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06 mai 2026

Cultiver le temps

 


Dans un coin de ma colline, il y a cette vieille bassine en fer blanc, où les oiseaux ont pris l'habitude de venir boire. Mine de rien, observer chaque matin ce pigeon à l'œil rond m'apprend beaucoup sur la vie. Il suit un rituel immuable, se perchant toujours sur la même branche, s'inclinant vers l'eau claire pour y tremper le bec. Puis, demi-tour en se dandinant et envol gracieux, en suivant une trajectoire prévisible. Toujours la même.
Il m'apprend à me réjouir des petits rituels ponctuant l'existence, surtout quand ce sont de douces habitudes. Il fait lui-même partie de mes rituels. Il m'apprend aussi à me réjouir de pouvoir, à l'envi, déroger aux rites et inviter l'inattendu. Choisir de tracer des lignes régulières, ou de laisser courir les gribouillis de l'imagination .
Ainsi, il m'apprend à structurer mon temps, comme on cultive un beau jardin. En préservant des zones où les folles herbes poussent sans frein, et des endroits où l'harmonie exige de la méthode, et du travail. Quelques allées tirées au cordeau, des massifs exubérants, des arbres touffus et d'autres taillés en nuage. 
Ainsi en est-il d'un agenda d'amoureuse de la vie.
Ces dernières semaines ont été riches en événements. J'ai quitté plusieurs fois ma colline, pour aller m'étonner ailleurs. L'étonnement est mon moteur. J'ai à jamais six ans dans les yeux : aussi émerveillée que mes petites étoiles Sibylle, Alba et Thaïs devant les lumières magiques de Terra Nocta. 
J'ai fêté mon anniversaire avec mon amie Anne-So Coquelicot, pour une belle pause nature au coeur du Diois. Et une autre fois avec Hélène, ma jumelle de coeur.
Une balade intense dans le Vercors et ses abîmes, ses routes en lacets, jusqu'à la grotte-cathédrale de Choranche, célèbre pour ses stalactites (tombent) fines comme des aiguilles de cristal, et pour ses « protées », incroyables bestioles répugnantes d'aspect, mais fabuleusement intéressantes scientifiquement.
Un séjour chez ma fille, au soleil d'or d'Antibes, à flaner dans les ruelles jusqu'au marché provençal, et à manger en terrasse. Un autre à Lyon, chez mon fils, le musicien, pour découvrir son nouvel appartement « tellement mieux que le précédent ! » et déguster un plat réunionnais préparé avec amour par Marion. 
Un troisième enfin chez mon autre fils, l'architecte, dans la douceur angevine, pour fêter l'anniversaire de la petite dernière. 
Le coeur empli et la tête bourdonnante, j'ai retrouvé avec bonheur mon ami le pigeon. 
Et la douce tranquillité d'une semaine ouverte à l'imprévu. A juste profiter du ballet entre orages et soleil.

Au bord du Lac Bleu


Sur le sentier de l'Echelle

Dans les vignes de Châtillon



Avec ma prunelle à Antibes

Dans le vieux Lyon chez Arthur

Au pied des falaises du Vercors

Les fameuses stalactites aiguilles de Choranches

Les protées, animaux étranges

Sibylle, Alba et Thaïs sur les épaules des tontons

Terra Nocta et sa magie

Et mon karesansui, dernière nouveauté de notre jardin japonais.



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03 mars 2026

La pédagogie des coccinelles







« L'enfant apprend mieux en manipulant, en expérimentant, en découvrant par lui-même comment marche le monde. »
Célestin Freinet





