12 juin 2022

Lettres d'Irlande (4) De Galway à Moher

 




Pour rejoindre Galway, à partir de Mweenish, empruntez la Wild Atlantic Way, une route de toute beauté longeant l'océan. On y trouve des maisons somptueuses et pimpantes, des jardins vert pomme tirés à quatre épingles, et ornés de yuccas géants, des monceaux de tourbe noire séchant au vent, des chevaux fiers, des champs de pierres impressionnants, des rochers bruns de varech à marée basse. Des vaches de toutes les couleurs, des châteaux en ruine. 
A Galway, c'était le marché du samedi, coloré, bruyant, et après avoir dégusté un Irish coffee, nous avons poussé jusqu'au très beau port de Claddagh.
Après un interminable détour pour aller voir le Dolmen de Pennabronne (que je pensais bien plus spectaculaire, tout ça pour ça) nous avons dû annuler notre logement de Killorglin, beaucoup trop lointain. Nous serions arrivés à la nuit. Heureusement, Germaine et John nous attendaient à Milton Malbay,  et la soirée s'est terminée dans un pub à écouter du violon traditionnel. J'ai adoré.

En tout cas, pour en venir à Moher, elles  étaient là, au rendez-vous secret que je m'étais fixé avec elles, les fameuses falaises noires, tailladées par une mer turquoise et piquetées d'oiseaux de mer. Sublimes dans le soleil déclinant d'une fin d'après-midi où le vent courroucé a fini par chasser au nord les nuages.
Mais le site est formidablement exploité par le tourisme local. Parking gigantesque, centre d'expositions et boutiques creusés dans le sol par un architecte hardi.
Installations ultra modernes. Chemins aménagés. Et même une salle de méditation. Tout ceci enlève à ce lieu légendaire un peu de sa magie sauvage. Mais j'ai vu Moher, et je suis ravie. Même si je n'ai pas de taxi mauve.


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11 juin 2022

Lettres d'Irlande (3) Connemara


« Terre brûlée au vent des landes de pierres
Autour des lacs c'est pour les vivants un peu d'enfer... »




Que celui qui n'a pas aux lèvres, à l'instant, des bribes de la chanson de Sardou me jette la première pierre philosophale...


Eh oui, je voulais des moutons à tête noire et des béliers solitaires aux cornes fières...des murets de pierres chevauchant des collines vertes, des rhododendrons et des bruyères, des champs de tourbe et des ruines de granit... J'ai été comblée. Bluffée. Le soleil, la bruine, le vent furieux, la brume, les averses qui giflent, font toutes les saisons en une. Les moutons n'étaient pas que sur l'herbe, ils se pressaient dans le ciel, en nuages laineux,  et à la cime des vagues levées par la tempête. Tout moutonne, là-bas. Même la végétation, en bouquets démesurés.  Jamais vu des fuchsias aussi hauts... Le Connemara est un territoire unique, où les éléments se déchaînent, dans une folie douce et étrange.
 Sean, notre guide d'Athlone,  nous avait dessiné une magnifique feuille de route,  sur ses conseils nous sommes passés par Cong, charmant village historique entre les deux principaux lacs, Mask et Corrib.
De là, une route étroite escarpée, magnifique, serpente entre les lacs (Lough en gaélique) et les montagnes aux pentes arrondies, jusqu'à l'immense fjord de Killary. 
L'Abbaye de Kylemore dresse sa silhouette de conte mythique dans son écrin de verdure humide. La visite fut superbe. C'était magique.
J'ai frissonné un peu sur la « Sky road », pas très à l'aise à flanc de falaise, mais quel spectacle ! 
...jusqu'à la presqu'île de Mweenish à côté de Carna, où la chambre d'hôte du jour donne directement sur l'océan. Une vue dingue ! Un paysage minéral, désolé et grandiose. Ce soir, le vent souffle toujours en tempête. Je me crois à Wuthering Heights.

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10 juin 2022

Lettres d'Irlande (2) Athlone






La route entre Skerries et Athlone est un joli condensé des cadeaux que ce pays hors norme offre à qui sait l'aimer.
Un ciel constamment changeant, une valse de pluie et de soleil sur un rythme effréné. De petites routes étroites dont les bas-côtés sont recouverts de tapis de gazon parfait. Digne de Wimbledon. De charmants cottages. Encore des moutons noirs. Et au détour du chemin, un vieux cimetière, une église en ruine, des croix gaéliques ornées de triskells.
C'est là que l'on s'attend à voir surgir des korrigans en justaucorps vert et aux yeux flambants.

