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09 juillet 2026

Oscillations de l'âme

 











Sentez-vous parfois votre âme osciller, tanguer comme une barque sur un remous ? 
J'éprouve depuis quelques jours une fluctuation émotionnelle qui me laisse quelque peu sur le carreau, telle une méduse échouée sur le sable chaud. 
La lecture de Respect, le livre-cri d'Anouk Grinberg, m'a glacée. Son martyre d'enfant, puis d'adulte aux prises avec d'ignobles prédateurs a résonné douloureusement dans mes fibres, au plus profond de ma féminité. Indignation, dégoût, incrédulité. Admiration aussi pour cette femme qui se tient toujours droite malgré les baffes que lui a infligées la vie. Quelle résilience...

Le beau film en deux volets retraçant la Bataille de Gaulle m'a aussi beaucoup secouée. Quelle somme de courage, d'opiniâtreté, d'abnégation et de confiance en un idéal a-t-il fallu aux hommes des heures sombres pour que rejaillisse la lumière... 
Et qu'avons-nous fait de cette lumière ?

J'ai beau travailler d'arrache-corps depuis des années, sur cette sacrée hypersensibilité dont je suis pétrie, elle me rattrape de temps en temps, avec la force d'un ouragan. 
La région de la Drôme où je vis est cernée de violents incendies, du haut de la colline je vois les nuages âcres et noirs qui dévastent les montagnes que j'aime tant. L'été implacable brûle tout sur son passage, sous le soleil-chalumeau les arbres souffrent, mes fleurs dépérissent, l'herbe roussit et les bombardiers d'eau emplissent le ciel de leur sinistre voix de basse mongole. Que d'eau perdue...L'eau si précieuse... 
La nostalgie chemine dans mes pas, comme une ombre. Une photo de ma mère, une pensée pour ma soeur, un souvenir évoqué.

A côté de ces ondes négatives à basse fréquence, je continue de vibrer et de m'émerveiller de tout et de rien. Une pièce de théâtre sous les étoiles, un repas entre amis, une baignade, un morceau de musique que j'arrive à jouer sans fausse note... et la joie s'immisce à nouveau.
Hier soir, un petit renard est venu jusque sur la terrasse, il était tellement mignon avec ses oreilles pointues, et ses yeux qui nous regardaient comme si c'était nous, les bêtes curieuses. C'est sans doute ce que nous sommes, d'ailleurs, nous les z'humains qui nous croyons si supérieurs...
D'étranges imbéciles.

Ma première petite-fille vient de fêter ses huit ans. Quel chemin parcouru déjà ! C'est aussi l'âge de ma rencontre avec Paul. La sécurité affective que j'y ai trouvée est en général un bon thermostat à mes échauffements de boussole intérieure. Mais là, j'ai frisé la surchauffe.
Alors j'écoute doucement mon cœur se calmer, au bord des matins frais.
 Grâce à Pierre, j'apprend le nom des oiseaux. Le bruant zizi, la fauvette à tête noire.
A six heures, devant la fontaine innocente de tout mal,  tout redevient possible à mon âme. 
Même si elle déborde parfois.

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12 avril 2026

Deux

 




Aujourd'hui cela fait un an que nous nous sommes dit oui. Oui à notre vie belle comme un film en technicolor...
Après Sept Ans de Réflexion, nous nous la sommes joué Un Homme et une Femme, Pour le Meilleur et pour le Rire.
Une jolie sculpture en raku de notre amie artiste Laurence Antérion, un petit Prince sur sa planète, avec sa rose, a trouvé sa place dans la maison de la colline. Pour sceller la magie de cette année de coton.
Oui, ces jours-ci, nous avons bien fêté le temps qui passe. 
En Camargue, trois jours dans un écrin venté d'étangs gris-vert et de flamants roses; près d'une mer étincelante et turquoise.
Dans le Vieux Lyon, de traboules et traboules, pour préparer une visite spéciale en vue d'un jubilé dont j'aurai le temps de reparler. 
Dans notre jardin aussi, où, avec le temps sublime de Pâques, notre coin japonais s'est encore embelli. Une explosion de fleurs et de pollen. 
Pardon par avance à ceux qui voudraient mais n'ont pas (encore) trouvé l'âme sœur, à ceux qui l'avaient trouvée mais dont le destin les a cruellement privés,  et aussi à ceux qui pourraient aisément la trouver mais n'en éprouvent ni l'envie ni le besoin : que c'est bien d'être deux ! Le mot le plus beau qui me vient, pour qualifier la force de l'amour, mélangée aux fous-rires et à l'évidence des jours, c'est complicité
Une complicité respectueuse qui lie sans entraver, un battement d'âmes qui fait danser le quotidien sans le transformer en mortelle routine.
Une force qui nous entraîne l'un l'autre, dans un cercle vertueux très énergisant.
Avoir des rêves, faire des projets, les réaliser petit à petit, sentir dans tout son corps le poids du travail accompli le soir, quand on se glisse dans les draps, et dormir satisfaits, pleins du bonheur des simples choses.
On a peut-être un peu trop porté de bûches de bois, de poutres, de pavés, de sacs de graviers, ou de terreau. L'ostéopathe va encore nous gronder. « Ménagez votre dos, pendant que vous êtes encore jeunes, saperlipopette ! » 
- Ben voui, madame l'os thé aux pattes, mais nous on aime bien ça, les travaux manuels, la construction, la décoration paysagiste...
Allez, on va partir se changer les idées et voir une belle exposition sur le Japon. Histoire de rester in the mood.





