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26 juin 2015

Vortex

En temps normal, tout enseignant plongé dans le mois de juin subit une poussée de haut en bas égale au poids des épineux dossiers qu'il lui reste à régler.
Mais pour une dirlette qui vit sa dernière année, ce principe d’archi-raide se voit accéléré dans un vortex-spatio temporel qui ne laisse que peu de place aux billevesées blogosphériennes...
La spirale des « dernières fois » s’enchaîne implacablement.
Les larmes coulent, les cadeaux pleuvent. Il me faut tenir le cap jusqu’au quai, quand mon esprit vagabonde déjà dans ma prochaine vie.
Les bilans et les projets s’entrechoquent dans ma tête. Bilan d'une carrière. Projets d'avenir. Convictions et incertitudes...

Demain, j’emmène mes élèves aux sources de l’humanité. Quelque chose me dit que cela va apaiser ce tapage.

¸¸.•*¨*• ☆

04 juin 2015

Le chat noir

Attention, ce billet comporte des scènes insoutenables




Mais non je ne suis pas superstitieuse, quelle drôle d'idée...
La journée débuta sous les meilleurs auspices, mais eût pu se terminer à l'hospice sans ma sagacité naturelle.
Quand je suis sortie de chez moi,  dans la rue, un chat noir était planté là, à me regarder fixement, et dans les premières lueurs de l'aube son regard avait quelque chose de surnaturel.
-Tiens tiens, me suis-je dit, un chat que je ne connais pas ! ( jugez avec quel esprit pragmatique j'ai abordé la situation...) j'ignorai superbement le petit frisson acerbe et acide qui me parcourut l'échine. J'aurais dû y prendre garde.
Sur le chemin de l'école, rien de particulier à signaler. Si ce n'est, à la radio,  la chanson de Mickael Jackson, Thriller, et sa belle bande de zombies hallucinés. Sans doute un signe occulte que les forces de l'ombre allaient fondre sur ma pauvre tête. Mais je ne sais pas lire les signes occultes, à Poudlard je séchais les cours de divination, bien fait pour moi.
C'est alors que les choses se sont enchaînées avec la précision d'une horloge franc-comtoise croisée avec un coucou suisse.  Ou devrais-je dire que j'ai été enchaînée aux choses, entraînée bien malgré moi dans un diabolique mécanisme de déstabilisation paranormale.
Je vous passe rapidement en revue les petits incidents désagréables et alogiques dont ma journée de dirlette s'est émaillée. Oubli de mes clés, poignée de porte qui me reste dans les mains, rendez-vous manqués, téléphones sonnant sans personne au bout, logiciels dysfonctionnant, température en hausse dans les classes, têtes qui explosent...mes élèves se sont envoyé des noms d'oiseaux ravissants dans la figure, "sale noir, sale blanc, sale arabe, sale juif, sale portos, sale rital", je me suis même demandé s'ils s'étaient lavés ce matin, à se reprocher ainsi leur mauvaise hygiène respective...dans un accès de folie collective dont les CM2 sont friands en fin d'année. Il paraît que c'était "pour rire"... Ça m'a pas fait rire des masses. 
Un peu plus tard, voilà que la chasse des toilettes du gymnase a failli tomber sur une gamine,  mais a seulement brisé en morceaux  la cuvette comme une vulgaire assiette de prisunic en faïence bon marché. N'imaginons pas le dégoût de trouver le crâne de la fillette fendu en deux de la sorte...
Le diable était dans la place.
Je crois que j'ai inconsciemment refoulé les autres événements de cette journée, pour ma santé mentale, sans doute.
 Cerise sur le bateau,  ce délicieux bout de chou à qui je demande bien gentiment et bien poliment de bien vouloir daigner ranger son ballon de foot et de ne point y jouer dans les couloirs, dont l'usage en tant que terrain de jeu n'a pas été prévu par un architecte certes assez inconséquent, il faut bien le dire, et qui me répond (pas l'architecte, le bambin)  dans son sublime langage châtié du dix- septième siècle:
"Y en a marre de cette école de merde !" Ah, le charmant chérubin, qui, ironie du sort, fréquente mon école par dérogation de son périmètre scolaire...Ah ! que c'est doux, que c'est aimable et plaisant à l'oreille... C'est fin, ça se mange sans faim...
Bref, du matin jusques z'au soir, pas une minute à moi pour aller prendre une goulée d'oxygène en m'évadant pour consulter ce magnifique blog, objet de tous mes soins. C'était compter sans le débridement inconsidéré des ectoplasmes informatiques.
C'est en rentrant fourbue que je constatai, petit un, que le chat était toujours là, petit deux, que j'avais oublié mon ordinateur à l'école, petit trois, qu'une de mes amies s'était énervée tout le jour à essayer de me poser un commentaire (fuc**ng blogger),  petit quatre, que ma boîte mail faisait disparaître les messages d'un autre ami et les miens avec un entêtement frisant l'obstination démoniaque...
 Mais le petit cinq, le plus grave, ce fut la volatilisation pure et simple de mon billet "Pelures d'oignons" dans la quatrième dimension, que je vous avais concocté avec amour pour votre petit déjeuner. Il faut croire que les esprits malins l'ont trouvé indigeste pour mes lecteurs. Car il n'est plus nulle part. Même pas dans les brouillons. Si quelqu'un l'a vu passer, qu'il me le rapporte, il aura droit à trois caramels mous, comme d'habitude. 
Bon, là, j'appuie sur "publier" mais je ne suis pas vraiment tranquille...

