17 janvier 2022

Des champs d'étoiles


 


Je suis née à Barcelonnette. Mon frère fut mon premier héros. Nos jeux d'enfants couraient dans des collines roses et grises, les amandiers en fleurs se miraient dans les torrents constellés de saumons. C'était la montagne âpre du Queyras, où le ciel se fendait de gel chaque nuit d'hiver, et où les étés s'amoncelaient dans les champs en gerbes d'or.
C'est là que j'appris à aimer les étoiles. Et les blés.

Un jour pourtant, car tout a toujours une fin ...  mon père annonça une catastrophe : il était muté à la ville. Nous connûmes alors les délices doux-amers de la vie en appartement, où l'on écarquillait les nuages pour entrevoir la lune, à travers les vitres exiguës de nos chambres étroites. Les immeubles d'en face nous gâchaient la vue, nous cachaient la vie.
Il fallait marcher en chaussons, à cause des voisins. Jouer à la balle en mousse, s'entourer le coeur de peluche, pour absorber nos colères et nos cris de joie. Je me réfugiai dans la lecture, la seule activité acceptablement silencieuse qui pouvait m'emmener de liane en liane sur des galions voguant sur des mers émeraudes, à la découverte de contrées lointaines où des princes mouraient d'amour, juchés sur des éléphants.
C'est là que j'ai appris à aimer les livres. 

Aujourd'hui c'est là que je vis. La maison est juchée sur un tapis d'herbe craquante, entourée de chênes pubescents. Un fin rideau de calme frémit au moindre vent : ce sont les acacias et les pins qui ondulent. Les crocus étoilent les sous-bois.
Je joue à d'autres jeux, mais la joie est intacte.
Sur mon épaule, le bras doux et puissant de l'amour a remplacé la main de mon frère. Tes doigts forment un panier où je dépose mes mots, infini de l'instant, inaltérable source.
Les étoiles, les livres et les blés ont un pris un goût incomparable.


Tableau d'Angeles M. Pomata





Pour l'atelier du Goût.

13 janvier 2022

L'année des cygnes

 

« Un cygne, c'est comme un 2 avec des ailes » Lucas, 8 ans.


J'ai toujours aimé la ressemblance du cygne avec le chiffre 2. La majesté de ce cou joliment façonné par la nature prend toute sa beauté, chaque soir, à 22h22, où je ne puis m'empêcher de voir, sur le cadran numérique, une procession parfaite de ces volatiles gracieux. Effleurant doucement la surface du temps. 
Cette année, quelle chance, ils vont nous accompagner un court instant, si l'on veut bien considérer qu'une année terrienne n'est qu'un souffle, un soupir dans le cosmos. Ces trois cygnes-là ne reviendront plus avant...2122 si je ne m'abuse. Quant à l'alignement parfait de 2222, je crains que notre engeance ne soit plus là pour voir ça...
Et c'est justement en pensant à tout cela qu'hier soir, j'ai eu une conversation passionnante avec une de mes nièces chéries. Cela portait sur les signes (ah, l'heureuse homonymie !) que la vie place subrepticement sur notre route, et que nous décidons de voir ou non. Je serais assez baudelairienne sur ce coup-là : «La nature est un temple où de vivants piliers, laissent parfois sortir de confuses paroles, l'homme y passe à travers des forêts de symboles, qui l'observent avec des regards familiers»...
Je trouve tellement plus amusant d'y prêter attention, tellement plus poétique  d'ajouter un peu d'irrationnel dans ce monde robotisé et si peu drôle.
Le grand Albert Einstein, ne disait-il pas que « les coïncidences sont une manière pour Dieu de rester anonyme » ? Einstein, quand même... Un mathématicien avec de l'humour, c'est délicieux...J'ai repensé à mon prof de maths de cinquième, celui qui m'a fait aimer les maths, avec son regard bleu et ses petites fesses qui bougeaient joliment sous son patte d'eph quand il écrivait ses équations au tableau d'une main assurée. Mais je m'égare...
Bref, ma nièce me confiait les subtiles coïncidences qui émaillaient sa rencontre avec un garçon en qui elle a tout de suite reconnu l'Amour.  Le vrai. 
Nous nous sommes mises à nager en pleine synchronicité. A vibrer à la même fréquence. Je faisais des parallèles avec ma propre histoire.
-Tu te rends compte, ma Tia, (oui c'est comme ça qu'elle m'appelle), combien la vie est merveilleuse, si l'on prend garde à tous ces signes ? 
S'ensuivit une longue liste de concordances et de simultanéités incroyables. Que les cartésiens auraient aussitôt classés dans les purs hasards sans signification statistique. Peuh ! les pleutres...
-Et tu ne devineras jamais quel livre lui a été offert, ma Tia, alors qu'il ne te connaît pas : « The Celestine Prophecy » un livre qui parle justement...des signes. 
Quoi qu'il en soit, y réfléchir permet de développer son intuition.
Qu'on les attribue à la providence, à l'univers, au destin, à Vichnou,  à toute forme d' intervention surnaturelle, ou à l'influence de la masturbation des crabes sur le recul des falaises, peu importe. Personnellement, je crois simplement à l'hypersensibilité en tant que don magnifique. Les intuitions sont surtout d'excellentes balises de vie, à condition de savoir les écouter et les déchiffrer. Ça m'a plutôt bien réussi jusqu'ici.


