28 juin 2021

Clic clac !










Aujourd'hui, je me suis installée à ma table de travail. J'avais envie de participer à mon atelier d'écriture préféré. Je contemplais la jeune femme rousse dans son boudoir, à la recherche de l'inspiration fatale. 
Les persiennes, qu'on laisse soigneusement baissées au coeur de l'après-midi,  laissaient jouer des gouttes de soleil sur la table, on aurait dit un petit banc de poissons blancs bien alignés. C'était joli. Dehors l'été soufflait son vent brûlant, celui qui amène l'orage. Je l'ai entendu grommeler au-dessus du Vercors, quelque part dans les énormes paquets de chantilly que formaient les nuages.
J'avais chaud. J'ai relevé mes cheveux en chignon. 
C'est alors que je l'ai senti arriver derrière moi. Son souffle. Son parfum. 
Oh, regarde, il a dit, tu ressembles au pastel de ton sujet, c'est fou !
Attends, je prends une photo. Clic-clac ! 
D'aucun, qui se reconnaîtra,  trouvera que je suis beaucoup trop hâlée pour ressembler au modèle de Sally Strand, qui est pâle comme un cul. 
Mais Lui, il a craqué. Il faut vous dire qu'il adore quand je relève mes cheveux comme on relève un plat avec du piment. Découvrant le petit endroit doux dans le cou qui rend fou. 

L'amour se construit de ces petites briques toutes simples. Loin des mots creux et emphatiques. 
Ce sont des tas de petits gestes que l'on aime chez l'autre, des parties de soi que l'on croit banales mais dont l'autre raffole, des élans imprévus et délicats. Des fous-rires. Des tâches de lumière. Des riens qui font un tout.
L'amour c'est un dimanche d'été, brûlant et frais à la fois.
L'amour, ce fil d'or ténu et indispensable telle une épingle dans une chevelure. Solide comme un cabestan.
Je me suis dit que j'avais beaucoup de chance de pouvoir le vivre au quotidien. 

***


Pour l'atelier du Goût.





 



19 juin 2021

Petits cahiers d'amour

 




J'ai commencé un cahier de jardin. J'y raconte la vie de mes fleurs avec passion. Leurs noms étranges ou jolis, leurs couleurs. Mais aussi, les soins à leur prodiguer, les dates de leurs poussées de croissance et celles de leur mise en repos, et puis leurs préférences :  les fougueuses qui adorent le soleil à s'en faire péter la corolle, les timides qui n'aiment que la fraîcheur des sous-bois. Et puis les indécises qui minaudent, mi-ombre, mi-soleil, éventées doucement par une brise délicate mais blessées par le Mistral.  

Mon amie Dolce Vita me trouve méthodique. Je crois que je suis surtout une poétesse du jardinage. Pas certaine d'être toujours très orthodoxe dans mes pratiques...Mais quelle importance ? Où que mon regard se pose, je m'arrange pour y trouver du bonheur.
J'ai toujours aimé les petits cahiers, sans doute une réminiscence de ce métier de jardinière d'âmes qui fut le mien. J'entends tousser au fond de la salle : un vieux délire d'institutrice, penseront certains. Sans doute. Cette odeur subtile de papier neuf, de crayons neufs, de gommes neuves, cette odeur d'encre, ce parfum de rentrée des classes m'ont envoûtée toute ma vie. Commencer un cahier est un plaisir de gourmet. J'ai fait des cahiers de tout.

Mes cahiers d'adolescentes racontaient ma vie de lycéenne, enflammée de coups de coeur et ternie d'ombres grises. J'ai eu des cahiers d'accords de guitare, des cahiers de gourmandise, d'escapades, de croquis, dans lesquels j'ai crayonné des portraits maladroits, des paysages émouvants. 

Des cahiers de grossesse, suivis de cahiers de régime, au rythme vallonné de mes courbes de poids ... Un cahier d'acteurs très beaux, je guettais la couverture de Télépoche pour y découper mes idoles et les épingler comme des trophées. 
Un cahier de cueilleuse d'étoiles, un cahier de joies, et même un de lâcher-prise.

