22 septembre 2020

La splendeur des matins

Là ou je vis
Mon nouveau chez moi...



 



J'aimerais que tu voies les Monts du Matin à l'aube. C'est d'une beauté à couper le souffle. L'horizon dessine un liseré bleu argent au-dessus de la plaine, et le ciel charrie les brumes de nuit comme autant de langes cotonneux qui se désagrègent à la première chaleur.
Depuis que je vis ici, j'apprécie de plus en plus la splendeur de ces débuts de journée, qui éveille chaque jour la vie d'un nouveau souffle. C'est puissant. Ça te prend à la gorge comme un vin de vigueur. Ça te fait toucher du doigt la fragilité superbe du temps. 
Le réveil en douceur. Rien ne presse. L'odeur du café et du pain grillé flotte jusqu'à la terrasse où la table est mise simplement. Le miel, le pain, le café, l'amour. Les choses simples sont toujours les plus belles. Le champ de maïs, en contrebas, étale ses épis qui ondulent en suivant les berges du champ, comme une rivière d'or.
L'air bruit de mille sursauts d'oiseaux, d'insectes, et la sarabande des écureuils dans les mûriers n'en finit pas de m'étonner.
L'autre jour, Pascal Quignard, un écrivain que j'aime beaucoup,  parlait du matin à la Grande Librairie, comme d'un thème absolu et merveilleux en littérature. L'auteur de « Tous les matins du Monde » sait de quoi il parle. 
Et j'étais d'accord avec lui : le matin est une promesse, un miracle gratuit et quotidien, et le fil qui nous accroche fort à la vie puise sa magie dans les éclats de l'aurore. J'en suis persuadée.
Ces jours-ci, après la fièvre du mariage de ma Prunelle, après les discours, les surprises, les agapes, les embrassades, les retrouvailles, les larmes de joie et d'émotion, j'avais besoin de me retrouver au balcon de ma nouvelle vie, sereine et contemplative. De respirer en harmonie, le coeur battant, en compagnie de l'homme que j'aime. Les montagnes russes émotionnelles, ça me connaît. L'immense bonheur de la plénitude, l'ivresse du champagne qui pétille et soudain cet indescriptible coup de blues qui suit les réunions de famille, quand chacun repart vers sa vie, et que l'on se retrouve comme un coquillage échoué sur le sable mou après que la mer s'est retirée. Alors on est allés, dimanche soir, muser au VH, un bar branché de la ville. On avait besoin d'un sas.
C'était une bien belle fête. Remarquablement organisée par les mariés, qui ne laissèrent rien au hasard. Jusque dans les plus petits détails. 
Mais je ne serais pas Célestine si elle ne m'avait pas bouleversée, fouaillée, bradassée jusqu'au coeur. 








14 septembre 2020

Noces de diamant




Mon père, ce héros au sourire si doux, a fait preuve il y a quatre ans d’un grand manque de savoir vivre. Non seulement parce qu’il nous a quittés pour ce fameux « monde que l’on dit meilleur » mais aussi parce qu’il s'est ainsi privé de fêter ses noces de diamant avec ma mère. A quelques mois près. J’aurais aimé voir ça. C'est un peu comme s'il s'était écroulé sur la ligne d'arrivée, sans pouvoir monter sur le podium. Parce qu'un mariage de soixante ans, ça tient quand même du marathon, il faut le dire. C'est un exploit sportif.
J’y repensais en écrivant le discours que je prononcerai samedi prochain pour le mariage de ma fille. J’ai toujours un peu de mal à imaginer que mes propres parents aient été ce jeune couple fougueux que je vois sur cette vieille photo d’eux, lui le cheveu fou, elle les seins arrogants dans sa jolie robe des années cinquante. C’était l’époque des belles toilettes, des maquillages sophistiqués, des rendez-vous galants devant la gare de Nice. On ne se draguait pas par téléphone, à ce moment-là, on se courtisait. On avait besoin de prendre son temps. L’amour avait alors le goût d’un plat raffiné, lentement savouré, pas d’un sandwich de speed dating avalé à la hâte et oublié sitôt consommé. 
Et mon père avait dû attendre avant de pouvoir montrer la couleur de son caleçon à sa promise. C’était un couple modèle. Une espèce en voie de complète disparition…Est-ce bien ? Est-ce mal ? Je ne sais. Ils s’aimaient « classique », comme le voulait l’époque. Lui le tournevis, elle la tourniquette à faire la vinaigrette. Mais jusqu’au dernier jour, ils se sont fait ce petit bisou sur le bout des lèvres qui signe les vieux amants. 
Que souhaiter à ma fille ? D'être heureuse avec son époux, bien sûr. Mais pas forcément pendant soixante ans, si ?
En tout cas, moi je n'ai pas su. 