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10 janvier 2022

Volutes de souvenirs






 En ce temps-là, j’étais un peu bohème, et je chantais le soir dans un sombre pub de Little Italy, à l’angle de Mulbery et de Hester Street. Le cabaret s’appelait l’Alouette bleue.

J’avais la hanche gironde, et mes seins blancs, moulés dans des robes évanescentes à la Jean Harlow, transformaient la gent masculine en pauvres loups de Tex Avery, les yeux exophtalmés et la langue pendante. C’était du délire dans la salle quand j’attaquais une pole-dance lascive autour du pied de micro, tout en chantant « C’est si bon ».

J’apparaissais dans un nuage de fumée rose, et je baguenaudais sur des rythmes suaves de blues et de smoothy-jazz, cependant que les mâles du premier rang s’agrippaient à leur verre de old bourbon comme à des bouées de sauvetage. 
C’est à ce moment précis de mes incertaines errances américaines que je fis la rencontre du Gentleman des plaines. Nos flâneries noctambules nous avaient amenés sur la même rive de l’Hudson, à contempler les mêmes eaux noires, un soir de mai.

Lui, chien de prairie, prisonnier d’un passé nébuleux, ivre de route 66, de country music et de grands espaces, jaunis par la chaleur et le sel, où William Cody faisait pacager ses mythiques troupeaux de cornes.

Moi, libellule de comptoir, aux yeux de poupée agrandis par le rimmel fondu et les cernes des nuits sans sommeil. Deux parias de la vie. Nous nous payâmes un road movie en liberté digne de la MGM dans un remake de Kerouac. Il m’offrit avec enthousiasme un aller simple pour une love story céleste et unique, plaquant sur ma bouche un baiser de circonstance, mi-Bogart, mi-Brando. Je fondis comme un ice-cream hollywoodien.

Je ne l’ai jamais revu…Certains disent l’avoir aperçu un jour sur un trottoir de Brooklyn. D'autres affirment  qu'il tiendrait un blog. Mais rien n'est certain.
Moi je sais qu'il se reconnaîtra toujours dans mes lignes, même des années plus tard.



Pour l'atelier du Goût. 