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26 mars 2026

Paix



C'est un jour comme un autre. Et pourtant non. 
Celui-là a une couleur spéciale, et ne reviendra plus. Le temps joue toutes ses partitions à la fois, tendre cacophonie de ciel d'encre, de neige fondue, de furtif soleil et de bise froide. Les fameuses giboulées.
J'observe le ballet des pigeons ramiers autour de la fontaine. Leurs amours ont débuté. Parades, minauderies, coups de bec ou bécots. Le vol des mâles est particulier : ils s'élancent vers le ciel de leur vol gracieux, et soudain, un battement d'ailes qui claquent, au sommet de la parabole les voilà qui piquent vers le sol. Celui qui encaisse ses G sans broncher aura droit au point G de la femelle. 
-Rhôô ! Céleste, comme tu y vas...
-Oui, c'est leste, je sais. Mais c'est la loi naturelle.  Le printemps est réglé par les hormones printanières. 
Ancrés dans ce moment subtil, les chênes poussent leurs bourgeons à éclore. Pas un arbre ne bouge. Le mistral a fui plus loin, derrière la colline. Dans notre petit coin japonais, c'est un ravissement. La mousse fait un écrin vert tendre aux pierres du chemin. L'érable rougit, les fleurs du magnolia semblent de gros oiseaux roses sur ses branches frêles. L'eau chante.

La nature dispense sa leçon de paix quotidienne.
Et si c'était cela, notre bien le plus précieux ? La Paix.

Ce matin, à Angers, l'école de mes petites-filles a été évacuée, à cause d'une valise suspecte.
Peur, angoisse, palpitations. Service de déminage. On ne rigole pas ! Bienvenue dans le pathétique circus de la société humaine.
Que dire ? C'est tellement affligeant.
Si chacun sur terre cultivait la paix intérieure et la méditation, on aurait le droit d'oublier sa valise sur le trottoir parce que l'on a suivi un vol d'hirondelles. D'ailleurs, les valises ne contiendraient que des chaussettes, ou des livres de poésie. Des cartes postales. Ou encore des crayons...
Mais ça, ça voudrait dire que l'homme est devenu tout d'un coup moins bête. Au point d'observer les pigeons plutôt que de chercher à pigeonner continuellement ses semblables.

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27 août 2025

Quand les ombres s'allongent







Ce matin, je me suis éveillée au chant du coq, comme tous les jours depuis que le nouveau voisin a installé son poulailler au bas de la colline. 

Contrairement à certains fâcheux qui râlent contre cette prétendue « pollution sonore »,  j'adore ce premier bonheur du jour. Ce sont les mêmes qui rouspètent après les cloches. Des grincheux qui préfèrent sans doute le doux ronron d'un aéroport ou les effluves d'une station d'essence.
On en apprend de belles sur ce volatile en musardant sur la toile. Sa symbolique, son histoire, son caractère chinois... Saviez-vous, par exemple, qu'un animal ailé fabuleux, à tête de coq et à corps de serpent, s'appelle le coquatrix ? Son prénom ne serait-il pas Bruno, par hasard ?

 Moi, ce que je sais, c'est que l'emplumé du voisin annonce le lever du soleil de manière naturelle et joyeuse. Et que ça me va bien.

Tout à coup, je réalise que cela fait dix ans que j'ai abandonné le réveille-matin quotidien. Dix ans que je fêtais ma jubilacion, avec je dois le dire, une certaine allégresse...et sans me retourner, prête pour ma nouvelle vie. Je n'ai jamais regretté d'avoir quitté le métier avant d'en être lassée. Pas un jour, dans cette décennie, où je me sois morfondue, ennuyée, pas une minute où j'aie envié ceux que j'ai laissés sur le grand bateau de la vie dite active... 
 