En classe, mes cahiers journaux* étaient des oeuvres d'art. Un de mes inspecteurs me dit un jour qu'il n'avait jamais vu cela en trente ans de carrière. Je m'appliquais comme un capitaine de galion remplit son journal de bord. Notant tout. Dans un arc-en-ciel de stabilos. Avec des dessins, des photos, des cartes. Bref, un truc vivant, agréable à lire et relire.

Dans mon cahier de lectures, j'ai consigné les centaines de livres que j'ai dévorés jusque tard dans la nuit. Car vous le savez, j'ai eu la fièvre des mots bien avant celle du samedi soir.
Et puis j'oubliais, mon cahier de chers poèmes qu'un malotru désinvolte m'emprunta un jour et que je faillis ne plus jamais revoir. Confiante, innocente, je n'avais pas pensé à lui préciser que j'y tenais comme à mes yeux. Et cet idiot qui l'avait laissé traîner sur un banc de la cour...

Chacun de mes enfants a eu droit à son cahier de vie, dans lequel rien ne manque, de la première mèche de cheveux au premier bulletin de notes. En passant par la photo du thermomètre de bain et du doudou informe, mâchouillé et tant aimé...

Mes chers lecteurs, vous faites partie d'un de mes plus beaux cahiers. Il est virtuel, il porte le nom de blog, mais je le tiens avec un soin extrême, veillant aux illustrations, à l'harmonie des mots et à la beauté de la présentation. Et vous écrire mes petits billets me rend heureuse.

•.¸¸.•*`*•.¸¸☆•.¸¸.•*`*•.¸¸☆•.¸¸.•*`*•.¸¸☆



*




Pour les Plumes d'Asphodèle chez Emilie, les mots à placer étaient:

REGARD DELIRE PASSION DANSER SAMEDI NUIT THERMOMETRE TOUSSER OMBRE FRAICHEUR ENVOUTER ENFLAMMER EVENTER.


*Tenir son cahier-journal était une des obligations quotidiennes des maîtres d'école. Enfin, je crois qu'il l'est toujours...

14 juin 2021

Nirl power





« Ne devrait-on pas verbaliser la réalité 
quand elle dépasse la fiction sans mettre son clignotant ?  »
Grégoire Lacroix







 

Je suis comme toi, Nirl.  Mon sourire irradie partout, je flambe comme un Van Gogh dans ses blés. Ce n'est pas moi qui le dis, mais un ami très cher qui m'envoie souvent de petits mots gentils et plein de remarques passionnantes sur la vie, l'amour, la mort. Quoi d'autre en ce bas monde, à part ces trois thèmes éternels ? 
Je ne l'ai jamais vu. Cet ami, je veux dire.
Parce que tu vois, Nirl, ce qui est beau avec notre époque, c'est que l'on peut se faire un ami au bout du monde sans bouger de son jardin.
Comme toi, le vent de l'insouciance ébouriffe ma tignasse. J'ai beau avoir quelques décennies de plus que toi, au fond de mon coeur, nous avons le même âge. Exactement. Sous le même soleil. 
Je ne résiste pas à une balançoire quand j'en vois une.
Je souris aux étoiles. Aux coquelicots qui balancent leurs velours au vent d'été. Au rossignol quand il chante, comme ce soir où je ne dors pas.
Chez toi, il fait chaud, tout le temps.
Chez moi, c'est de temps en temps. Mais quand il fait chaud c'est pour de bon, hein ! Pfffiou ! Mais moi j’aime ça. Comme le Goût, je suis frileuse.
J'ai entendu chanter la première cigale, ce matin. Elle affûtait ses ailes comme un ébéniste son rabot. Ah,  Xoulec me dira sûrement que ça ne s'affûte pas un rabot. Mais ça ne fait rien, je trouve l'image jolie.
Je suis comme toi, Nirl, on lit la joie sur mon visage. Ce n'est pas parce que l'on connait les horreurs du monde qu'on est obligés d'être triste. Sinon on le serait tout le temps.
On les sait, mais on les oublie. On préfère respirer tant qu'on est vivants. Boire l'eau des fontaines. C'est à cause de la couleur des roses, comme dirait le Petit Prince.
Aujourd'hui, Eva m'a appelée. Elle avait besoin de paroles positives avant sa mammo de demain. Ça m'a réjouie qu'elle pense à moi pour se rasséréner.
Tu vois bien que l'on se ressemble, Nirl. Rien qu'en te regardant sourire on se sent déjà mieux.