Et Sarah Vaughan pour la musique d'ambiance

04 janvier 2022

L' écume des jours

90 idées de photographie noir et blanc qui peut décorer vos murs



 L'écume des jours, c'est ce qui reste de nous comme digne d'être dit, partagé, raconté, et enfin placé sur les étagères du souvenir. Ce sont les petits riens qui tissent les grands liens.
L'écume des jours se ramasse délicatement, chaque soir, avec une épuisette extraordinaire, celle de l'attention à l'autre. Une écumoire retenant le fort, l'important, le magique, et laissant filer le dérisoire à travers ses trous bien réguliers.
S'il était une seule résolution de janvier, dans mon panier d'intentions pour l'année naissante, ce serait celle-là : partager chaque jour, avec mes aimés, un détail, une photo, un message. Une phrase tirée de lectures, une toile d'araignée surprise dans la rosée de l'aube. Un appel spontané et sans attente.
Le Noël dernier m'a donné l'occasion de réfléchir à tout cela.
Ne pas attendre de se revoir. On croit qu'on aura tout le temps de dire tout ce que l'on a loupé depuis deux mois, mais rien ne vient. On ne rattrape jamais ces moissons quotidiennes de petits bonheurs, d'anecdotes délicieuses, ils s'envolent tels des phalènes dans une nuit chaude. Dissous par le temps, ils ne supportent pas d'être mis en conserve, ils se dégustent dans la pleine fraîcheur de l'instant.
Nous ne sommes plus au temps des correspondances épistolaires de Madame de Sévigné, bien sûr. D'aucuns le regrettent. Mais poster une lettre par jour, qui le fera ?
Heureusement, les moyens de communiquer fleurissent sous nos doigts, à nous de les saisir. 
Gardons le lien, soyons des diaristes, tissons ce petit fil de chaîne en organsin, léger, mais solide et torsadé, cultivons l'amour en distanciel, faisons du présentiel une éclaboussure de joie. 
Et, pour n'avoir pas perdu le fil,  goûtons à la délicieuse impression, quand on se revoit, de s'être quittés hier, riches de nos expériences mutuelles.



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Pour l'atelier de Filigrane, merci à la Licorne.

01 janvier 2022

2022











A tous les paresseux du sourire, les étiolés du zygomatique, les désaimants, les blasés, les désabusés, les désespérés, les réalistes, les pessimistes, les pauvres en humour, les sous-doués du bonheur, les bâillonnés, les sourdes oreilles, les haineux, les arrogants, les grinçants, les sarcastiques, les ambitieux, ceux qui savent tout, ceux qui prônent, ceux qui n'ont plus d'envies ni de désirs, ceux qui pontifient, ceux qui proclament, ceux qui exhortent. 
A tous ceux qui pensent qu'il est vain, pusillanime, enfantin ou idiot de formuler des voeux au jour de l'an, j'ai envie de dire :
Et si vous regardiez autour de vous ? Mais vraiment. Du fond des yeux, du fond du coeur ? En oubliant ce que vous croyez savoir ?
Si vous empruntiez des chemins détournés, si vous buviez aux fontaines et faisiez couler du sable entre vos mains comme de l'or ? Si vous vous remettiez à sauter dans les flaques ?
Combien le monde, soudain, dans les mille miroirs qu'il nous tend, vous paraîtrait plus beau ! Si vous vous mettiez tout doucement à croire, en ce que vous voulez, mais avec force et ardemment ? Si vous arrêtiez de heurter du bout du pied les mêmes cailloux, les mêmes seuils, pour changer d'horizon, de focale ?
En ce premier jour de l'An, mes lecteurs adorés, vous qui n'entrez, bien sûr, dans aucune de ces cases étroites que je cite au début de mon texte, je vous souhaite, plus que jamais, de respirer large et beau en cette nouvelle année.
Je vous souhaite des chemins de fourmis sur des terrasses blanches, des déjeuners de soleil sous des ciels éclatants, des torrents enivrés, des forêts d'eucalyptus et des montagnes de fruits mûrs. Des ruelles obscures et des concerts de jazz. Des sauts à la corde et des cascades d'ambre. Des nuits d'encre et des étangs de fées. Des sourires d'enfants, des mains chaudes, des pieds de nez, des yeux de Chimène et des joues de velours.
Je vous souhaite des rires, des larmes et du sel, du bonheur, de la fièvre et du miel.
Tout ce qui rend la Vie unique et habitable. 

Bonne année 2 0 2 2  !!!

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29 décembre 2021

Ambivalence

Quand j'eus entendu parler le savant astronome,
Quand les preuves, les calculs, furent alignés en colonnes devant moi,
Quand on m'eut montré les graphiques, les diagrammes, pour les additions, divisions et autres mesures,
J'éprouvai tout à coup inexplicablement une nausée, une lassitude,
Et m'éclipsant sans bruit m'en allai dehors tout seul,
Dans l'air de la nuit humide et mystérieux, et de temps à autre,
Levai les yeux dans un silence total en direction des étoiles.

