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08 février 2021

Effeuillage

S'asseoir sur le divan...




...Accepter d'effeuiller son âme


  Il écoute. Il observe, il analyse sans juger. Il enregistre dans sa mémoire des dizaines, des centaines d'histoires. Toutes terribles. Banales, humaines, mais tragiques quand elles nous arrivent. Il les écoute comme si elles étaient uniques. Il nous écoute comme si on était unique. Il fait émerger des liens subtils entre les faits, les actes, les paroles. Tels les fils colorés d'un canevas géant. Travail admirable que celui du thérapeute. Complexe. Sagace. Humble. Bienveillant. Avisé.
Parfois je me demande si j'aurais pu faire ce métier hors-norme. Fascinant. Parfois je me dis que oui, j'aurais su. En tout cas, j'aurais aimé en être capable. J'aurais aimé soigner les âmes chiffonnées, les âmes poussant comme des arbres rabougris sur des terres arides, les âmes fanées par un vent contraire. Les êtres en recherche, en progrès, en guerre contre eux-mêmes, en crise, en doute. Soigner le substrat de l'humain. Panser les blessures de miroir, les failles intimes, les déchirures de l'enfance. 
Laisser les patients se dévoiler, se mettre à nu, lentement, pudiquement, pelure après pelure. Leur apporter, c'est selon, une lumière, une rampe d'atterrissage, une bouée, des cailloux blancs, une boussole, bref les aider à sortir des griffes qui les écorchent, à retrouver leur chemin dans leur jungle existentielle. Oui j'aurais aimé. 
Et peut-être parce que j'ai expérimenté à une époque cet effeuillage de moi-même, le coeur à fleur de soi, fragile de mal me connaître,  j'apprécie la remarquable série diffusée en ce moment sur la chaîne intelligente. J'y retrouve un parfum de déjà vu qui m'émeut beaucoup. Cela m'aide à mesurer mon chemin parcouru. Et je crois que je ne suis pas la seule.

***





En Thérapie, d'Eric Toledano et Olivier Nakache. Arte.

Pour l'atelier de Lakévio du Goût, à qui je demande pardon d'avoir détourné le sujet à des fins personnelles.






20 février 2019

Elle l'appelait, Concepciòn...





Attention, histoire très très vraie...











Il est tant de secrets, de personnages singuliers, de failles inavouables, de dettes non payées, d'événements étranges ou tragiques, qui constituent la trame de l'histoire d'une famille ! 
Chacun peut en dire autant de la sienne, j'en suis certaine. Vous aussi, sans doute.
Sans accorder un crédit exagéré aux thèses de la psycho-généalogie, il est troublant d'en discuter, d'observer des similitudes, des coïncidences, des dates, des noms, des faits même, pour tenter d'expliquer certains maux que nous ont peut-être transmis les générations antérieures. Ou simplement pour mieux se connaître.
Il est passionnant et parfois vital de dénouer l'écheveau embrouillé des liens filiaux et des enfances de ses propres parents, pour mieux comprendre d'où l'on vient, et comment l'on fonctionne.

Et puis il y a les découvertes que l'on fait incidemment, au hasard d'une conversation.
C'est de cette façon que, grâce à ma cousine très versée dans la constellation de nos ancêtres, et qui prend des tas de notes dans de petits carnets,  j'ai appris un épisode fulmineux de l'épopée familiale.

J'avais un oncle d'Amérique, un « tonton Cristobal » qui n'est pas revenu, un grand-oncle exactement, et je ne le savais pas. Comment n'ai-je jamais entendu parler de lui jusqu'à aujourd'hui ? Pourquoi ma mère n'en a-t-elle jamais rien dit ?
Paolo était, au milieu de quatre sœurs,  l'unique frère de mon grand-père maternel. Un beau jour, il a disparu corps et biens, du jour au lendemain. Volatilisé comme une météorite brûlante entrant dans l'atmosphère.  Laissant une femme éplorée, qui d'ailleurs en mourut de chagrin, et un bambin de trois ans, Raimundo, pour qui la vie dut être bien cuisante après ce double drame...
Mon grand-père tenta de retrouver sa trace en vain, durant des années. 
Jusqu'à ce que le pendule d'un radiesthésiste de ses amis s'arrêtât sur le long et maigre serpent vert qui, sur la mappemonde, s'appelle le Chili.
Plus précisément au-dessus de Concepciòn, une ville au nom sulfureux pour moi. Mais allez donc retrouver une aiguille dans une botte de cactus...
Et si c'était vrai ?
Quelle chimère poursuivait donc l'oncle Paolo ? Ou bien quel terrible secret devait-il fuir pour s'exiler si loin à jamais ? Comment était-il mort ? Aurais-je une tripotée de petits-cousins ayant été conçus à Concepciòn ?
Et toute cette sorte de questions que se pose toujours mon esprit curieux et romanesque, à l'évocation d'un mystère lointain...
Voilà en tout cas un pan nébuleux de ma filiation que je n’éluciderai jamais.