***


Mes parents en voyage de noces à Cannes...

...Et presque soixante ans plus tard...

Pour le défi du Goût, il fallait inclure dans un texte inspiré par le tableau les mots suivants:
Amour. Sandwich. Lèvres.Téléphone. Besoin. Tournevis. Caleçon. Seins. Gare. Cheveux.
Toilettes.




11 septembre 2020

Une lettre


« Lorsque le coeur a parlé, il n'est pas convenable que la raison élève des objections. »
Milan Kundera











Aujourd'hui une lettre m'a émue aux larmes.
Son auteur tentait d'expliquer à son propre frère combien la dispute qui déchirait leur famille était vaine, combien il était peiné de cette situation inextricable. 
En réalité, vous aurez remarqué sans doute comme moi que les disputes qui déchirent les familles sont souvent vaines.  Souvent des rivalités d'ego, des histoires d'argent, des théâtres d'ombre.

Ce qui m'a touchée, ce ne sont pas les tenants de l'affaire. Je vous la résume. Comme dans un roman, on y trouve une aïeule un peu déboussolée et ne voulant blesser personne, un frère éloigné dont on ne connaît ni le jeu ni les raisons, un jardin bien mal en point depuis que ladite aïeule en est partie, une voisine irascible arc-boutée sur des points de détails notariés, selon lesquels il faudrait murer une fenêtre ou une porte gênantes à cause du vis-à-vis. La maison étant vide, on se demande bien de quel vis-à-vis on parle, si ce n'est celui de quelques fantômes ou araignées...Mais bon, admettons.
On y voit le propriétaire de la maison à qui incomberaient lesdits travaux de  murage, afin d'apaiser la voisine, et qui ne fait rien. Mu par cette force formidable que l'on appelle l'inertie.  Cette voisine, une Anglaise venue de ses brumes humides, à cent lieues de comprendre l'âme de la Provence, menaçant pourtant de couper l'eau à toute la famille si on ne lui rend pas raison. Tu te rends compte, Galinette ? Couper l'eau ! Au pays de la soif...On se croirait dans du Pagnol. Entre nous, on se demande par quelle diablerie Albion la perfide peut détenir la clef de l'eau. Mais bref, admettons encore. 

Non, ce qui m'a touchée, ce sont les mots de ce frère, lancés comme de petites balises de détresse, des étincelles d'espoir, des cailloux de petit Poucet.
Il parlait un langage doux et clair. Celui à côté duquel les calculs d'apothicaire et les comptes à dormir debout devraient faire pâle figure. Il évoquait leurs parents qui n'étaient plus là, et qui n'auraient pas aimé les voir se déchirer, il rappelait leurs liens de frangins infrangibles. C'était beau. D'aucuns trouveront ça dérisoire, peut-être... Moi, un coeur à nu, qui s'expose sans peur, je trouve ça beau.
 Je l'ai admiré pour son courage et sa sincérité. Ça sonnait juste. Et j'ai croisé les doigts pour qu'il soit entendu et que se renoue le dialogue, telle la douce musique d'une fontaine dans le désert.
Il parlait le langage du coeur. 



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05 septembre 2020

Hey Joe !

Effet créatif sur le port de Sète







En arpentant les pelouses vert émeraude du parc du Thabor, à Rennes, sous les grands arbres centenaires agitant tendrement  leurs frondaisons tutélaires pour préserver du crachin les amoureux des bancs publics, je cherchais du regard la silhouette familière d'Oncle Joe.
Mais celui-ci avait mis la clé sous la porte pour aller respirer l'air marin breton. Autant dire que nous nous sommes croisés sans nous voir. D'aucuns y verront le doigt du destin...ou la main du hasard. J'y ai vu une occasion de lui rendre un hommage appuyé et néanmoins mérité.
Ah ce cher Joe ! 
S'il me fallait résumer le personnage en quelques mots je dirais... « concentré de bonne humeur ». Ou bien « remède contre la morosité ». A consommer sans modération. Il se présente lui même comme « poète à ses heures et photographe à seize heures trente »... Le ton est donné.
En réalité, je crois que, tel un Obélix moderne, il est tombé dans la marmite de la joie de vivre, à moins qu'il ne soit arrivé dans ce bas-monde nanti de son nez rouge de clown sur sa bouille réjouie. 