Fin août, les ombres des acacias et des chênes s'allongent sur l'herbe encore jaunie. La lumière prend cette teinte inimitable qui fait le bonheur des photographes et des peintres.
Les gynériums lancent leurs plumeaux vers le ciel. Septembre s'annonce.

Chaque année, à cette période, je rêvais d'une école toute fleurie de pervenches et de liserons bleus. Aux fenêtres des rideaux de mousse blanche flottaient au vent du matin. 
De petits chemins herbus serpentaient dans le jardin, et les balançoires transformaient aux récréations les enfants en métronomes.
Je rêvais que les professeurs s'appelaient Jean Rivet, Pierre Gamarra, Jacques Prévert. 
Des bouquets d'hirondelles poussaient sur les arbres de la cour, les couloirs sentaient la myrtille et la châtaigne en automne, et sur le poêle, l'hiver, chaque flaque d'eau était un bonhomme de neige évanoui. Au printemps le jasmin y embaumait.
L'été incendiait les soirs.
Sur le tableau, un coeur était tracé dans un peu de poussière de craie. Toute ma vie...
Je rêvais que les cahiers et les leçons avaient des noms étranges. 
Livre d'étoiles, cahier de bonheur simple, leçon de rosée du matin, petit carnet de résolutions courageuses, manuel de rouge aux joues.
Je rêvais en préparant mon cartable.
Je ne comptais plus mes rentrées des classes. Mais rien ne m'empêchait de compter les battements de mon coeur quand je me retrouvais pour la énième fois devant mes chers élèves.

Désormais chaque année, à cette période, j'ai une pensée pour vous. Oui vous, les « actifs ». Pour ceux dont les vacances ont passé trop vite, et qui se retrouvent dans ce vortex incroyable, ce tambour à essorage appelé rentrée des classes. Qui ne génère pas que de doux rêves, d'ailleurs...
Avez-vous toujours ce léger vertige avant le jour J, cette peur diffuse et intrinsèque qui saisit le ventre, faites-vous toujours ces « cauchemars d'école » dans lesquels le réveil ne sonne pas, vous loupez la rentrée, ou alors vous avez 52 élèves qui montent sur les tables sans qu'aucun son ne sorte de votre bouche ?
Je pense aussi à mes petites étoiles qui retournent à l'école, remplies des bonheurs de l'été, les yeux plus clairs que jamais. 
Quoi qu'il en soit, je vous souhaite la meilleure des rentrées à tous, jeunes padawans. 



19 juillet 2025

La pluie, l'été.





L'herbe jaunit et verdit au fil des saisons, dans mon pays du sud. Depuis juin, la prairie sur la colline ressemble à la savane. Il ne manque plus qu'un lion.  Les pluies d'été sont si rares, ici, on se croirait sur le Garlaban, dans une de ces garrigues si bien écrites par Pagnol. 
Aujourd’hui, ça giscle, Papet ! Oui l'eau est précieuse ici. Et la chaleur étouffante d'hier a fait place à un air rafraîchissant qui descend de la montagne toute proche. La maison a ouvert ses paupières qu'elle tenait fermées pour se protéger de l'ardeur du soleil. Les fleurs frémissent sous les gouttes comme des poupées coquettes devant leur miroir. L'odeur du pétrichor envahit mes narines.
Je vais monter chercher un pull, j'ai presque froid...
Le ciel noir d'encre va décharger son électricité sur quelque pin tordu qui finira sa vie en apothéose. Dieu joue à la pétanque. Ô, Marcel ! Tu tires ou tu pointes ?
Bref, l'orage a ramené votre Célestine vers vous, lecteurs adorés. 
Depuis mon dernier billet, en juin, je me suis adonnée à mes activités favorites avec une certaine jubilation. En premier lieu, observer les gens. Leurs particularités, leur prodigieuse diversité. 


Zélie, Carla, Manon, Louise, Maiwenn, Poppée,
telles des Parques sur l'Acropole...
 