•.¸¸.•*`*•.¸¸








 Musique Cuore cosa fai / anonimo veneziano
Pour les impromptus

24 juin 2018

Un vent d'aventure






A l'adolescence, qu'est-ce qui peut bien vous décider à traverser le désert central de l'Islande à vélo, pendant que d'autres se contentent d'aller au bout de la rue faire du skate avec les copains ? Sans doute une fièvre très particulière, qui vous saisit pour ne plus vous lâcher, faite d'un besoin incessant de donner du sens à l'existence. De questionner son rapport au monde. A la vie. Au temps. 
Cette fièvre, c'est l'Aventure.
Faire le tour du monde en pédalant, à vingt ans,  traverser les cinq mille kilomètres  de l'Himalaya à pied à vingt-sept , arpenter en tous sens la Mongolie, la Chine, le Tibet, l'Inde à trente...  et pour finir, dernièrement, vivre six mois en ermite au fin fond de la Sibérie...Six mois de cabane...
Vous aurez reconnu Sylvain Tesson, l'homme qui allait au bout de ses rêves. Et quel homme ! Ecrivain talentueux, voyageur infatigable, stégophile audacieux, ce qui lui a coûté une paralysie faciale « qui lui donne un air de lieutenant prussien de 1870 »... Penseur, philosophe, essayiste, conteur, il foisonne. Il sait tout faire. Avec une fougue et un détachement métaphysiques dignes de Goethe. En équilibre instable sur les toits comme dans la vie...



Sur ses traces,  il y a quelque temps, c'est une bande de merveilleux fous du guidon sur leurs drôles de machines qui ont pris le départ pour rallier Lyon à Canton en vélo solaire. Ils ont un mois pour effectuer douze mille kilomètres. Ouh pinaise, c'est pas la porte à côté... Mais canton y pense, c'est un pari contre soi-même, une lutte de chaque instant pour repousser ses limites...et ça c'est admirable. Un vrai projet de vie.
 Parmi eux, se trouve le fils de notre amie Mel. Je partage l'inquiétude de la mère mais je félicite vraiment le fiston...
Rendez-vous ICI pour suivre leur progression.

Ça me titille la calebasse sérieusement, tout ça. Bon, quand est-ce que je me lance un défi, moi ? Histoire de me dire que j'ai fait un truc sensas, genre faire l'Ardèche en trottinette ? Traverser le champ des possibles, ou aller m'asseoir à l'ombre d'un doute ?




