Affichage des articles dont le libellé est j'adorais mon métier. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est j'adorais mon métier. Afficher tous les articles

03 mars 2026

La pédagogie des coccinelles







« L'enfant apprend mieux en manipulant, en expérimentant, en découvrant par lui-même comment marche le monde. »
Célestin Freinet





Je reviens d'un ébouriffant séjour chez mes étoiles. J'avais une consigne: « Mamie, n'oublie pas tes Posca et ta guitare. » 
- Mamie couleurs, mamie musique, certes, mais vous allez voir :  j'ai d'autres merveilles dans mon havresac de Mary Poppins...
C'est incroyable tout ce que l'on peut faire en une semaine, avec deux petites filles de sept et cinq ans... Le printemps a montré son nez, avec un soleil généreux sur Angers, redonnant du baume au coeur d'une ville malmenée par les caprices de la Maine, son fleuve si tranquille d'habitude.
L'occasion de flâner en ville, de déguster une grenadine sur la place du Ralliement, noire de monde comme en été. Sauter, courir, grimper, au parc de jeux. Apprendre à connaître et à choisir les fruits chez le primeur. Déguster une crêpe chez Mamie Bigoude, dans un incroyable décor rose bonbon. 
 Aller prendre un cours de yoga à la Maison de quartier : étirer son corps et le relaxer en suivant le parcours d'un chat yogi malicieux. Chien tête en bas, arbre, tortue, pigeon, grenouille, le bestiaire du yoga est infini.
Et puis, au gré capricieux de la météo, trouver d'autres occupations dans la maison.
Jouer à la serveuse, à la nounou ou à la marchande, danser, écouter le son de la pluie ou du vent, suivre les traces brillantes des escargots sur les carreaux. Lire, beaucoup, souvent, avec bonheur, jouer aux Pirates ou à Pikomino. Danser. Chanter.
Observer une coccinelle sur le bout de son doigt. Ramasser des cailloux d'ardoise dans le jardin et dessiner dessus, pour une exposition d'oeuvres d'art miniatures.
Et alors, quand on a bien joué, réfléchi, bougé, c'est là que l'on apprécie de s'avachir un moment devant l'école des Licornes, un dessin animé chatoyant et charmant. Refuser la suprématie des écrans, un vrai challenge de notre temps. 
J'ai gardé le meilleur pour la fin : fil rouge de la semaine, nous avons écrit un livre. Oui, messieurs-dames : une vraie histoire illustrée, inventée par elles de A à Z.  Transformant chaque matin le salon en salle de rédaction. Tempête dans ces petits crânes au cerveau prodigieusement élastique. Des fous-rires. Des mines très sérieuses. Une vraie ruche bourdonnante. Un trésor d'expériences : comment ne pas dire deux fois le même mot ? grâce au dictionnaire de synonymes ! Comment faire entrer tous les personnages à la table de fête ? Un simple problème d'intervalles... Si je dessine les cônes vers le bas, c'est un sapin ou un épicéa ? Et comment faire entrer nos dessins dans l'ordinateur ? Grâce au scanner ! Ainsi j'apprends que l'informatique est un outil, qui m'aide mais qui ne me remplace pas.

Renouant, mine de rien, avec mon credo professionnel, moi qui ai toujours aimé mettre les enfants en situation réelle, j'ai vraiment pris un plaisir fou à les motiver, à suivre leur implication, à les voir frémir de joie (et parfois de découragement, les étapes normales de tout projet un peu fou)... Et le résultat est vraiment chouette, si je le mesure à la brillance de leurs yeux. 





06 janvier 2026

Bienveillance













J'ai eu la joie, dernièrement, de partager un moment d'exception avec Lucia* et Damien*, deux anciens élèves des tout premiers temps de ma carrière. J'avais parlé de l'un d'eux ICI. 
C'était bien loin d'aujourd'hui, autant dire qu'ils sont devenus des adultes depuis longtemps. Sensibles, accomplis, émouvants dans leurs fragilités comme dans leurs forces. Et ils en ont beaucoup, de la force, pour traverser les écueils de l'existence.
A l'évocation de leurs souvenirs de CM2, admiratifs et sincères, je me suis prise à penser que j'avais eu raison, somme toute, d'être une maîtresse d'école exigeante et bienveillante. Deux qualités qui ne sont contradictoires qu'en apparence.
Ah ! La bienveillance... Dans les arcanes de l'Education Nationale, on n'a plus que ce mot-là à la bouche. Mais on en a fait une sorte d'indulgence molle proche de la capitulation, qui incite les professeurs à ne plus rien exiger de leurs élèves, par peur de passer pour des tortionnaires. 
Ou les jeunes parents à faire de leurs enfants des rois capricieux et névrosés.




Le dictionnaire, lui, dit que la bienveillance, c'est un « sentiment qui porte à vouloir du bien à autrui ». Ce qui ne veut pas dire que l'on doit tout accepter d'autrui. Là est toute la nuance.
Une nuance subtile... tendre pléonasme. Une nuance est toujours subtile, et inaccessible aux esprits binaires. J'ai toujours voulu le bien de mes élèves, les aider, les comprendre, les accompagner, mais aussi les émanciper, les pousser pour qu'ils trouvent le meilleur d'eux-mêmes, ce meilleur souvent enfoui sous des monceaux d'idées reçues et de préjugés négatifs.

