08 avril 2024

Surprises




 De temps en temps, mon père, ce héros d'un autre temps, nous rapportait de la ville une pochette-surprise. Il n'y avait pas vraiment de raison, ni d'occasion particulière. Il était comme ça, le dabe. Il aimait faire plaisir, voir s'allumer dans nos yeux cette petite flamme de bonheur enfantin. 
C'était une sorte de cornet de carton, aux couleurs vives, soigneusement différenciées entre filles et garçons. Les remises en cause des stéréotypes de genre n'avaient pas encore émergé dans les consciences. Epoque étrange où chaque chose semblait immuablement à sa place. 
J'avais déjà cette curiosité d'esprit qui me faisait me poser la question : ai-je le droit d'avoir une pochette bleue, celle réservée aux garçons ? Mon père me connaissait bien, puisqu'il me fit ce plaisir transgressif plus d'une fois, autant qu'il m'en souvienne.
 Mais peu importait : c'était la fête quand j'ouvrais fébrilement cette corne d'abondance, le coeur battant. Ce qui s'y trouvait avait moins de valeur que ce simple geste plein de suspense et de joie... Je sentais tout l'amour paternel enrubanné dans le papier de soie.

En retour, j'ai aimé très vite surprendre mon entourage. Préparer en secret ces infusions de coeur, ces embuscades d'amour qui font pétiller la vie des autres. 

J'en ai gardé le goût profond des surprises : rien ne m'enchante plus que de préparer soigneusement ces petits riens qui feront plaisir à leur destinataire. Jouer les pères Noël, les Mary Poppins, les Amélie Poulain, voilà mon truc. J'y trouve un plaisir subtil. Préparer le gâteau de Peau d'Ane, et y glisser un diamant.

Alors pour toi, dont l'horloge va sonner demain un nouveau tour de soleil, j'ai mijoté une escapade dont tu ne sais rien. J'ai hâte. Hâte de voir tes yeux, d'entendre tes exclamations confondues, ébahies, éberluées. Tu es si beau quand tu souris.

Et vous, me raconterez-vous vos surprises, que vous fîtes ou que l'on vous fit ?

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25 mars 2024

Tikkoun Olam








Connaissez-vous le Tikkoun Olam ?
C'est un concept philosophique sur lequel s'arc-boute l'explication juive du monde. Je l'ai découvert par hasard dans un film. 
Sans entrer dans les détails complexes et kabbalistiques (c'est le mot !) que vous trouverez, si vous désirez en savoir plus, dans les articles détaillés consacrés au sujet, j'en ai retenu la signification première : réparer le monde. 
J'aime ces mots.
Le monde est comme un vase brisé, et nous en sommes les tesselles.
Chaque geste d'amour, de compassion, de bienveillance, recolle un morceau de vase. 
J'aime cette idée. 
Elle me conforte dans ma ligne de vie. Faire du bien autour de moi, à tous les êtres humains qui m'approchent. Dispenser de l'amour, de la joie, du bonheur, gardant en tête une phrase sage de ma chère grand-mère : « Un bienfait n'est jamais perdu. »
Depuis que je suis enfant, les malheurs du monde m'ont toujours fait pleurer.  Je suis nantie de cette empathie dévorante et hypersensible qui me fait endurer les choses à la place d'autrui. Il a fallu que j'apprenne, tout au long de mon existence d'écorchée vive, à m'en protéger un minimum, pour ne pas sombrer de désespoir devant l'inanité du genre humain. J'en garde, tapie au fond de moi, une mélancolie qui surgit parfois, sans raison. 
Cela ne veut pas dire, chère Lucile qui m'en fit la remarque, que je vive dans une bulle. Je sais tout ce qui va mal. Je ne le sais que trop. Je compatis de toute mon âme. Mais je sais aussi qu'avec mes petits bras (même costauds) je ne changerai pas les dictateurs ni leur ego abîmé par leur pitoyable démence. Pauvres rois pharaons, pauvres napoléons, disait Brassens.
Non, petite fille, tu n'es pas responsable de tout ce qui arrive d'abject, d'ignoble, de révoltant dans le monde des hommes guidés par leur folie aveugle. Non tu n'es pas forcée de te miner, de saper ton énergie et ton courage, de t'asseoir sur un banc en pleurant, voire de te rendre malade devant les choses qui nous trouvent tous si impuissants, au final. 
Mais tu peux agir à ton niveau pour réparer le monde. Chacun peut le faire, œuvrer dans l'ombre pour soulager les souffrances, unir des prières pour le salut des âmes, chanter pour la paix dans le monde, rendre heureux un enfant, aimer son prochain, en somme. Le seul antidote au poison du mal. Rien n'est anodin, rien n'est vain.
Hier soir, c'était théâtre à la Maison de la Colline. Un merveilleux texte joué par un comédien professionnel interprétant cinq personnages à lui seul. Une pièce profonde et intime. Au coeur du salon. Devant des amis ravis d'avoir tenté l'expérience. Une réflexion sur la vie, l'inéluctable avance du temps, les choix, bons ou mauvais, les malentendus familiaux, les rapports compliqués que nous pouvons entretenir avec autrui, pauvres hérissons de Schopenhauer que nous sommes tous. Quel moment fabuleux de partage et de souffle retenu !
Cela semblerait sans doute vain à certains, mais j'ai eu le sentiment très fort de recoller quelques fragments de ce monde si mal en point.
Merci à tous ceux qui réparent le monde comme des cousettes aux doigts de fée, point par point. Sans relâche.