Walt Whitman, Feuilles d'Herbe




La joie et la mélancolie ne sont jamais aussi proches que durant tous ces jours que l'on appelle Noël. Celui-là n'a pas échappé à cette règle : les mauvaises nouvelles, tapies dans la nuit étoilée, enfouies sous les bonshommes de neige ou dans les papillotes, sont toujours prêtes à bondir sur les fêtards pour leur rappeler à quel point Noël est la fête de toutes les ambivalences. 
Cette année, la bestiole infernale a encore joué les trouble-joie aux tables familiales, entravant les liens pourtant si forts qui nous rassemblent et nous aident à tenir. Nous privant de ces étreintes chaudes que d'aucuns rêvent de remplacer par le règne du « sans-contact ».
Qui, parmi vous, a réussi à oublier vraiment la pauvre tristesse de la réalité, celle que l'on tente simplement de mettre chaque année entre parenthèses, l'espace d'une trêve ? Sûrement pas mon amie Mathilde qui a vu son papa partir vers les étoiles. Sûrement pas ces milliers d'esseulés, d'oubliés, de mal-aimés qui passent les fêtes le coeur en berne ou l'estomac vide.

J'ai puisé beaucoup d'émotions différentes dans mon ventre à papillons. Du bonheur, de l'espoir, du manque, de la fierté, un soupçon de culpabilité, de la nostalgie, de la gratitude, un brin de colère aussi.
La joie pure de mes petites étoiles, Sibylle et Alba, dansant en découvrant leurs cadeaux,  ne m'a pas fait oublier l'absence d'un de mes fils et de sa compagne.  L'ambivalence est allée se loger jusque dans mon coeur de mère. Au menu, confit de canard et conflit d'amour. Devais-je me réjouir des présents ou déplorer les absents, sans offusquer quiconque ? J'ai gardé pour moi les tourbillons de la moulinette à persil qui me sert de tête. Le maelström de sentiments qui m'ont essoré le cerveau. Je suis contente de pouvoir les faire sortir ce soir.
C'était beau. Turbulent, joyeux, délicieux, étoilé, mystique, musical, familial et riant.
Avec juste cette pointe de délicate amertume qui accompagne les mets raffinés. Histoire de bien se rappeler notre condition de grains de sable broyés par le temps : nous ne contrôlons  pas grand-chose ici-bas. 

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Ah, et puis j'oubliais, mes chers lecteurs : j'ai dû modérer mes commentaires quelque temps, mon espace ayant fait l'objet de l'intrusion nauséabonde d'une trollette complètement siphonnée qui est venu m'abreuver de messages (abs)cons. Je lui conseille, si l'envie la prenait de se pointer à nouveau, de faire plutôt un large détour pour éviter ce blog parfaitement inintéressant pour elle. Dans le cas contraire,  je ne répondrais pas de moi, ni surtout de ma garde rapprochée. Dont mon cher Xoulec.

20 décembre 2021

La sorcière de la rue d'Orchampt

 


C'était une rue pleine de rêve. L'âme des poètes y errait, comme partout à Montmartre. Monsieur Martin, notre professeur d'art à l'Ecole Normale, y avait habité, et se vantait souvent d'y avoir croisé Rubinstein, Stephane Grappeli et quelques autres artistes parisiens. 
Un jour, il nous montra la litho d'Utrillo représentant, en quelques traits de crayon nerveux et précis, sa célèbre rue d'Orchampt. 
Je fus aussitôt transportée des années en arrière, chez une de nos vieilles voisines, à laquelle ma mère avait eu la drôle d'idée de me confier pour une après midi. Elle possédait une reproduction de ce tableau. Au-dessus d'une cheminée dont l'odeur âcre brûlait la gorge. Je savais bien que j'avais déjà vu quelque part ces silhouettes à faux-culs et la funeste perspective cavalière des bâtiments la bordant. Je ne sais plus par quelle mauvaise magie je m'étais retrouvée dans cette maison cafardeuse, près de cette femme revêche, et abandonnée des miens.
Le noir du tableau s'accordait bien au noir général qui régnait chez cette sorcière. Noir comme sa longue jupe de vieille Corse et son fichu. Noir comme ses yeux de corbeau qui m'effrayaient. C'est fou comme la mémoire affective, sensible, olfactive reste ancrée en soi. dans les replis de l'âme. Surtout quand on a vécu une telle frayeur, à seulement cinq ans. Je passai la pire après-midi de ma vie, à me demander à quelle sauce elle allait m'accommoder dans son chaudron. Et je m'imaginai avec un haut-le-coeur mâchée par sa bouche sans dents. 