Une semaine à la mer avec six jeunes filles de seize ans est à ce titre riche d'enseignements ! 
Un véritable bain de jouvence, et une mine d'informations en direct live, bien plus fiable que toutes les revues ou essais traitant de cette engeance fascinante : les ados. Malgré tout ce que l'on peut en dire (souvent en négatif, d'ailleurs) les jeunes, pour peu que l'on s'intéresse à eux, et que l'on respecte leur singularité,  sont avides d'apprendre, d'écouter, de comprendre. 
Et savent lâcher de temps en temps leur prothèse de main... euh... leur portable. Pour apprécier un lever de lune sur la mer. Ah, ça m'a fait un bien fou, de revoir cette flamme dans des regards qui pétillent. Cet éclair que j'ai cherché toute ma vie dans les yeux des enfants, c'était mon Graal.
Après la mer, la montagne, une cousinade au coeur des monts d'Ardèche, belle bâtisse de pierre au bord d'une rivière argentée. Trois jours pour, là encore, observer les gens. Discuter avec eux pour pénétrer cette barrière molle des conventions, des paroles toutes faites, et aller creuser dans leur substrat intime. Ce qui les meut. Ce qui les rend vivants. Passionnante aventure. Regarder cohabiter pendant trois jours des vegans et des viandards, des enfants et des vénérables, des joyeux et des taciturnes, des qui croient au ciel et des qui n'y croient pas. Rassemblés dimanche matin dans un temple autour d'une pasteure remarquable, qui parlait de pierres vivantes. 
C'était beau et chargé de symboles.

Les tritomas 



Ma deuxième activité favorite : embellir la vie. Apporter ma touche d'étincelles. Retrouver le jardin, lui rendre sa magnificence, contempler la fontaine, les pigeons ramiers, les rouge-queues, les écureuils, tout ce petit monde familier qui enjolive la maison de la colline. Ranger cinq stères de bois pour l'hiver, et s'écraser l'ongle du pouce. Le regarder prendre une jolie teinte bleu sombre.

Gédéon l'écureuil
sur une des branches du grand chêne




Photographier le chêne mois après mois. Parler aux tritomas, aux coreopsis et les féliciter pour leur bonne mine. Arranger, décorer la maison. Inviter les voisins sous les étoiles, préparer des brochettes de fruits, dresser de jolies tables en harmonie. Boire du vin rosé et humer le jardin d'aromates, menthe, sauge, romarin, thym, origan, verveine, tous les parfums de l'été. Ou décider impromptu d'aller manger en ville, sous les tonnelles de la place du marché.

Et enfin, dernière activité, mais non la moindre, profiter, et sublimer chaque instant en se disant que c'est le plus beau de la journée. Lire, jouer du piano, flâner, s'aimer. Sentir s'étirer le temps sans que rien ne nous oblige. L'été, quoi.


Le chêne ce matin, avant la pluie



03 avril 2025

Dans la prairie

 



 Depuis quelques jours, la colline s'est constellée de fleurs des champs. Le printemps nous assène doucement sa grande claque annuelle. Une véritable explosion germinale qui renouvelle le miracle. Une symphonie de pétales. Quoi de plus beau ?
Ce matin, avant qu'il ne disparaisse sous les dents de la tondeuse, je suis allée fouler cet incroyable tapis, les primevères m'ont saluée, de leurs couleurs soyeuses, elles m'ont rappelé leurs lointaines cousines des alpages, mais oui, rappelez-vous, quand la petite chèvre croit que toutes les fleurs se penchent devant elle, cette petite folle inconsciente.  
Les pâquerettes couvraient le sol en rang serrés, comme si elles voulaient faire oublier la couleur de l'herbe. Les pissenlits étoilaient d'or la verdure. Les muscaris lançaient vers le ciel leurs hampes timides d'un beau violet profond. Et bien d'autres espèces dont j'ai cherché les noms délicats ou étranges, mélilot, mauve, achillée, rhinanthe, violette, myosotis, fritillaire.



J'éprouvais d'ailleurs en marchant dans cette onde chatoyante cette exaltation, cette ivresse que l'évaporée biquette ressent avant d'aller se fourrer dans la gueule noire du gros loup griffu. Mais cela est une autre histoire qui m'a bien traumatisée étant petite. Avant de comprendre, bien plus tard, que la liberté a toujours un prix, et que c'est cela qui lui donne son goût unique.
La prairie est une ode au jaillissement de la vie. Au printemps, n'ayons pas peur des mots, la nature est véritablement en amour avec elle-même. J'aurais eu cinq ans, j'aurais été Carrie Ingalls, qui dévale la pente en se roulant dans le pollen... ;-)



Voyez avec quelle obstination la moindre pousse se fait sa place au soleil ! C'est étonnant. Epoustiflant.  Les fleurs happent à pistil rabattu l'énergie vitale, la force de s'arracher à l'hiver. Les étamines frétillent, les rhizomes rampent, les bourgeons brisent leur gangue. Les petites mains œuvrent sans bruit pour nous offrir une sonate en corolles majeures. Tiens, l'érable du Japon que nous avions planté à l'automne a éclos ses premières feuilles. Les bégonias ont triomphé des gelées hivernales.
Pour nous donner ce spectacle grandiose, vert tendre, jaune d'or, rose doux, combien ont-elles dû s'endurcir, les petites graines... 
Nous aussi, nous sortons doucement de l'hiver. Avec une belle envie de défroisser nos pétales. 