Joe est un touche-à-tout effervescent. Un amoureux de la photo, de l'aquarelle, de l'art décalé, un roi de l'oulipo, des jeux de mots, des logorallyes, des collages déjantés, des spectacles de rue. Un dessinateur doublé d'un poète friand de surréalisme : Queneau, Breton, Prévert, Magritte mangent à sa table presque chaque jour. Rimbaud est son pygmalion, son étoile à la Grande Ourse.
 Il traque la poésie dans le banal et le quotidien, les rues, les vitrines, les rassemblements divers ( et d'été) et ma foi il y réussit fort bien ! L'insolite surgit partout sous le regard aiguisé de lui-même et de son Nikon, et hop ! il met en petite boîte des milliers de clichés qu'il s'amuse parfois à modifier pour les rendre encore plus scintillants, fantasques, irisés, mordorés ou carrément psychédéliques...jusqu'à ressembler à des tableaux d'une beauté singulière.
Sa fièvre d'écriture le mène à échafauder des histoires foisonnantes, où les dragons dament le pion aux belles dames du temps jadis. Où des flics de série B style années cinquante croisent les plus étonnants héros de l'ultra moderne platitude, tels Jean-Emile Rabatjoie ou Augustin Traquenard.  

Et puis c'est aussi un fou d'échecs,  un mordu du gambit et de la diagonale, d'où son nom, Joe Krapov, en hommage anagrammatique à un fameux champion russe... Où va l'amour du jeu ? Jusqu'à avoir épousé une certaine Marina Bourgeoizovna. Quant à Isaure Chassériau, et Maïck la Conteuse, il me serait trop long d'expliquer le rôle qu'elles jouent (si ce n'est celui de fil rouge) dans la vie trépidante de cet oncle putatif (ce qui, comme aurait dit le grand et regretté Desproges, ne signifie pas que le susdit oncle entretienne un commerce un peu rapide avec des dames de petite vertu.)
Mais surtout, surtout, Oncle Joe est un musicien dilettante de la meilleure espèce : de ceux qui adorent gratter la guitare ou le ukulélé, juste pour le plaisir, les boeufs entre copains, le jazz, les impros, les montages audacieux sur youtube.. Quand je vous dis qu'il sait tout faire ! Et Brassens. Ah ! Brassens...
Bref, Joe est un énergumène qui ne se prend pas au sérieux. Un baladin, un saltimbanque des blogs. Je vais vous faire une confidence : je l'adore ce tonton sorti tout droit d'un imagier facétieux et plein d'irrévérence. Par l'étang qui court, ne pas se prendre au sérieux, je vous le dis, en un mot comme en cent, c'est une fortune.

Pour les curieux, les krapoveries, c'est ICI.
Sinon, on l'aperçoit quelque part dans cette video, à laquelle il m'aurait tellement plu de participer...


28 août 2020

Gaie et hardie







Le fou-rire des mouettes sur la plage d'Hardelot. 
Un soleil sublime s'écroulant sur la mer d'Etretat, les barques de pluie au matin, les mareyeurs de la Baie, les falaises de craie somptueuses du Tréport.
Les petits moutons des prés salés épinglant leur boules de laine sur l'herbe autour de l'archange, telles des marguerites sur un champ de velours.
Les phoques de la baie de Somme entassés sur le sable, émouvants témoins d'une beauté fragile, celle de la nature.
Le vent sur ma bouche, sur mes yeux, dans mes cheveux. Un vent de liberté comme une ivresse. Sans contrainte, sans bâillon.
Le cerveau en ébullition. Trop de choses. Trop d'émotions, trop de joies, trop de questions sur fond d'angoisse officielle distillée jour après jour. Poison dans les veines.

Mais beaucoup, beaucoup d'amour. Et cette transparence de l'air que trouvent ceux qui ont l'espoir chevillé au corps.

Revenir à pas de loup. Trouver ce titre chez Aldor. L'enfiler comme un gant.
Sentir la petite racine de l'écriture pointer doucement sous l'herbe sèche de l'été. Frémissante. Gaie et hardie.
Je me demande, actuellement,  s'il est une autre façon d'aborder la vie, en fait.

07 juillet 2020

Comme dit Prévert...



























Un village écoute désolé
Le chant d'un oiseau blessé
C'est le seul oiseau du village
Et c'est le seul chat du village
Qui l'a à moitié dévoré

Et l'oiseau cesse de chanter
Le chat cesse de ronronner
Et de se lécher le museau
Et le village fait à l'oiseau
De merveilleuses funérailles

Et le chat qui est invité
Marche derrière le petit cercueil de paille
Où l'oiseau mort est allongé
Porté par une petite fille
Qui n'arrête pas de pleurer

Si j'avais su que cela te fasse tant de peine
Lui dit le chat
Je l'aurais mangé tout entier

Et puis je t'aurais raconté
Que je l'avais vu s'envoler
S'envoler jusqu'au bout du monde
Là-bas où c'est tellement loin
Que jamais on en revient

Tu aurais eu moins de chagrin
Simplement de la tristesse et des regrets
Moralité : il ne faut jamais faire les choses à moitié.