*****


Pour l'atelier du Goût.

nb : NIRL est un acronyme signifiant Not In Real Life. Le nouveau nom des rêveurs et des poètes ?
En tout cas, c'est joli, en anglais, et ça rime avec GIRL...

04 juin 2021

Les vacances























J'étais en vacances dans le Luberon. 
Un bel endroit. C'est drôle, quand on a quitté une activité professionnelle, le mot vacances paraîtrait presque incongru. 
C'est vrai, quoi, tu es toujours en vacances, Célestine...
C'est à la fois vrai et faux, mes petits agneaux de lait ! 
Car enfin...Cet air neuf qui change du quotidien, ces longues promenades dans des paysages nouveaux, cette ambiance festive retrouvée, sur des placettes baignées de tilleul et de lumière...Le cri des guêpiers, les enfants qui jouent, tard, quand le soleil prend tout son temps pour aller se coucher...C'est tout ce que j'ai toujours aimé dans le mot « vacances ». 

Là-bas, c'est beau partout. Vous me connaissez, non ? Vous me donnez trois chapelles nichées dans la verdure, des petites routes semées de coquelicots, un ou deux vieux châteaux, une rivière qui coule au milieu, et je suis la plus heureuse.
Les villages se perchent sur des rocs ancestraux, Bonnieux, Lacoste, Ménerbes... Ils portent des noms qui fleurent bon la Provence. Cucuron, la Bastide des Jourdans, Mérindol, Beaumettes, Saint Saturnin, la Bastidonne... Les maisons se serrent les unes contre les autres, dans un écrin de fleurs : valérianes, roses, pourpiers, campanules des murailles.
La végétation me rappelle la Toscane chère à mon coeur : cyprès, oliviers, chênes verts enchantent mes yeux. Ils soulignent les paysages de leurs feuillages élégants.

Les bories et les murets de pierres sèches de Gordes témoignent d'un passé ancien de travailleurs de la pierre. Il faut avoir visité Oppède-le-Vieux pour comprendre cette omniprésence du minéral faisant corps avec l'aridité de la garrigue. Et le combat pour l'eau, de plus en plus crucial à chaque nouvel été.

De l'eau pourtant, j'en ai vu beaucoup à Fontaine de Vaucluse, verte, sublime sous les arbres centenaires. Et à l'Isle sur la Sorgues, la Venise provençale. Ses petits canaux et ses antiquaires.
Les carrières d'ocre de Roussillon étaient superbes après les pluies de printemps. A Lourmarin, l'ombre du Mistouflon rôde toujours. Et le marché d'Ansouis tient ses promesses, comme dans cette vieille chanson de Bécaud qu'aimait mon père.
J'ai vu, à Saint Hilaire, une ancienne Abbaye, moins connue que son illustre soeur de Sénanque, mais tout aussi belle. 
Et tout cela, sans la cohue oppressante de l'été dans ces lieux chargés d'histoire. Un vrai bonheur.

J'étais en vacances dans le Luberon.