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24 novembre 2024

Ces tâches que l'on dit ingrates

 


Un beau merle brillant est venu se poser sur le bord de la bassine en fer blanc, sous les chênes. Après quelques gorgées d'eau fraîche, il a sauté tout entier pour s'ébrouer à grandes éclaboussures joyeuses.
Nous en discutions récemment, avec Françoise, les animaux passent de longues heures à leur toilette. Ils s'épouillent, se lissent, se lavent, s'aspergent, barbotent, s'enrobent de boue, comme dans les cures de thalasso, comme si la nature pourvoyait intelligemment à sa propre hygiène.
 Ils arrangent aussi leurs antres, nids, terriers, tanières, de façon à ce qu'ils soient confortables, et propres. A l'abri de l'eau, du vent, du froid... Réservant un endroit à part pour leurs excréments, les seuls déchets qu'ils produisent... Qu'ils sont ingénieux, nos amis que l'on appelle les bêtes ! Et écologistes pour de vrai, de surcroît. 
Le merle a terminé ses ablutions. Je le regarde s'envoler, pensive. Calme. Ravie. Ce matin, je suis restée en tenue de nuit, pour être à l'aise, et sexy, parce que j'aime bien lier l'agréable à l'utile, et que ça ne déplaît pas à qui de droit... Avec un peu de musique, et en se partageant le travail,  nous avons mis du bonheur dans nos gestes, de la joie à nettoyer, à ranger, à briquer, à faire étinceler la maison de la colline.  
Les purs esprits, ceux qui sont au-dessus de ces basses contingences,  ne font sans doute jamais le ménage, mais dans la vraie vie, la poussière, les microbes se nichent avec ténacité dans les moindres recoins (de l'espace). C'est leur rôle de poussière et de microbes. Le nôtre est de les déloger. 
Tâche ingrate ? Revenons à l'étymologie du mot, que diable !
 In-grat, « signifie littéralement privé de gratitude, se dit d'une chose qui ne dédommage guère de la peine qu'elle donne, de l'effort qu'elle coûte. »
Mais c'est tout le contraire ! Ce contentement que l'on éprouve quand on a entretenu son lieu de vie, rendu aux vitres leur transparence, tendu des draps frais et parfumés, chassé les transhumances de moutons sous les meubles, et joué les soubrettes un plumeau à la main, ce contentement béat nous remplit de gratitude. 
Je repense au film « Perfect Days » dans lequel un Japonais trouve sa sérénité et son équilibre dans l'entretien quotidien des toilettes publiques. Quelle leçon ! J'ai adoré.
Je propose que désormais, l'on parle plutôt de tâches gratifiantes. C'est important, la couleur que l'on donne aux choses.

J'ai remis mes chaussures à brides. L'air est doux pour une fin novembre, je vais faire un tour dans le jardin, avec ce sentiment du devoir accompli qui donne la banane. Puis je rentrerai trinquer à l'amour, à la vie, et au balai à franges.















Pour l'atelier du Goût.


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15 juillet 2024

J'aurais pu écrire Le goût des Choses Simples... mais ça faisait publicité Herta.

 