Jacques Prévert



***

C'est vrai : je n'aime pas faire les choses à moitié. Même et surtout quand je blogue. Et là, je sens bien que je n'y suis pas. Je ne trouve plus le temps. Les jambes me fourmillent, je suis attirée par le dehors, l'ailleurs, le lointain, le tactile, le palpable... Deux mille vingt est une année formidable et fertile en rebondissements. Très chargée émotionnellement pour moi. 
Alors, je préfère, quelque temps, vous laisser, plutôt que de vous délaisser.
 C'est l'été. Il fait beau : profitez des longues soirées de jasmin et des flonflons  de quatorze juillet, ne vous inquiétez pas pour moi. Je vais bien. Mais j'ai mille choses à faire, à vivre, à préparer, à contempler, que je vous raconterai à mon retour. 
Ma vie et celle de mes proches, prennent des virages inattendus qui se bousculent et s'enchaînent à une cadence élevée. Alors je rassemble mon énergie, tel maître Yoda. Très concentrée je suis. 
Prenez soin de vous mes précieux. A tout bientôt j'espère.

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30 juin 2020

Le sceau de l'ange




Hé toi, petit grain d'amour qui pousse doucement dans ta bulle chaude...Oui, toi qui arriveras avec les vendanges, quand les bois prennent leurs teintes sang et or, et que la treille donne ses fruits à la Bastide. Ne prends pas froid, les soirs d'automnes sont frileux ici !
Toi, comme ta grande soeur Sibylle, je t'aime déjà. 
J'adore que tes parents ne veuillent pas dévoiler ton identité, et gardent précieusement le mystère qui accompagne chaque naissance. Personne ne saura rien de toi avant l'heure où tu ouvriras la porte de ce monde un peu fou. Ni ton prénom ni la couleur de tes chaussons. 
Ainsi, la puissance du fantasme décuplera le bonheur de t'accueillir. C'est tellement magique, la venue d'un petit être. 
Ça remue tellement de choses, à l'intérieur de moi. Cette étrange reliance à autrui qui s'impose sans brusquerie, avec évidence et douceur, passe par tout un tas d'états d'âme, pétris de tout ce qui rend le fait d'être humain, si beau et si difficile aussi. De la joie, des doutes, des appréhensions, de l'espoir...
Tu ne sauras pas, en arrivant, qu'en te donnant la vie, on déclenche un chronomètre posé sur un nuage, un cadeau de millions de secondes qui vont s'égrener comme des perles d'eau et former ta vie. 
Tu auras tout oublié de ta sagesse foetale.
C'est parce que tu auras, comme tout le monde, ce petit creux si doux au-dessus de ta lèvre supérieure, juste sous ton nez, celui que l'on nomme « Le sceau de l'ange »... Chut ! t'aura-t-il dit, l'emplumé céleste, en posant un doigt sur ta bouche juste avant que tu n'écloses... 
D'aucuns diront que tu auras tout à apprendre. Je suis sûre que c'est pour que les mamies-fées se sentent utiles, et soient heureuses de lire des histoires, de belles histoires de vie, pleines de blé doré et d'écharpes de brume.
Mais tu auras aussi tout à m'apprendre : car un enfant, c'est toujours une étincelle. Ça allume des lucioles au coeur, aux yeux, et dans le cerveau aussi. Ça fait rester jeune, ça secoue les synapses. Ça accroche des sourires même à la lune.
Alors en attendant, je révise, les rivières, les chansons, les couleurs, les lapins, les arcs-en- ciel et la pâte à sel. J'emplis mes yeux de beauté pour toi. Je fourbis Orion, Bételgeuse et la Grande Ourse pour qu'ils brillent comme jamais.
 Je cultive en moi la trace vive de la petite fille que j'étais, je traverse en funambule le fil de soie tendu entre le présent et l'instant où tu apparaîtras. Les grands appellent cela leur part d'enfance. 
J'en oublierais presque d'écrire. Heureusement mes chers lecteurs me sonnent les cloches quand je les délaisse.

Tout ça pour te dire que je serai prête dans les temps pour passer ma deuxième étoile. 


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17 juin 2020

Alcantara















Dans un pays lointain d'arbres et de lunes, de sable et de lacs, un vieillard se tenait assis sur le rebord du monde, devant les murs d'une mystérieuse cité. 

