Sache pourtant que la violence de ce qui suit te dégoûtera peut-être à tout jamais d'utiliser un ordinateur.Je t'aurai prévenu.
Il est un domaine (où l'amour n'est pas roi, où je ne suis pas reine) un domaine dans lequel ce qui se conçoit bien ne s’énonce point clairement, hélas.
Il s'agit d'une grosse machine, une usine à krypton, une énorme bête hybride appelée jadis "mammouth" par un ministre alors conspué, mais à qui il faut bien concéder finalement à notre grand dam l'immensité de sa clairvoyance. Les gens censés diriger ce "Machin", que je dénommerai ci-après par l'élégant vocable d'Eduknatte, ont une conception assez étrange de l'efficacité et de la rapidité.
Mais je sens que tu t'impatientes, à me laisser ainsi partir dans des circonvolutions langagières, sache néanmoins que mes détours ne sont rien à côté des embrouillaminis sortis tout droit de l'âme retorse des technocrates zélés censés nous simplifier la vie.
Tu as devant toi une sémillante directrice d'école qui n'a point trop l'habitude de se laisser intimider par les soubresauts tâtillons de la bête sus-nommée.
Mais là, le combat fut rude.
Car Eduknatte a décidé de dissuader les valeureux instits de partir en classe transplantée
(Euh... oui c'est le nouveau nom des classes de découverte, ça fait un peu greffe d'organe, mais bon, ne pinaillons pas, il est vrai que l'école est en état de mort clinique imminente)
Comment les dissuader, ces crétins qui veulent s'embêter une semaine entière à supporter les mioches 24/24?
C'est pourtant simple: en faisant du dossier de demande un affreux parcours du combattant tout empli de pièges. Pour les dégoûter à vie de se lancer dans l'aventure. Eduknatte n'aime pas que l'on emmène nos élèves dans la montagne, découvrir les étoiles. Non, elle n'aime pas ça.
Tu imagines bien, lecteur, que le transporteur autocariste, le Centre d'accueil, les animateurs, les moniteurs sportifs et les astro-physiciens, tous sont déjà agréés, estampillés, diplômés, brevetés par Eduknatte. Eh bien, non, il nous faut quand même réunir les diplômes, les brevets d'états, les numéros d'agrément, les permis de conduire, les casiers judiciaires, de tous ces braves gens. Au cas où un dangereux repris de justesse se cacherait parmi eux.
Nos emplois du temps étaient lumineux. Ils ne conviennent pas. A la place, on nous fait remplir des grilles fastidieuses par demi-journée et par demi-groupe, dans lesquelles on remet une énième fois les renseignements que l'on a déjà inscrits à trois endroits différents.Quatre classes, cela fait huit demi groupes, multipliés par 10 demi journées, je vous laisse calculer, j'ai la migraine.
Pour le projet pédagogique, c'est le pompon : on se dit (mais on est bête) qu'il va être accepté, vu qu'il a déjà été accepté six fois par le passé.Ce serait logique. Eduknatte n'aime pas la logique. Ce projet n'est pas assez "innovant".
-Mais ce ne sont pas les mêmes élèves!
-Non, non, il faut changer.
Après quelques remaniements judicieux bien qu'inutiles, consistant à truffer notre texte de quelques mots de la novlangue pédagogole (la réécriture, ça me connaît, même si ça me fait un peu mal au foie),intervient l'ubuesque phase informatique du système. Le gros morcif. Car toutes ces pièces, il va falloir les numériser pour les faire entrer dans une "application" caprichieuse, qui refuse certains formats, certaines pièces étant trop lourdes, bref on s'énerve, on transpire.On imprime le projet, on le signe, et on le refait rentrer dans la machine. Enfin, on essaie.
Eduknatte nous regarde en coin avec un petit air sournois, en se disant qu'on va lâcher le morceau. Mais que nenni. Au bout d'une dizaine d'heures, on vient à bout du truc. Un truc qui nous aurait pris une heure à peine si l'on avait simplement placé le tout dans une enveloppe avec deux timbres. Allez, même trois, au pire. On est dans les temps, c'est l'essentiel.
