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09 janvier 2021

Dans la peau

 « Que 2021 vous jette dans les bras des uns et des autres, que cette année encore neuve, qui vieillira trop vite, vous donne maintes occasions de frotter vos épidermes, d'arracher à la mort et au désespoir les instants d'un plaisir tout à la fois exquis et chimérique. »
Patrick Mandon



Photos du net


Frotter vos épidermes... L'expression a quelque chose d'impertinent, cher Patrick, et de presque incongru par les temps qui courent. 
Et pourtant vous ne dévoilez pas un secret d'état : nous sommes des êtres de lien, des êtres de sang, de vibrations. Des êtres épidermiques. Pas des robots de métal froid. Depuis la candeur de son blanc berceau, un enfant a besoin de fusionner, de sentir la présence de sa mère comme de son père. J'entends encore mon fils me dire combien il adorait le peau-à-peau avec ses bébés, préconisé désormais dans toutes les maternités.  Le contact de la peau nue réchauffe, rassure, donne confiance, renforce l'immunité naturelle et stimule l'hormone du bonheur. Tisse des relations fortes entre les êtres. 


Je suis une tactile. 
Il me faut la peau, ce velours inimitable de la peau du dos, ce grain légèrement voilé des bras, les petites veines qui parcourent le corps, les pulsations que l'on sent dans le cou, les odeurs, les parfums, l'haleine tiède au café, le tremblement de la paupière, les sourcils mobiles qui expriment tant de petites émotions imperceptibles, les pupilles qui se dilatent, la douceur d'une nuque légèrement moite et le friselis des cheveux, la chaleur des mains et ce léger cal du bout des doigts qui accroche parfois la soie ou le nylon mais provoque des frissons quand il se promène sur la peau, la fermeté des jambes, le relief des muscles, le petit pli aux commissures, le fondant du sourire à croquer et l'infinie délicatesse dont un homme est capable dans la retenue chuchotée de l'amour. Pour moi, le toucher est une loi impérieuse de la nature.


J'ose espérer de toutes mes forces que cette loi naturelle n'est pas rompue par les récentes tribulations sanitaires et leurs corollaires inquiétants. Que nos enfants connaîtront l'ineffable bonheur de se serrer les uns contre les autres, de perdre la tête pour un regard, pour un sourire, de voler, de convoler, de fonder des foyers, d'avoir quelqu'un dans la peau, de vivre le grand amour, et puis le grand vide de l'absence et la morsure du manque. De replonger encore, pour des baisers à bouche que veux-tu, des baisers de cinéma, des scènes torrides, d'envoyer valser petites culottes et trousses-chemises, et d'accepter leur condition d'animaux sociaux, interdépendants et solidaires. Même si l'amour, comme la vie, c'est plein de microbes.

***


Pour les Plumes d'Asphodèle chez Emilie, il fallait utiliser les mots suivants.
DECOUVERTE BLANC VIDE CONFIANCE CROQUER NATUREL GRAND METAL DEVOILER
CULOTTE TETE FROID FOYER FUSIONNER



04 avril 2020

Chlorophylle




A tous ceux qui sont privés de verdure en ce moment, je dédie ce petit texte.




***



« Remember when you were young, you shone like the sun » *
Pink Floyd



On était trois. On avait quoi, seize ans ? Dix-sept ans à la limite comme dans la chanson ? 
On était trois, mon frère Mike, son meilleur pote Alban et moi. 
Notre trio s'était tissé de trois relations entrecroisées, de nature différente, mais très fortes. Les liens du sang m'unissaient à Mike, c'était, de mes frères, le plus proche en âge et en affinités. Celui des tuiles, vous vous souvenez ?
Les deux garçons nourrissaient entre eux une amitié solide et indéfectible. 
Quant à Alban et moi...J'avais pour lui les yeux de Chimène, un amour flou et léger, sans lendemain mais fondant comme un cookie à la fraise. Il me regardait avec des yeux de gosse bavant devant un chou à la crème. 
Rien d'écoeurant dans cette métaphore pâtissière : nous ne consommâmes jamais que quelques baisers volés, mais j'en ai gardé longtemps la douceur sur mes lèvres. Ce garçon était délicat. Une qualité qui, déjà, me faisait vibrer.