Arrive un jeune homme, brun et rougeaud, au pourpoint défraîchi. Son cheval tire une langue d'une aune. Ils ont soif l'un et l'autre. Ils suent la fatigue.
Le jeune homme salue à peine le vieillard d'un ton rogue, et sa mauvaise humeur allume des éclats d'incendie dans l'herbe sèche.
- D'où viens-tu ? demande le vieil homme.
- Je viens d'une ville sombre appelée Alcantara, que j'ai quittée, là-bas, au-delà des landes grises et des déserts hostiles. Je détestais y vivre.
- Comment étaient les gens dans cette ville ?
- Ils étaient fats, et vils, et méchants, et dépravés. C'est pourquoi je me félicité d'avoir quitté les lieux. Comment sont les habitants, ici ?
- Ils sont fats, et vils, et méchants et dépravés, répond le vieillard. 
Furieux, le jeune homme brun et rougeaud repart en grommelant que le monde est très mal fait. 

Arrive un autre jeune homme, pâle et blond, à la tunique sale. Lui aussi, comme sa monture, éprouve la grande lassitude des voyageurs qui ont suivi le soleil et les étoiles des jours durant, avec l'espoir vain de trouver de l'eau. Cependant, il s'adresse au vieillard d'un ton affable, faisant naître des perles de rosée dans l'herbe fraîche.
- D'où viens-tu ? demande le vieil homme.
Je viens de la ville claire appelée Alcantara, que j'ai quittée, là-bas, au-delà des landes vertes et des déserts mystérieux. J'aimais y vivre.
- Comment étaient les gens dans cette ville ?
- Ils étaient bons, et vertueux, et humbles et généreux. C'est pourquoi je me demande si j'ai bien fait de m'en aller... Comment sont les habitants ici ?
- Ils sont bons, et vertueux, et humbles et généreux, répond le vieillard.
Heureux, le jeune homme pâle et blond repart en murmurant que le monde est très bien fait.

Alors, le garde qui n'avait encore rien dit, sortit de sa guérite, et dit au vieillard :
- Pourquoi avoir menti, vieil homme ? Tu as dit n'importe quoi !
- Je n'ai pas menti. J'ai juste dit à chacun ce qu'il trouverait là,  en fonction de la couleur qu'il donne au monde. 
Et le vieux sage plissa ses yeux bleus de lin vers le soleil, en dessinant un sourire comme une fente dans le parchemin de sa peau.


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09 juin 2020

Trois jours après JC


“Il pousse plus de choses dans un jardin que n'en sème le jardinier.”
Proverbe espagnol.






Quelle drôle de fleur !
Merci à ma lectrice anonyme qui m'a donné son nom :
Spirée Salicifolia


Le village est niché dans une vallée encore verte à cette saison. Mais la végétation de chênes et de genêts, d'arbouses et de cistes laisse supposer que les étés doivent griller le paysage et chauffer les pierres comme dans une rôtissoire. De vieux bâtiments industriels abandonnés témoignent d'un passé florissant évanoui. Les brumes du temps et du progrès en ont laminé les contours, et il ne reste que les squelettes de l'ancienne vie.
On filait la soie et le nylon dans les moulinages. Une énorme énergie habitait la population. Il fallait réinventer un monde d'après guerre, reconstruire. 
Et puis les gens ont quitté peu à peu le terroir. Saint Sauveur n'a pas réussi à sauver le village du marasme. On vit là-haut le coeur lourd mais la montagne belle, comme dans une chanson de Ferrat. D'ailleurs son ombre de poète flotte sur chaque bruyère, chaque caillou des chemins.

Lui, le jardinier, il s'avance, droit comme un i, avec un éternel sourire qui fait pétiller ses yeux sous sa chevelure neigeuse. Il a connu tout ça, l'expansion, l'apogée et le déclin de ce coin d'Ardèche, l'enthousiasme des pionniers, des hommes vaillants, imaginatifs et courageux, qui avaient de l'or dans les mains. Il y est resté. Lié à ce lieu à jamais.
L'or, il l'a toujours au creux des paumes, et il l'échange avec la terre, dans un dialogue quotidien avec ses fleurs, ses légumes, ses arbres. Il dit qu'il a levé le pied, qu'est-ce que ça devait être alors ! Moi, je le trouve ravissant son jardin.
Il me montre sa citerne, ses plantations entrelacées, de cardons et de marguerites, de tomates et de pourpiers. Ici, pas de rangées bien droites. Ce qui se mange et ce qui n'est là que pour la beauté des yeux se mêlent en harmonie. « En rang d'oignon » reste une expression virtuelle, inadaptée à ce délicieux fouillis végétal. 
Mais il s'y retrouve, attentif à chaque brin d'herbe, chaque bouton, chaque tige, chaque promesse de floraison. Le jardin, c'est son royaume, son oxygène, sa force. 
Quatre-vingt-cinq balais et il monte encore au sommet de la montagne, jusqu'à  la table d'orientation, sans bâton, sans appuis, pour nous faire admirer son pays. Il n'ôte sa casquette que pour se gratter la tête, dans un geste de vieux cow-boy encore étonné par la magie du monde.
Je pense au lien étymologique et mystérieux entre humus, humanité et humilité : il en est un bel exemple.
Je m'extasie devant des espèces dont je ne sais pas le nom. Lui non plus d'ailleurs ne les connaît pas toutes. Quand il en apprend un, il l'écrit dans un grand cahier d'écolier à petites lignes, où il rédige des notes, un peu comme sur un blog. 