Je reviens d'un ébouriffant séjour chez mes étoiles. J'avais une consigne: « Mamie, n'oublie pas tes Posca et ta guitare. » 
- Mamie couleurs, mamie musique, certes, mais vous allez voir :  j'ai d'autres merveilles dans mon havresac de Mary Poppins...
C'est incroyable tout ce que l'on peut faire en une semaine, avec deux petites filles de sept et cinq ans... Le printemps a montré son nez, avec un soleil généreux sur Angers, redonnant du baume au coeur d'une ville malmenée par les caprices de la Maine, son fleuve si tranquille d'habitude.
L'occasion de flâner en ville, de déguster une grenadine sur la place du Ralliement, noire de monde comme en été. Sauter, courir, grimper, au parc de jeux. Apprendre à connaître et à choisir les fruits chez le primeur. Déguster une crêpe chez Mamie Bigoude, dans un incroyable décor rose bonbon. 
 Aller prendre un cours de yoga à la Maison de quartier : étirer son corps et le relaxer en suivant le parcours d'un chat yogi malicieux. Chien tête en bas, arbre, tortue, pigeon, grenouille, le bestiaire du yoga est infini.
Et puis, au gré capricieux de la météo, trouver d'autres occupations dans la maison.
Jouer à la serveuse, à la nounou ou à la marchande, danser, écouter le son de la pluie ou du vent, suivre les traces brillantes des escargots sur les carreaux. Lire, beaucoup, souvent, avec bonheur, jouer aux Pirates ou à Pikomino. Danser. Chanter.
Observer une coccinelle sur le bout de son doigt. Ramasser des cailloux d'ardoise dans le jardin et dessiner dessus, pour une exposition d'oeuvres d'art miniatures.
Et alors, quand on a bien joué, réfléchi, bougé, c'est là que l'on apprécie de s'avachir un moment devant l'école des Licornes, un dessin animé chatoyant et charmant. Refuser la suprématie des écrans, un vrai challenge de notre temps. 
J'ai gardé le meilleur pour la fin : fil rouge de la semaine, nous avons écrit un livre. Oui, messieurs-dames : une vraie histoire illustrée, inventée par elles de A à Z.  Transformant chaque matin le salon en salle de rédaction. Tempête dans ces petits crânes au cerveau prodigieusement élastique. Des fous-rires. Des mines très sérieuses. Une vraie ruche bourdonnante. Un trésor d'expériences : comment ne pas dire deux fois le même mot ? grâce au dictionnaire de synonymes ! Comment faire entrer tous les personnages à la table de fête ? Un simple problème d'intervalles... Si je dessine les cônes vers le bas, c'est un sapin ou un épicéa ? Et comment faire entrer nos dessins dans l'ordinateur ? Grâce au scanner ! Ainsi j'apprends que l'informatique est un outil, qui m'aide mais qui ne me remplace pas.

Renouant, mine de rien, avec mon credo professionnel, moi qui ai toujours aimé mettre les enfants en situation réelle, j'ai vraiment pris un plaisir fou à les motiver, à suivre leur implication, à les voir frémir de joie (et parfois de découragement, les étapes normales de tout projet un peu fou)... Et le résultat est vraiment chouette, si je le mesure à la brillance de leurs yeux. 





02 février 2026

Et bam !




« Observer ses contemporains est toujours un pur régal…Une source infinie d’étonnement.  »
C'est en écrivant ce commentaire chez Adrienne, qui s'amuse beaucoup à regarder les gens et leurs comportements, que je me suis dit que oui, décidément, nous avons toujours matière à nous étonner de nos semblables. 
En portant sur le monde un regard sans a-priori, indulgent, mais aigu, on apprend beaucoup. Sur soi, sur les autres, et sur la façon dont nous percevons les interactions entre soi et les autres. Et sur cette prodigieuse diversité dont chacun de nous est un élément unique.

J'étais hier à un concert caritatif au profit de l'association France Alzheimer. Trois chorales se succédèrent, avec plus ou moins de grâce, mais beaucoup de cœur, nous emportant dans l'univers de la chanson française. Ayant fait chanter des centaines d'enfants devant différents publics,  je ne pus qu'admirer la maîtrise des deux chefs de chœur. Et les arrangements à plusieurs voix qui subliment la mélodie.

Mais c'est cette petite dame blonde à l'écharpe verte qui a attiré mon regard, et certainement pas que le mien, tant elle était présente sur scène. Au cinéma, on aurait dit d'elle qu'elle crevait l'écran. Elle me pardonnera de la mettre en avant, puisque je ne dis que du bien d'elle. Elle vivait véritablement chaque chanson, de tout son corps, de toute son âme. Sans sa partition car elle connaissait tout par cœur. C'était beau à voir. Réjouissant, voilà, c'est le mot. Cette dame éclaboussait la joie de chanter.

Dans le public, les gens chantaient aussi, bien sûr. Moi aussi, vous me connaissez. 
La musique est un partage. Et puis, soudain, ma belle-soeur, qui chantait pourtant très bien, et pas faux, s'est fait rembarrer par une dame acariâtre qui l'a sommée de ne plus chanter.  Elle avait dû enterrer son chien le matin-même, certainement. Ma belle-sœur en est restée estomaquée. A tel point qu'elle a changé de place après l'entracte, pour ne plus avoir à supporter cette irascible personne. Qui avait sans doute oublié qu'elle venait voir un spectacle solidaire et bon enfant,  et pas la Traviata au Palais Garnier dans le carré VIP. 
Vieille pie, plutôt, oui !

