26 avril 2021

John

Pourquoi ces rivières
Soudain sur les joues qui coulent
Dans la fourmilière
C'est l'ultra moderne solitude








 
Je m'appelle Peter. Je me souviens du jour où j'ai rencontré John au cours d'art moderne. Il était peintre. Moi je m'essayais au fusain, à l'huile, à l'aquarelle, mais j'étais un nain à côté d'un géant.
Il peignait avec une sorte de fièvre des personnages solitaires écrasés par la ville, perdus dans un entrelacs menaçant de pierre, de macadam, de verre et d'acier, dans de subtils jeux d'ombres et de lumières.
Notre ami Mike n'était pas d'accord avec cette analyse. Il aimait ces tableaux. Il ne ressentait pas cette lutte entre l'homme seul et l'entité citadine, ce désespoir citadin qui pue si fort le goudron et la sueur dès l'abord des premiers faubourgs. L'air vicié des mégapoles.
Il ne voyait là que des gens épris de liberté badine, des affairés joyeux, des solitudes paisibles et choisies, là où je lisais l'échec cuisant d'une civilisation qui réduit en poudre l'individu et le prive de sa liberté.
Moi aussi, j'aimais ces toiles. Je dois reconnaître que son talent me fascinait, mais de façon morbide. Peu saine. A côté de lui, je n'étais qu'un barbouilleux, une ébauche, une esquisse d'artiste, un brouillon à la mine de plomb. Je lui faisais allégeance inconsciemment. Il était un maître.
Encore aujourd'hui, je contemple son oeuvre avec admiration et effroi. Sa profondeur. Sa puissance.
Ces gens sans liens, enfermés dans leurs peurs, criant silencieusement, abandonnant peu à peu leur espérance en resserrant frileusement leurs bras sur... rien, me laissent toujours tremblant. Je scrute des heures durant ces paysages urbains qui me glacent. J'attends qu'il se passe quelque chose, ce quelque chose qui s'annonce subtilement dans les tableaux de John. 
Mike dit que je devrais consulter. 
Mais regardez-les, bon sang ! Ils cherchent tous un sourire, une main tendue, l'ombre d'une caresse. Un peu de chaleur humaine. Un regroupement. Un rapprochement. Ils n'ont même pas de chien.  Leurs yeux sont morts. Il ne leur manque qu'un hideux masque de papier bleu pour finir de se barricader à la vie. 
Bien avant Souchon, John avait inventé l'Ultra moderne solitude. Celle de notre monde qui part en brioche. Ou en pain rassis, plutôt. On ferait bien d'y réfléchir...
























Pour l'atelier du Goût
Merci à toi et à Pivoine qui m'avez fait découvrir ce peintre magnifique. John Salminen.

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18 avril 2021

Poil de Carotte

Je veux de l’inutile, du majestueux, je veux des bustes en marbre sur des façades lépreuses, je veux des rues où l’on s’égare, un labyrinthe, un dédale, les chansons hurlées de mon quartier et les bars grands ouverts, je veux des dieux à triple visage et des allégories aux carrefours, je veux de l’inexplicable, de la légende et des dragons, 
de vastes jardins et des gerbes d’étoiles, je veux Palerme...

Edmonde Charles-Roux
Oublier Palerme












Voilà la fougue. Voilà cette force vitale qui explose en soi. C'est Palerme.
Au fond de mes yeux d'enfant marchant pieds nus sur les galets de Nice, précoce, inconsciemment, je vivais déjà en moi les tiraillements entre deux fougues. L'Italienne et l'Irlandaise. Mes jambes traçaient des ponts imaginaires de la Toscane à l'Ulster, de Sophia Loren à Maureen O'Hara.

Dans mon sang, indissociables, coulent la lave rouge du Vésuve et et le sang noir du Connemara. Les indignations, les révoltes, les enthousiasmes de ces peuples fiers.
Je suis née brune à l'extérieur, mais résolument rousse inside. Avec seulement quelques éphélides sur le bout du nez. Ceux qui me connaissent bien savent mon goût pour ces landes vertes et ces falaises luttant contre la mer, et combien le soleil toscan, piqueté de cyprès, m'a éblouie l'an dernier. Bref, mes marraines les fées ont dû consommer de la substance hallucinogène, ou en tout cas illicite, juste avant de se pencher sur mon berceau, pour m'avoir ainsi dotée de ce  double tempérament, héritage lointain d'aïeules pas toujours commodes, sans doute. Un cadeau longtemps lourd à porter. Maintenant, j'en ris.