Il me présente les coquelourdes,

 










je lui apprends l'échinops sphaerocephalus.

On échange nos joies d'apprendre.
Il s'appelle Jean-Claude. Initiales JC, comme un certain illustre jardinier d'âmes. Il m'a donné samedi une belle leçon de jardin, de vie et d'espoir, juste avant de déguster le délicieux repas préparé avec amour par sa femme Michèle avec les petites pommes de terre et la laitue fraîchement cueillies dans la rosée du matin. 


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02 juin 2020

Pas de soucis...



-Tu as des soucis, toi, Célestine ?
Quand on me pose cette question avec un air incrédule, comme si cela ne m'était pas possible (ou permis) j'ai envie de répondre :
-Oui ! J'en ai plein mon jardin !
Je plaisante.
Bien sûr que j'ai des soucis. Comme tout le monde. Vous connaissez beaucoup de gens qui n'en ont pas ? Et ce n'est pas parce que je vis un grand bonheur que je suis dans une bulle. Le bonheur n'est pas un caisson étanche. Le souci est comme une petite note aigrelette qui vient troubler l'harmonie d'une belle musique. Une sonnerie d'alarme, qui se fait parfois insistante, surtout si on ne sait pas la faire taire. Ou comme une petite mouche qui danse devant les yeux et nous énerve. 
Bien sûr que je cultive autant que je peux l'insouciance et la joie de vivre. L'instant présent et la méditation.  Alors j'essaie de positiver, de régler mes problèmes et de les remettre à leur juste place. J'essaie de sourire, d'aller de l'avant, de relativiser, de me dire que ce n'est pas si grave... et de ne pas me charger inutilement avec ce qui ne m'appartient pas. 
Mais comme je le disais à mon ami Aldor, il y a l'insouciance, légère et douce. Un reste d'innocence de l'enfance qui contient en elle beaucoup de force. Et puis il y a l'inconscience, qui empêche de réfléchir, et accentue nos faiblesses, une forme assez grave d'égoïsme invétéré. 
J'ai conscience de mes difficultés et de celles d'autrui, qui me touchent, par empathie.
Et j'ai appris à exprimer cette conscience, à ne plus apparaître au monde entier comme une espèce d'extra-terrestre toujours contente, allant bien à tout prix. J'ai appris à partager mes soucis, à déléguer, à demander conseil. Tout n'est pas toujours under control... 
Dans la grande boîte à soucis, il y a des peines, des inquiétudes, des douleurs, des impuissances, des perplexités...Personne n'y échappe. On se sent simplement plus fort pour les affronter quand on est moins seul. Mais ils sont là.
Ces soucis ne sont pas tous du même ordre. Il y a les petites contrariétés, les petites choses matérielles qui finissent toujours par se régler, et puis les vrais problèmes humains. Et ceux qui touchent les êtres aimés sont les plus impérieux. 
Pour l'heure, par exemple, je m'inquiète pour une personne très chère de ma famille, qui est en train de glisser jour après jour sur les parois lisses de la dépression. 
Comment l'aider ? si elle ne veut rien entendre, ni se soigner, comment lui dire ? Comment ouvrir une brèche dans le mur de son silence ?