A notre arrivée, Sean, notre hôte, un personnage haut en couleur ressemblant à Robin Williams, nous a proposé de nous faire découvrir, dans sa voiture personnelle, les trésors de sa belle ville d'Athlone. C'était adorable de sa part.
C'est grâce à ses bons conseils que nous passons une soirée des plus délicieuses dans un des vieux pubs de la ville, le Sean's bar. J'ai passé des heures à m'imprégner des gens, de leur accent incroyable, de leurs yeux pétillants. A tenter de deviner des bribes de conversation. Au son de Dirty Old Town la bière et le whiskey coulaient à flot, telles des rivières joyeuses, et pourtant mélancoliques comme le temps qui fuit. Je me sentais à ma place.

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09 juin 2022

Lettres d'Irlande (1) Skerries



Je voudrais être aussi ignorant que l’aube
Qui contemplait de là-haut
La course des planètes insouciantes
Et les étoiles blêmir au passage de la lune
Je voudrais être aussi ignorant que l’aube
Qui se dressa simplement, son chariot chatoyant branlant
Sur les épaules brumeuses des chevaux 
Je voudrais être — car le savoir n’est qu’un fétu de paille —
Aussi ignorant et exubérant que l’aube.

William Butler Yeats




Les hasards du calendrier post-covidien ont fait que, sitôt rentrée de Venise, je me projetasse sur un autre voyage mythique, un autre rêve à réaliser. Et prévu de longue date.
Un rêve ancien, profond, puisant à d'autres racines, plus celtiques, plus nordiques. J'ai déjà parlé plusieurs fois de cette ambivalence qui me caractérise, de ces feux latins et celtes qui fusent en moi en tirs croisés. Et de cette attirance que j'ai pour les landes, les falaises, les murets séparant des prés constellés de moutons noirs.
Bref, je pars pour l'Irlande. A l'heure où j'écris ces mots, l'avion survole des paysages rendus à l'apparence de maquettes, avec de petits bouts de coton symbolisant les nuages et de la mousse pour les forêts. Bref, je plane à dix mille, à tous les sens du terme. 
Tout à l'heure, je prendrai ma première leçon de conduite à gauche : une grande bourrasque d'air frais pour les neurones ! 
En suite, tout dépendra de l'état du réseau, bien sûr. Cette terre ancestrale n'est pas forcément équipée des derniers cris de la technique informatique. Du moins dans les contrées reculées où je compte bien me perdre, ivre de bruyères, de vent et de bruine.
Mais j'espère vraiment pouvoir, comme pour l'Italie, vous écrire mon road trip quotidien à travers la verte Erin...


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A nous deux, vertes prairies...

Une blonde, une rousse, une brune...comme la bière.

Le port de pêche

Déjà le mariage de l'herbe et du ciel...

Le restaurant où nous avons mangé notre premier repas irlandais, un délicieux gâteau de poisson.

23 heures...on n'est pas loin du soleil de minuit...


05 juin 2022

On allumera une bougie...








« Toute mort est un mystère, parce que toute vie est un mystère. »
Jean d'Ormesson
 































On allumera une bougie. Pour se faire pardonner l'absence. On pensera au disparu, bien sûr, parti dans la force de l'âge, comme on dit. On pensera aussi beaucoup à celle qui reste. Dévastée de chagrin. Hagarde comme une barque sans amarre. Elle qui lui a insufflé son amour dans les poumons pendant vingt longues minutes, sans succès. Comme ce doit être affreux de voir partir dans ses bras l'homme qu'on aime ! De le voir partir tout court, d'ailleurs...Quand la Faucheuse a décidé de serrer ses griffes, rien ne lui résiste.
On pensera à toutes ces morts surprenantes, inattendues, mystérieuses, intimes, qui nous saisissent quand elles surviennent. Au séisme qui secouent les vivants, quand ils prennent la nouvelle de plein fouet. On ne s'y attend jamais. Et pourtant elle est là, en permanence, la griffue. 
Et ces tsunamis qui agitent nos âmes, comme des palmiers échevelés par un vent fou, sont l'occasion de bilans personnels. Nul n'y échappe. On se retourne sur ce que l'on a fait, pas fait, dit, pas dit, ce que l'on aurait dû, ou pas dû, on brasse et rebrasse les regrets, les remords, les souvenirs émus et tendres. 
Les beaux moments : ce sont ceux là qui nous portent, tels des sherpas,  pour traverser l'horrible passe. Pour faire en sorte que le souvenir intense de l'amour et des joies dépasse le chagrin immense de la perte, comme disait la femme de Bach en parlant de son génie de mari. 
On pensera à ceux dont les chagrins sont indicibles, de ceux qu'ils gardent enfouis parce qu'ils pensent que personne ne pourra les comprendre. Aux jardins secrets qui les étouffent de leur luxuriance, quand l'extérieur n'est qu'un désert morne. Aux vies entières bâties sur du sable mouvant, près d'un être trop différent. Aux malentendus. Aux mascarades. Aux erreurs de chemin.
On consolera l'amie dans la peine. On lui dira comme disait Musset : J'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j'ai aimé. »
On attendra que la tristesse s'envole en laissant comme toujours un peu de poudre indélébile sur nos coeurs, à jamais.