Cet été-là, on prenait nos vélos et on partait à l'aventure loin des adultes. En haut, sur le plateau, commençait la forêt et ses mystères. Les futaies s'étiraient vers le ciel comme des tuyaux d'orgue, ces bois fascinants possédaient un frêne magnifique à l’allure de Bonsaï géant. C’était un arbre tortueux et ses belles branches horizontales invitaient à y grimper à la recherche de vertiges. Les pics-verts jaillissaient tels des flèches d'émeraude entre les branches. Le simple froissement de l'air, dans la chaleur de juillet, quand les insectes s'éparpillent de leur vrombissement sucré, faisait bondir mon coeur : je goûtais déjà le sel de l'existence de tous mes pores. 

Un caprice du ciel nous abritait le temps de l'orage dans une excavation naturelle dans le rocher baptisée « la grotte »  où nous chantions « Shine on you crazy Diamond » plus ou moins juste, au risque de réveiller les chauves-souris...
Le soleil revenu, on se baignait, enfin, on pataugeait dans un trou d'eau glacée envahi de spirodèles, d'à peine un pied de profondeur, que j'appelais sentencieusement l'Etang aux Sortilèges. On y croisait parfois grenouilles et salamandres. Et ces étranges bestioles élastiques appelées geris, aux longues pattes de fil abouties par des spatules. 

Je me sentais de la même famille que les chênes, les iris d'eau et les renards. 
La clé du mystère était là, entier, au creux de moi, dans le mélange des émotions, des vibrations de nos corps adolescents en émoi, et de cette évidence chlorophyllienne qui nous entourait de partout comme une matrice dans laquelle nous nous enfoncions avec le sentiment de découvrir, au bas mot, l'Amazonie. Et sans substance illicites, je fis cette année-là de délicieux voyages, scintillants comme des diamants fous.










* Souviens toi, quand tu étais jeune, tu brillais comme le soleil...




Pour les Plumes d'Asphodèle chez Emilie, il fallait utiliser les mots :
PÂTISSERIE AMOUR SUCRE ORGUE SEL FRAISE SORTILEGE CAPRICE TRIO
FAMILLE COOKIE DOUCEUR ECOEURANT

21 mars 2020

Anne ma soeur Anne






Anne, ma chère Anne,
Tu sais, je pense souvent à toi, ces temps-ci. Toi qui as vécu un confinement absolu, durant deux ans, deux longues années claquemurée dans une cachette exiguë, sans confort, sans ordinateur, sans musique. Dans la promiscuité pas toujours facile de sept personnes... Confinée, non pour te protéger d’un microbe, mais de la haine et de la folie humaines…Avec la peur, la terreur quotidienne nouée à l’estomac.
Je pense à toi, qui n’a jamais perdu ta joie d’enfant, d'adolescente, trouvant dans chaque parcelle de vie un signe d'espoir, te confiant à ton journal comme pour y trouver la sécurité de bras aimants. Faisant des vœux pour que ton petit crayon à mine de plomb ne s’use pas trop vite…et tremblant à chaque bruit suspect. Pendant deux ans, et pour finir si tragiquement...
Je te dédie mon texte aujourd’hui.








Des bruissements d’insectes visitent les talus. A la fenêtre ouverte sur le monde, mes pensées respirent la lumière du petit matin, dont la poitrine bat plus fort. C’est la saison où les fleurs allument des poèmes dans chaque taillis. L’azur étend ses nuages blancs comme on étend du linge. Avec un parfum de frais, de neuf.
Les bourgeons, serrés dans leurs gangues vernies depuis l’automne, explosent à petit bruit.
La campagne est un jardin, un murmure d’eau, un immense nichoir empli de chants d’oiseaux. La vie ruisselle comme une averse de soleil. La vie répand son onde de créativité. Elle invente des cabanes, des huttes, des terriers, des nids douillets. Le coucou fait son kot dans celui des autres, rien ne change de l’immuable ligne naturelle qui célèbre l’éternel retour des saisons.
Et là, au milieu de ces mille verts, du tendre au soutenu, je respire fort. Au profond de l’air. Sans courir. Sans me presser. Juste en cueillant une brindille d’espoir dans cet instant magique.
Rien ne courbe le cou des arbres. Rien n’alourdit les pierres. Les chevaux brillent, protégés par leurs robes soyeuses. L’âme vraie discerne le bon grain, même quand le blé est en herbe. Elle n’a rien d’un métronome, d’un pâle sentiment, d’une pendule trop bien réglée. L’âme vraie accueille l’instant, et se débarrasse des miasmes factices, illusoires. Elle sait que le ruisseau est ourlé de patience originelle.
La carcasse d’un vieux prunier que l’on croyait mort resplendit d’une ultime et rayonnante floraison.
Les pigeons se cocoonent, se lovent,  dans leur danse de blanches parures.