Les pousser, oui, mais sans jamais avoir à hausser le ton, à menacer, à humilier, à faire mal, a montrer une autorité abusive. 
Comme l'a très bien dit Lucia, qui vit en Italie, les Italiens ont deux mots pour désigner l'autorité. La Autorità, conférée par un titre ou un grade, exercée par le commandement ou la contrainte et à laquelle on obéit. Et la autorevolezza, crédit ou confiance que les autres vous accordent, en raison de votre sagesse, votre compétence ou votre intégrité. L'autorité naturelle en quelque sorte, que l'on a envie de suivre librement.
Je crois pouvoir dire que je possède cette autorevolezza. Comme innée en moi. Elle s'appuie sur un profond amour des gens. Et continue à m'animer, dans chaque moment de ma passionnante vie, même si je n'enseigne plus. (quoique...) Je pense aussi avoir été une « mère veilleuse ». Ni copine, ni démissionnaire, ni injuste. 
J'apprends aussi, depuis quelques années, à être bienveillante avec moi-même. 
Pas le plus facile !

Il y a du merveilleux dans cette bienveillance-là. Dans cette mansuétude qui prend soin. 
Qui « veille sur » sans « surveiller ». Qui panse les blessures avec des gestes ou des mots pleins d'humanité. Qui secoue sans bousculer. Qui respecte.
Certaines personnes croient être sincères et franches, mais ne parviennent qu'à blesser l'autre dans son amour-propre et sa confiance en soi. C'est contre-productif en diable. Un simple mot d'elles peut piquer comme un dard empoisonné. Leurs œillères les empêchent d'élargir et d'adoucir leurs jugements. Cette violence larvée, sans doute inconsciente, cache certainement des failles narcissiques. A moins qu'elles ne reproduisent ce qu'elles ont subi.
Vous voyez, ma bienveillance me pousse à leur trouver des excuses...mais je ne recherche pas leur compagnie. 
La vie est trop courte pour être petite.


•.¸¸.•*`*•.¸¸☆



* J'ai changé les prénoms, mais ils se reconnaîtront...





27 août 2025

Quand les ombres s'allongent







Ce matin, je me suis éveillée au chant du coq, comme tous les jours depuis que le nouveau voisin a installé son poulailler au bas de la colline. 

Contrairement à certains fâcheux qui râlent contre cette prétendue « pollution sonore »,  j'adore ce premier bonheur du jour. Ce sont les mêmes qui rouspètent après les cloches. Des grincheux qui préfèrent sans doute le doux ronron d'un aéroport ou les effluves d'une station d'essence.
On en apprend de belles sur ce volatile en musardant sur la toile. Sa symbolique, son histoire, son caractère chinois... Saviez-vous, par exemple, qu'un animal ailé fabuleux, à tête de coq et à corps de serpent, s'appelle le coquatrix ? Son prénom ne serait-il pas Bruno, par hasard ?

 Moi, ce que je sais, c'est que l'emplumé du voisin annonce le lever du soleil de manière naturelle et joyeuse. Et que ça me va bien.

Tout à coup, je réalise que cela fait dix ans que j'ai abandonné le réveille-matin quotidien. Dix ans que je fêtais ma jubilacion, avec je dois le dire, une certaine allégresse...et sans me retourner, prête pour ma nouvelle vie. Je n'ai jamais regretté d'avoir quitté le métier avant d'en être lassée. Pas un jour, dans cette décennie, où je me sois morfondue, ennuyée, pas une minute où j'aie envié ceux que j'ai laissés sur le grand bateau de la vie dite active... 
 
Fin août, les ombres des acacias et des chênes s'allongent sur l'herbe encore jaunie. La lumière prend cette teinte inimitable qui fait le bonheur des photographes et des peintres.
Les gynériums lancent leurs plumeaux vers le ciel. Septembre s'annonce.

Chaque année, à cette période, je rêvais d'une école toute fleurie de pervenches et de liserons bleus. Aux fenêtres des rideaux de mousse blanche flottaient au vent du matin. 
De petits chemins herbus serpentaient dans le jardin, et les balançoires transformaient aux récréations les enfants en métronomes.
Je rêvais que les professeurs s'appelaient Jean Rivet, Pierre Gamarra, Jacques Prévert. 
Des bouquets d'hirondelles poussaient sur les arbres de la cour, les couloirs sentaient la myrtille et la châtaigne en automne, et sur le poêle, l'hiver, chaque flaque d'eau était un bonhomme de neige évanoui. Au printemps le jasmin y embaumait.
L'été incendiait les soirs.
Sur le tableau, un coeur était tracé dans un peu de poussière de craie. Toute ma vie...
Je rêvais que les cahiers et les leçons avaient des noms étranges. 
Livre d'étoiles, cahier de bonheur simple, leçon de rosée du matin, petit carnet de résolutions courageuses, manuel de rouge aux joues.
Je rêvais en préparant mon cartable.
Je ne comptais plus mes rentrées des classes. Mais rien ne m'empêchait de compter les battements de mon coeur quand je me retrouvais pour la énième fois devant mes chers élèves.