Et là, on apprend que la date butoir a été repoussée. D'une semaine.
Eduknatte, mon petit, comme disait tonton Lino, je ne voudrais pas te paraître grossière ni encore moins vieux jeu, la femme de la Pampa, parfois rude, reste toujours courtoise, mais la vérité m'oblige à te le dire, tes errances bureaugratteuses commencent à me les briser menu!
Heureusement, par une manifestation de la justice immanente ou de l'esprit frappeur, j'apprends de source sûre que les décideurs n'ont plus accès à l'application depuis vendredi, et qu'ils nous "tiendront au courant".Ce qui est une façon de faire croire qu'ils ont la situation bien en main, alors que c'est la panique à bord.
D'ici qu'ils nous demandent une version papier du dossier, il n'y a pas des kilomètres.
(à suivre)
Tu imagines bien, lecteur, que le transporteur autocariste, le Centre d'accueil, les animateurs, les moniteurs sportifs et les astro-physiciens, tous sont déjà agréés, estampillés, diplômés, brevetés par Eduknatte. Eh bien, non, il nous faut quand même réunir les diplômes, les brevets d'états, les numéros d'agrément, les permis de conduire, les casiers judiciaires, de tous ces braves gens. Au cas où un dangereux repris de justesse se cacherait parmi eux.
Nos emplois du temps étaient lumineux. Ils ne conviennent pas. A la place, on nous fait remplir des grilles fastidieuses par demi-journée et par demi-groupe, dans lesquelles on remet une énième fois les renseignements que l'on a déjà inscrits à trois endroits différents.Quatre classes, cela fait huit demi groupes, multipliés par 10 demi journées, je vous laisse calculer, j'ai la migraine.
Pour le projet pédagogique, c'est le pompon : on se dit (mais on est bête) qu'il va être accepté, vu qu'il a déjà été accepté six fois par le passé.Ce serait logique. Eduknatte n'aime pas la logique. Ce projet n'est pas assez "innovant".
-Mais ce ne sont pas les mêmes élèves!
-Non, non, il faut changer.
Après quelques remaniements judicieux bien qu'inutiles, consistant à truffer notre texte de quelques mots de la novlangue pédagogole (la réécriture, ça me connaît, même si ça me fait un peu mal au foie),intervient l'ubuesque phase informatique du système. Le gros morcif. Car toutes ces pièces, il va falloir les numériser pour les faire entrer dans une "application" caprichieuse, qui refuse certains formats, certaines pièces étant trop lourdes, bref on s'énerve, on transpire.On imprime le projet, on le signe, et on le refait rentrer dans la machine. Enfin, on essaie.
Eduknatte nous regarde en coin avec un petit air sournois, en se disant qu'on va lâcher le morceau. Mais que nenni. Au bout d'une dizaine d'heures, on vient à bout du truc. Un truc qui nous aurait pris une heure à peine si l'on avait simplement placé le tout dans une enveloppe avec deux timbres. Allez, même trois, au pire. On est dans les temps, c'est l'essentiel.
Et là, on apprend que la date butoir a été repoussée. D'une semaine.
Eduknatte, mon petit, comme disait tonton Lino, je ne voudrais pas te paraître grossière ni encore moins vieux jeu, la femme de la Pampa, parfois rude, reste toujours courtoise, mais la vérité m'oblige à te le dire, tes errances bureaugratteuses commencent à me les briser menu!
Heureusement, par une manifestation de la justice immanente ou de l'esprit frappeur, j'apprends de source sûre que les décideurs n'ont plus accès à l'application depuis vendredi, et qu'ils nous "tiendront au courant".Ce qui est une façon de faire croire qu'ils ont la situation bien en main, alors que c'est la panique à bord.
D'ici qu'ils nous demandent une version papier du dossier, il n'y a pas des kilomètres.
(à suivre)