24 mai 2021

Tenségrité

Poster La Joconde



Connaissez-vous la tenségrité ? C'est un principe physique utilisé par les architectes et les bâtisseurs de ponts, selon lequel « une structure a la faculté de se stabiliser par le jeu des forces de tension et de compression qui s'y répartissent et s'y équilibrent. »
Ce qui signifie, par exemple, qu'en reliant des barres par des câbles, sans relier directement les barres entre elles, on arrive à constituer un système solide et cohérent, et en même temps remarquablement aérien et léger. 
Vous ne comprenez rien ? C'est normal. Les explications techniques sont toujours un peu nébuleuses, comme un mode d'emploi de machine à laver made in Taïwan.

Mais sachez que ce week-end, jouant les Philippe Delerm en savourant ma première gorgée de bière depuis des lustres au café Bancel, j'ai repensé à cette notion que je ne connaissais encore pas la veille. On en apprend tous les jours, c'est connu.
La tenségrité...Savant mélange de tension et d'intégrité.  Ah, que la science est une chose belle quand elle touche à la poésie des mots-valises !
 J'ai pensé que nous sommes des structures complexes, nous aussi, sujets à des tensions, des compressions, des tiraillements, et pourtant capables, par le jeu subtil de nos forces intérieures, de nous stabiliser et d'atteindre notre point d'équilibre intègre...

L'ai était frais, doux et empreint de ces prémices d'été qui tournent un peu la tête, comme un vin rosé siroté trop vite : cris stridents des guêpiers fendant le ciel, odeurs grisantes de chèvrefeuille et fortes de poisson grillé, foule gentiment bigarrée, et partout cette joie d'enfants trop longtemps privés de récré...Les enfants que nous sommes tous, au fond. 
 J'avais presque oublié combien c'était beau à voir, des dents blanches illuminant des visages.
J'ai respiré à grandes goulées ce vent d'espoir. Et j'ai senti se dessiner, sur mon visage à moi, mon sourire de Joconde, celui que l'on m'a si souvent attribué : le sourire de la joie pure, jubilatoire. Cette joie de funambule en parfait équilibre.

Sans doute Lisa Gherardini avait-elle découvert, elle aussi, le concept de tenségrité, en farfouillant avec curiosité dans les carnets de Léonardo ...Et sans doute possédait-elle cette faculté de rester sereine malgré les adversités, un mariage précoce avec un vieux barbon de quarante ans, et six gosses à torcher. Tout cela, sans qu'il lui fût impossible, (au Quattrocento, imaginez ...) d'aller boire un pot en terrasse pour goûter aux effets intérieurs de la joie pure. Mais quelle femme, Monalisa !
Je ne vois pas d'autre explication à son sourire mythique.

•.¸¸.•*`*•.¸¸☆








Pour l'atelier du Goût, on se demandait à quoi pensait la Joconde.




***


Un exemple de tenségrité :
La Tour d'aiguilles par Kenneth Snelson 
au musée Kröller-Müller à Otterlo (Pays-Bas).


D'autres exemples plus simples de tenségrité pour celles et ceux qui veulent s'amuser une après-midi de pluie :
 



 


10 mai 2021

Respirer


 Je suis plantée depuis dix minutes devant ce tableau de Caillebotte. 
Un tableau très réussi, nous dit le guide en se lançant dans une étude approfondie du style de l'artiste.



A dire le vrai, il approfondit surtout mon ennui abyssal. Je baille.
Pas un seul couple d'amoureux qui se bécotent, sur ces bancs ?   Pas plus d'écureuils dans ces arbres que de beurre en branche ?
Quant à cette jolie verdure, elle m'étouffe un peu. Peut-être parce qu'elle bouche l'horizon. 
Depuis quelque temps, j'ai besoin d'oxygène, de grands espaces, de sentiers qui verdoient vers de hautes montagnes...



             ...tel celui des Marmottes, un beau souvenir de vacances dans les Alpes. L'air pur me coupait le souffle, mais paradoxalement je respirais de tout mon être.