Mais non, je ne suis pas superstitieuse, quelle drôle d'idée.
¸¸.•*¨*• ☆

31 mai 2015

L'Académicien en culottes courtes


Cher Erik Orsenna

Vous me permettrez, je l'espère,  ce titre un peu hardi. Ce n'est pas un manque de respect, croyez-le bien. Mais il se dégage de votre personne et de votre sourire une telle joyeuse dose d'enfance non oubliée !
Vous souriez réellement comme un gosse, tout académicien que vous êtes. Et vos paroles, vendredi soir, m'ont enluminée d'optimisme. Quel bien cela fait !
Je vous ai connu il y a bien longtemps, lorsque je découvris votre livre "la Grammaire est une chanson douce" dans laquelle une petite institutrice appelée mademoiselle Laurencin pratique des méthodes peu orthodoxes au regard des recommandations ministérielles. Pensez donc :  elle raconte La Fontaine en véritable amoureuse des mots et de leur magie, et oublie de "sensibiliser ses élèves à la construction narrative", envoyant balader cul par-dessus tête " le type de progression thématique, les composants de la situation d'énonciation" et autres fadaises de spécialistes du décorticage, qui font oublier le sens premier de la littérature.
 Elle subit évidemment les foudres de Jargonos, son inspectrice, et il est clair que je n'ai pas choisi par hasard ce surnom pour désigner ma supérieure hiérarchique qui m'a harcelée pendant cinq longues années et dont j'ai parlé plusieurs fois. 
Vous avez éclairé mon métier en me confortant dans mes convictions les plus profondes.
Vous m'avez étourdie de mots judicieux et malicieux.Vous m'avez donné envie de prendre la mer.
Oui, c'est bien moi...
C'est avec une grande émotion, donc, que je vous ai donné le coeur battant mon exemplaire-fétiche à signer. Vous m'avez écoutée attentivement, j'en ai été touchée. Malgré votre immense notoriété, vous êtes resté quelqu'un de simple et de profondément humain. Et j'aimerais beaucoup être ministre dans votre gouvernement idéal.
De toutes les phrases subtiles que vous avez prononcées ce soir-là, et qui nourrissent l'âme en donnant matière à réfléchir, j'en ai retenu trois, que j'offre à mes lecteurs.

 La politique ne devrait pas être la fumée des illusions mais l'art du possible.
Les choses que l'on a apprises valent-elles celles que l'on a oubliées ?
Venir n'est rien : tout commence quand on revient.

Vous rencontrer fut une chanson douce.

Célestine
¸¸.•*¨*• ☆






30 mars 2015

Burn-out


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Comme vous le savez, depuis le temps que vous me suivez, je pilote un gros rafiot un peu rouillé, et de temps à autre, ce n'est pas de la tarte molle que de manoeuvrer en eaux troubles. 
Le pire écueil, c'est de ne pas sentir venir l'ennemi numéro un : le cramage des circuits. Autrement dit l'épuisement professionnel.
Au fil des années, vous pensez bien que j'ai appris à m'en méfier comme du scorbut, de cette gangrène. Ça arrive par petites touches. L'air de rien. D'abord, on oublie deux trois trucs pas importants. On se dit qu'on aurait dû noter. Puis un matin, on s'aperçoit qu'on a oublié un truc important. Ensuite, les choses s'enchainent à la vitesse grand V. Tout d'un coup, le panier des paperasses en souffrance se met à grossir. Votre cerveau commence à crépiter en jolies petites étincelles...Il vous semble que les hommes d'équipage ont tous dix choses essentielles et urgentes à vous demander en même temps. Les impondérables se multiplient. Les moussaillons se vautrent dans les entreponts, les machines tombent en panne, les avaries et les fissures ne parviennent plus à se colmater. 
Dès qu'on a réglé un truc, trois autres le remplacent, c'est pire que l'hydre de Lerne...
Et l'autre, là-haut, l'amirouille de mes deux cales, qui m' enfonce la tête sous l'eau au lieu de me soutenir...Rien à attendre décidément de ce côté-là. Elle a décidé de me faire boire le calcif jusqu' hallali...Je vais pas lui faire le plaisir de craquer si près du but. Elle n'attend que ça. Je sais, c'est pas bien de jouer les héroïnes. Mais comprenez-moi, mon sang italien en fait une affaire d'honneur. Je suis le Vito Corleone de l'édukknatt. Je cause plus, je flingue.