Les cœurs menottés retrouveront-ils un jour cette sublime évidence d’un matin de mars sur la terre ? Verront-ils les diamants qui brillent dans chaque pierre du chemin ?
Entendront-ils, enfin...


***

Pour les Plumes d'Asphodèle chez Emilie.
Il fallait utiliser les mots suivants :
CRÉATIVITÉ – JARDIN – PROTÉGER – SÉCURITÉ – COURIR – PENSÉE – CLAQUEMURER – NICHOIR – COCOONER – CABANE – BRAS – BON – KOT (merci à Adrienne de m'avoir appris ce mot)–

24 janvier 2020

Les souffleurs de rêves


« Il n'y a pas un millimètre au monde qui ne soit savoureux. »
Jean Giono








La Souffleuse de Verre, Arte, 2019




En musardant dans le vieil Antibes, je suis entrée par hasard dans l’atelier d’un souffleur de verre. L’homme a de quoi vous surprendre. Il a l’âge limite des lecteurs de Tintin, et pourtant une énergie extraordinaire. Cet olibrius, tenant davantage de Haddock que de Tournesol, nous explique avec une truculence et une gentillesse faussement bourrue, qu’il aime le verre depuis l’enfance. 
C’est fou, une passion unique, ça m’a toujours interloquée. Toute une vie à donner sa préférence à l’objet de choix, au bel objet travaillé dans le secret d'un savoir-faire millénaire, toute une vie à tourner la pâte dans une chaleur d’enfer, et à souffler dans de longues flûtes pour gonfler des bulles de silicium. Lancer au défi du temps des bulles de rêve coloré. Un métier de poète, en somme, précieux et fragile...
Le geste est admirable, le tour de main fantastique.



Avec sa tête de maroufle des bas-fonds, patibulaire mais presque, notre homme tient son public en haleine, un rien cabotin. Il nous raconte se débuts avec un maître verrier de Venise, mazette ! 
Ce dernier – visionnaire ? Ou seulement attentif aux talents en herbe ?-  sut lui promettre sans se tromper une belle carrière. Et après avoir transmis l'amour du verre à son fils, il continue de former des débutants, infatigable.
Bramant comme un orignal après ses deux apprentis aux visages de jeunes pages, imperturbables et vaguement amusés, il nous explique les secrets du souffleur, ses yeux de braise emplis des étincelles de son four. Ses mains semblent dotée d'autonomie et cheminent seules dans les étapes entre l’idée de base et la réalisation finale. Ses citations bien rodées pour amuser les gens sont empreintes d’une sagesse bougonne, ponctuée de mots en patois nissart. 
« Les jeunes d’aujourd’hui travaillent comme des charafi , ils sont trop occupés avec leur IBM…» 
Je souris. Il est émouvant, ce vieux fou de Maurice...
La pâte incandescente a une couleur de corail brûlant. C'est fascinant. Le souffleur la tient au bout de sa canne, sa « fêle » comme on disait jadis, avec la légèreté du peintre pour son pinceau. Il la souffle vers le haut, puis vers le bas, dans un moule pour lui donner une forme ronde et régulière. Il la découpe, l'étire, la rechauffe, la torture avec dextérité.
« En douceur ! En douceur !  » Répète-t-il aux jeunes qui ont tendance à trop appuyer pour imbiber le verre, en le roulant sans le déformer, dans des cristaux de poudre blanche. Cette poudre, en fondant, décorera l’objet de dessins aléatoires et ravissants.
Aujourd’hui, ce sont des gobelets à sangria qui sortent de l’imagination du souffleur. Demain, des lampes, des poissons, des carafes...
Le maître-mot, pour continuer à attirer la clientèle, c’est innover. Etre original. Créatif. Mais dans la tradition des grands verriers du midi de la France.

