir un peu de ces précieuses gemmes qui font la réputation de l'île. Il suffit de laisser l'argent dans une boîte. Ici, on dirait que la confiance et l'honnêteté sont préservées, au même titre que tous ces animaux menacés d'extinction.

Hier soir, à Saint Martin, c'était un autre univers. Plus sonore, moins sauvage, la fête de la musique célébrait l'été, emplissant le port de ses notes de blues ou de jazz. Les remparts brillaient sur la mer au soleil couchant, faisant oublier la chanson de Léo Ferré, « Merde à Vauban ». Les lieux d'histoire perdent de leur tragique, toujours, avec le temps.
Moi, je vis ici chaque minute avec ce sentiment profond d'être dans un lieu mythique. J'ouvre grand mes yeux, mes narines, mes chakras. Je m'emplis de tout. Et j'essaie, j'essaie seulement, mais y parviendrai-je ? de vous faire goûter un peu de la saveur salée de cette île unique.

(à suivre)






























21 juin 2023

Lettres de Ré (1)




Vous aviez deviné. Depuis hier, je goûte à sa lumière, unique, grisante. Chinou avait raison, c'est superbe. Le goémon et le varech drapent de vert et de brun les plages sauvages de granit, où les oiseaux semblent les seuls maîtres. La bruine tisse un voile diaphane que le beau temps déchire peu à peu. Il paraît que c'est le meilleur moment pour visiter l'île. L'énorme flot de touristes arrivera plus tard.
J'ai retrouvé Prudence Petitpas, mon amie de vingt ans. Cheveux au vent, nous avons suivi les chemins des marais jusqu'au phare des Baleines, à bicyclette...j'avais la chanson d'Yves Montand sur les lèvres. Le soleil généreux faisait oublier le temps gris du matin. Un gris virant au mauve par intermittence, quand les pêcheurs de palourdes bravaient la pluie de l'aube.
J'ai gravi en souriant les deux cent cinquante sept marches du phare, surtout parce que le Goût m'avait défiée, de sa gouaille joueuse, d’y parvenir sans souffler comme un phoque. Mission accomplie haut la main.
Les roses trémières sont les reines de l'île. Petrus m'avait prévenu, elles sont partout. Elles dressent fièrement leurs hampes vers le ciel, belles de jour comme de nuit, donnant un écrin pimpant aux maisons blanches à volets verts.
C'est dans une de ces maisons typiques de pêcheurs que nous logeons. C'est charmant.
Cette nuit, l'orage grondait sur Ars. Et puis le bleu est revenu, reparti, plusieurs fois dans la journée. J'ai pensé à l'Irlande. 
Il est des endroits que l'on fait siens au premier regard. Où l'on ressent au fond de soi comme un appel puissant, inexplicable, irrésistible. Ré est de ceux-là. Je l'aime déjà.

(à suivre)