 ¸¸.•*¨*•

06 janvier 2018

Aminata

Photo Yves Regaldi




Quand Lucia me fit rencontrer Aminata, la petite Burkinabée qu’elle hébergeait pour un temps, en attendant que celle-ci puisse se faire opérer du cœur, c’est le soleil d’Afrique qui pénétra à flot par les écoutilles de la maison. Quelle expérience prodigieuse !
 Ses grands yeux noirs, profonds comme des lacs, observaient le monde avec ébahissement. Elle allait comme de miracle en miracle. Dans la salle de bains, ses petites mains d’ébène couraient sur le carrelage rose, effleuraient les flacons, les fioles, les serviettes bouclées... La baignoire et les lavabos ne laissaient pas de l’étonner. Par quelle magie l’eau, si précieuse, si rare, pouvait-elle jaillir ainsi en gerbe ni trop chaude ni trop froide, simplement en tournant ces boutons d’opale argentée ?
Alors que dans son village, le seul puits enchâssé dans la poussière grise n’offre qu’un peu d'eau boueuse où bêtes et gens s’abreuvent et se lavent ensemble.
 Il lui semblait décrocher la lune à chaque tour de robinet.
Dans la chambre elle toucha à tout, les livres, les rideaux légers comme un souffle, le lit moelleux. Elle tourna la clé d’un tiroir de la commode pour y découvrir les frivolités de satin et de soie.
Elle tomba en arrêt de longues minutes, grave comme une papesse, devant le portrait d’Arthur Rimbaud accroché dans l’entrée…elle qui ne disposait que d’un seul livre usé, comme tout bagage culturel, et le souvenir de choses affreuses qu'une petite fille ne devrait jamais vivre.
Au parc où nous l’emmenâmes en promenade, les occasions d’émerveillement fusèrent. Les poneys tirant leurs petites carrioles de bois peint, les tours de manège réglés comme du papier à musique, le marchand de gaufres et de pommes d’amour, luisantes et vermeilles. Et les pelouses, ah ! Les pelouses douces et si vertes… et la gloriette couverte de chèvrefeuille odorant, et le lac aux bernaches et la statue d’albâtre d’Hermès…Tout l’enchanta. Son sourire m’éblouissait.
Au café Anglade, nous prîmes un chocolat chaud, et son ravissement éclata en perles : on eût dit des tintements de grelots dans la montagne. 
Petite Aminata à la peau de velours sombre, par ta joie de vivre tu nous as fait réfléchir. La vie ne t'a pas fait de cadeau, à la misère elle a ajouté cette défaillance cardiaque. Soudain je me suis sentie presque vaguement honteuse de cette chance inouïe que nous possédons de vivre ici, d’avoir accès à tant de belles choses qui nous semblent si naturelles, quand toi, et les tiens, attendez toujours que les nantis occidentaux cessent enfin de se moquer du tiers-monde comme du quart...
Mais certains d’entre nous, comme mon amie Lucia, loin d’attendre les bras croisés le fameux « quand les poules auront des dents »,  agissent sans se payer de mots. J'en suis profondément admirative, j’aimerais avoir ce courage.





Je dédie mon billet à France Gall
¸¸.•*¨*•










Pour l'atelier de Filigraneil fallait placer :
les mots « salle de bains », « café », « parc »,
les objets « clé », « statue »et  « portrait de Rimbaud »,
les expressions  « quand les poules auront des dents », « réglé comme du papier à musique », et « décrocher la lune ».



Association La chaîne de l'espoir si vous voulez en savoir plus.

07 novembre 2016

Le Vent des Globes


Je les ai regardés aujourd'hui s'élancer comme un vol de grands oiseaux fous, à la conquête de leur rêve d'azur et de tempête. Homme libre, toujours tu chériras la mer...
-Encore Baudelaire ? Tu abuses, Célestine.
-Sans doute...Mais c'est la phrase qui m'a caressé l'âme en contemplant ce spectacle saisissant....
-Peuh ! un grand guignol publicitaire de plus, oui, une affaire de gros sous, une vitrine pour les marques...
-Peut-être. Je n'ai pas le pied marin, mais j'aurais aimé, dans une autre vie... Les bateaux me font puissamment rêver. Et je ne puis m'empêcher d'admirer ces hommes  qui partent affronter seuls les éléments, le Cap Horn, les hurlants et les rugissants...
-Seuls ? Avec liaison radio, ordinateur de bord, GPS, pilote automatique et les hélicos aux aguets...
-Oui, seuls. Avec leurs tripes et leur manque de sommeil, leurs rations de survie, leurs gros doutes, leurs avaries, et cette coque fine comme un doigt où tenir debout relève de l'exploit... Ils forcent le respect. 
Leurs visages, étonnamment, se ressemblent tous : comme si se mesurer avec la mer rendait les hommes beaux, avec ce je ne sais quoi dans le regard de fier et de combatif. De déterminé. Terriblement sexy chez certains d'entre eux.  La force de vivre côtoyant l'acceptation tranquille de la mort.
Et soudain, c'est l'histoire d'amour tumultueuse de l'homme et de la mer depuis les Phéniciens qui s'écrit en grosses lettres sur ces voiles clinquantes. 
Je trouve ça très émouvant. Et légèrement plus écologique que le Paris Dakar, de surcroît.
Seul bémol, aucune femme dans la course... 
Florence, la « petite fiancée de l'Atlantique », n'a pas de remplaçante, hélas. Elle manque beaucoup sur la ligne bleue de l'horizon.