Enfin, au moment de la chanson de Piaf Padam, padam, et ses je t'aime de quatorze juillet, le présentateur lance comme une boutade : « Vous pouvez danser si vous voulez ». Personne n'a évidemment quitté son fauteuil pour venir valser devant tout le monde.
Mais un jeune garçon handicapé de seize dix-sept ans, se souciant peu du regard des autres,  a doucement fait rouler son fauteuil électrique jusqu'à l'espace entre la scène et le public. Et là, dans la magie de cette musique éternelle, le fauteuil s'est mis à tournoyer sur lui même, dans une valse lente et douce, c'était merveilleux à voir. Il dansait ! Son visage d'ange s'est illuminé. J'ai été saisie par l'émotion.
Je me suis dit d'ailleurs qu'il pleuvait dans la salle et qu'il faudrait revoir l'étanchéité du toit, parce que j'avais les yeux pleins d'eau. 
Sur ce pont infrangible entre hier et aujourd'hui, prolongeant le miracle de la musique, il a continué à danser sur Et bam, la chanson écrite par Vianney. 
Padam, et bam, deux bruits de coeurs battants .

Du coin de mon oeil humide, j'ai observé la vieille pie. Elle regardait son portable, absente à la beauté de l'instant.

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02 décembre 2025

La femme qui murmurait à l'oreille des bégonias

  




Tistou découvrit ce jour-là pourquoi le vieux jardinier Moustache parlait si peu aux gens ; c’est qu’il parlait aux fleurs. 
-Alors, la rose-thé, toujours gamine ? On joue à garder
des boutons en réserve pour les faire éclater quand
personne ne s’y attend ? Et toi, le volubilis, tu te prends
pour le roi de là montagne, à vouloir t’échapper vers le haut
de mes châssis ! En voilà des façons ! 

Maurice Druon, Tistou les Pouces verts, 1957








Il m'arrive d'être comme le jardinier Moustache : je parle à mes fleurs. Elles me répondent, à leur façon. Elles me témoignent leur gratitude en m'offrant leurs plus belles corolles. Amis cartésiens qui passez par là, ne soyez pas trop critiques : parler aux fleurs, embrasser les arbres, tutoyer les étoiles, ce sont les gestes les plus sensés que je connaisse. Certains feraient bien d'en prendre de la graine, si j'ose dire.

La petite pousse que vous voyez sur la photo a une histoire charmante, et étonnante. Vous voyez l'espèce de chose bizarre dont elle émerge, qui ressemblerait plutôt à une vieille éponge mitée oubliée sous la pluie ?  C'est un morceau de tige de yucca. Je sauvai naguère ledit yucca d'une mort affligeante, puisqu'il fut coupé par un jardinier ignorant, ( c'est à dire ne sachant rien des yuccas) et destiné à la déchetterie. (le yucca, pas le jardinier.) Un coup de vent ou un cahot providentiel firent tomber le yucca de sa remorque bringuebalante. J'étais là. 

Je le ramasse, et décide de lui redonner une chance. Je coupe ses feuilles sèches, sa tige trop longue, et tout en le bichonnant, le consolant, l'arrosant, je le plante avec force terreau et engrais dans un joli pot tout neuf. 
Puis avisant le morceau de tige flétrie, je le plante tout à côté. A tout hasard. Il paraît que j'ai la main verte.
Quelques semaines plus tard, je me dis que non, le morceau de tige ne donnera rien et je décide de l'arracher. Mais un événement imprévu m'obligea à remettre ma funeste décision à plus tard. (bizarre hasard...)
Quatre jours après, comme pour me démontrer que ce n'était pas le bon choix, la vieille souche donna cette merveilleuse petite pousse d'un joli vert tendre. J'imagine très bien ce qui a dû se passer dans sa petite tête de yucca : « Ouh là ! je la vois venir celle-ci, avec son sécateur ... Ne voudrait-elle pas m'envoyer ad patres ? Dépêchons-nous de bourgeonner ou ça ira mal pour mes fesses ! »

Les fleurs communiquent, par des processus chimiques et vibratoires assez complexes, elles s'entraident, les arbres se parlent, il paraîtrait même qu'ils auraient comme un coeur battant. Une orchidée mal en point peut reprendre force, si une de ses congénères la stimule et l'encourage. Les fleurs aiment la musique, certains pépiniéristes diffusent du Mozart dans leurs serres. Certains sons améliorent leur croissance, tels les bourdonnements d'insectes. Certaines plantes ne se supportent pas entre elles, et ce mauvais voisinage les étiole. Un peu comme nous avec les gens toxiques, finalement. 
C'est le mystère du vivant. Passionnant. Intemporel. Fascinant.

