09 octobre 2015

Merci pour le chocolat



En réponse aux déchaînements plumitifs, picaresques et piratesques  de Rackham le Rouge  et de Bizak son complice de tribulations, je vous offre une petite fantaisie légère pour égayer ce début d'automne.
Pour toutes celles, et ceux qui aiment rêver d'aventure ...


***

Laissez-moi vous conter la rencontre singulière que je fis un soir de longue lune où les courants avaient ramené mon vaisseau tout contre celui d’un écumeur des mers bien connu.
Jack Rackham le Rouge, que j’avais entrevu plusieurs semaines auparavant dans une taverne à Arutanga, à moins que ce ne fût à Rakiraki,  m’avait titillé la coloquinte avec une histoire de chocolat. Connaissant mon penchant pour ce mets divin, rempli de tant d’extases buccales et de promesses papillaires, vous ne serez qu’à moitié surpris que j’acceptasse son offre de visiter un des endroits les plus secrets de sa goélette. Ils m’accueillirent, lui et son fier tricorne, au vent bleu sombre de la nuit étoilée de vigueur.

J’avais jeté négligemment, pour les réchauffer, ma capeline de velours noir sur mes frêles épaules dénudées par le même vent. Ma robe blanche flottait en étendard autour de mes cuisses.
Cependant que nous descendîmes dans le ventre chaud du bateau, pas un bruit ne troublait cette nuit fabuleuse où scintillaient les reflets de la lune sur l’eau comme autant de diamants. Le Capitaine avait dû assommer ses hommes d’une triple ration de rhum.

Une fois dans la cache secrète, Jack fit jouer un hasardeux mécanisme qui, fruit de mon imagination en fièvre, ou réalité tangible, déclencha l’apparition de maître Pô.
« Par Carradine ! Comment est-ce possible ? » Murmurai-je in petto. Cela dura quelques minutes. De sa voix énigmatique, Maître Pô me prédit un imminent bonheur.
Puis l’image disparut, me laissant sans voix. Je regardai mon compagnon dont le corps se colla au mien.

La tête pleine de cette magie puissante que seuls les maîtres pirates savent dispenser, telle une musique envoûtante, au cœur des moussaillonnes, je me promis pourtant de résister à l’appel de ces bras puissants, en me concentrant sur celui de ma drogue favorite. Mais Jack me la servit aussitôt, dans la profondeur humide de cette cale prodigieuse : un chocolat fumant et diabolique qui pouvait facilement embarquer les neurones dans le désir vibrant de la chair étonnée. 

Soudain l’homme au tricorne lécha mes moustaches de chocolat, d’une langue si douce que tout mon être fondit comme beurre de cacao au soleil des Tropiques. C’en fut fait de mes résolutions de rebelle.
Dans un grand élan de soie et de bure, nos corps firent voler leurs vêtements pour se retrouver nus et plaqués au sol par des alizés espiègles. C’était d’une surprenante langueur et en même temps d’une force tremblante qui ôtait les mots de la bouche et les faisait sécher comme des harengs sur des cordes de lin. 

Je fus subjuguée. La vigueur conquérante de Jack n’était donc pas un mythe ! La quille de son navire me chavira, tout de go, investit mes creux et mes monts, parcourus mes abris côtiers, s’attarda sur mes plages, souffla dans mes haubans et bientôt je ne fus plus que houle ondulante et flots déferlants.
Il manoeuvra dans mes eaux troubles durant ce qui me sembla des heures, infatigable pourfendeur et havre bienfaisant à la fois. Ses mains affolantes semblaient trouver seules les chemins de mon haletant désir, connaître chaque crique, chaque grain de sel de ma peau. Le cuivre de la sienne luisait d’un éclat sauvage à la lueur des lampes à huile. Nous bûmes encore et encore de ce breuvage si inspirant, et je repartis à l’assaut en l’enfourchant en amazone pour une cavalcade sauvage qui me laissa épantelée.
Au matin, je quittai la goélette, la dentelle en désordre, les cheveux fous et le cœur renversé de félicité.
Comme jadis, le voyant aveugle ne se trompait jamais.



06 octobre 2015

Les lieux secrets


Je lisais un vieux truc de la bibliothèque rose que les enfants d’aujourd’hui trouveraient sans doute mièvre ou… moisi, pour utiliser leur vocabulaire fleuri. Le club des cinq. Il leur arrivait pourtant des aventures succulentes, à ces gosses. J’étais Claude, évidemment, la plus délurée, la plus intrépide. Au prénom délicieusement ambigu. Androgyne brunette à l’intelligence piquante, qui se sortait de toutes les situations.
Ce que j’aimais, par dessus-tout, ce dont j'aimerais vous parler aujourd'hui, c’étaient leurs rendez-vous secrets dans des lieux connus d’eux seuls. Un arbre creux au carrefour des Quatre-Branches, une ferme abandonnée, une anfractuosité de falaise au bord de l’océan. 
Quel immense sentiment de liberté j’éprouvais alors, à m’en tourner la tête ! ma lecture me parcourait de frissons exquis.
Le jardin était plein de ces lieux dérobés où nous inventions nos péripéties pendant des heures, mon frère et moi. Le vieux kiosque recouvert de vigne vierge, la maison inoccupée du gardien, le grand sapin aux branches si basses…Des après-midis entiers sans télé ni console de jeux. C'étaient nos jeux qui nous consolaient par le rêve permanent qu'ils nous offraient.
Et, plus tard, quand le jardin fut devenu étriqué, ce fut le terrain vague de mes premiers jeux défendus, à douze ans, où ma mère ne voulait absolument pas que j'aille traînerVous pensez comme j'obéissais ! J'y retrouvais le voisin, un vieux de treize ans, pour des découvertes anatomiques aussi passionnantes qu'innocentes
Se sentir seul au monde dans un endroit secret...
J’en ai gardé à jamais le goût de l’escapade furtive et imprévue, du vent du large, de l’aventure, et de l’interdit.