Je me prends à rêver à ce bord de mer sauvage que tu me fis découvrir en septembre dernier... Le clapotis des vagues sur les rochers ocres, le bleu étincelant tout alentour, je me sentais comme happée par le paysage, c'était ressourçant.
C'était à l'occasion d'un séjour au Lavandou, une de ces parenthèses qui font tant de bien à l'âme.









J'ai repensé à la beauté rose des salins de 
Camargue, quand l'eau prend la teinte des flamants, par un de ces sortilèges dont la nature a le secret.
Ce spectacle est une magie difficile à décrire, c'est superbe.
 Caillebotte l'aurait peut-être peinte, 
qui sait, s'il avait traîné ses guêtres à Aigues-Mortes ?



Mon esprit a glissé vers la Normandie d'où j'étais revenue gaie et hardie, souvenez-vous...Histoire de me remémorer un autre moment de belle respiration. C'était à la Pointe du Grouin. Le soleil descendait sur les flots comme dans un poème de Victor Hugo...




Je suis sortie de l'exposition sur Caillebotte, l'esprit tout ragaillardi d'un air neuf. Il pleuvait sur Aix. Avec Josy, nous sommes allées boire un chocolat sur le cours Mirabeau. J'ai senti mon coeur se soulever doucement dans ma poitrine. J'étais comme un faon au coeur de la forêt.

•.¸¸.•*`*•.¸¸☆



Pour l'atelier du Goût.


02 mai 2021

Que ma joie demeure




L'homme, on a dit qu'il était fait de cellules et de sang. Mais en réalité il est comme un feuillage. Non pas serré en bloc, mais composé d'images éparses comme les feuilles dans les branches des arbres, et à travers lesquelles il faut que le vent passe pour que ça chante.
Jean Giono






Certains coins du jardin sont encore plus beaux sous une pluie battante. Une pluie serrée, depuis deux jours, donne au ciel un air mauve et arrose généreusement les gauras, les sauges et les campanules.
La pluie s'accorde bien avec la joie. Peut-être parce que le mélange n'est pas attendu. La pluie me réjouit, c'est sans doute ma sagesse intrinsèque qui me dépeint le monde autrement ...
On dit toujours « un temps triste », mais quel manque d'imagination, n'est-ce pas...
Il faut dire que l'imagination n'est plus au pouvoir depuis longtemps. Les temps sont durs pour les rêveurs, dit-on aussi. 
Et pourtant.
Deux jeunes femmes qui me sont très chères se sont lancées dans la réalisation de leur rêve professionnel. Première étape : s'émanciper de l'emprise gluante d'une mère toxique et de son chantage affectif, prendre un appartement, ouvrir leurs ailes. Voilà qui est fait. Elles ont toute ma tendresse et mon soutien, et les clés de leur avenir en couleurs. Volez, petites colombes !
La vente de notre maison familiale va se concrétiser elle aussi, malgré des lenteurs administratives inimaginables, on touche enfin au but. Et en tant que soeur aînée à qui le bébé a été confié,  je ne suis pas peu fière de mon implication et de ma détermination dans l'aventure.
La pluie redouble d'effort pour ripoliner le gazon d'une belle teinte grenouille. Ici, j'ai ajouté des impatiens rouge intense. Comme un baiser de fleurs dans tout ce vert. C'est d'un joli effet. 
Les chatons des chênes tapissent la terrasse, on dirait des colonies de chenilles velues agglutinées par la pluie.
Après Giono, que je relis régulièrement, comme un mantra apaisant, je viens de finir un livre superbe, Douze palais de Mémoire, d'Anna Moï. Délicate histoire d'un père et de sa fille fuyant leur pays pour retrouver leur liberté. Un livre de mer, de thé et de poésie. Magnifique. Vietnamien. Universel.
Ce matin, deux chevreuils ont traversé le jardin, dans la lumière magique de l'aube. C'était féerique.
- La nature te rend philosophe, Célestine... 
- Pas vous ? Ne vous posez-vous pas ce genre de questions essentielles et revigorantes :
Et si par exemple, nous fabriquions tous, chaque jour,  notre propre journal des nouvelles du monde ? 
Mais du vrai monde, celui que nous créons de nos mains aimantes, de nos actes généreux, et de nos rêves fous ? Celui qui prend racine dans nos vies simples et tranquilles, avec pour horizon l'amour des êtres chers.
Et si nous suivions une voie inédite, ne cédant ni à la peur des uns ni à la colère ou la suspicion des autres ? En n'accordant notre confiance qu'à notre raison, et à notre coeur, plutôt qu'à des personnages de carton-pâte, ne possédant plus ni l'un ni l'autre, et agitant leurs egos comme des bannières de guerre, éclaboussées de bêtise ou de cupidité ?
Si nous avions raison de croire en nos valeurs ?
Si nous cultivions notre jardin comme Voltaire ? Au propre, mais surtout au figuré.
En écoutant chanter en nous le vent fécond de la joie quotidienne.