Il y a quelque années, je me suis essayée à la couleur rousse. Mon coiffeur a fait flamber ma crinière à tout vent, allumant des flammèches mystérieuses dans mon sillage. Ça m'a plu. J'ai décidé que j'avais été brune assez longtemps.
Une manche dans chaque camp, me suis-je dit. Si les brunes ne comptent pas pour des prunes, que dire des rousses ? Je veux dire, d'intelligent.
Je vous avais raconté comment, un jour de mauvaise lune, je m'étais fait traiter par un malotru, un minable crapaud de basse fosse juché sur une trottinette électrique,  de « sale rousse ». Ce fut ma première ostracisation pour cause de couleur de cheveu.  Ça vous marque une Célestine. 
Ce jour-là, j'ai ressenti l'espace d'une instant la détresse du petit François devant la méchanceté de la mère Lepic. L'espace d'un instant seulement, car si d'aventure vous (re)lisez cette mésaventure, vous verrez que je ne me suis pas laissée abattre par ce trait de fiel. Et que j'ai relevé la tête, telle la reine de Saba quand elle sort faire ses courses.

Pourquoi je vous raconte tout ça, moi ? Ah oui, parce que je suis là, dans ce café, à essayer de faire partir la tache de jus d'orange que le serveur a renversé sur ma jupe, subjugué sans doute par ma flamboyance capillaire inopinée. Alentour, comme souvent, du gris, du blond, du brun, du blanc.
L'autre rousse qui me sourit, là-bas,  c'est seulement mon reflet dans la glace. 
Je lui rends son sourire. Et je comprends soudain pourquoi je me sens si bien depuis que j'ai changé de vie.
Je n'ai plus de colère en moi. Cette colère noire et blanche qui m'a tenaillée si longtemps, a disparu, Comme un grand oiseau gris qui plonge dans l'écume. 
Le feu a eu raison de mes noirceurs de plume.
Voilà que j'alexandrise, moi... Je n'ai pourtant bu que du jus d'orange. Ah te voilà, mon amour.
Ça faisait si longtemps que l'on n'avait pas bu un verre dans un bar.




Pour l'atelier de la Licorne
Et pour celui du Goût.
Merci à tous les deux.

07 avril 2021

Un esprit en étoile


Photo du net






- De quoi vas-tu nous parler aujourd'hui, Célestine ? 
- Eh bien, mon ami le Goût-des-autres, dans une remarque -pertinente- sur mon dernier billet, a trouvé surprenant que je m'intéresse à la suite de Fibonacci. 
Outre que cela ne me déplaise point de surprendre les gens, surtout ceux que j'apprécie, je dois avouer que oui, je m'intéresse aux  sciences, aux mathématiques, à la physique, et à toutes ces matières qui stimulent mon cerveau en arborescence, jamais rassasié d'apprendre. Suite de Fibonacci, nombre de Neper, Chat de Schroedinger, Fusil de Tchékov, Boson de Higgs,  ces sujets passionnants me fascinent.
- Pourtant, tu aimes aussi beaucoup la poésie, l'art, la spiritualité, toutes ces choses irrationnelles ...
- Est-ce vraiment incompatible ? Doit-on vraiment correspondre à des cases, bon en math,  bon en français ? Moi j'aimais tout à l'école. Mon esprit fuse, en étoile, dans toutes les directions. Les mots fléchés, par exemple,  sont une source précieuse de pistes nouvelles, pas une grille qui ne m'apprenne au moins un mot. Le jeu d' échecs me titille le cortex. L'informatique est un terrain de jeu très excitant.  J'aime lire, surfer sur le net, découvrir, comparer, comprendre, analyser...
- Tout cela reste très intellectuel !
- Ne croyez pas cela, les amis. J'aime aussi beaucoup travailler de mes mains. Et pas seulement pour « massacrer » quelques morceaux de piano... J'adore jardiner, coudre, dessiner, cuisiner, peindre, scier du bois, créer des objets...
Tiens en ce moment, je me suis prise de passion pour les vieux meubles. Enfin, plus exactement, j'aime leur donner une nouvelle vie. Il faut vous dire que la maison de la colline était un château endormi qui attendait quelques coups de baguette magique pour sortir de sa léthargie. Un vrai défi pour ma réputation de fée...
Peu à peu, elle se transforme, un vent de neuf et de propre y fait circuler une nouvelle et belle énergie. C'est agréable et gratifiant. Ce n'est pas mon ami Daniel qui me contredira...
Et je trouve un vrai bonheur, une vraie joie créative à choisir les couleurs, les accessoires, et habiller de frais un vieux buffet qui s'ennuyait dans son costume passé de mode. Ou une armoire. Ou une table...
- Ah oui, pas mal du tout Célestine !
 Vous comprendrez pourquoi le temps, filant entre mes doigts comme du sable fin, me flanque de telles sacrées châtaignes... C'est parce que je suis une fille éclectrique.