J'aurais aimé que vous entendiez mon amie Nat enguirlander mon bégonia parce qu'il s'étalait un peu trop. C'était délicieusement drôle. Depuis, il a redressé ses feuilles et se tient bien droit. Il a compris. Quand je vous dis que les fleurs sont intelligentes...et sensibles. 

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Pour en savoir plus, c'est ICI.

Ou bien LA.




03 octobre 2025

Sac et ressac

 

Le coeur des Calanches de Piana






Je suis partie sur l'île de Beauté. C'était tellement beau que j'y ai laissé un bout de mon coeur. Effiloché par les Aiguilles de Bavella, engourdi par la douceur du soleil, égratigné de myrtes et d'arbousiers, épantelé par les chants corses, qui te bradassent les tripes, le soir, dans les ruelles de Bonifacio. Mon coeur a pris une vraie claque.
Avec tout ça, je me suis débloguifiée. Je n'ai pas eu envie d'écrire. Pas que je vous aie oubliés, lecteurs adorés, ça non... J'ai juste été emplie d'une langueur moite, avec ce bizarre sentiment de vibrer comme un roseau. J'étais tellement bien, là-bas, dans le silence, à contempler les villages perchés de Balagne, à marcher dans les forêts, à me baigner dans une mer chaude aux reflets turquoise et dorés. Avec des plages immenses et quasi désertes... Non, je n'exagère pas. 
Tant que tu n'as pas fait toi-même l'expérience de la Corse, tu ne sais que ce que l'on en dit.
Et on en dit, des bêtises... Mais il faut voir, toucher, sentir l'âme corse dans chaque pierre. Dans chaque rue, chaque maison. Il te faut parler avec les gens, pour qu'ils extirpent doucement du fond d'eux-mêmes ce qui fait leur particularité. Une fierté un peu farouche. Un attachement à la terre. Une rugosité cachant un coeur souvent passionné. Un profond sentiment d'îliens, le même qu'en Irlande, ou au Japon.
Et cette sensation d'être dans un pays étrange, singulier. Unique. Où jamais une seule fois je ne me suis sentie en insécurité. Au contraire, il m'a semblé que cette terre me protégeait, et me montrait un chemin nouveau vers moi-même.
Je suis partie. Je suis revenue. La vie est une vague, qui va et vient sans relâche. La lune, le sang, la mer, la sève, impriment leurs mouvements à tout ce qui est.
J'ai ressenti très fort cette fois le sac et le ressac des deux bonheurs du voyage : celui de s'éloigner, de découvrir un ailleurs, et celui de revenir, tel Ulysse, à ses racines. Riche de tout ce qui ne s'achète pas.


La marine de Bonifacio



Les Îles Sanguinaires

Ce ne sont que quelques extraits parmi des dizaines de souvenirs...

19 juillet 2025

La pluie, l'été.





L'herbe jaunit et verdit au fil des saisons, dans mon pays du sud. Depuis juin, la prairie sur la colline ressemble à la savane. Il ne manque plus qu'un lion.  Les pluies d'été sont si rares, ici, on se croirait sur le Garlaban, dans une de ces garrigues si bien écrites par Pagnol. 
Aujourd’hui, ça giscle, Papet ! Oui l'eau est précieuse ici. Et la chaleur étouffante d'hier a fait place à un air rafraîchissant qui descend de la montagne toute proche. La maison a ouvert ses paupières qu'elle tenait fermées pour se protéger de l'ardeur du soleil. Les fleurs frémissent sous les gouttes comme des poupées coquettes devant leur miroir. L'odeur du pétrichor envahit mes narines.
Je vais monter chercher un pull, j'ai presque froid...
Le ciel noir d'encre va décharger son électricité sur quelque pin tordu qui finira sa vie en apothéose. Dieu joue à la pétanque. Ô, Marcel ! Tu tires ou tu pointes ?
Bref, l'orage a ramené votre Célestine vers vous, lecteurs adorés. 
Depuis mon dernier billet, en juin, je me suis adonnée à mes activités favorites avec une certaine jubilation. En premier lieu, observer les gens. Leurs particularités, leur prodigieuse diversité. 