En sortant, les joues rougies et le coeur content, j'ai repensé à ce superbe film, la Souffleuse de Verre, dont mon ami Didier m’avait parlé. Saviez-vous qu'à une époque, les femmes n'avaient pas le droit de souffler le verre ? Sans doute parce qu’elles n'étaient pas jugées dignes d'accéder au divin...
En tout cas, c'était un bonheur de regarder cet homme faire jaillir l'amour de ses mains.





La pâte incandescente a une couleur de corail brûlant....

...dans une chaleur d’enfer...

Toute une vie à tourner la pâte...

Un métier de poète, en somme, précieux et fragile...





...et à souffler dans de longues flûtes

...pour gonfler des bulles de silicium...

Il la découpe, l'étire, la chauffe, la torture avec dextérité.



...de jeunes pages.

Deux apprentis aux visages ...


« En douceur ! En douceur !  »

...imbiber le verre, en le roulant sans le déformer, dans des cristaux de poudre blanche.


Allez visiter l’atelier de Didier Saba à Antibes...

***






Pour les Plumes d'Asphodèle chez Emilie, il fallait placer les mots: EXTRAORDINAIRE FANTASTIQUE BIZARRE ORIGNAL   TOURNESOL 

OLIBRIUS UNIQUE VISIONNAIRE SURPRENDRE INNOVER   IDEE  
INTERLOQUER




Pour l'atelier d'Olivia, il fallait placer les mots
créative – tour – promettre – geste – cheminer – citation – gentillesse – choix – pinceau – page – maroufle – préférence




05 septembre 2019

En catimini


Il y a quatre ans, jour pour jour, je rêvais d’Italie. Je me voyais déjà explorer de beaux jardins de marbres et de fontaines, partir à l’aventure pour une virée à deux comme dans la chanson de Lilicub. Ah…boire allegretto, ma non troppo, du Campari quand Paris est à l’eau…
C’était ma première rentrée sans école. J’avais en ligne de mire, derrière mes paupières romantiques, un fantasme de Toscane qui ne m’a jamais quittée. Croiser le regard couleur de noisette torréfiée d’un bel Italien qui nous aurait fait aimer, ma sœur et moi, les ruelles secrètes et les blanches avenues de son beau pays ourlé de mer et de cyprès. Tourner des montagnes de spaghetti dans des cuillères d’argent. Ecouter corner les sirènes de Gênes. Et redresser la Tour de Pise.
Il y a quatre ans, le voyage a été annulé, pour cause d’enchaînement ininterrompu de déconvenues, de contretemps et de résignations qui m’ont arrachée à mes songes de voisins transalpins. On peut dire que j’ai barboté dans un marigot plus que poisseux durant ces dernières années, dont je suis heureusement sortie…
Dans le cahier de ma vie, ces pages-là, même tournées, garderont à jamais un goût amer. Avec, en marge, des annotations confuses, peu lisibles, au stylo rouge-sang, rouge-colère.  En même temps, elles m'ont grandie.
Et aujourd’hui, presque sans y croire, je touche enfin à mon rêve, comme on touche au but après une traversée océane. Comme si la vie m’était redevable et honorait enfin son contrat.
Un vent léger a séché mes chagrins, mes coupures, mes griffures, il va m’emporter sur son aile tel un écuyer vers les Cinque Terre…Je pars dimanche.
Et promis, je vais essayer de ne pas vous faire un syndrome de Stendhal en découvrant Florence.

* * *


Pour les Plumes d'Asphodèle chez Emilie, il fallait placer les mots :
CAHIER JARDIN ARRACHER BLANCHE SORTIE ECUYER TOURNER STYLO MARGE COUPURE CORNER CONTRAT LIGNE LEGER LISIBLE.

Chez Olivia, il fallait placer les mots :
NOISETTE AVENUE VOISINS REPUBLIQUE RENTRÉE AIMER RÉSIGNATION EXPLORER AVENTURE.