 


Aujourd'hui
Hier

                                                                                                   
                            




30 mars 2021

Romanesca





Cette semaine, il y a d'abord eu ce fameux chou des mathématiciens, le chou romanesque, comme moi... Celui qui cache, dans ses volutes,  une extraordinaire suite de Fibonacci, et donne un bel exemple de la théorie des fractales. Une mise en abyme vertigineuse. Je n'ai pas résisté à son appel sur l'étal du légumier.
Mais il est tellement fascinant que j'ai hésité longtemps à le jeter dans une poêle avec des lardons. 
Le contemplant longuement, empreinte d'émotion. Par quel prodige la nature parvient-elle à un tel degré de perfection géométrique ? 
Je songeais à cette perfection avant-hier, en marchant dans le grand pré en contrebas de la maison, humant les odeurs nouvelles du printemps. Je ne vous ai jamais parlé de cette prairie ? Elle est fabuleuse. Il faudra que je vous dise.
Soudain, je me suis concentrée sur ce simple fait : juste fouler le sol, sentir l'herbe se courber, s'enfoncer souplement, et puis se redresser comme une mousse à mémoire de forme, sitôt le pied enlevé. Quel mirifique mystère ! Le merveilleux, dans le fait d'être vivant, se niche dans les choses les plus anodines, les gestes que l'on fait cent fois, sans y penser... J'en ai eu un frisson de joie.
Il y a eu aussi cette odeur de terre mouillée que l'on appelle le pétrichor. « L'odeur de la pluie » comme on dit improprement.  J'ai commencé à arroser mes fleurs, le soir, quand le crépuscule devient orange, et que les merles chantent de plus belle. Les tulipes et les jonquilles donnent bien, cette année.
Là, en quelques instants, le pétrichor s'est exhalé de la terre, enivrant et fugace. Un pur instant de bonheur.
Il y a eu encore le ballet des geais amoureux dans les chênes. La splendeur de leur plumage me ravit. Ces petits damiers bleu et noir me rappellent les paquets de pâtes Lustucru de mon enfance. 

Et puis, j'ai appris à jouer Mad World au piano. J'ai créé l'album photo d'un ancien voyage. J'ai repeint un meuble. J'ai reçu une lettre d'amitié magnifique. Et tant d'autres choses que j'omets pour ne pas être trop longue...
Ces petites choses belles, amusantes, troublantes, réjouissantes, mini morceaux de rien cousus ensemble et qui forment un tissu doux et solide.

On a beau dire, faire, s'agiter, grommeler, envier, se lamenter, rouspéter, se plaindre, se battre, regretter, pleurnicher, procrastiner, protester, râler, détruire, écraser, dominer, tout est vain, surtout si l'on oublie cela : la vie est là, dans cette tension vive qui nous maintient, nous élève, nous exalte, dans ces halètements de poitrine, ces transports de sang, dans ce battement permanent de ce petit bout de nous-mêmes qu'on appelle le coeur. Dans ces frémissements de peau, ces couleurs, cette lumière, ces odeurs. Ces émotions qui ondulent nos poils comme des blés. Dans les choux et dans les geais. Et dans l'odeur de la pluie.
La vie est là. Et un jour on ne l'aura plus. 