20 mai 2015

Mon frère

Dans un berceau de nuages tu es parti, frêle chose qui n'a pas eu le temps de respirer très longtemps dans cette vallée de pleurs ... Mon frère, Hervé. Tu es devenu un ange. C'est du moins ainsi que l'on m'a expliqué ta disparition, et j'y ai cru toute mon enfance. En ce temps-là, on ne savait pas soigner ta maladie.
Je pense souvent à toi. Que serais-tu devenu ?  Aurais-tu fondé une famille ? 
Serais-tu blond ? Serais-tu chauve ? Quel métier aurais-tu choisi ? J'aurais tant aimé te connaître...

C'est drôle d'avoir eu un frère, et de ne pas l'avoir connu...Pour moi, tu n'as été longtemps qu'un concept. Une espèce de héros dont on ne parlait qu'avec une voix un peu voilée, lointaine...Parfois, je culpabilise de n'être pas vraiment triste de ta disparition...Mais c'est normal, je ne t'ai pas connu. L'attachement, on le sait, se construit dans le "chaque jour un peu plus", dans les gestes quotidiens, les jeux, les rires, les frissons et les larmes.
Je ne sais pas pourquoi je pense à toi ce soir. Non, je ne sais pas quelle étrange force décide de rappeler nos souvenirs à la surface comme des bulles.

Et toi, maman, t'es-tu jamais vraiment remise de cet arrachement?  Bien sûr, dans ces années-là, perdre un enfant était plus courant que maintenant. Mais était-ce moins douloureux ? Je mesure quelle a dû être ta souffrance. Sans doute est-elle une part des lâcher-prise de ta conscience, ces derniers temps. Tu es forte. Moi il me semble qu'à ta place je serais devenue folle.
¸¸.•*¨*• ☆

Photo du net.  
Je crois que dans mon idée, 
tu aurais ressemblé un peu 
à Paul Walker enfant...

20 juin 2014

Forcément


tendresse, peau, solidarité, incompréhension, mosaïque, regard, amour, handicap, souffrir, tolérance, dispute, similitude, solitude, séparation, complémentaire, richesse, éloignement, étranger, égal, déranger, combattre, hagard, herbage, horrifiant.


***



Dans une autre vie, je serai scénariste de téléfilms du samedi soir sur France Trois. A une époque on appelait ça une "dramatique".

C’est un job peinard. Pas besoin de se casser la tête. L’histoire est toujours à peu près la même.
Soit une héroïne, forcément belle et un peu mystérieuse. Avec de beaux seins, pour l’audimat.  Elle débarque un beau matin au village, de préférence un joli petit bled au fond d’une Provence ou d’une Bretagne de carte postale.
On voit dans son regard qu’elle a dû souffrir, il y a longtemps. Elle porte sa solitude comme un foulard ou un parfum. Avec classe.  Autour d’elle, dès son arrivée, s’installe un lourd climat d’incompréhension, de soupçon et de rejet. L’étrangère dérange.
On la voit rôder sur les falaises, ou traverser les herbages avec sa petite voiture citadine jaune. D’où vient-elle ? Que veut-elle ? Qui  cherche-t-elle ? On la surveille. On jase, forcément...