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La pièce de théâtre s'appelait Qui vivra verra
Christophe Pardon et la Compagnie du Chien Noir.
Pour en savoir plus c'est ICI



Et pour mieux connaître le comédien :

02 mars 2024

Quelle chance !

“Le monde m'est nouveau à mon réveil, chaque matin.”
Colette





Ma vie est un trèfle à quatre feuilles, un carré d'as, une patte de lapin. Le doigt du destin m'a offert une magnifique martingale, infaillible, le jour de ma naissance, à moins que ce ne fussent les fées se penchant sur mon berceau. 
En bref, j'ai beaucoup de chance. Ma pyramide de Maslow est complète, solide sur sa base. Mon ange gardien fidèle au poste.
Depuis ma fébrile et complexe adolescence, j'ai toujours dressé la liste de ces cadeaux de la vie. Cela m'a aidée à me sortir des moments de fond de vase, sombres et visqueux, où je ne voyais plus la lumière que comme un point infime et éloigné. Vous savez, quand on se sent comme dans un tunnel, un puits, ou une rue sans issue. 
La résilience est simple, elle n'a pas d'autre source que ce coeur de soi ardent. Cette pulsion de vie qui nous pousse vers nos possibles, comme vers nos impossibles, d'ailleurs.
C'est un exercice très sain, pour commencer une journée. Vous vous asseyez tranquillement et vous énumérez toutes les bonnes et belles choses qui s'offrent à vous, tels des fruits prêts à cueillir. 
C'est dans cet esprit que j'ai passé les deux dernières semaines. La première, dans une pinède méditerranéenne au soleil, à aider ma Prunelle et son mari à peindre leur future nouvelle maison, des dizaines d'heure de travail, des milliers de coups de pinceau et de rouleau, jusqu'à ne plus sentir mes os... Mais un vrai moment de complicité mère-fille, silences joyeux et fous-rires éloquents.
La seconde, à m'occuper de trois petites diablesses pleines de vie, sonores, et parfois trébuchantes. Une semaine au pays de l'enfance, dans une douceur angevine et pluvieuse, des heures de balades, de spectacles, de jeux des sept familles, de dessins, de puzzles, de siestes, de goûters, de petits bobos et de gros chagrins. Du cristal sans fausse note, ces coeurs-là. Du diamant d'innocence. 
Sans compter, pour faire bonne mesure, les nez qui coulent, les gorges qui grattent et les estomacs qui débordent aussi parfois... Et les nuits bien courtes.
Le tout en chansons. Connaissez-vous la Fée rousse à Lunettes ? Une proche cousine à moi, à tout le moins. Et je regardais mon fils, si beau et si fier au milieu de toutes ses femmes...
Quel bonheur, me suis-je dit, et quelle chance de pouvoir regarder vivre ces petites étoiles dont je me sens si proche. 
Quelle chance de voir s'épanouir mes enfants dans leurs vies de couple ou de parents. De voir surgir de terre leurs maisons, leurs rêves. De partager un peu de leur quotidien. 
Quelle chance de pouvoir serrer sur mon coeur tant d'êtres que j'aime. Il n'est pas de plus beau bijou que les bras d'un enfant autour de votre cou.
Et quelle chance, au retour, de me jeter au cou de mon amour !
Quelle chance de vieillir, quand on découvre à son réveil un monde nouveau chaque matin. 