20 mars 2021

Rue des Tilleuls



 





Il m'a donné rendez-vous au 19 de la rue des Tilleuls. Ironie des noms de rue : pas l'ombre d'un arbre le long de ce mur sale, saccadé d'affiches déchirées et de lézardes. Et ça sentait plutôt le goudron poussiéreux que le miel du renouveau.
J'ai enfourché ma bicyclette bleue. Bleue comme la fleur de mon âme, incorrigible. Je suis comme ça. Je rêve éveillée. Parfois ça m'a bien chagriné la vie, de me heurter au coin dur d'une fin de rêve. Pour autant, ça ne m'a pas guérie. Je m'envole toujours à des hauteurs déraisonnables.
Mais n'anticipons pas. J'avais pour l'heure mis un bandeau émeraude dans les cheveux, du patchouli dans le creux du cou, là où c'est doux. Et souligné mes yeux de biche d'un crayon noir, version Frank Alamo. Ah, il est fort, Alamo... 
J'ai garé ma bécane à côté de la seule porte sur cinq cents mètres de muraille. 
Dans ma tête qui mouline tout le temps comme un galet d'entraînement, j'y ai tout de suite vu un symbole : une porte, dans un mur aimable à faire peur, tel celui d'un pénitencier anglais en novembre, c'est un rayon d'espérance, une tendre ouverture où danse le soleil sur la verdure...
Je m'emballe... C'est mon côté lyrique, j'ai tendance à m'emballer, et pourtant je ne suis pas un cadeau ! 
Là je sens que je vous rase avec mes blagues à deux roupies. Au fait, poulette, au fait ! êtes-vous en train de vous dire.
J'y viens, j'y viens...
J'étais en avance. J'aime bien être en avance. M'imprégner du lieu, épousseter de mon esprit les graines d'impatience qui le grattent. Savourer l'attente.
Il est enfin arrivé, la mine fière, et large d'épaules, l'air mystérieux de Mandrake, mais sans frac ni chapeau-claque. Il a sorti de sa poche une vieille clé un peu rouillée, ménageant l'effet de surprise avec des lenteurs calculées.
 Et là, derrière la porte branlante, s'étendait le plus délicieux jardin de la terre. Un fouillis d'herbes folles, clématites, aristoloches, houblon doré, passiflores, s'ébattaient en liberté le long des taillis. Un sentier serpentait dans la mousse jusqu'à un petit étang peuplé de gerris, de  libellules et de sortilèges. Tout au fond de ce bonheur à jardiner, une cabane aux volets verts, sertie dans les rosiers. Et encore derrière, comme un géant débonnaire, un splendide tilleul, insoupçonnable de la rue. J'étais emplie de oh et de ah.

Devant mes yeux ébahis, il a commencé une phrase dans un souffle :
« Veux-tu...

Bim ! C'est là que je me suis réveillée, caressée par le soleil du matin, et la voix tonton Georges qui grognait : « Vingt dieux tu vas manquer la messe ! »

C'est malin, je ne saurai jamais ce qu'il voulait que je voulusse...
Veux-tu, veux-tu...Mais quoi ? 
Veux-tu me passer la binette, qu'on s'y mette ?
Veux-tu voir la clause du testament de Tante Agathe qui nous lègue ce bien ?
Veux-tu un palmito ? tu n'as pas un petit creux ?
Veux-tu m'épouser ?
Ben oui quoi c'est vrai, les rêves, c'est tellement imprévisible.





Pour les plumes chez Emilie

Avec les mots à placer :TENDRE JARDINER EMERAUDE RAYON ARBRE RENOUVEAU ESPERANCE GRAINE PEUR CHAPEAU DANSER SOLEIL MOUSSE MENAGER MINE


Et pour l'atelier de lakevio du Goût.

14 mars 2021

L'intelligence du lien




Ce n'est pas sa beauté, sa force et son esprit que j'aime chez une personne, mais l'intelligence du lien qu'elle a su nouer avec la vie.
Christian Bobin.







Jean-Marc, l'homme qui parle à la spiruline...