C'est l'été que la vie bouillonne le mieux, que ses élans prennent tout leur sens, et la tournure de torrents frais, ou d'orages soudains. Parfois aussi, d'un soleil insistant qui met le feu à ma robe. Un tapis d'aiguilles de pin craque sous les pieds, émoustillant, libérant l'odeur de nos gestes. C'est comme si l'absence de vêtements libérait aussi les âmes. 
Le ciel hier matin si calme a énoncé sa déchirure : les traits d'avion se délitent en franges douces, et mâchurent le bleu. Le vent du sud s'engouffre sous ma jupe. 
Les cris des enfants résonnent encore sur la margelle. Ils sont partis hier. Chaque joie d'enfant recèle mon enfance. Fait remonter un peu de nostalgie, telle l'écume du sucre sur la confiture chaude de ma grand-mère. C'était bien avec eux. Mais c'est bien aussi sans eux.
Les nuages par grappes jouent à assombrir le jour. 
Pleuvra-t-il sur le soir ?
Pour l'heure les cigales ont entonné leur concerto en crincrin majeur. On dirait qu'elles poncent chaque arbre avec application. On les avait presque oubliées dans le tournoiement familial.
La journée commence au jardin, parmi les cistes et les sauges qu'il faut tailler pour qu'elles refleurissent. Si tu les tailles bien, elles redonneront jusqu'en novembre. 
Arroser chaque plante en l'appelant par son prénom. Parler à l'olivier pour qu'il pousse. Humer l'air plein de rosée. Ecouter le tintement du râteau sur la pierre. Penser à mon père. Aimer ce moment.
Un repas simple, et délicieux, salade de courgette et poulet froid, pour moi un luxe bien plus précieux qu'un banquet. Il est midi six, c'est l'heure de Catherine. A midi les aiguilles se sont épousées pour un instant, ne faisant plus qu'une.
Il y aura une petite sieste pépouze dans la fraîcheur de la maison, indispensable réunion de soi avec soi, césure à l'hémistiche de la journée..
Et puis la baignade, qui aime les corps libres. L'empreinte éphémère des pieds mouillés sur le caillebotis brûlant. Le guêpier toujours là, sur son perchoir de pin. La guêpière, elle, n'est pas de mise. On est nu. 
Les abricots juteux sur la table. La citronnade qui agace les lèvres. 
La torride saison viendra-t-elle ?
Elle est déjà sous ma chemise, dans l'odeur de cannelle de tes mains, de ton cou, dans nos jeux défendus, dans la simplicité d'être. Elle entrouvre ses paradis et érige ses totems sous le soleil, exactement. Inconsciente des désirs qu'elle provoque.
La nuit allumera des falots, nous regarderons danser leur reflet dans l'eau, en sirotant ce que l'on aime, et rien ne nous paraîtra plus beau.

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01 septembre 2023

L'olivier




Les arbres sont des poèmes que la terre écrit sur le ciel.
 Khalil Gibran








J'ai planté un olivier. 
Il vivotait sur une terrasse, au gris de la ville, dans un pauvre pot en plastique. Dévoré par la cochenille noire, asphyxié par la pollution. Au printemps dernier, je l'ai soigné, dorloté, revigoré. J'ai changé son substrat, fait briller ses feuilles à l'huile d'olive, je l'ai arrosé à l'eau de pluie, mais pas trop. Taillé juste un peu. 
A l'école de la vie, j'ai fait « olivier première langue ». Je sais ce qui est bon pour lui. J'ai grandi au pays de Giono. Je connais le secret de ces vénérables aux troncs noueux.
Je suis contente : il a passé brillamment l'épreuve du « Dôme de Chaleur » qui nous a tous accablés fin août. Puisant sans doute dans ses racines la force de ses lointains ancêtres de Provence, là où le feu du zénith fend les pierres en éclats de poudre. Là-bas, le ciel blanc comme un regard d’aveugle coule sur les oliviers centenaires, détrempe les calcaires des dentelles de roche, ravive l'argile des coteaux quand tombe la foudre sèche de ses rayons. Et ces arbres fabuleux résistent.
Désormais, le mien orne de ses petites branches volontaires ce coin du jardin où rien ne poussait. On sent qu'il a envie de devenir grand. Je le contemple chaque matin, lui demande des nouvelles de sa nuit. Du Mistral auquel il lui faudra bien s'habituer, comme tous ceux de son espèce. De la rosée qui pose des perles sur le gris vert de ses feuilles. Je lui dis qu'il est beau. Il frétille de tous ses rameaux. Je surveille les bestioles qui auraient idée de venir l'embêter à nouveau. Quand je pense qu'un jour, il aura peut-être mille ans...si la folie des hommes lui permet d'accomplir son destin.
Ça rend humble de planter un arbre appelé à devenir plusieurs fois centenaire. Ça donne la mesure de notre infinie petitesse. De notre fatale finitude.
Tu mesures combien ?...un mètre, pas davantage. Tu as cinq ans, comme ma petite fille Sibylle. Si tu continues à cette vitesse, quand Sibylle passera son bac, tu seras plus grand que moi. Mais tu prendras sûrement de longues années pour épaissir ton écorce. Quand elle sera maman, on pourra tailler dans ton feuillage pour « y laisser passer le vol d'une hirondelle »
Et puis un jour, elle sera grand-mère à son tour, et tu seras toujours là, contrairement à la vieille Célestine qui aura fini son petit tour de planète et mangera les pissenlits par la racine.
  Et puis Sibylle aussi partira, et ses enfants et les enfants de ses enfants. D'autres petits bras potelés entoureront ton tronc rugueux, on cueillera tes olives et on fera la sieste à l'ombre de ta ramure. Et tous ces gens ne sauront pas qu'en 2023, il y a deux siècles, une espèce de fée à la gomme, de sa toute petite baguette magique, t'a sauvé du désastre.
Enfin bref, j'ai planté un olivier.