Zélie, Carla, Manon, Louise, Maiwenn, Poppée,
telles des Parques sur l'Acropole...
 




Une semaine à la mer avec six jeunes filles de seize ans est à ce titre riche d'enseignements ! 
Un véritable bain de jouvence, et une mine d'informations en direct live, bien plus fiable que toutes les revues ou essais traitant de cette engeance fascinante : les ados. Malgré tout ce que l'on peut en dire (souvent en négatif, d'ailleurs) les jeunes, pour peu que l'on s'intéresse à eux, et que l'on respecte leur singularité,  sont avides d'apprendre, d'écouter, de comprendre. 
Et savent lâcher de temps en temps leur prothèse de main... euh... leur portable. Pour apprécier un lever de lune sur la mer. Ah, ça m'a fait un bien fou, de revoir cette flamme dans des regards qui pétillent. Cet éclair que j'ai cherché toute ma vie dans les yeux des enfants, c'était mon Graal.
Après la mer, la montagne, une cousinade au coeur des monts d'Ardèche, belle bâtisse de pierre au bord d'une rivière argentée. Trois jours pour, là encore, observer les gens. Discuter avec eux pour pénétrer cette barrière molle des conventions, des paroles toutes faites, et aller creuser dans leur substrat intime. Ce qui les meut. Ce qui les rend vivants. Passionnante aventure. Regarder cohabiter pendant trois jours des vegans et des viandards, des enfants et des vénérables, des joyeux et des taciturnes, des qui croient au ciel et des qui n'y croient pas. Rassemblés dimanche matin dans un temple autour d'une pasteure remarquable, qui parlait de pierres vivantes. 
C'était beau et chargé de symboles.

Les tritomas 



Ma deuxième activité favorite : embellir la vie. Apporter ma touche d'étincelles. Retrouver le jardin, lui rendre sa magnificence, contempler la fontaine, les pigeons ramiers, les rouge-queues, les écureuils, tout ce petit monde familier qui enjolive la maison de la colline. Ranger cinq stères de bois pour l'hiver, et s'écraser l'ongle du pouce. Le regarder prendre une jolie teinte bleu sombre.

Gédéon l'écureuil
sur une des branches du grand chêne




Photographier le chêne mois après mois. Parler aux tritomas, aux coreopsis et les féliciter pour leur bonne mine. Arranger, décorer la maison. Inviter les voisins sous les étoiles, préparer des brochettes de fruits, dresser de jolies tables en harmonie. Boire du vin rosé et humer le jardin d'aromates, menthe, sauge, romarin, thym, origan, verveine, tous les parfums de l'été. Ou décider impromptu d'aller manger en ville, sous les tonnelles de la place du marché.

Et enfin, dernière activité, mais non la moindre, profiter, et sublimer chaque instant en se disant que c'est le plus beau de la journée. Lire, jouer du piano, flâner, s'aimer. Sentir s'étirer le temps sans que rien ne nous oblige. L'été, quoi.