-Observez les lignes de fuite, enchaîna monsieur Martin, me ramenant dans le présent.
Mais ce jour-là, la seule ligne de fuite que je pus observer fut la mienne. Je quittai le cours, oppressée par ce souvenir d'enfance.
Aujourd'hui, quarante ans après ce cours de peinture cathartique, la rue d'Orchampt a enfin pris des couleurs. Le guide tend la main pour qu'on ne l'oublie pas. Un pâle vent d'automne secoue les micocouliers. La maison de la chanteuse semble garder la rue comme un sémaphore en hommage à son talent.
Les ombres noires de l'enfance ont été absorbée par un ciel plein de promesse. Plus Sisley qu'Utrillo, au passage.
Si ça se trouve, devant la maison de briques rouges, je croiserai peut-être le Goût et sa Lumière. Ou le Passe-Muraille de Marcel Aymé.
C'est une rue pleine de rêves.






Pour l'atelier du Goût.

18 décembre 2021

Chez Lucile







La maison est un havre paisible. Nichée dans un grand jardin un peu luxuriant. Décorée avec art, meublée avec soin. 
La maîtresse des lieux a le goût des petits détails à la britannique, et j'aime ça. 
Un bouquet d'hellébores blanches illumine la table. Tout est simple et pourtant quelque chose de raffiné surgit de ces fleurs délicates, de ces assiettes d'un rouge profond. Un bouquet de branches argentées abrite un calendrier de l'Avent fabriqué de ses mains. Des cartes ornées de nuages, de pensées et de paroles bibliques, comme des papillons posés sur l'esprit de Noël. C'est très beau.

Ce devait être juste un vin chaud, accompagné de gougères. Un apéritif dans la douce chaleur du poêle à bois. Et puis surprise, le vin chaud se prolonge par un petit repas froid, du fromage, des charcuteries et un fruitcake, des mets divinement anglais, pour le coup. Quand on se sent bien, on n'a pas envie de partir, de quitter des sourires, des yeux qui pétillent, une moustache qui frise. La moustache d'Albert, son mari, évidemment. 

Jusqu'à une heure avancée de la soirée, on devise, on échange, on papote. On repeint le monde aux couleurs qui lui vont bien, espoir, gratitude, joie. On n'est pas du genre à se lamenter, pour ce que ça sert, de toutes façons, de déplorer le gris du monde... Un voile d'inquiétude pour les générations futures, vite dissipé par la confiance qui rayonne.
Le tout sur fond de Radio Classique, ce qui rajoute une touche de « hors-temps » à cette soirée. On reconnaît, par exemple, l'adagio du concerto numéro 23 de Mozart. 

Oui, je sais, Lucile va rougir en lisant ces lignes. Et pourtant...Je ne dis que la vérité. Lucile est un soleil, avec un grand coeur. C'est une femme lumineuse, de conviction et de bienveillance. Son mari est affable, malicieux, avec un rien dans le regard qui rappelle le Major Thompson. Il pourrait presque s'appeler Marmaduke, hé hé !
 Bref, deux bien belles personnes, comme on aime en croiser. 
Lucile lisait ce blog bien avant que nous nous rencontrions. J'avais d'ailleurs immortalisé notre rencontre dans ce billet. Comme une petite flamme dans la brume d'automne, elle était apparue, discrètement, dans ma vie. Et paradoxalement, avec une grande présence. 
C'est bon de trouver de nouveaux amis sur son chemin.

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Un bouquet d'hellébores blanches...