Désormais chaque année, à cette période, j'ai une pensée pour vous. Oui vous, les « actifs ». Pour ceux dont les vacances ont passé trop vite, et qui se retrouvent dans ce vortex incroyable, ce tambour à essorage appelé rentrée des classes. Qui ne génère pas que de doux rêves, d'ailleurs...
Avez-vous toujours ce léger vertige avant le jour J, cette peur diffuse et intrinsèque qui saisit le ventre, faites-vous toujours ces « cauchemars d'école » dans lesquels le réveil ne sonne pas, vous loupez la rentrée, ou alors vous avez 52 élèves qui montent sur les tables sans qu'aucun son ne sorte de votre bouche ?
Je pense aussi à mes petites étoiles qui retournent à l'école, remplies des bonheurs de l'été, les yeux plus clairs que jamais. 
Quoi qu'il en soit, je vous souhaite la meilleure des rentrées à tous, jeunes padawans. 



17 novembre 2023

Un arc-en-ciel

 





Ce matin, j'ai pris le bus un peu tôt pour me rendre à la ville. Dès potron-minet, délicieuse expression dont vous connaissez sans doute l'origine. Non ? Elle signifiait simplement l'heure ou l'on peut apercevoir le postérieur des écureuils. Mais si, mais si...Et croyez-moi, je connais bien ces fripons et leur petit cul tout blanc sous leur queue en point d'interrogation. Ils viennent chaparder les graines exactement à cette heure-là...
Pour tout dire, en fait d'écureuil, c'était plutôt l'heure lycéenne. Ça m'a donné un bol de jeunesse. Je me suis revue, adolescente, à l'arrêt de la rue des Moulins, par ces petits matins aigres où le mistral s'engouffrait sous le blouson trop court. Parce que c'est bien connu, on n'a jamais froid quand on est ado, du moment qu'on est à la mode.
L'air piquait, à l'Est, les Monts du Matin rosissaient de délicate façon, faisant une lisière d'or rose au-dessus du vert foncé des arbres.
Vers l'Ardèche, au contraire, de lourds nuages gris sombre encombraient l'horizon. En contrebas, la ville émergeait de son sommeil, doucement, comme un gros chat qui s'étire, caressée par les premiers rayons. Et là, juste droit devant, est apparu un magnifique arc-en-ciel. Mais un vrai, pas un timide pâlichon. Non, un arc-en-ciel de compétition. Ses couleurs se sont mises à flamboyer. Je ne parvenais pas à en détacher mes yeux. Cela faisait comme une trombe multicolore au milieu du gris.
J'ai regardé mes compagnons de voyage. Pas un ne levait le nez de son smartphone. D'être la seule à profiter du spectacle m'a fait me sentir privilégiée. Et en même temps, un peu désappointée de voir qu'il suscitait si peu d'enthousiasme. J'ai senti monter en moi une indignation de Petit Prince, comme quand il découvre que sa rose lui a menti. J'ai eu besoin de rétablir l'ordre des choses. De partager ce prodige.
J'ai attendu que les couleurs soient à leur paroxysme, et bien visibles à travers les vitres de l'autocar. Et j'ai tapoté doucement le bras de ma voisine, tout en tendant mon index vers le phénomène.
- L'arc-en-ciel ... » ai-je dit, un peu fort car elle avait ses écouteurs fichés dans les oreilles. Elle m'a d'abord scrutée avec des yeux que mon indulgence naturelle m'empêchera de qualifier de légèrement bovins. Mais elle a daigné regarder dans la direction indiquée.
- Ah, oui, c'est beau ! Non, pardon : Awè, c bô.
Notre mini-dialogue a fait lever les yeux de deux personnes dans la rangée adjacente. Puis deux autres se sont demandé ce qu'il y avait à voir. Et encore deux. J'ai souri. J'ai repris espoir. Un petit murmure s'est répandu, là où une minute plus tôt, régnait un silence indifférent. L'espace de trente seconde, la vie m'a redonné mon rôle de transmission.
Et là, lecteurs adorés, imaginez le petit miracle : en un instant, de fil en conversation, tout un bus d'ados post-pubères a quitté l'écran minuscule pour contempler celui, immense, de la vie, où trônait « mon » arc-en-ciel. Oh pas longtemps. Mais suffisamment pour que je me sente fière de moi, d'avoir semé quelques graines de magie et de beauté dans la vie de quelques contemporains pas si abrutis finalement. Je me suis dit que tout n'était pas perdu au royaume de youtube et tik-tok. Et au terminus, un vieux monsieur m'a dit merci. Il y avait beaucoup de choses dans ce simple merci. De quoi emplir ma journée, en tout cas. 
Ça a de la gueule, non ? ce genre de petite victoire de l'inutile...

•.¸¸.•*`*•.¸¸☆•.¸¸.•*`*•.¸¸☆

03 février 2023

La fabrique d'images

 