Le chêne ce matin, avant la pluie



25 mai 2025

Le bonheur du linge












Le linge frais, éclatant, celui que les lavandières étalaient à même l'herbe, en prenant bien garde de ne pas frotter le tissu : les taches vertes sont si récalcitrantes au savon... Aux temps anciens, on étendait le linge, littéralement, le mot est resté, même si l'invention de l'épingle à linge a changé les habitudes.
Un étendoir balançant doucement le linge au vent et au soleil, c'est beau comme un film italien. Et étendre le linge à deux, oser mélanger pour une fois les torchons et les serviettes, se chercher, se trouver, braver les interdits... c'est la magie cachée de la pince à linge.
Qui dira l'érotisme subtil de ce jeu de cache-cache à travers les draps humides ? Un jeu vertical, prélude sans nul doute à d'autres jeux plus horizontaux. 
Une silhouette nue derrière une nappe à carreaux vichy et l'on devient Bardot et sa croupe incendiaire, zieutée par un Curt Jurgens cramé de désir. 
Un soutien-gorge en satin rose et l'on est Magnani. Belluci. Cardinale. Héroïne fellinienne de la lessive Plouf.
Les draps sont les rideaux d'un théâtre d'ombres derrière lesquels se jouent l'amour et le hasard. Leur odeur de verveine ou de lin bleu enflamme les sens, enivre le corps qui se met à battre la campagne. Rien de plus suggestif qu'un triangle de dentelle ensouplinée qui oscille sur son fil sous la brise d'un matin de mai.
D'ailleurs, en parlant de campagne, voilà un plaisir que les pauvres citadins, condamnés au « tancarville » ou à l'affreux sèche-linge qui roule les fringues en boule ont le droit de ne pas connaître. Sauf peut-être dans les villes du sud, où le linge pavoise les rues en oriflammes grâce à un système ingénieux de fils et de poulies. On en revient à l'Italie. On ne quitte pas l'Italie. Ma mère ne reniait pas ses origines. Santa madre ! « Le linge, ça sèche à l'air sinon ça pue » ! Elle n'y allait pas par quatre chemins, la madre. Elle étendait dehors, tout le temps, et l'hiver, le gel rendait parfois les vêtements durs comme du bois et friables comme du verre. Nos chemises étaient en carton, ourlées de givre, ça nous faisait rire. 
Elle les rangeait dans l'armoire dédiée avec de petits sacs de lavande. Elle repassait tout, même les gants de toilette. Je suis moins assidue au fer.
Mais d'elle, j'ai hérité ce goût pour la lessive qui sèche à l'air. Et pour la délicieuse odeur du linge de maison impeccable.
 Quant à l'érotisme de l'étendage, je crois qu'elle se serait signée en levant les yeux au ciel à la lecture de mes billevesées... Alors que mon père, bien qu'il fût imberbe,  aurait frisé sa moustache. 

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02 mai 2025

Et au milieu coule une fontaine





L'avez-vous remarqué ? En ce moment, le silence du matin est bercé par des chants d'oiseaux différents des autres saisons. Ils sont comme étonnés des premières chaleurs, et tout à leur ouvrage de nids et d’amours. 

J'atterris doucement de ce tourbillon d'émotions que je viens de vivre. Ce n'est pas rien, un mariage, même simple, même « dans l'intimité »...

Ce matin j’entrouvre un œil : dix heures ! 
Comment peut-on dormir aussi longtemps, paresseuse, alors qu'il est pressé de profiter du temps précieux ? L’âme pâteuse je descends pour trouver le café qui m’attend, fumant, à côté du pain grillé. Un pain doré à point, croustillant, dont mon ami Bleck faisait l’éloge il y a peu. Un bonheur d’instant. C’est bon de se laisser choyer…
Je ne sais plus quel journal de psychologie posait la question : « Faut-il réussir dans la vie ou réussir sa vie ? »
Évidemment derrière cette pirouette sémantique se cache le vieux débat sur l’être et l’avoir.

Réussir dans la vie. La réussite au sens commun, parlons-en … Une escalade de biens matériels, un métier qui rapporte autant d’argent que ce qu’il dévore de temps, la fameuse montre qu’il faut absolument posséder avant cinquante ans, et qui ne mesure que plus amèrement encore ce temps perdu… 
Une insatisfaction perpétuelle, à se faire la « belle situation », à devenir le « beau parti » et toutes ces expressions si vieillottes.  Est-on vraiment ici-bas pour amasser, spéculer, étaler ses biens et oublier que tout n'est que poussière ? Et puis le pouvoir, la puissance, cette maladie mentale qui gangrène les « grands de ce monde » mais pas que... Pauvres Napoléons, pauvres rois pharaons comme disait Brassens. Me revient cette phrase très juste d'Yves Simon : « Monsieur Gregory Corso, qu'est-ce que la puissance ? -Rester debout au coin d'une rue et n'attendre personne. » 

Oui, rester debout, imparfaits, libres et heureux face à toute cette vanité, et tenter humblement de réussir sa vie : cela tient davantage du labeur opiniâtre du jardinier que de l'agenda du businessman.
J'en ai arraché, des mauvaises herbes d'émotions négatives, du chiendent de pensées parasites et de liens toxiques, et j'en ai cultivé, des relations vraies, dans un substrat riche d'expériences profondes et de joies simples.
Avec mon amour comme binette et ma joie de vivre comme arrosoir.
Je suis devenue une jardinière de vie.