Et si nous décidions simplement d'être heureux, puisqu'avant de mourir  ça vous paraîtra fou mais nous avons tous 100% de chance de vivre ? ;-)


•.¸¸.•*`*•.¸¸☆











26 avril 2021

John

Pourquoi ces rivières
Soudain sur les joues qui coulent
Dans la fourmilière
C'est l'ultra moderne solitude








 
Je m'appelle Peter. Je me souviens du jour où j'ai rencontré John au cours d'art moderne. Il était peintre. Moi je m'essayais au fusain, à l'huile, à l'aquarelle, mais j'étais un nain à côté d'un géant.
Il peignait avec une sorte de fièvre des personnages solitaires écrasés par la ville, perdus dans un entrelacs menaçant de pierre, de macadam, de verre et d'acier, dans de subtils jeux d'ombres et de lumières.
Notre ami Mike n'était pas d'accord avec cette analyse. Il aimait ces tableaux. Il ne ressentait pas cette lutte entre l'homme seul et l'entité citadine, ce désespoir citadin qui pue si fort le goudron et la sueur dès l'abord des premiers faubourgs. L'air vicié des mégapoles.
Il ne voyait là que des gens épris de liberté badine, des affairés joyeux, des solitudes paisibles et choisies, là où je lisais l'échec cuisant d'une civilisation qui réduit en poudre l'individu et le prive de sa liberté.
Moi aussi, j'aimais ces toiles. Je dois reconnaître que son talent me fascinait, mais de façon morbide. Peu saine. A côté de lui, je n'étais qu'un barbouilleux, une ébauche, une esquisse d'artiste, un brouillon à la mine de plomb. Je lui faisais allégeance inconsciemment. Il était un maître.
Encore aujourd'hui, je contemple son oeuvre avec admiration et effroi. Sa profondeur. Sa puissance.
Ces gens sans liens, enfermés dans leurs peurs, criant silencieusement, abandonnant peu à peu leur espérance en resserrant frileusement leurs bras sur... rien, me laissent toujours tremblant. Je scrute des heures durant ces paysages urbains qui me glacent. J'attends qu'il se passe quelque chose, ce quelque chose qui s'annonce subtilement dans les tableaux de John. 
Mike dit que je devrais consulter. 
Mais regardez-les, bon sang ! Ils cherchent tous un sourire, une main tendue, l'ombre d'une caresse. Un peu de chaleur humaine. Un regroupement. Un rapprochement. Ils n'ont même pas de chien.  Leurs yeux sont morts. Il ne leur manque qu'un hideux masque de papier bleu pour finir de se barricader à la vie. 
Bien avant Souchon, John avait inventé l'Ultra moderne solitude. Celle de notre monde qui part en brioche. Ou en pain rassis, plutôt. On ferait bien d'y réfléchir...
























Pour l'atelier du Goût
Merci à toi et à Pivoine qui m'avez fait découvrir ce peintre magnifique. John Salminen.