 
Mon père m'offrit un jour un petit tube en carton, qui faisait, quand on l'agitait, un bruit délicat de bâton de pluie. « Tiens, me dit-il, c'est un kaléidoscope. »
Quel joli mot ! Il signifie, en grec, « regarder de belles images ». Combien d'heures ai-je passées à contempler, étonnée, l'infinie diversité des images créées par l'assemblage subtil de ces petites perles colorées se réfléchissant dans des miroirs...
C'est peut-être de là que me vient la constitution particulière de mon cerveau : une constellation permanente d'images qui donnent naissance à une multitude d'astérismes chatoyants. Je suis riche de ça et ça ne s'achète pas, comme disait le poète du XX° siècle...
Un mot, une musique, un grain de lumière dans le matin, et la machine à images se met en route.
J'ai appris très vite le pouvoir de l'imagination. Loin d'être la « folle du logis » conspuée avec mépris par Nicolas de Malebranche, c'est cette faculté merveilleuse de se fabriquer ses propres images, de s'inventer un monde. De créer de la nouveauté. De vivre la vie en mille dimensions...
La fréquentation des livres de mon enfance m'aida évidemment à cultiver ce don merveilleux. Toutes ces heures trop courtes où, allongée sur mon lit, au son de la pluie qui chantaient dans les chenaux, j'inventais les visages, les vêtements, et les décors des aventures de mes héros,  surgissant de cet alignement mystérieux de signes que l'on appelle un texte. 
Avec le recul, j'ai compris pourquoi mes professeurs s'ébaudissaient devant mes rédactions.
Et je réalise combien j'ai tâché, toute ma vie, de transmettre ce don, de semer ces graines dans les esprits de mes élèves, me heurtant de plus en plus, au fil du temps, à l'omniprésence de l'image toute faite. Eduquer est un combat. Une guerre pacifique contre le fatalisme, la facilité et l'ignorance.
Je ne fais pas partie de ces vieux grincheux qui disent que les enfants n'ont plus d'imagination. Donnez-leur un carton d'emballage, et observez :  ils en feront toujours, quoi que l'on dise, un vaisseau intersidéral ou une cabane perdue au fond des bois. 
Regardez-les avec bonheur transformer un vieux bout de rideau en costume des mille et une nuits, et la moquette en tapis volant.
Acceptez de goûter leurs délicieuses soupes de terre et d'herbe, leurs bonbons en cailloux.  Dites bonjour sans vous moquer à leurs amis imaginaires. Parlez sérieusement à leurs nounours. 
Lisez-leur une histoire et demandez-leur de fermer les yeux : les images émergeront d'elles-mêmes dans leur lobe préfrontal ainsi stimulé. Offrez leur des jouets « ouverts », offrant une myriade de possibles : des cubes, des jeux de cartes, des bûchettes de bois, des boîtes de peinture. Laissez-les inventer leurs règles du jeu, et changer celles qui existent. Visitez leurs châteaux en Espagne ou ailleurs.
Emmenez-les dans la forêt, en haut des montagnes, au bord des plages, ou simplement au fond d'un jardin, pour prendre le vrai monde entre leurs bras, à corps perdu, toucher les fourmis et observer la vie qui va. 
Je vous laisse : je viens d'apercevoir Papa souris qui courait sur la terrasse comme un dératé en regardant sa montre. Je crois qu'il a oublié d'aller chercher son fils au club de self-defense contre les matous.


•.¸¸.•*`*•.¸¸☆•.¸¸.•*`*•.¸¸☆•.¸¸.•*`*•.¸¸☆

09 janvier 2023

La folie des notes


Excellent ! Très bien ! Passable...Insuffisant. Nul. 

Ah...le pouvoir fascinant des mots, et des nombres qui leur sont associés... Un pouvoir psychologique inquiétant, par le jeu des effets Pygmalion ou Golem, réduisant un être, une vie, à un mot ou un chiffre.

 Depuis quelques années, cette folie collective augmente, elle est même en passe, selon moi, d'atteindre une sorte de paroxysme du ridicule. 

Sans arrêt, nous sommes sommés d'exprimer notre avis, en distribuant les bonnes notes (ou les mauvaises) à tout et n'importe quoi. 

Vous me direz que ce n'est pas nouveau. Au lycée, dans ma folle jeunesse, certains garçons attribuaient des notes aux filles en fonction de critères anatomiques précis comme la grosseur ou la forme de leurs seins... je reste soft, évidemment, eu égard à la tenue (la teneur ?) de cet admirable blog. Vous risqueriez de me mettre une mauvaise note ! mais par souci de parité, je devrais aussi parler de nos petits carnets de filles où nous notions soigneusement nos camarades masculins en fonction de critères que je laisse à votre imagination...


De nos jours, c'est devenu systématique. Tout doit passer par les fourches caudines du consommateur exigeant et nanti d'un pouvoir incontrôlé. 

Vous me connaissez, chers lecteurs, j'aime bien m'interroger sur les phénomènes de société.

Quelle baguette maléfique nous transforme-t-elle tous, à notre corps défendant, en professeurs, parfois indulgents, mais assez souvent intransigeants ? D'où vient ce besoin de juger, voire de condamner, constamment son prochain, abrités, bien sûr, derrière des pseudonymes bien pratiques ? 

Serait-ce une sorte de vengeance inconsciente contre ces fameux profs qui nous en firent baver, voire nous détruisirent par leurs remarques au vitriol et leurs zéros pointés ? 

Serait-ce la revanche des opprimés contre l'ancestrale Terreur du stylo rouge ?

On assiste alors à la naissance d'une Terreur moderne  : celle du clic ravageur sur une échelle de un à dix.

Bizarrement, le seul endroit où les notes sont devenues indésirables, néfastes et bannies, c'est à l'école.

La bienveillance n'irait pas de pair avec l'évaluation chiffrée soi-disant. Il ne s'agirait pas de traumatiser les têtes blondes, brunes ou rousses. Alors on colle sur les cahiers de petits bonshommes verts, orange ou rouges, allant du sourire béat à la tronche patibulaire. Les enfants, eux, comptent leurs bonhommes verts avec la ferveur des chercheurs d'or ou des collectionneurs. Rétablissant la suprématie du nombre mathématique sur l'à-peu-près subjectif.