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22 juillet 2023

Miroslava

  




Photo Instants d'images

Il y avait de la magie dans l'air ce soir-là. C'était un beau soir de juillet où le vent avait fait une pause, la température était idéale et les amis au rendez-vous. Mon ami Bernard nous avait parlé de Miroslava, cette violoncelliste ukrainienne réfugiée en France, qu'il héberge, et de la possibilité d'organiser un concert privé pour la soutenir.
Nous avions dit oui avec enthousiasme. Souvenez-vous, je vous en avais touché deux mots dans mes miscellanées de juin. 
 Sous le vieux chêne, la mélopée nostalgique de son violoncelle électrique, bizarre instrument allongé, tel un gros insecte blanc niché dans les bras de la belle virtuose, a envahi la nuit. Nous avions soigné les éclairages, et fait briller les flûtes à champagne pour la collation d'après concert. Le jardin semblait transcendé par la musique.
Ce fut doux et très réussi. Notre public fut généreux, sensible à l'aspect caritatif de ce projet.
Ce n'est pas rien de se retrouver séparée de l'homme que l'on aime, et de son père, dans un pays lointain, embarquée dans l'aventure avec une mère et une petite fille d'un an. Le tragique de la guerre n'est jamais ordinaire. La musique, elle, contient tout l'espoir de ce monde qui oublie si souvent l'essentiel.




Pour en savoir plus:


Avant que la guerre ne les sépare, momentanément espérons-le, Miroslava faisait partie du Quartet Asturia, un groupe de quatre filles somptueuses qui dépoussièrent la musique classique et composent aussi des pièces originales. Les puristes seront sans doute agacés par leurs arrangements musicaux de Vivaldi ou Bach, ou par leurs instruments électriques. Mais leur talent est indéniable. Elle portent en elles la fougue et l'espérance des peuples meurtris. Et chacune de leurs videos fait plusieurs millions de vues. Ce n'est pas forcément un critère, mais en l'occurrence, je crois que oui.







Les photos sont de mon ami Dominique Hallier, photographe de grand talent.

11 janvier 2023

Laissons entrer le soleil








 

Il y avait cette chanson, entêtante...mais si, souvenez-vous. Julien Clerc avait 22 ans, la chevelure abondante et le coeur en diamant. J'étais enfant et pourtant je m'en souviens. Un comédie musicale portant le nom de « chevelure » ce n'est pas banal. Les cheveux poussaient au vent de la liberté, comme des blés fous. 
Let the sun shine in, ça disait...
Laissons entrer le soleil. Sa force, sa clarté. Comme des flèches d'espoir dans le mille des coeurs assombris par l'hiver.
Si j'aime cette saison, c'est pour cela, justement. Parce que l'astre du jour s'invite à flots dans les intérieurs, du moins ceux qui le laissent entrer...
Ma grand-mère aimait ainsi s'asseoir près de la fenêtre, et somnoler doucement dans un rai de lumière. Elle « chauffait ses vieilles douleurs »  disait-elle. Comme si elle avait eu besoin de justifier cette habitude, jugée sans doute dangereuse à l'époque. Sa longue tresse argentée scintillait dans son dos. La lumière dessinait le duvet de ses joues poudrées. Je la regardais longtemps. Ses yeux se fermaient un peu. Sa tasse de thé fumait et les volutes de vapeur emplissaient l'air de leur poésie silencieuse. C'était beau.
La maison où je vis, là-haut sur ma colline, est lumineuse, et baignée de rayons toute la journée... Ceux du matin, encore ensommeillés de brume, qui viennent se poser comme du miel sur ma tartine. Ceux de midi, chauds, généreux, vrombissant de vie. J'aime qu'ils me caressent pendant ma sieste. Et ceux du soir, flamboyants et sublimes derrière le vieux chêne, magnifiant la nuit orange et mauve qui monte doucement à la première étoile. 
C'est une maison-tournesol. Elle ouvre grand toutes ses paupières de bois et s'emplit d'énergie chaque jour. Ses murs blancs amplifient la lumière.
Parfois, quand je pénètre, en hiver, dans une maison sombre, mal exposée, aux fenêtres étroites, aux volets mi-clos, j'éprouve comme un gros point du côté du poumon. C'est peut-être un peu de cafard, ou alors une espèce de manque d'oxygène ? Pourtant, je sais que tout le monde n'aime pas forcément  cela, ou n'en éprouve pas la nécessité. Et que tous les goûts sont dans la nature...
 Moi, en tout cas, dans une autre vie, j'ai sûrement été, telle Hathor, une « divine adoratrice d'Amon-Rê. » Hathor ou à raison, d'ailleurs...