Il est des gens qui nous apportent, et qui nous importent. 
Hier, par exemple, je suis allée voir Sophie et Jean-Marc.
En voilà deux qui se sont lancés, il y a quelques années, dans la culture de la spiruline, une drôle d'algue ou plutôt une cyanobactérie microscopique en forme de tire-bouchon, pleine de vertus médicinales étonnantes. Dont la faculté de stimuler les défenses immunitaires, et par les temps qui courent, c'est un bien précieux. 
Intéressante, la visite de la ferme aquacole et de ses bassins de culture sous une serre chaude : c'est toujours un bonheur d'écouter quelqu'un parler avec passion de son métier. Beaucoup de bonheur malgré les difficultés.
Jean-Marc et Sophie sont lumineux. Cohérents avec eux-mêmes, et pleins de cette sagesse que donne un métier quand il a du sens. 
Génial, Algoa, leur site internet : on y apprend une foule de choses, des recettes de cuisine, des détails sur la production et la culture. Et comment les Kanembous du Tchad en font des galettes énergétiques depuis des millénaires.


Récolte du Dihé (galette de spiruline) au lac Tchad


J'ai goûté. Je craignais un goût affreux. En matière d'aliment je suis courageuse mais pas téméraire. Trop gourmande pour infliger des supplices à mes papilles.
Mais là non. Ça va. Hormis la belle couleur verte qu'a pris mon bol de lait ce matin, ça se laisse avaler. Alors pourquoi ne pas faire une cure de temps en temps ?


***

La fille de mon amie Geneviève, elle, s'est lancée dans la conception de petits robots ludiques qui aident les enfants malades à bien prendre leurs traitements. On parle de maladies graves, nécessitant de lourds traitements sans interruption.
Les robots s'appellent Léo ou Joe.  Ils encouragent l'enfant, le félicitent, et soulagent l'angoisse des parents. Tous les détails sont, là encore,  dans le site internet de Ludocare.
Parlez-en, dans votre entourage, si vous connaissez des enfants diabétiques ou qui se battent contre une maladie auto-immune. Quelle chouette idée, je trouve. Une fois de plus, par les temps qui courent, où les jeunes ont du mal à s'insérer dans la société, chaque initiative mérite de l'intérêt et un petit coup de pouce.

Léo et Joe


***

Et puis, il y a ce jardin, tout près de chez moi, que je n'avais jamais visité. Un enchantement. 
Ici, il y avait jadis un champ en friche. Un de ces endroits voué aux vents,  à la folle anarchie naturelle des adventices, ces herbes que l'on dit mauvaises...
Un homme en a fait un jardin. Toute une vie consacrée à semer, planter, bouturer, élaguer, et soigner avec amour des espèces venues parfois de très loin. Des noms bizarres et exotiques.
Une bibliothèque d'arbres...







 C'est un crépuscule cendré qui descend sur la plaine, ce soir. A l'est, la cime des Monts se noie déjà dans la brume qui deviendra la nuit. 
Mais à dix-neuf heures, le jour est encore là, en longues traînées blanches déchirant les nuages comme des coups de ciseaux dans de la toile de jeans. On n'est plus en hiver.
Les jours rallongent. Enfant, je me demandais qui tenait les aiguilles de ce tricot qui raccourcissait ou rallongeait au gré des saisons.
Est-ce qu'on va repasser pour la quarante-sixième fois à l'heure d'été ? Et surtout, est-ce qu'on va arrêter de changer ? Voilà bien une de ces futilités auxquelles s'adonne l'humain. Se croire maître du temps... Chaque année le même suspense : allez, cette fois-ci, c'est la dernière fois. Dix ans qu'on nous fait le coup. Ça me fait sourire.
Les amandiers pleuvent leurs pétales au vent du sud. Les mésanges rentrent au nid.
Je crois que plus le temps passe, plus la nature prend d'importance dans mes journées. Son silence, son rythme immuable, sa simplicité merveilleuse.
Et bien sûr, les gens qui tissent de vrais liens avec la Vie.

