J'ai commencé un cahier de jardin. J'y raconte la vie de mes fleurs avec passion. Leurs noms étranges ou jolis, leurs couleurs. Mais aussi, les soins à leur prodiguer, les dates de leurs poussées de croissance et celles de leur mise en repos, et puis leurs préférences : les fougueuses qui adorent le soleil à s'en faire péter la corolle, les timides qui n'aiment que la fraîcheur des sous-bois. Et puis les indécises qui minaudent, mi-ombre, mi-soleil, éventées doucement par une brise délicate mais blessées par le Mistral.
Mon amie Dolce Vita me trouve méthodique. Je crois que je suis surtout une poétesse du jardinage. Pas certaine d'être toujours très orthodoxe dans mes pratiques...Mais quelle importance ? Où que mon regard se pose, je m'arrange pour y trouver du bonheur.
J'ai toujours aimé les petits cahiers, sans doute une réminiscence de ce métier de jardinière d'âmes qui fut le mien. J'entends tousser au fond de la salle : un vieux délire d'institutrice, penseront certains. Sans doute. Cette odeur subtile de papier neuf, de crayons neufs, de gommes neuves, cette odeur d'encre, ce parfum de rentrée des classes m'ont envoûtée toute ma vie. Commencer un cahier est un plaisir de gourmet. J'ai fait des cahiers de tout.
Mes cahiers d'adolescentes racontaient ma vie de lycéenne, enflammée de coups de coeur et ternie d'ombres grises. J'ai eu des cahiers d'accords de guitare, des cahiers de gourmandise, d'escapades, de croquis, dans lesquels j'ai crayonné des portraits maladroits, des paysages émouvants.
Des cahiers de grossesse, suivis de cahiers de régime, au rythme vallonné de mes courbes de poids ... Un cahier d'acteurs très beaux, je guettais la couverture de Télépoche pour y découper mes idoles et les épingler comme des trophées.
Un cahier de cueilleuse d'étoiles, un cahier de joies, et même un de lâcher-prise.
En classe, mes cahiers journaux* étaient des oeuvres d'art. Un de mes inspecteurs me dit un jour qu'il n'avait jamais vu cela en trente ans de carrière. Je m'appliquais comme un capitaine de galion remplit son journal de bord. Notant tout. Dans un arc-en-ciel de stabilos. Avec des dessins, des photos, des cartes. Bref, un truc vivant, agréable à lire et relire.
Dans mon cahier de lectures, j'ai consigné les centaines de livres que j'ai dévorés jusque tard dans la nuit. Car vous le savez, j'ai eu la fièvre des mots bien avant celle du samedi soir.
Et puis j'oubliais, mon cahier de chers poèmes qu'un malotru désinvolte m'emprunta un jour et que je faillis ne plus jamais revoir. Confiante, innocente, je n'avais pas pensé à lui préciser que j'y tenais comme à mes yeux. Et cet idiot qui l'avait laissé traîner sur un banc de la cour...
Chacun de mes enfants a eu droit à son cahier de vie, dans lequel rien ne manque, de la première mèche de cheveux au premier bulletin de notes. En passant par la photo du thermomètre de bain et du doudou informe, mâchouillé et tant aimé...
Mes chers lecteurs, vous faites partie d'un de mes plus beaux cahiers. Il est virtuel, il porte le nom de blog, mais je le tiens avec un soin extrême, veillant aux illustrations, à l'harmonie des mots et à la beauté de la présentation. Et vous écrire mes petits billets me rend heureuse.
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Pour les Plumes d'Asphodèle chez Emilie, les mots à placer étaient:
REGARD DELIRE PASSION DANSER SAMEDI NUIT THERMOMETRE TOUSSER OMBRE FRAICHEUR ENVOUTER ENFLAMMER EVENTER.
*Tenir son cahier-journal était une des obligations quotidiennes des maîtres d'école. Enfin, je crois qu'il l'est toujours...