A Joël, à Anne, à Vincent, François, Paul et les autres...

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02 juin 2022

Comme une brise d'été...Une semaine de la vie d'une femme







C'est le sud. L'endroit où les cigales crissent d'impatience dans les genêts. Une chape de plomb blanc couvre la vallée. Tel un feu de ciel immobile, blanc à force d'être bleu. Moi, je suis comme mes lys orangés et mes bégonias, j'attends la pluie. Ce n'est pas que je n'aime pas le soleil. Mais j'attends la pluie, et elle ne vient pas. On se croirait dans la colline grillée d'Ugolin. Les nuages noirs moutonnent sur les Monts du Matin, puis se séparent en bons termes, et s'en vont arroser ailleurs.
Il reste que les soirées, emplies de jasmin et de musique, ont ce goût indéfinissable de l'été avant l'été. La vie, ça pulse !
J'ai eu des nouvelles de deux amis chers. Ça m'a fait plaisir.
Avec Lucile, nous avons parlé au profond de l'intime. De ces blessures qui ont laissé leur trace d'enfance dans nos âmes. De ce lâcher-prise que l'on ne comprend vraiment que lorsqu'on en fait l'expérience au creux du ventre. Desserrer les poings. Laisser couler. Respirer plus large. 
Chez Lucile, une merlette a fait son nid sur un chevron de sa terrasse. On voyait les petites têtes de piafs ouvrir le bec à s'en décrocher la mâchoire, c'était mignon. Et cette oiselle qui semblait nous dire, droit dans les yeux : « Faites votre vie, je n'ai pas peur, ne vous occupez pas de moi » 
En écoutant parler Didier de sa relation apaisée avec ses soeurs, j'ai eu comme un déclic. On se fait toujours trop de bile, ou de mauvais sang, pour rien, et ce n'est pas en se minant le moral que l'on aide le mieux ses proches. Mais oui, c'est lumineux !
Avec Colette, ce sont les souvenirs du métier qui ont déferlé. Les petites anecdotes écolières qui ont fait mon sel et mon miel durant tant d'années. Est-ce un hasard si aujourd'hui je suis retombée sur le discours que j'avais écrit pour mon départ en jubilacion, comme disent les Espagnols. J'ai souri. C'était assez bien tourné, heureusement car il y en avait huit pages.
Je me suis aperçue que j'avais déjà réalisé pas mal de mes rêves d'alors. 
Reparler du boulot m'a aussi fait prendre conscience que la vie d'après n'a pas de prix. 
Colette et Didier habitent un petit paradis au bord d'une rivière paisible d'Ardèche. Une vraie rivière de film, de celles qui coulent au milieu. Hors du temps. J'ai commencé à lire l'Exil et le Royaume, de Camus. Bercée par les remous du torrent, caressée par les douces herbes. C'était délicieux.
Au bar du Bancel, en mangeant des accras, on a écouté une chanteuse qui s'accompagnait d'un yukulélé. Un superbe programme rock-folk-pop, tout ce que j'aime. En rentrant, on a vu un blaireau qui se dandinait dans la lumière des phares. Le même jour, on avait vu deux renards qui sautaient après les hannetons dans le champ de maïs. 
Avec Marie-Stéphane nous avons dégusté des pizzas en parlant d'avenir.
Mon amie Prudence Petitpas et son mari sont venus deux jours nous enluminer de leur présence chaude et énergique. J'aime leur pêche. Ils sont dans la vie. A fond. Toujours pleins d'envies et de projets. 
Peter nous a donné un olivier qui dépérissait sur son balcon. Je me réjouis d'essayer de le sauver d'une mort prématurée. 
Dolce Vita est passée ce matin boire un café à la maison. Finalement ç'a été un verre d'eau sous le chêne. Georges nous a invités à cueillir des cerises, mais elles étaient toutes moisies, blettes, piquées, bref, immangeables. On a bien ri.
Et ce soir, la rencontre de deux femmes étonnantes et pleines d'humour. De celles que l'on a l'impression de connaître depuis toujours. L'une des deux, éprise de culture celtique, vient de s'installer au village, l'autre, photographe d'art,  habite un endroit que j'ai fréquenté pendant trente ans. Le monde est petit. On va se revoir, c'est sûr.