Soit un homme, au demeurant sans tendresse, bourru mais à la mâle beauté sauvage, qui est le seul à penser qu’elle n’est pas là par hasard. Lui aussi, il en a bavé. Il croit la reconnaître. 
Leurs familles respectives se sont haïes, combattues, on raconte sous le manteau les choses les plus horrifiantes. On a étouffé l'affaire. En tous cas, par le passé, il y a eu un schisme. Une séparation. Sans doute aussi du sang. Beaucoup de sang versé. Elle, a choisi l’éloignement après un sombre drame, une dispute mortelle ou un truc du genre. A moins que l’une des deux familles n’ait dû sa richesse qu'à une ignoble spoliation de l’autre. Qu'est-ce qu'on en sait? Lui est resté mais traîne son lourd secret sous des dehors misanthropes.
Toute  une mosaïque de portraits patibulaires et louches complète le tableau. Ah, ça ! Une sacrée bande de bras cassés, les seconds couteaux !  Le maire véreux, le tenancier du bar, l’épicière frustrée et bigleuse, l’idiot hagard à la peau boutonneuse, qui se sert de son handicap pour attirer la compassion et passer inaperçu dans ses coups fourrés. Chacun tire à lui la couverture, ni tolérance, ni solidarité sauf bien entendu pour bouter  l’étrangère hors des lieux en lui flanquant la pétoche.
Ça lui est égal, à elle, tous ces regards biaiseux, toutes ces perfidies piégeuses, elle veut trouver un sens à son passé. Elle veut aller au bout de sa quête. Reconstituer le puzzle de son histoire personnelle. Malgré l’hostilité ambiante.
Au début, les deux, là, ils  ne peuvent pas se saquer, forcément. Un vague relent de Montaigu et de Capulet modernes flotte autour d'eux comme une émanation toxique.
Mais vous l’avez deviné, comme par hasard (et pour satisfaire la ménagère de moins de cinquante ans) le ténébreux et la solaire, que tout sépare, se révèlent soudain complémentaires. La tension monte et les peaux se hérissent quand elles se frôlent. La similitude de leurs destins parallèles et ambigus, ça crée des liens. Faut bien un peu d'amour...Forcément.
Pétard, chuis trop forte: j'ai envie de le voir, maintenant, mon téléfilm et de savoir comment il va finir. Bien ou mal? J'en sais rien. Ça dépend de l'audimat. Forcément.


Photos de mon casting :  Ingrid Chauvin et Thierry Neuvic. 
Musique de mon téléfilm: violoncelle un peu glauque.

Adagio Pour Violoncelle by Saint-Preux on Grooveshark



28 septembre 2013

Damien


photo net





Damien écrivait mal. Son graphisme incertain s’étirait en pattes de mouche ne suivant pas forcement les lignes violettes de ses cahiers d’écolier. Des cahiers toujours pleins de taches. Sa frimousse et ses mains aussi étaient toujours pleines de taches. D’encre et de peinture. Cela se mélangeait avec les minuscules points de rousseur qui étoilaient son visage autour de ses yeux verts. Entre sa main droite et sa main gauche, il n’était pas bien fixé, ne voulant faire de peine à aucune, il les utilisait en alternance.
Damien empilait chaque jour un bric-à-brac épouvantable sur son pupitre. Quand je passais entre les rangs, j’avais toujours peur de déranger le bel ordonnancement de ses constructions hétéroclites.
Damien était un rêveur.  Son casier était un incommensurable foutoir où une vache n’aurait pas retrouvé son veau… Il échafaudait ses règles, ses stylos, ses gommes et ses crayons comme il échafaudait ses rêves. Ceux-ci se promenaient au fond des galaxies, ils poursuivaient des destructeurs atomiques à coup de réflecteurs spatio-temporels. Un autre jour, avec sa boite de couleurs et un carnet d’orthographe, il avait érigé un temple maudit au fond de la forêt amazonienne. Il bricolait avec trois fois rien les trésors de son imagination embroussaillée. Il collectionnait les bouts de ficelle, les billes, les boutons, les petites boîtes d’allumettes. Je le laissais faire avec un œil mi-amusé mi-bienveillant. Certes, les conjugaisons et les règles de mathématiques lui échappaient parfois, tout occupé qu’il était à se retrouver dans la jungle de son désordre, et ses résultats scolaires n’honoraient pas son intelligence pratique et son génie de l’invention. Mais j’avais confiance dans ses capacités. Et puis il me prouva que l’on peut écrire comme un cochon, être « bordélique »en diable, ne pas être « scolaire » et devenir pourtant artiste et professeur aux Beaux Arts de Lyon.
De nos jours, un enfant comme celui-là est "en difficulté" ; on convoque une équipe éducative, on saisit la MDPH*, on met l’enfant dans les mains de spécialistes de tous poils, ergothérapeutes, orthoptistes, on diagnostique une dyspraxie, une AVS*  assise à côté de lui,range ses affaires et copie ses leçons à sa place. A moins qu’il n’ait droit à un ordinateur. Plus de place alors pour les bricolages inventifs, ceux qui développèrent les facultés créatrices de Damien.
Oui, de nos jours, la vie est dure pour les bricoleurs en herbe aux yeux rêveurs et aux doigts sales...
Je repense souvent à Damien et à sa tignasse de foin séché. Et je me demande si le progrès a toujours du bon.


*MDPH  Maison des Personnes Handicapées
*AVS     Auxiliaire de Vie Scolaire