Les parents comptent les bonshommes rouges pour décider ou non de priver leur progéniture de tablette ou de console. (Objet qui porte si bien son nom...)

Dès sa sortie de l'école, par contre, notre écolier se verra confronté à la « vraie vie », catapulté dans un monde impitoyable d'examens, de colles, de zéros éliminatoires, de concours d'entrée ou de sortie, de compétitions, de pouces en l'air ou en bas sur les réseaux sociaux,  d'entretiens d'embauche, de CV, de DRH, de code de la route, de points sur son permis, de promotions au mérite, d'enquêtes de satisfaction, le tout sous la houlette du Ministère de l'Evaluation et de la Prospective....

Il ne lui restera comme consolation que le plaisir subtil et sournois de publier à son tour des commentaires salés sur son livreur de pizzas, ou de déboulonner son garagiste...

Ô temps pourris, ô Maurice...J'adore notre épique époque.


•.¸¸.•*`*•.¸¸☆




PS. Je vous saurais gré de bien vouloir évaluer ce billet de manière totalement objective. Cela ne vous prendra que trois heures quarante-huit.



***



02 juin 2022

Comme une brise d'été...Une semaine de la vie d'une femme







C'est le sud. L'endroit où les cigales crissent d'impatience dans les genêts. Une chape de plomb blanc couvre la vallée. Tel un feu de ciel immobile, blanc à force d'être bleu. Moi, je suis comme mes lys orangés et mes bégonias, j'attends la pluie. Ce n'est pas que je n'aime pas le soleil. Mais j'attends la pluie, et elle ne vient pas. On se croirait dans la colline grillée d'Ugolin. Les nuages noirs moutonnent sur les Monts du Matin, puis se séparent en bons termes, et s'en vont arroser ailleurs.
Il reste que les soirées, emplies de jasmin et de musique, ont ce goût indéfinissable de l'été avant l'été. La vie, ça pulse !
J'ai eu des nouvelles de deux amis chers. Ça m'a fait plaisir.
Avec Lucile, nous avons parlé au profond de l'intime. De ces blessures qui ont laissé leur trace d'enfance dans nos âmes. De ce lâcher-prise que l'on ne comprend vraiment que lorsqu'on en fait l'expérience au creux du ventre. Desserrer les poings. Laisser couler. Respirer plus large. 
Chez Lucile, une merlette a fait son nid sur un chevron de sa terrasse. On voyait les petites têtes de piafs ouvrir le bec à s'en décrocher la mâchoire, c'était mignon. Et cette oiselle qui semblait nous dire, droit dans les yeux : « Faites votre vie, je n'ai pas peur, ne vous occupez pas de moi » 
En écoutant parler Didier de sa relation apaisée avec ses soeurs, j'ai eu comme un déclic. On se fait toujours trop de bile, ou de mauvais sang, pour rien, et ce n'est pas en se minant le moral que l'on aide le mieux ses proches. Mais oui, c'est lumineux !
Avec Colette, ce sont les souvenirs du métier qui ont déferlé. Les petites anecdotes écolières qui ont fait mon sel et mon miel durant tant d'années. Est-ce un hasard si aujourd'hui je suis retombée sur le discours que j'avais écrit pour mon départ en jubilacion, comme disent les Espagnols. J'ai souri. C'était assez bien tourné, heureusement car il y en avait huit pages.
Je me suis aperçue que j'avais déjà réalisé pas mal de mes rêves d'alors. 
Reparler du boulot m'a aussi fait prendre conscience que la vie d'après n'a pas de prix. 
Colette et Didier habitent un petit paradis au bord d'une rivière paisible d'Ardèche. Une vraie rivière de film, de celles qui coulent au milieu. Hors du temps. J'ai commencé à lire l'Exil et le Royaume, de Camus. Bercée par les remous du torrent, caressée par les douces herbes. C'était délicieux.
Au bar du Bancel, en mangeant des accras, on a écouté une chanteuse qui s'accompagnait d'un yukulélé. Un superbe programme rock-folk-pop, tout ce que j'aime. En rentrant, on a vu un blaireau qui se dandinait dans la lumière des phares. Le même jour, on avait vu deux renards qui sautaient après les hannetons dans le champ de maïs. 
Avec Marie-Stéphane nous avons dégusté des pizzas en parlant d'avenir.
Mon amie Prudence Petitpas et son mari sont venus deux jours nous enluminer de leur présence chaude et énergique. J'aime leur pêche. Ils sont dans la vie. A fond. Toujours pleins d'envies et de projets. 
Peter nous a donné un olivier qui dépérissait sur son balcon. Je me réjouis d'essayer de le sauver d'une mort prématurée. 
Dolce Vita est passée ce matin boire un café à la maison. Finalement ç'a été un verre d'eau sous le chêne. Georges nous a invités à cueillir des cerises, mais elles étaient toutes moisies, blettes, piquées, bref, immangeables. On a bien ri.
Et ce soir, la rencontre de deux femmes étonnantes et pleines d'humour. De celles que l'on a l'impression de connaître depuis toujours. L'une des deux, éprise de culture celtique, vient de s'installer au village, l'autre, photographe d'art,  habite un endroit que j'ai fréquenté pendant trente ans. Le monde est petit. On va se revoir, c'est sûr.