01 mars 2021

Eau paisible





La vie s'écoule, la vie c'est cool. 
Mars, déjà, et son cortège d'oiseaux. Mars et sa promesse de beau sous les giboulées, vibrant sous chaque feuille, sous chaque bourgeon éclatant avec son petit "pop" miraculeux... 
Les tulipes et les jonquilles étoilent la mousse.
Et ce vertige qui prend toujours aux tripes quand on mesure à quelle vitesse les saisons courent. Deux semaines sans vous lecteurs adorés. Mais entourée d'enfants, joyeux, bruyants, et pleins d'existentielles questions. Celles qu'ils posent de leurs yeux ronds, de leur bouche gourmande, et celles qui nous viennent aux lèvres, immanquablement, quand on les regarde vivre, se chamailler pour des broutilles, pleurer, bouder, rire aux éclats. Sept enfants à nous deux. 
Alors, les vieux réflexes de maîtresse d'école, les gestes de jardinière d'enfants, inscrits en moi à la craie de l'amour, à la craie du temps, toujours affûtés. 
Organiser. Les repas, les jeux, les toilettes, les réveils. 
Prendre du temps avec chacun. Du bébé de quatre mois, de lait et de miel, à la grande préado de onze ans qui regarde ses petits seins pousser avec inquiétude et fierté. 
Cuisiner des gâteaux, jouer aux échecs, au rami, à plouf-plouf, à chat, au frisbee, courir dans la colline, monter à la Tour, observer les aigrettes dans les champs, la douceur du blé en herbe, les clématites et les roseaux, expliquer la rondeur de la lune et montrer Orion et son bouclier magique. Lire, lire beaucoup, parce que ce sont les livres qui ouvrent, qui font grandir, qui stimulent. Discuter de tout, avec passion. Et puis, gérer les conflits, panser les bobos d'âme et de corps, montrer les priorités, enseigner l'empathie, la bienveillance, la solidarité, sans relâche,  avec l'infinie patience d'un maître zen.
Remiser pour un temps l'attirail virtuel si pratique des enfants d'aujourd'hui, tablettes, téléphones, jeux videos, ordinateurs. Pour se plonger au coeur des sens, au coeur de ce qui fait vraiment sens. Rester vigilants sur le vrai goût des choses. Autoriser seulement quelques dessins animés regardés et commentés ensemble.
Comme, par exemple,  Eau Paisible, le sage et bon gros Panda qui enseigne aux enfants comment accueillir la vie, les émotions, les difficultés relationnelles, les grands problèmes humains, et la consolation universelle de la nature. Eau Paisible dans son beau jardin japonais, avec son pont de bois, son bassin aux carpes koï, ses massifs lumineux et les volutes de sable de son karesansui. Un bonheur pour petits et grands. Je ne peux que le conseiller à tous ceux d'entre vous qui sont en charge de chères têtes blondes, brunes, rousses ou arc-en-ciel. 
J'en ai oublié pour un temps la folie sanitaire, les atermoiements, les errements de l'avoir contre l'être, les consignes idiotes de messieurs les ronds-de-cuir qui, sous prétexte de préserver la vie, veulent la mettre en bocal étanche. Mais nous ne sommes pas des cornichons, que diable !
Vivre, c'est décidément bien autre chose. 


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15 février 2021

Paris fou



« Il semble que ce qui vous pousse brusquement à la fugue, ce soit un jour de froid et de grisaille qui vous rend encore plus vive la solitude et vous fait sentir encore plus fort qu’un étau se resserre. »
Le bouquin commençait comme ça. C'est Judith qui me l'avait prêté. Autant vous dire que je l'ai lâché avant qu'il me tombe des mains. Modiano, ce joyeux drille à ne lire qu'en cas d'extrême urgence...
Heureusement, et c'est un gros avantage de l'âge adulte, on n 'est pas obligé de rendre une fiche de lecture à Mme Bertrand pour mardi prochain, prenez vos cahiers de textes, vous dégagerez les axes principaux du roman et, en traçant un rapide portrait des personnages, vous insisterez sur les intentions littéraires de l'auteur. 
Aucun étau en vue. Pas de grisaille. Un petit air frondeur passait par la fenêtre, se faufilant sur un rayon de soleil tout étoilé de grains de poussière.

Alors je suis sortie faire un tour sur les quais. Les premiers frémissements printaniers donnaient à Paris un air de fête. Ma jupe de soie sauvage batifolait comme une voile autour de mes jambes, j'avais le vent en croupe. De ces moments excitants où l'on a envie de croquer dans tous les fruits.
Il y avait ce tableau de Pissaro,  en accroche-coeur sur l'étal d'un bouquiniste. Je me suis dit que mon Paris finalement n'avait pas trop changé en un siècle, du moins à cet endroit. L'imposante masse du Louvre, figée dans son histoire empesée, l'aérienne passerelle des Arts propice aux baisers amoureux, enfin libérée de ses cadenas... La Seine, la Seine éternelle roulant ses eaux grises sous ses ponts...Et les parapets d'Arthur.