La magie des liens, c'est mon quotidien. 

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23 mai 2022

Maintenant








A l'aube, j'ai entendu comme la voix d'un ange. Elle disait.
« Maintenant. Là, tout de suite. Tu sais, le gérondif latin « manu tenendo » est clair. (C'était un ange érudit et linguiste) Il signifie : 
« Pendant que l'on tient quelque chose dans sa main ». Main, tenant. Tenant dans la main.
C'est joli comme étymologie, non ? C'est comme une évidence.
Mais que tiens-tu de si précieux dans ta main, qui donne à ce moment-cadeau le doux nom de « présent » ?
Mais la Vie, tout simplement. La putain de Vie.  (C'était un ange brut de pomme, qui ne mâchait pas ses mots)
Le fait de ne pas être allongé dans une boîte obscure, figé sur l'infini, décomposé, ou dispersé en poussière dans la mer ou au pied d'un arbre. Y penses-tu chaque matin, en ouvrant les yeux sur ce miracle ? 
La mort aura son tour. Elle le sait. Elle gagne toujours à la fin. Mais pour l'instant, tiens-la en respect. Traite-la en amie, apprivoise-la, je connais pour cela un moyen génial (C'était un ange sûr de lui) : prête ton attention à la Vie.  Profite. (Et hédoniste, avec ça !)
Ressens. Bouge, même si ce n'est que d'un battement de cil. Tu as un corps qui dégage de la chaleur, frissonne,  produit des fluides, des bruits, des borborygmes même. Nourris-le de belles et bonnes choses, bichonne-le, tendrement, car il héberge ton Être. C'est la plus belle des maisons. Ton vaisseau dans l'aventure. (C'était un ange poète, assurément)
Ecoute battre ce petit morceau de chair palpitante qui te maintient (encore cette idée de la main qui tient) droit·e sur ton fil d'Ariane, toujours étonné·e. 

La chance, c'est le principe actif infinitésimal d'une dilution magique. ( C'était un ange se soignant à l'homéopathie). Même quand tu traverses d'horribles tempêtes, elle est là. Ouvre ta main. Saisis-là, ne la laisse pas s'envoler.
Et dis-moi ce qui te rend vivant.  Maintenant. » 
Je le lui ai dit. 
Mais la liste est trop longue pour que je vous l'écrive.

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15 mai 2022

Lettres d'Italie (12) Epilogue

 





Ces trois jours à Venise furent un enchantement. Et l'apothéose d'un voyage de douze jours, un long rêve éveillé. Aujourd'hui, pour le dernier jour, levée tôt pour apprécier la place saint Marc presque vide, et puis, un petit tour en gondole, parce que quand même, c'est incontournablement agréable. Un long moment à l'Accademia, pour se nourrir d'art vénitien. Des milliers de pas, comme chaque jour, sur la longue promenade des Zattere, un quai ensoleillé donnant sur la lagune côté sud. Jusqu'à la Punta della Dogana, où l'on se sent les rois du monde. Et quand on se sent fatigué, on va prendre un latte macchiato sur le rooftop du Carlton, juste pour la vue. Je me suis emplie de belles choses. 

Je sais, j'ai tendance à exagérer, à tout peindre de couleurs vives comme celles des maisons de pêcheurs de Burano. Mais j'ai vraiment aimé partager avec vous, mes chers lecteurs, ces quelques moments quotidiens parmi tant d'autres. Quelques clichés, quelques mots, quelques poudres d'étoiles scintillantes rien que pour vous.
Je vous en offre encore quelques unes, en vrac. Parce que je sais qu'elles seront appréciées.