La magie des liens, c'est mon quotidien. 

•.¸¸.•*`*•.¸¸☆•.¸¸.•*`*•.¸¸☆•.¸¸.•*`*•.¸¸☆


13 septembre 2021

Nous nous sommes tant aimés





Tu le savais, que je ne résisterais pas à cette photo... Tu savais que l'odeur de la craie, c'est ma madeleine dans le thé. Nous nous sommes tant aimés, mon métier et moi.

***


Ce soir-là, j’ai traversé la cour. Le soleil de septembre éclairait d’une lumière poudrée les cheveux en broussaille des derniers élèves de la journée. Ceux que l’on vient chercher tard et qui ont toujours peur qu’on les oublie. Leurs culottes courtes flottaient sur leurs genoux cagneux, et leurs incisives avançaient en ordre un peu dispersé…
J’ai regardé ces petits poulbots courir après leur balle en mousse un peu élimée. Ils portaient au front toute l’innocence et l’espoir du monde.
J’ai fermé les yeux. Ma maman s’est approchée de moi avec un gros morceau de clafoutis aux cerises. Elle a arrangé mes cheveux en les nouant de rubans turquoise et mauves. J’ai sauté à la corde. J'ai ouvert le portail qui a grincé comme une porte spatio-temporelle. Mes amours...
Mon petit dernier n'avait plus sa barbe. Il me racontait sa journée de classe en croquant dans son goûter. Sa soeur ne conduisait pas sa grosse moto sur la corniche de Monaco. Elle portait deux tresses blondes et donnait la main à son frère aîné, qui soufflait une bulle de malabar géante. Sans se douter qu'il deviendrait architecte un jour, et le papa de deux petites filles adorables.
J’ai rouvert les yeux. J’ai franchi le portail de l’école en faisant un petit signe aux élèves. « Au revoir, maîtresse ! » ils m’ont crié en agitant leurs mains pleines de poussière.
De loin, l’école brillait, comme une orange au soleil couchant. 
Aujourd’hui, Sibylle trottine sur le chemin de l'école. Son petit cartable tout neuf me serre la gorge d'émotion. Son ombre semble me dire : regarde, je vais grandir, vite, vite, si vite...
Tellement d'enfants ont ensoleillé ma vie...et ce n'est pas fini.

•.¸¸.•*`*•.¸¸☆•.¸¸.•*`*•.¸¸☆•.¸¸.•*`*•.¸¸☆




Photo céleste


Pour l'atelier du Goût

19 juin 2021

Petits cahiers d'amour

 




J'ai commencé un cahier de jardin. J'y raconte la vie de mes fleurs avec passion. Leurs noms étranges ou jolis, leurs couleurs. Mais aussi, les soins à leur prodiguer, les dates de leurs poussées de croissance et celles de leur mise en repos, et puis leurs préférences :  les fougueuses qui adorent le soleil à s'en faire péter la corolle, les timides qui n'aiment que la fraîcheur des sous-bois. Et puis les indécises qui minaudent, mi-ombre, mi-soleil, éventées doucement par une brise délicate mais blessées par le Mistral.  

Mon amie Dolce Vita me trouve méthodique. Je crois que je suis surtout une poétesse du jardinage. Pas certaine d'être toujours très orthodoxe dans mes pratiques...Mais quelle importance ? Où que mon regard se pose, je m'arrange pour y trouver du bonheur.
J'ai toujours aimé les petits cahiers, sans doute une réminiscence de ce métier de jardinière d'âmes qui fut le mien. J'entends tousser au fond de la salle : un vieux délire d'institutrice, penseront certains. Sans doute. Cette odeur subtile de papier neuf, de crayons neufs, de gommes neuves, cette odeur d'encre, ce parfum de rentrée des classes m'ont envoûtée toute ma vie. Commencer un cahier est un plaisir de gourmet. J'ai fait des cahiers de tout.

Mes cahiers d'adolescentes racontaient ma vie de lycéenne, enflammée de coups de coeur et ternie d'ombres grises. J'ai eu des cahiers d'accords de guitare, des cahiers de gourmandise, d'escapades, de croquis, dans lesquels j'ai crayonné des portraits maladroits, des paysages émouvants. 

Des cahiers de grossesse, suivis de cahiers de régime, au rythme vallonné de mes courbes de poids ... Un cahier d'acteurs très beaux, je guettais la couverture de Télépoche pour y découper mes idoles et les épingler comme des trophées. 
Un cahier de cueilleuse d'étoiles, un cahier de joies, et même un de lâcher-prise.

En classe, mes cahiers journaux* étaient des oeuvres d'art. Un de mes inspecteurs me dit un jour qu'il n'avait jamais vu cela en trente ans de carrière. Je m'appliquais comme un capitaine de galion remplit son journal de bord. Notant tout. Dans un arc-en-ciel de stabilos. Avec des dessins, des photos, des cartes. Bref, un truc vivant, agréable à lire et relire.

Dans mon cahier de lectures, j'ai consigné les centaines de livres que j'ai dévorés jusque tard dans la nuit. Car vous le savez, j'ai eu la fièvre des mots bien avant celle du samedi soir.
Et puis j'oubliais, mon cahier de chers poèmes qu'un malotru désinvolte m'emprunta un jour et que je faillis ne plus jamais revoir. Confiante, innocente, je n'avais pas pensé à lui préciser que j'y tenais comme à mes yeux. Et cet idiot qui l'avait laissé traîner sur un banc de la cour...