•.¸¸.•*`*•.¸¸☆











18 avril 2021

Poil de Carotte

Je veux de l’inutile, du majestueux, je veux des bustes en marbre sur des façades lépreuses, je veux des rues où l’on s’égare, un labyrinthe, un dédale, les chansons hurlées de mon quartier et les bars grands ouverts, je veux des dieux à triple visage et des allégories aux carrefours, je veux de l’inexplicable, de la légende et des dragons, 
de vastes jardins et des gerbes d’étoiles, je veux Palerme...

Edmonde Charles-Roux
Oublier Palerme












Voilà la fougue. Voilà cette force vitale qui explose en soi. C'est Palerme.
Au fond de mes yeux d'enfant marchant pieds nus sur les galets de Nice, précoce, inconsciemment, je vivais déjà en moi les tiraillements entre deux fougues. L'Italienne et l'Irlandaise. Mes jambes traçaient des ponts imaginaires de la Toscane à l'Ulster, de Sophia Loren à Maureen O'Hara.

Dans mon sang, indissociables, coulent la lave rouge du Vésuve et et le sang noir du Connemara. Les indignations, les révoltes, les enthousiasmes de ces peuples fiers.
Je suis née brune à l'extérieur, mais résolument rousse inside. Avec seulement quelques éphélides sur le bout du nez. Ceux qui me connaissent bien savent mon goût pour ces landes vertes et ces falaises luttant contre la mer, et combien le soleil toscan, piqueté de cyprès, m'a éblouie l'an dernier. Bref, mes marraines les fées ont dû consommer de la substance hallucinogène, ou en tout cas illicite, juste avant de se pencher sur mon berceau, pour m'avoir ainsi dotée de ce  double tempérament, héritage lointain d'aïeules pas toujours commodes, sans doute. Un cadeau longtemps lourd à porter. Maintenant, j'en ris.

Il y a quelque années, je me suis essayée à la couleur rousse. Mon coiffeur a fait flamber ma crinière à tout vent, allumant des flammèches mystérieuses dans mon sillage. Ça m'a plu. J'ai décidé que j'avais été brune assez longtemps.
Une manche dans chaque camp, me suis-je dit. Si les brunes ne comptent pas pour des prunes, que dire des rousses ? Je veux dire, d'intelligent.
Je vous avais raconté comment, un jour de mauvaise lune, je m'étais fait traiter par un malotru, un minable crapaud de basse fosse juché sur une trottinette électrique,  de « sale rousse ». Ce fut ma première ostracisation pour cause de couleur de cheveu.  Ça vous marque une Célestine. 
Ce jour-là, j'ai ressenti l'espace d'une instant la détresse du petit François devant la méchanceté de la mère Lepic. L'espace d'un instant seulement, car si d'aventure vous (re)lisez cette mésaventure, vous verrez que je ne me suis pas laissée abattre par ce trait de fiel. Et que j'ai relevé la tête, telle la reine de Saba quand elle sort faire ses courses.

Pourquoi je vous raconte tout ça, moi ? Ah oui, parce que je suis là, dans ce café, à essayer de faire partir la tache de jus d'orange que le serveur a renversé sur ma jupe, subjugué sans doute par ma flamboyance capillaire inopinée. Alentour, comme souvent, du gris, du blond, du brun, du blanc.
L'autre rousse qui me sourit, là-bas,  c'est seulement mon reflet dans la glace. 
Je lui rends son sourire. Et je comprends soudain pourquoi je me sens si bien depuis que j'ai changé de vie.
Je n'ai plus de colère en moi. Cette colère noire et blanche qui m'a tenaillée si longtemps, a disparu, Comme un grand oiseau gris qui plonge dans l'écume. 
Le feu a eu raison de mes noirceurs de plume.
Voilà que j'alexandrise, moi... Je n'ai pourtant bu que du jus d'orange. Ah te voilà, mon amour.
Ça faisait si longtemps que l'on n'avait pas bu un verre dans un bar.




Pour l'atelier de la Licorne
Et pour celui du Goût.
Merci à tous les deux.