Je respire profondément. 
Dans le champ, en bas, les coquelicots ont envahi la place. Leur splendeur rouge donne la mesure de ma réussite : je vis dans un livre aux pages fragiles, mais superbes. Fragiles parce que soumises à l'impermanence. Mais superbes, parce qu'elles s'ouvrent sur un jardin apaisant, à l'image des iris de ma bannière, fruits de mes soins attentifs.  J’aime chaque chapitre de ce livre. 

Mon rêve était de réussir à recomposer une famille à partir de deux, à tisser du lien entre nos enfants, et que nous soyons, Lui et moi, le ferment de cette belle cohésion.
J'ai beaucoup versé de larmes, durant ce mariage, parce que c'est émouvant de dire oui à l'homme que l'on aime. Et que c'était doux de sentir les bras de mes petites étoiles serrant très fort mon cou ! Elles ne m'avaient jamais vu pleurer, il faut dire qu'une Célestine ça rit plutôt. Ça raconte des histoires, ça joue de la guitare. Mais ça ne pleure pas.
J'ai pleuré en lisant mon discours, en dégustant le délicieux petit film qu'ils ont monté tous ensemble, en écoutant la chanson qu'ils ont composée pour nous. J'ai pleuré aussi en les regardant rire, jouer, cuisiner ensemble, en voyant tous nos petits-enfants s'égailler (et s'égayer) sous la pluie pour chercher les oeufs de Pâques.  J'ai pleuré encore, une vraie fontaine,  en découvrant leur cadeau collectif... une fontaine, justement. La pièce manquante de la maison sur la Colline.
Quel plus beau symbole de simplicité, d'unité, de jaillissement, bref, de vie... Ils sont formidables, nos enfants. 

10 avril 2025

Toi, moi et Baudelaire


 « Un mariage heureux est une longue conversation qui semble toujours trop brève. »
André Maurois







Oh mon vivant pilier, mon arbre tutélaire, Baudelaire avait raison. Nous nageons au milieu de symboles, une dense forêt de symboles.
Je vois des signes partout, des clins d'oeil du destin, de la vie, de l'univers, chacun lui donne le nom qu'il veut.
 Nous aimons nos mots, nous aimons nos silences si pleins, entre les mots. 
Notre longue conversation, notre chant du monde, notre cantique des cantiques, je les vois ici, dans ce paysage, là où mes dieux lares se penchent doucement sur moi pour m'insuffler leur force : ils ont pour nom Pagnol, Giono, Mistral, Daudet. Dans un souffle ils me rappellent que mon chemin pierreux s'est couvert de lavandes quand je t'ai rencontré. Les cigales se sont remises à chanter. Les tesselles de mon coeur en miettes ont reconstitué un beau vase aux filets d'or. Tu as fait de moi un Kintsugi. Ne cherche pas, je te donne le sens : « Le Kintsugi est la technique japonaise de réparation à l'or, pour valoriser un objet abîmé en magnifiant ses défauts. »  
La maison, c'est notre amour, solide et ancré à la terre, trait d'union entre ciel et horizon, havre et refuge, entre nature et culture, au confluent de nos deux âmes unies à jamais.
Le roc dur des montagnes, ce sont les difficultés. Qui n'en traverse pas ? Depuis sept ans que nous cheminons ensemble, nous en avons barré, des bateaux vacillants, des tempêtes rugissantes. Nous avons pleuré des rivières et griffé des murs de chagrin. Avec l'amour pour gouvernail. Nous sommes parés comme d'une armure.
 Les fleurs, c'est la douceur, de tes mains, de nos peaux. De nos petits matins, de nos midis gourmands, de nos soirs flamboyants. Ensemble. Et parce que nous avons aussi navigué sur des eaux scintillantes et calmes, sur des lacs miroirs et des torrents frissonnants. Dans la douceur d'un quotidien revigorant, tranquille, départi d'inquiétude.
Le ciel, c'est l'aventure, le voyage, la découverte. Vaste comme la nuit et comme la clarté, sacré Baudelaire ! Comment le dire mieux ?  Le ciel, cet infini toujours renouvelé. Parce que chaque mariage est unique et éclipse toutes les défaites. 
Mon beau pilier, mon loup alpha, mon bel amour d'ombre et d'eau fraîche, je suis heureuse de t'épouser, dans deux jours, dans deux nuits, pour le meilleur et pour le rire.


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