Chacun de mes enfants a eu droit à son cahier de vie, dans lequel rien ne manque, de la première mèche de cheveux au premier bulletin de notes. En passant par la photo du thermomètre de bain et du doudou informe, mâchouillé et tant aimé...

Mes chers lecteurs, vous faites partie d'un de mes plus beaux cahiers. Il est virtuel, il porte le nom de blog, mais je le tiens avec un soin extrême, veillant aux illustrations, à l'harmonie des mots et à la beauté de la présentation. Et vous écrire mes petits billets me rend heureuse.

•.¸¸.•*`*•.¸¸☆•.¸¸.•*`*•.¸¸☆•.¸¸.•*`*•.¸¸☆



*




Pour les Plumes d'Asphodèle chez Emilie, les mots à placer étaient:

REGARD DELIRE PASSION DANSER SAMEDI NUIT THERMOMETRE TOUSSER OMBRE FRAICHEUR ENVOUTER ENFLAMMER EVENTER.


*Tenir son cahier-journal était une des obligations quotidiennes des maîtres d'école. Enfin, je crois qu'il l'est toujours...

01 mars 2021

Eau paisible





La vie s'écoule, la vie c'est cool. 
Mars, déjà, et son cortège d'oiseaux. Mars et sa promesse de beau sous les giboulées, vibrant sous chaque feuille, sous chaque bourgeon éclatant avec son petit "pop" miraculeux... 
Les tulipes et les jonquilles étoilent la mousse.
Et ce vertige qui prend toujours aux tripes quand on mesure à quelle vitesse les saisons courent. Deux semaines sans vous lecteurs adorés. Mais entourée d'enfants, joyeux, bruyants, et pleins d'existentielles questions. Celles qu'ils posent de leurs yeux ronds, de leur bouche gourmande, et celles qui nous viennent aux lèvres, immanquablement, quand on les regarde vivre, se chamailler pour des broutilles, pleurer, bouder, rire aux éclats. Sept enfants à nous deux. 
Alors, les vieux réflexes de maîtresse d'école, les gestes de jardinière d'enfants, inscrits en moi à la craie de l'amour, à la craie du temps, toujours affûtés. 
Organiser. Les repas, les jeux, les toilettes, les réveils. 
Prendre du temps avec chacun. Du bébé de quatre mois, de lait et de miel, à la grande préado de onze ans qui regarde ses petits seins pousser avec inquiétude et fierté. 
Cuisiner des gâteaux, jouer aux échecs, au rami, à plouf-plouf, à chat, au frisbee, courir dans la colline, monter à la Tour, observer les aigrettes dans les champs, la douceur du blé en herbe, les clématites et les roseaux, expliquer la rondeur de la lune et montrer Orion et son bouclier magique. Lire, lire beaucoup, parce que ce sont les livres qui ouvrent, qui font grandir, qui stimulent. Discuter de tout, avec passion. Et puis, gérer les conflits, panser les bobos d'âme et de corps, montrer les priorités, enseigner l'empathie, la bienveillance, la solidarité, sans relâche,  avec l'infinie patience d'un maître zen.
Remiser pour un temps l'attirail virtuel si pratique des enfants d'aujourd'hui, tablettes, téléphones, jeux videos, ordinateurs. Pour se plonger au coeur des sens, au coeur de ce qui fait vraiment sens. Rester vigilants sur le vrai goût des choses. Autoriser seulement quelques dessins animés regardés et commentés ensemble.
Comme, par exemple,  Eau Paisible, le sage et bon gros Panda qui enseigne aux enfants comment accueillir la vie, les émotions, les difficultés relationnelles, les grands problèmes humains, et la consolation universelle de la nature. Eau Paisible dans son beau jardin japonais, avec son pont de bois, son bassin aux carpes koï, ses massifs lumineux et les volutes de sable de son karesansui. Un bonheur pour petits et grands. Je ne peux que le conseiller à tous ceux d'entre vous qui sont en charge de chères têtes blondes, brunes, rousses ou arc-en-ciel. 
J'en ai oublié pour un temps la folie sanitaire, les atermoiements, les errements de l'avoir contre l'être, les consignes idiotes de messieurs les ronds-de-cuir qui, sous prétexte de préserver la vie, veulent la mettre en bocal étanche. Mais nous ne sommes pas des cornichons, que diable !
Vivre, c'est décidément bien autre chose. 


•.¸¸.•*`*•.¸¸☆•.¸¸.•*`*•.¸¸☆•.¸¸.•*`*•.¸¸☆


***


09 mars 2020

Oui, mais...