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 A une lectrice qui m'a fait l'insigne honneur de se confier à moi, 
et qui traverse un douloureux tunnel en ce moment. 
Avec toute ma sollicitude et mon espérance qu'elle en voie rapidement le bout.




14 février 2024

Le chant des merles











Ils sont revenus. Tout à coup, les arbres se sont emplis de leurs chants mélodieux. La veille tout était encore silencieux. Et ce matin, c'est un concert qui ravit l'âme. Ils attendaient un mystérieux signal, la blancheur des amandiers, une caresse de soleil un peu plus appuyée, sans doute. Quelle étrange horloge régit donc le vivant ? La verdeur prend de l'audace par petites touches discrètes. La symphonie des verts va commencer. Veronese, émeraude, sapin, sauge, olivier, pomme, céladon. L'hiver perd du terrain.
Cette année, pour la première fois depuis que je vis sur la colline, le champ en contrebas est semé de blé. Exit le maïs et ses longues tiges craquantes, trop gourmandes en eau. 
A la place, un blé en herbe douce et tendre, aux sillons bien alignés, comme peignés. 
Sais-tu combien j'aime les blés, qui me rappellent mon père ? Je pense à lui, qui aimait tant leurs ondulations soyeuses, telle une chevelure d'or au vent de juin. 
C'est un paysage chargé de symboles. Un peu de Toscane en Drôme.
Au clocher du village, les heures s'envolent plus claires. 
Les écureuils s'activent dans les chênes. Tous mes gestes sont en vie. Tous ces petits riens qui font le sel et l'eau de la vie, le café qui fume, la mésange qui boit, les pinceaux des peupliers, la délicate offrande de la nature. Et l'amour toujours là, au creux de ton bras. 
L'air claque encore de la fraîcheur de la nuit. Mais l'horizon tremble de la buée qui monte du gazon étoilé de gouttes. Il fera doux. Je le sais. Je le sens.
C'est un jour de grande promesse. 


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05 février 2024

Pensées déroutantes




Eprouvez vous parfois cette sensation étourdissante de vous trouver au milieu d'un manège, d'un tourbillon ? Figée, vaguement nauséeuse, avec l'impression de ne plus rien contrôler ?
Ce n'est pas par hasard que j'ai eu envie d'écouter les valses de Chopin, ce matin. Sans doute cette musique brillante et tournoyante correspond-elle au tréfonds de mon état du jour. 
Dans ces moments là, mille pensées virevoltent dans mon esprit, sans que je puisse m'accrocher à aucune. Je lis une phrase ou deux, picorées ça et là, et mon cerveau s'envole dans des rêveries, des bribes de souvenirs, des rameaux de volonté oscillant au vent du hasard. Rien de construit ou de structuré. Des effilochages, des bouts de laine accrochés au barbelé du temps. Des regrets, de la nostalgie.
Je viens de terminer ma plongée dans les abysses de mes écrits. Mes Brins d'Etoiles sont là, devant moi, comme autant de témoins de papier de mes fièvres passées. Ils sont beaux. Très réussis. Ils concrétisent ce chemin sur lequel certains d'entre vous m'ont accompagnée depuis toujours. 
Etrangement, je ressens une sorte de vide. Mais est-ce si étrange, au fond ? Après toute création, comme après un accouchement, on se sent vidée. C'est là que le formidable ressort de l'énergie doit prendre le relais pour nous propulser vers ailleurs. Vers autre chose. Pour ne pas rester pétrifié dans une sorte d'engluement post-partum risquant de nous entraîner sur des pentes glissantes. Celle de l'habitude, du renoncement, de la résignation, de l'hésitation.
De nouveaux défis m'attendent, d'autres projets, d'autres paris fous, d'autres passages en funambule au-dessus de cataractes bouillonnantes, d'autres sentiers escarpés, pour continuer à me dérouter, aller plus loin, plus haut. Pour que je me dépasse. Que j'étende le champ de mes possibles. 
Comme si le but de la vie était de sortir de « ce personnage étriqué, limité, auquel on a appris à s'identifier, alors que ce que nous sommes déborde immensément de ce personnage ». Une très belle phrase de Kea, que je me permets de citer ici, parce qu'elle m'apparaît dans sa lumineuse évidence. Un véritable tremplin. 
Tel le soleil qui tente une percée à travers son bâillon de nuages. Signe que le gris vertige qui m'a saisie ce matin est en train de s'éloigner. Doucement. Dévoilant un paysage superbe.