J'ai revu les endroits que j'ai aimés, et ceux où j'ai aimé. Montmartre, Saint-Michel, la Place Colette, la galerie Vivienne. Un peu, beaucoup, passionnément. Romantiquement. Torridement. Assaillie par une bouffée se souvenirs, j'ai repensé à mes folles romances, mes aventures d'un soir, prise dans une frénésie adolescente, ivre du parfum des tilleuls en fleurs et des cafés brûlants. Ma vie parisienne a toujours eu le goût d'un air de jazz au saxo. 
Le bel inconnu de l'Opéra avec sa barbe de trois jours, et l'étudiant de la Bastille aux prunelles enflammées. L'Italien du métro et ses dents si blanches... Celui de la Chaussée d'Antin qui me déclamait du Baudelaire. J'ai la mémoire qui flanche.
Un vieil ami m'avait donné un jour de mes quinze ans, ce conseil de belle sagesse : « Pour ne pas avoir d'états d'âme, ayez des tas d'hommes... » Et le vieux Georges  avec son « Embrasse-les tous », ne me dites pas qu'il ne pousse pas un peu à la bagatelle, l'air de rien...Je me suis un peu perdue dans des relations pas toujours reluisantes, prenant la proie pour l’ombre de moi-même...
Et puis toi. Il n'y a plus d'avant. Le passé s’est enfui, enfoui. Il n'y a plus d'après à Saint Germain des Prés. Juste toi qui es là. Chaud. Doux. Fort. Tu m'attends, je le sais. Sur un banc du parc Montceau ou devant un verre,  à la guinguette de la Javelle. On ira dans ta chambre mansardée et on écoutera Paris nous parler d'amour. Parce que tu sais bien que j'ai toujours seize ans quand je te vois.
Il faudrait que je terminasse vite cet estirgouillage temporel pour te rejoindre. A toute hâte.
Je suis certaine que vous comprendrez pourquoi je vais laisser ma lettre en suspens... 



*****

Pour l'atelier du Goût et ses imbitables consignes. Mais que ne ferait-on pour quelqu'un qu'on aime, à part de l'embrasser bien sûr,  pour ne pas risquer de se faire arracher les yeux par la Lumière de ses Jours.

08 février 2021

Effeuillage

S'asseoir sur le divan...




...Accepter d'effeuiller son âme


  Il écoute. Il observe, il analyse sans juger. Il enregistre dans sa mémoire des dizaines, des centaines d'histoires. Toutes terribles. Banales, humaines, mais tragiques quand elles nous arrivent. Il les écoute comme si elles étaient uniques. Il nous écoute comme si on était unique. Il fait émerger des liens subtils entre les faits, les actes, les paroles. Tels les fils colorés d'un canevas géant. Travail admirable que celui du thérapeute. Complexe. Sagace. Humble. Bienveillant. Avisé.
Parfois je me demande si j'aurais pu faire ce métier hors-norme. Fascinant. Parfois je me dis que oui, j'aurais su. En tout cas, j'aurais aimé en être capable. J'aurais aimé soigner les âmes chiffonnées, les âmes poussant comme des arbres rabougris sur des terres arides, les âmes fanées par un vent contraire. Les êtres en recherche, en progrès, en guerre contre eux-mêmes, en crise, en doute. Soigner le substrat de l'humain. Panser les blessures de miroir, les failles intimes, les déchirures de l'enfance. 
Laisser les patients se dévoiler, se mettre à nu, lentement, pudiquement, pelure après pelure. Leur apporter, c'est selon, une lumière, une rampe d'atterrissage, une bouée, des cailloux blancs, une boussole, bref les aider à sortir des griffes qui les écorchent, à retrouver leur chemin dans leur jungle existentielle. Oui j'aurais aimé. 
Et peut-être parce que j'ai expérimenté à une époque cet effeuillage de moi-même, le coeur à fleur de soi, fragile de mal me connaître,  j'apprécie la remarquable série diffusée en ce moment sur la chaîne intelligente. J'y retrouve un parfum de déjà vu qui m'émeut beaucoup. Cela m'aide à mesurer mon chemin parcouru. Et je crois que je ne suis pas la seule.