Je me souviens de ce film où Jugnot jouait un psychothérapeute jovial faisant remarquer avec justesse combien certaines personnes négatives commencent systématiquement leur réponse par « oui mais » dès qu'on essaie de leur proposer un bout de solution à leurs problèmes. S'ensuit toujours un flot de bonnes excuses et de cramponnements à des bénéfices secondaires pour ne pas bouger un auriculaire à améliorer leur situation, dont ils se plaignent pourtant avec application.
En clair, ils veulent bien, soi-disant, oui mais...ils ne peuvent pas.
Certes, ce film n'était pas un traité de psychologie, juste une comédie tendre et amère sur certaines incommunicabilités, certains blocages, certaines impasses ou difficultés de la vie, et leur possible résolution. 
Cependant, il donnait une vision assez juste de ce comportement étrange et pourtant répandu : on s'emporte contre sa vie, on peste, on râle, « oui mais » on ne fait rien pour la changer. On se laisse submerger au lieu de se battre, on reproduit inlassablement les mêmes schémas, les mêmes erreurs, on baisse les bras au lieu de relever le front. 
La vie m'a appris que les « oui mais » sont souvent des compromissions, des frilosités qui ne donnent rien de bon au final. Qui paralysent et empêchent d'agir.
Peut-être ai-je été élevée dans le principe (qui pourra paraître maladroit, vieillot, exagéré ou un peu magique) que « quand on veut, on peut » ? 
A moins que cette volonté d'acier, cette rage de vaincre qui m'anime, de vaincre mes faiblesses et les peurs ne vienne justement d'un désir farouche d'échapper à mes conditionnements ?
Je ne sais pas. On ne sait jamais vraiment quand on touche au subtil. Mais je rends grâce à mon éducation et à mon chemin de vie d'avoir « forgé mon âme plutôt que de l'avoir meublée » comme disait Montaigne.
Toujours est-il que ces pensées tournoient dans ma tête depuis quelques temps. Je ne puis m'empêcher de repenser à ma vie d'enseignante, d'éducatrice et de mère, certes pas infaillible, mais animée de valeurs et de sains questionnements,  quand je vois de plus en plus d'enfants tyranniques, irascibles et névrosés par un mal à la mode  « l'intolérance à la frustration ». Des parents croyant en toute bonne foi que leur rôle est de faire plaisir à leurs enfants. Des enfants à qui l'on cède tout, calcinés par l'angoisse que leur procure ce « no limit » permanent, et qui n'apprennent pas, de ce fait, à cultiver leur trésor intérieur. 
Or c'est ce trésor intérieur qui permet, plus tard, de se sortir des plus épineuses circonstances de la vie. D'allumer la petite incandescence du coeur, qui fait de l'adulte le créateur, conscient et responsable, de ses rêves d'enfant. 
C'est ce feu qui permet de se préparer à affronter n'importe quel lendemain, qu'il chante ou non. Et de dire oui à la Vie. 
Un oui beau et franc, inconditionnel comme l'amour devrait toujours l'être.



•.¸¸.•*`*•.¸¸☆





Pour l'atelier de Lakévio chez le Goût.
A mon amie Den, qui se bat comme une lionne.
A vous tous, mes amis, qui savez cultiver votre trésor intérieur.

28 novembre 2018

Trois bons petits diables


Photo du net





Trois adorables petits diablotins. 
Ils bougent dans tous les sens, expriment leur vitalité par de grands cris perçants de souris en train de se faire poursuivre par un chat. Batailles de jambes et de bras, hurlements, mouvements désordonnés, et du bruit, beaucoup de bruit.
Un petit supplice attendrissant certes, mais pénible pour mes oreilles délicates...et pourtant, le métier d'instit, et la fréquentation des préaux par temps de pluie,  m'ont donné une certaine endurance aux décibels. 
Une jolie fratrie de garçons très « vivants », écarts d'âge dans un mouchoir de poche, qui investissent tous les interstices de l'espace sonore, et dont la mère me confie que parfois le soir, elle est morte de fatigue et ne sait plus comment gérer ce trop-plein d'énergie.

C'est une erreur commune, dans notre monde agité, que de confondre énergie et hyperactivité.
L'énergie est une puissance concentrée au creux du ventre. Elle se cultive justement en dehors des mouvements désordonnés du corps, par la respiration, la méditation et la connexion profonde aux énergies cosmiques et telluriques. Tous les yogis, tous les aïkidokas, judokas et autres pratiquants d'arts martiaux le savent. Tous les élèves japonais ou chinois le vivent au quotidien.
D'où vient que, de nos jours, on assimile énergie et agitation ? Le mot clé de cette étrange croyance éducative s'appelle « le défoulement ». On pense qu'un enfant qui se dépense physiquement sera plus calme. On bourre leurs emplois du temps de ministres d'activités censées laisser s'exprimer leur énergie. En réalité, il n'en est rien. Au lieu de la convoquer, ils la dilapident comme des graines semées dans l'eau. 
Essayez de faire se concentrer des enfants sur un problème de mathématiques, au retour d'une récréation, par exemple. Et vous, essayez de dormir le soir, juste après une séance d'aérobic ou une partie de tennis. Ou de vous concentrer sur une partie d'échecs. 
 Comme je l'ai toujours fait, j'ai pris ma guitare, et les trois petits diablotins ont stoppé leurs batailles pour écouter la musique, en calmant peu à peu leurs petits corps tendus comme des élastiques. Le silence a pris une qualité extraordinaire, avec les notes glissant doucement sur le crépitement du feu, les respirations se mettant progressivement en résonance jusqu'à l'unisson. Le courant vital s'est remis à circuler.
« J'aurais adoré être un de tes élèves » m'a dit un ami quand je lui ai raconté l'anecdote. Vous savez quoi ? Ça m'a touchée, et sans fausse modestie, je pense que moi aussi, j'aurais adoré être une de mes élèves.

 •.¸¸.•*`*•.¸¸☆