Après un week-end en escale au pays de la glandure bénéfique, du rien-foutage absolu, un grand bol d'air salutaire, une cure de sommeil, et de longues heures à bichonner mon corps,  l'ombre du mauvais rapace est parti. Au cas où il reviendrait rôder en cercles concentriques au-dessus de moi, je fourbis mes armes habituelles : l'humour, la prise de recul, la relativisation. La niaque, le serrage de dents et de poings. Je vais pas me laisser intimider par des dates butors... Lâche moi le burnous, j'ai envie de lui dire, au burn-out. Ou je vais te niquer ta race.

A Pierre, que j'assure de mon indéfectible amitié solidaire.



Domenico Scarlatti (1685-1757) / Sonata in F Minor, Kk. 466, L. 118: Andante moderato by Vladimir Horowitz on Grooveshark

21 mars 2015

Eclipse scolaire

Image du net




Le soleil polissait ses rayons pour un énième rendez-vous avec la lune. Il savait que ce moment était fort attendu sur terre, par les astronomes de tous poils.
Ils en voulaient, du spectacle ? Ils allaient en avoir.
La lune arriva pile à l’heure. Elle avait beau être lunatique et vagabonde, elle connaissait quand même ses obligations envers le soleil et n’avait jamais fait faux bond au maître du système éponyme.
Après les formalités d’usage, la lune commença à se glisser voluptueusement devant son bel amant de lumière. Elle connaissait sa partition par cœur. L’accord était parfait.
Soudain le soleil poussa du coude sa sélène amie.
Mais que se passait-il ? Eux qui se réjouissaient d’avoir choisi pour leur petit ballet une matinée de classe, afin que d’ouvrir les jeunes esprits des futurs scientifiques en herbe, s’aperçurent avec stupeur que les enfants étaient restés confinés derrière les tristes volets clos de leur salle de classe. Apparemment, de vieux barbons en costard (à moins que ce ne fussent de jeunes technocrates butés) avaient décidé qu’il serait extrêmement dangereux d’observer à l’œil nu leur pas-de-deux, pourtant bien au point depuis la nuit des temps. Comme s’ils n’avaient pas pu le prévoir, ces imbéciles,  et fourguer à chaque enfant une paire de lunettes magiques. Cela aurait été plus utile que ces fameux vaccins qui avaient coûté un oeil, et dont le surplus n'avait jamais été épongé...
Contre toute attente, une forêt de parapluies administratifs s’étaient ouverts sous leurs yeux ébahis, sur lesquels on pouvait lire «communiqué ministériel » « principe de précaution » « services de santé » « protection sanitaire »  et autres fadaises issues du cerveau tordu de politiques pusillanimes, cédant aux exigences d'une société procédurière et liberticide. 
-Ça me rappelle, dit le soleil empreint d' une certaine inquiétude,  cette époque obscurantiste où les hommes craignaient les phénomènes célestes, parce qu’ils ne les comprenaient pas. Tu te souviens, ma grosse blafarde ?
-Il me semblait pourtant, dit la lune un peu déçue, que les enfants ont toujours été  curieux de nous… 
Oh mais, regarde, là, ne vois-tu pas, à l’opposé du septentrion, une école d’irréductibles Gaulois qui ont osé bravé l’interdiction institutionnelle ? Il semblerait que leur maîtresse ait eu la bonne idée de prévoir notre rendez-vous suffisamment à l'avance pour se procurer des lunettes de protection pour tous.
-Ah, oui, je la connais, celle-ci, répliqua le grand radiateur joufflu, c’est Célestine…Une de mes grandes amies. Une vraie passionnée d'étoiles...eh bien, j’en suis fort aise, ces élèves-là développeront une vraie curiosité rationaliste, plutôt qu’une espèce de terreur tremblante tels de pauvres manants du Moyen-Âge.
Les deux corps célestes terminèrent leur danse et se donnèrent rendez-vous en 2081. 
Les élèves de Célestine auraient alors 77 ans. 
Ce serait jouable. Et c'est avec grand plaisir qu' ils leur feraient la totale.