10 juin 2026

De Pagnol à Colette

 



Dans le Château de ma Mère, Marcel Pagnol raconte comment sa famille découvre un jour le 
« chemin du canal », un raccourci que leur montre un ancien élève de son père, Joseph l'instituteur. 
Le bonhomme, dénommé Bouzigue, est devenu « piqueur » au canal. 
Il possède la clé pour traverser les propriétés longées par le cours d'eau. 
Aujourd'hui, mon frère Gilou, avec son humour habituel, teinté d'émotion, a posté une vidéo qui fait allusion à cet épisode. 
Cela m'a replongée dans une foule de souvenirs heureux.
J'ai revu l'été à Saint-Martin, les longues après-midis d'orage où je lisais Pagnol à ma mère, pendant qu'elle tricotait. 
J'ai repensé à la Treille, entre Allauch et Aubagne, entre le vallon de la Martheline et celui de Passe- Temps, les célèbres Bastides Blanches, le Massif de l'Etoile et le Garlaban couronné de chèvres. 
J'ai couru parmi les cistes et les arbousiers, trébuchant sur les cailloux blancs des sentiers.
L'univers de Pagnol était indissociable de mon enfance. Il faisait partie de la culture familiale. 
Une culture solide, livresque, où les mots avaient grande importance.
Une enfance de basilic, de thym, de romarin, de cigales et de pins tordus. L'Eau des Collines perle à mes paupières quand je pense à ce temps enfui.



Depuis mes premiers émois de lecture, ma besace littéraire n'a cessé de se remplir d'autres merveilles. Je suis tellement reconnaissante à la vie de m'avoir offert ce trésor inépuisable. 
Et ce matin, au frais soleil de ce début juin, en dégustant mon café, sur ma colline, je lisais des extraits d'un livre de Colette que je ne connaissais pas encore.
 Les vrilles de la Vigne.
Moi, j'aime ! J'aime tant tout ce que j'aime ! Si tu savais comme j'embellis tout ce que j'aime, et quel plaisir je me donne en aimant ! Si tu pouvais comprendre de quelle force et de quelle défaillance m'emplit ce que j'aime !... C'est cela que je nomme le frôlement du bonheur.
Le frôlement du bonheur… Caresse impalpable qui creuse le long de mon dos un sillon velouté, comme le bout d’une aile creuse l’onde… Frisson mystérieux prêt à se fondre en larmes...
Je me suis plongée dans les mots comme dans une fontaine. M'abreuvant de cette beauté des phrases qui disent si bien les choses en si peu de mots. Mais choisis. Ciselés. Eblouissants.
Tu m'as rencontrée petite et joueuse, dansant sur la route et chassant devant moi mon ombre bleue. Je virais comme une abeille, et le pollen d'une poussière blonde poudrait mes pieds et mes cheveux couleur de chemin...
J'ai eu l'impression de me lire. Non par une impossible prétention, mais par une simple connivence d'âme.
J'étais Colette, parce qu'elle était moi.
Tu ne dors pas. Tu épies ma fièvre. Tu m’abrites contre les mauvais songes ; tu penses à moi comme je pense à toi, et nous feignons, par une étrange pudeur sentimentale, un paisible sommeil. Tout mon corps s’abandonne, détendu, et ma nuque pèse sur ta douce épaule ; mais nos pensées s’aiment discrètement à travers cette aube bleue, si prompte à grandir…

Tu es arrivé.
J'ai pensé à ma chance : le chemin du canal m'a menée à la plus jolie des routes. Celle de la vie.

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