28 janvier 2024

Alula

Neil Simon













Etymologiquement, le mot alula signifie « petite aile ».
Il désigne chez les oiseaux les plumes accrochées à un seul doigt, des rémiges plus souples que les autres. 
C'est un joli palindrome, alula. A l'envers comme à l'endroit, il reste élégant et léger comme un vol d'hirondelles.
C'est aussi le nom qu'a choisi ma fille, ma prunelle, pour désigner son agence de décoration d'intérieur, qu'elle vient de monter, avec une grande détermination et beaucoup de courage. 
Après avoir travaillé dans les parfums, à Grasse, et le contrôle qualité des cosmétiques à Monaco, voilà que cette luciole s'est lancée dans une passion magnifique et exigeante, au terme d'une formation de deux années. 
Je suis toujours admirative de la jeune génération capable de prendre des risques, et de ne pas rester sur les mêmes rails toute une vie. Signe des temps ? 
Il semblerait que beaucoup de jeunes adultes réagissent de cette façon. Passant d'un métier à l'autre. Suivant leur instinct, leurs envies, ignorant les vieux schémas enfermants dans lesquels on nous cantonnait jadis : un métier, c'était souvent pour la vie. Ceux qui changeaient passaient pour instables.
On ne compte plus, dans notre entourage, les avocats devenus apiculteurs, les professeurs devenus vignerons, les « brillantes carrières » abandonnées au profit de métiers plus riches de sens. Le curseur des valeurs a changé. La qualité de vie semble plus importante désormais que l'appât du gain, même si certains rêvent encore de devenir millionnaires. 

En tout cas, je voulais vous parler d'alula aujourd'hui. 
Je suis sûre que vous comprenez le cœur d'une mère.


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Pour jeter un oeil à son travail :

13 janvier 2024

Une falaise




C'était un projet que je caressais depuis longtemps.
Alors, en ce début d'année, je me suis attaquée à une véritable falaise : éditer en format livre papier l'ensemble de ce blog, qui fêtera ses quinze ans dans quelques semaines. 
Travail idéal pour cette période de l'année, où le couvercle d'étain du ciel pèse sur de maigres jours rétrécis, coincés entre d'interminables nuits glaciales. Le soleil ne semble pas décidé à percer cette couche épaisse de nuages nappant les vallées. C'est un temps d'introspection, de repli, d'intériorité. Un temps de bilans aussi.
Au coin du feu, je relis patiemment les quelques mille cinq cents billets que j'ai commis au fil des ans, amusée de noter mon évolution, mes maladresses premières, de retracer mon chemin, de revivre des moments oubliés. Me surprenant de temps en temps à laisser jaillir quelques larmes, à l'évocation des épisodes difficiles ou douloureux. Souriant souvent en parcourant les commentaires et les joutes verbales de mes fidèles aficionados. Elaguant sans hésitation certains écrits peu intéressants ou trop anecdotiques. Constatant de temps à autre des fautes de typographie, d'étourderie, d'orthographe et même de syntaxe, surtout au début. Puis de moins en moins. C'est ainsi que se construit une écriture, un style, au fil des ans. Nourrie des expériences et des apprentissages qu'un esprit avide de savoir a engrangés et réinvestis au cours de ces années. Une écriture plus affinée, dépouillée de trop de tarabiscots, plus essentielle. 
Je mets en page. Je corrige. Je valorise la couverture de chaque volume, avec de belles photos qui me parlent. J'uniformise les polices d'écriture. Un vrai travail de fourmi.
Ces billets apparemment hétéroclites, mis bout à bout, vont ressembler à quelque chose. 
Quelque chose de tangible, d'agréable à lire, de construit. Même si j'ai conscience du caractère éphémère de toute trace laissée sur le sable du temps. Sauf peut-être pour les textes intemporels, ceux qui chuchotent au cœur de l'universel.
Ils seront une transmission, un legs, un modeste héritage, un témoignage d'une femme de son temps. Ma descendance aura ainsi un moyen de savoir, si elle le désire, qui était cette aïeule un peu poète, un peu fée, qui aimait semer sur sa route des étincelles. 
De petits brins d'étoiles qui finissent par émettre une douce lumière : celle de mon amour de la vie.
Alors à mi-falaise, je me sens heureuse d'avoir entamé cette ascension. Et la joie de créer me donne des ailes, j'entrevois déjà le sommet.