24 mai 2020

Une rencontre







Cela ne s'est pas du tout passé comme cela. 
Ce n'était pas dans une de ces soirées conventionnelles où le Valpolicella coule à flots et où l'ennui suinte parfois des murs. Ma robe n'était pas en panne de velours noir, mais en coton turquoise étoilé de fleurs des champs. D'ailleurs pas une robe de cocktail, quand j'y pense, mais une simple robe d'été. Pour un petit matin d'été.  Juillet allumait ses incandescences à la Giono. La journée serait chaude.
Il ne portait pas ce costume classique dessiné par un créateur italien, mais une chemisette blanche et un pantalon de toile beige.
Je lui ai demandé si la place à côté de lui était libre : mais ce n'était pas un canapé chic en suédine. C'était un pauvre banc sur un quai de gare noyé de vent chaud. Nous attendions le même train.
En réponse à ma question, il répondit « Oui, c'est libre » avec des yeux qui semblaient suggérer que la place n'était pas libre que sur son siège, mais à aussi dans son coeur, dans sa vie. 
Je n'arborais pas ce regard lointain ni ce demi-sourire quelque peu affecté : au contraire, mes yeux papillotaient d'étoiles et j'avais la banane. Et si mes cheveux de flamme me font ressembler un peu à cette belle mystérieuse, lui ne portait pas cette coiffure de jeune cadre dynamique et bronzé. On peut même dire qu'il tenait davantage de Bruce Willis que d'Anthony Perkins, en fait. Les verres que nous partageâmes n'étaient pas en cristal mais en carton recyclable et nous louâmes de concert ce bel effort écologique de la SNCF. 
Tout comme le merveilleux couscous en barquette que nous dégustâmes au wagon-bar.
Le train nous catapultait à 280 km/heure vers le moment où il faudrait se quitter, et nous n'en avions pas envie. Les quatre heures du voyage durèrent quatre minutes.
Le temps que nos doigts apprennent à se connaître avec des frissons.
Ses mots n'étaient pas convenus, ni pourvus de ces escarbilles de silex dont les séducteurs parent les leurs, pour les rendre plus percutants. Force, douceur, droiture, et aussi une certaine fragilité se dégageaient de toute sa personne. 
Non, cela ne s'est pas du tout passé comme dans les clichés peints par Aldo Balding. 
L'amour se joue des codes. Des rôles que chacun s'applique à jouer, comme les personnages d'une comédie écrite d'avance. C'était notre rencontre et elle était unique, parce qu'elle devait avoir lieu là, dans l'innocence de l'instant. Réinventée.
L'amour est un cheval fou sur une lande, et depuis la rencontre du bel inconnu du train, depuis bientôt deux ans qui ont passé comme deux jours, j'écris plus grand que le ciel l'importance sublime du quotidien partagé. Quelle que soit sa couleur, des plus forts orages de chagrin aux éclaboussures bleues de bonheur. 
Toutes ces petites choses précieuses que l'on ne trouve pas dans le mondain, la rêverie romanesque, ou les chimères artificielles. Mais dans le feu de la vraie vie, l'humus des projets, l'eau des larmes et le vent de l'espoir, les éléments-force de nos mains et de nos coeurs reliés. De la terre aux étoiles. 

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Pour l'atelier de Lakevio chez le Goût des Autres.
(Avec un peu d'avance mais il me pardonnera.)
Toile d'Aldo Balding.








10 mai 2020

Le masque et la plume





« Tout peuple qui s'endort en liberté se réveillera en servitude. »
Alain

« Le prix de la liberté, c'est la vigilance éternelle »
Thomas Jefferson




Est-ce ainsi que les hommes vivent ?


A quinze ans, vautrée négligemment sur mon couvre-lit en tuft rose à franges, j'écoutais Jean-Louis Bory et ses acolytes, critiques de livres ou de films (on ne disait pas encore chroniqueurs, à l'époque, comme chez l'inénarrable Cyril H, ce fleuron de la culture moderne).
J'écoutais tout ce joli monde dans ma splendide radio à modulation de fréquence, celle que je m'étais payée moi-même en gardant les enfants des voisins le samedi soir. 
 L'émission parlait avec passion et parfois une certaine emphase, de théâtre, de littérature, de cinéma. C'était fin, drôle souvent, et très instructif pour mon jeune esprit toujours à l'affût d'apprendre. 
L'émission s'appelait le Masque et la Plume. Elle s'appelle toujours ainsi, d'ailleurs...mais je l'écoute moins. Elle a perdu du charme de sa jeunesse. A moins que ce ne soit moi (« ne » explétif, bien sûr)...
C'était un temps déraisonnable : on cherchait à cultiver le grand public, à le rendre plus intelligent et éveillé. On cultivait surtout l'esprit critique, la liberté de penser chère aux poètes. Liberté, liberté chérie...
La Plume était brillante, elle s'envolait des chapeaux pour courir sur le papier vélin, escaladait les vers, les phrases d'auteur, les fulgurances d'écrivains, les scénarios les plus invraisemblables. Tout cela faisait rêver l'adolescente que j'étais.
Le Masque m'évoquait Cyrano, Venise, d'Artagnan, les soirées libertines et la grande tradition des bateleurs, des comédiens, des saltimbanques chers à Apollinaire.
Et le sourire de Zorro sous le loup de velours.