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16 novembre 2022

Soyez amoureux de votre vie...






« Soyez amoureux de votre vie et de chacune de ses minutes. »
Jack Kerouac







Photo Céleste



-Alors, Célestine, comme Jack, tu as sûrement été amoureuse de tout plein de jolies minutes ces dernières semaines, puisque tu nous as laissés si longtemps ?
-Oh oui, mes amis, des pelletées de minutes, comme autant de plumes dans l'édredon de mon existence palpitante !
-Des exemples ?
-En veux-tu, en voilà. Fermez les yeux et écoutez...

Quand nous quittons le brouillard tenace de la plaine pour grimper sur les contreforts du Vercors, et que la vallée disparait sous un océan de nuages floconneux. Là-haut, le soleil arrose l'espace, c'est orange, rose, bleu tendre, gris perle. Magique. Et moi, chavirée de cette cascade lumineuse, de ces chants d'herbes hautes. Une symphonie somptueuse de silence et de beauté muette. 

Quand ma petite Alba, mon angelote aux boucles blondes, du haut de ses deux ans, joue à la dînette et me verse une tasse de thé au miel. Ses grands yeux emplis de toute l'innocence du monde. Elle prononce avec application le mot miel, comme si elle en avait plein la frimousse, et j'ai le coeur serré d'émotion. Non serré, ce n'est pas le mot. J'ai plutôt le coeur qui fond. Comme un gros morceau de chocolat au soleil.

Quand Sibylle, sa grande soeur, veut me montrer qu'elle sait traverser un de ces ponts de lianes que l'on trouve dans les parcs d'attraction. C'est comme une épreuve de Fort Boyard pour elle. Coordonnant ses jambes et ses bras, son regard d'opale transparente vissé sur l'horizon, elle avance, résolue. Elle ne tremble pas. Elle avance. Quelle détermination dans cette petite tête de quatre ans à peine ! Je suis pétrie de fierté, de tendresse, mais aussi d'une grande satisfaction : il est toujours bon de cultiver,  chez une petite fille, la volonté, le caractère, et de savoir qu'elle ne s'en laissera pas conter par des peurs ou des conditionnements... 

Quand Rémi nous parle de ses recherches scientifiques, avec des étincelles dans les yeux. Une conversation de haut vol, avec un esprit brillant, voilà de quoi stimuler mes neurones toujours avides de se connecter pour apprendre. Une délicieuse ponctuation cérébrale à un repas savoureux.

Quand je chante en duo avec Mathilde, et que nos voix recréent une magie oubliée : 
Le temps de Vivre, de Georges Moustaki. Depuis combien de décennies ne l'ai-je plus chantée ? C'était hier, j'ai dix-sept ans, j'apprends la guitare et les magnolias de la cour tendent leurs énormes fleurs de velours vers ma fenêtre. Une jolie minute de nostalgie heureuse.

Et puis, toutes ces minutes avec toi, mon amour, ton retour de voyage, ce rayon de lumière furtive se faufilant dans notre chambre. Cette musique qui nous touche de son aile et nous fait frissonner. Cet orage qui gronde en gris et mauve sur le jardin. Ce déjeuner au soleil. Ce bricolage que nous avons conçu et réalisé à deux, notre joie de créer, et d'embellir la Maison sur la Colline. Pour les enfants, les amis, tous ceux qui viennent étoiler nos jours de leur présence ou de leur rire. 

Nos évidences. Notre bonheur de bâtir chaque jour du solide, du précieux. De conjuguer nos faiblesses, nos erreurs, nos hésitations d'êtres humains, pour en faire des forces. Et même si la vie n'est qu'un galet roulé sur la grève de l'histoire, serrer ce galet dans nos mains, et sentir la chaleur de l'instant jusqu'à en faire une éternité.
 
Et vous, de quelles minutes de votre vie êtes-vous amoureux ?

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