***





En Thérapie, d'Eric Toledano et Olivier Nakache. Arte.

Pour l'atelier de Lakévio du Goût, à qui je demande pardon d'avoir détourné le sujet à des fins personnelles.






31 janvier 2021

Entre amis

  
Karesansui



Nous étions invités chez les Dolcevita pour partager un repas. Un moment délicieux. Une discussion fort animée, puisant sans doute son éclat doré dans les bulles d'un bon champagne, enveloppa l'apéritif. Et une partie du plat de résistance.
-Du champagne ? Mais en quel honneur ? me dira-t-on.
-En l'honneur de nous-mêmes, répondrai-je. 
Faut-il toujours une raison spéciale de célébrer la vie, alors qu'il y en a mille à chaque instant ? ajouterai-je, encore grisée par celui-là (d'instant), la tête légèrement tourneboulée comme sur un manège du cirque Plume.
Bref, la lotte à l'armoricaine ne fut pas sacrifiée en vain sur l'autel de la gastronomie : nous lui fîmes honneur. Je rendis grâce, dans ma ford intérieure, pour tant de bienfaits tombant en pluie sur ma vie bouleversifiante.
Tiens, oui, la pluie : de ma place, je pouvais observer le ballet des mésanges dans le miroir des flaques. C'était beau comme un printemps. Il faut dire que leur jardin est un bonheur de verdure. Un écrin.
Ce qui est bien, entre amis, c'est que l'on peut être soi-même. Parler de tout et de rien, de livres, de danse, de musique. Parler des riens,  de ces petits riens qui rendent la vie si légère. Et puis des grands riens qui plombent l'air du temps. Les discordes du monde. Les bons, les méchants. Les trucs sérieux et tristes. Emmerdifiants, en un mot...
Ne pas être forcément d'accord. S'accorder pour revenir aux petits riens, crêpes à l'orange, café noir et mots croisés en dessert. Nourrir le corps et l'âme. Goûter l'espace et le moment.
Les amis sont de précieux îlots de sociabilité que l'on se doit, en cette période troublée, de cultiver avec art et patience.  Ça s'entretient, ça se ratisse avec douceur, comme un karesansui japonais. 

En rentrant, je suis passée chez Adrienne, qui m'a offert pour ma besace le mot muzak
Ravie d'apprendre, lui ai-je dit, que la musique d'ascenseur porte un nom. Ça ne lui donne pas forcément des lettres de noblesse, mais c'est égal. J'aime bien donner des mots aux choses. 

Aldor, lui, m'a fait un brillant cours de philosophie, avec son rasoir d'Ockham. Nul danger dans ce rasoir-là. Nul ennui non plus. Juste une sorte d'éloge de la simplicité heuristique dont certains auraient bien besoin de s'inspirer dans ce cafouillis moderne empli de bulles vides.

Heure-Bleue nous a dit qu'elle trouvait du bonheur à aller chez le dentiste (et pas seulement pour ses beaux yeux, bien qu'ils soient superbes à ses dires)... quelle philosophe cette Heure-Bleue ! Quelle leçon de vie !
Sont chouettes mes amis. Je ne peux pas tous les citer, mais sont chouettes.

Pour finir, j'ai pris un grand bol d'air frais chez Alain, une claque existentielle sur mes joues rosies de plaisir. 
Il a raison, l'ami : aujourd'hui, comme chaque jour, est une journée neuve. Pleine d'expériences, de rencontres, d'émotions, d'adrénaline, de danger, de joies, de contraintes. Mais neuve. Cela ne dépend que de nous, nous sommes les seuls capables au fond de nous-mêmes, de le décider. « Ce n'est même pas une question d'effort de volonté. C'est une question de qualité d'état intérieur. Seulement ça, rien que ça, mais totalement ça. »

Merci mes amis, pour être passés aujourd'hui sur mon chemin, j'ai mis vos pierres à mon cairn. C'est vous qui avez rendu ma journée unique, aujourd'hui.
Merci Alain. Ton phare scintille ce soir dans mon coeur.

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