Ô temps pourris, ô Maurice ! Désormais, le masque se porte bas. Et je ne m'y fais pas. Ce morceau de papier ou de tissu élastiqué, même joli, même avec des fleurettes, me fait l'effet d'une main plaquée comme un bâillon sur ma bouche. Je sais, c'est idiot, c'est subversif, c'est disruptif, explétif ou autres rimes en if. Mais je ne peux m'empêcher d'y voir un symbole.  Souhaitons ardemment que je me trompe, en pressentant le pire dans cette bergamasque de cauchemar que nous vivons là : la fin d'une certaine idée de la liberté.
Pour combattre cette désagréable impression, et jusqu'à preuve du contraire,  il me reste la Plume. Celle que Prévert arrache doucement à l'oiseau pour écrire son nom dans le bas du tableau. Ecrire est plus que jamais ma thérapie contre une gluante morosité.


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02 mai 2020

Un amour de mésanges


Sur tes ailes tu prends les larmes de la terre
A chaque aube du jour,
Et des hauteurs du ciel par un joyeux mystère,
Tu nous rends en retour
Des perles de gaieté pleuvant dans ta lumière.
André Theuriet










Je t’écris de mon île verte, sous le vent, là-haut. Il pleut. Je voudrais te dire. Ecoute.
Loin du bruit incessant de ces fièvres mentales qui tapissent les écrans et engluent ton espace, au point que parfois tu ne sais plus que penser, la vie te joue du violon. 
Ecoute. 
La vie, je veux dire cette vibration si unique qui anime les êtres, de la moindre feuille au plus élégant des mammifères. Une mélodie subtile et suave, faite d’impalpables grains, en suspens dans l’air. Sans gratter le crin, sans percer le tympan. La vie est un haïku des quatre saisons, une ode, une sonate en joie majeure.
C’est une chance de pouvoir simplement contempler les oiseaux qui viennent s’abreuver dans une vieille bassine en fer blanc, sous les chênes. C’est une chance aussi de savoir que c’en est une.
On a posé une pierre dans l’eau, pour le confort de l’heure du bain : les emplumés aiment s’ablutionner à grands coups d’ailes, vigoureux comme des rois de l’herbe, sans craindre de perdre l'équilibre. Depuis trois jours, les averses ont soudoyé le soleil pour qu’il se cache. Il était temps, la terre tirait une mine déconfite, et la prairie prenait des allures de savane.
Mais même quand il pleut, ils se dépensent et se vautrent dans l’eau froide avec bonheur. Le bonheur d’être, sans calcul. Les rôles sont en place. Avec juste ce qu’il faut de séduction innocente pour attirer la belle sous ses plumes. 
La tendre affaire ne dure pas longtemps. Trois, quatre secondes…mais monsieur Mésange ne sait pas que la vie n’a qu’un temps, et que les grandes amours sont souvent fugitives. Il pense avoir gagné son jeton pour le paradis. Madame Mésange se garde de paraître ahurie : « Quoi ? Déjà ? »

C'est le mystère de la vie.
Nous ne faisons que décliner ce mystère avec un peu plus de fioritures. Nous brodons. Nous allongeons le temps. Nous en rajoutons. Nous nous croyons forts. Nous combattons nos peurs par l'agitation, par des jeux complexes de trônes et de mistigri.…Tous nos mausolées d'Halicarnasse, nos colosses de Rhodes, nos phares d'Alexandrie ne valent pas tripette, et sombrent dans la poussière du temps devant ce simple mystère.
Mais naître, voleter, nous affermir, nous sentir libres, trembler de vertige, et en osmose avec la Nature, séduire, convoler, se pencher avec tendresse sur un nid de petits becs à nourrir, savourer la nourriture et toucher du bout de nos ailes l'eau, le soleil, le ciel, qu'y a-t-il de mieux pour nous sentir exister, vraiment ?
Au final, nos meilleurs moments, ceux que nous tentons de retenir comme le sable entre les doigts, ressemblent beaucoup à ceux des mésanges. 
Ça devrait nous rendre humbles...


***


A mon amie Françoise, qui fait de merveilleuses photos d'oiseaux.
Et à Stéphane, mon jeune voisin passionné lui aussi de photo animalière.



Pour l'atelier des Plumes d'Asphodèle chez Emilie
Il fallait placer les mots  :
RÔLE, VIOLON, SUBTIL, JETON, CHANCE, AHURI, DEPENSER, MANIGANCE, GRATTER, SEDUCTION, SUSPENS, SOUDOYER, MISTIGRI