Ces délicieux tableaux sont de Jean-Michel Affagard.

01 octobre 2015

La vie ça va...

Lever de lune sur la Terre




Comment ça va sur la Terre ?
-Euh…ça dépend, Monsieur Tardieu ? à Manille, Paris ou Alger ? On ne choisit pas son trottoir pour apprendre à marcher...
-Les petits chiens sont-ils prospères ?
-Certains chienchiens ah oui plutôt, dans le Seizième, ou à Neuilly…mais l’homme est un loup pour l’homme, et pour d’autres, c’est plutôt une chienne de vie.
-Et les nuages ?
-Ceux des tableaux de Sisley, somptueux et sauvages ? Ou les autres, radioactifs, pleins de pluies acides et de boues rouges ?
-Et les volcans ?
-Oh, vous savez, Haroun Tazieff est mort, et Jacques-Yves Cousteau, et Paul-Emile Victor…Les gardiens de la vie. Ils sont tous partis.
Nicolas Hulot, quant à lui, songe à vendre son âme contre un portefeuille de sinistre…
-Et les fleuves ?
-Privés de leurs poissons, pollués au mercure…
-Et le temps ?
-Les hommes ont des montres, ils courent à toute allure.
-Et votre âme ?
-Oh, mon âme…Elle essaie de ne pas tomber malade, malgré toutes les salades qu’on lui raconte du printemps à l’hiver. Elle mijote, elle flotte, s’écoule et se déroule. 
Et au final, elle trouve que la vie ça va, elle se le répète comme un mantra, en insistant un peu elle arrive presque à y croire... 

La vie ça va ho ho !


26 septembre 2015

Un cahier bleu

















Comme je suis contente d’avoir acheté ce cahier bleu ! 
Un de ces gestes instinctifs et fulgurants que l’on a parfois, sans que l’on puisse se les expliquer.
J’étais entrée dans la boutique du village pour lui acheter du chocolat, et j’ai vu ce cahier posé sur le comptoir.
Je n’ai pas réfléchi. Je l’ai pris. Il était joli.
C’est après que j’ai eu l’idée.

« Tu devrais écrire ta vie, regarde, comme il est beau ce cahier bleu. 
-Non, je ne saurais pas, je n’écris pas bien comme toi, tu sais, je ne me rappelle plus…
-Mais si, ne dis pas de bêtises, tu étais première en composition française, tu te souviens ?
-C’était…il y a si longtemps…oui, je me souviens…c'était...en 1942, je crois »
-Alors, écris.


Oh, maman, comme je suis heureuse que tu aies finalement accepté d’écrire, que tu oublies un peu tes idées noires…Et comme c’est bien que ton temps te semble couler plus vite, toi qui t’ennuies tant dans ta chambre d’hôpital ! J'étais tellement dépitée ces derniers temps, il me semblait que je ne pourrais plus rien faire pour toi.
Le passage où tu racontes ma naissance m'a étreint la gorge de larmes rentrées.
Je n’ose te dire combien ce cahier me sera précieux, plus tard, le jour où…
Mais pour l’instant, je te regarde tenir ce stylo entre tes doigts tremblants, et il me semble entrevoir l’enfant que tu as été, la fillette appliquée qui tirait la langue en composant ses rédactions de certificat d’études.

L’écriture prend soin des âmes, j'en suis convaincue. Les mots me relient à toi, après tous ces jours d'angoisses, d'incompréhension, d'impuissance, de chagrins, c'est comme si un fil ténu mais solide se resserrait entre nous. Comme si cela t'aidait à retrouver celui de ta mémoire.




20 septembre 2015

Une toute petite chapelle

photo moi
Tout en haut d'une toute petite colline, une toute petite chapelle. Soudain, le soleil couchant, par transparence, l’illumine de l’intérieur, c’est un spectacle émouvant et extraordinaire. Je ne parviens pas à en détacher mes yeux. On dirait une des lanternes magiques de mon enfance que l’on gagnait dans les fêtes foraines...
Si je suis émue, c’est parce qu’une somme de pensées me traversent, partant en tous sens comme des baguettes de mikado.
Je pense à la chanson de Cabrel, le chêne liège. « Regardons- nous vers le bon phare, ou le ciel est-il vide et creux ? On a dressé des cathédrales, des flèches à toucher les étoiles, qu’est-ce qu’on pouvait faire de mieux ? » 
Je pense à mon éducation contradictoire, mi-catholique mi-sceptique, qui explique sans doute certaines de mes complexités, et qui m’a ouverte à un choix, dans la bienveillance de mes parents: croire, ne pas croire…je pense au chemin que j’ai pris, fait de doute et de mystère se transformant en certitude.
Non, il n’y a personne, là-haut, que le vide solitaire et glacé des espaces intersidéraux. Nous ne sommes rien qu’un peu de poussière d’étoiles.
Je respecte ceux qui croient le contraire. Mais croire ne se décrète pas. Ne se décide pas. C’est une affaire personnelle, mystique. Trop de gens de nos jours en font une affaire d’état. Une machine de guerre.

Contre les éclats de verre et d’acier des folies guerrières, contre les malheurs qui s'abattent sur les gens depuis la nuit des temps, et qui épinglent les cœurs des hommes comme des papillons crucifiés, la petite chapelle ne peut rien. On dirait qu’elle le sait, et que c’est pour cela qu’elle brille de tous ses feux. Dérisoire et sublime.





Francis Cabrel, le chêne-liège