13 décembre 2021

Saut de puce

  

Photo Céleste


Les crépuscules d'hiver sont sublimes ici, dans la Drôme des Collines. Le ciel reste lourd et bas toute la journée, et soudain devient poète à seize heures. Musicien des couleurs. Enflammant l'horizon, et projetant une lumière étrange, presque surnaturelle, sur le chêne aux maigres feuilles. C'est beau, non ?
J'ai pris un temps d'inspiration derrière la vitre. Le moment m'a saisie. Tiens, j'y pense...aujourd'hui, c'est la sainte Luce. 
L'étincelle de joie des jours qui avancent du saut d'une puce. La fête des optimistes impénitents.  L'ingénieur son et lumière céleste a produit, pour la célébrer, un de ses plus beaux spectacles. 
Tout est déjà dit, du vivant, de ce mystère insondable du noir, du blanc et de l'arc-en-ciel. Et tout est pourtant à redire, chaque jour, parce que c'est un miracle.

Quand je pense que nos lointains ancêtres avaient peur chaque soir que le soleil ne reviennent pas le lendemain. Apeurés par ignorance.  J'ai perdu mes peurs une à une.
 J'ai appris à vivre en clarté. Les ombres mauvaises m'ont quittée. J'aime allumer des chemins de ma nuque à mes reins. Tracer du bout des doigts l'amour et le désir, qui tendent le ciel et les étoiles. Ouvrir l'horizon de mes bras. Et poser comme une framboise ma bouche sur ton coeur.
Le mien fait des sauts de puce en écoutant tomber la nuit. Dans tes bras elle sera douce et chaude comme un édredon de plume.

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09 décembre 2021

L'âme des pierres

Notre-Dame de l'Ermitage, Deux-Sèvres

        Les petites chapelles m'ont toujours procuré une joie profonde. Et depuis le temps que je les cherche, que je les visite, que je les épingle comme des papillons dans mon album photo, je ne m'explique toujours pas cette attirance. C'est mystérieux, l'attirance. 
Ce qui est certain, c'est que je n'ai que de doux souvenirs de ces petits temples pleins d'humilité, souvent nichés dans la verdure, ou perchés sur des hauteurs imprenables. 
Chateauneuf sur Isère
Saint Hugues, Châteauneuf sur Isère
        L'âme des pierres murmure des histoires incroyables au coeur des visiteurs qui égarent leurs pas près d'elles. Il faut parfois marcher longtemps. Grimper des chemins arides ou escarpés. Ou chercher un point, tout petit, sur un plan mal indiqué, au détour d'un bosquet. 
        Et puis, il faut s'asseoir, simplement, sur le seuil, avec un rayon de soleil sur la joue, pour goûter à l'extraordinaire de vivre. 

Un plaisir solitaire, ou en partage. Mais attention,  ne pas être trop nombreux, ou le charme se rompt. 
        C'est là, dans cette toute petite chapelle qui m'avait tant troublée, illuminée de l'intérieur par le couchant, que muni de son pendule, Blutchy m'apprit à sentir la vibration tellurique de ces lieux pleins de symboles. Ce fut un moment inoubliable, un instant de grâce.




        Avec Chinou, nous partageons cette même passion, elle les croque avec bonheur dans son carnet d'aquarelles. Elles ont une douceur presque vivante sous son pinceau. 




Où était-ce , Chinou? Je ne m'en souviens plus...


- C'est la chapelle de la Madeleine à Pezens.
- Ah ! merci Chinou. J'avais un trou de mémoire...

Et ce mur-clocher si particulier ?






La chapelle du Val Des Nymphes, à la Garde-Adhémar, m'inspira ce billet sur l'inattendu. 
Un lieu magique où l'on s'attend à voir surgir des elfes et des trolls sous chaque brin d'herbe...je suis sûre que Petrus s'en souvient.


La Balme, à Montvernier

        



        Parfois, depuis des années, on voit une chapelle tout là-haut,  dominant une route que l'on prend par habitude. 
        A chaque fois, on se dit : « Tiens, un jour, il faudra que j'y monte » Et puis un jour, allez savoir pourquoi, on emprunte un chemin de traverse pour, enfin, aller la voir de plus près...
        C'est ainsi que j'ai découvert cette petite merveille, au bout des célèbres lacets de Montvernier. (Connus surtout des amateurs de bicyclette)

    
    


Celle-là est sans doute une des plus haut perchées que j'aie visité. 
Comme un refuge après la mort de mon père. Un moment empreint d'une grande émotion.


Sainte Marie, Névache, Vallée de la Clarée

Notre Dame de Pitié, Noves


Ici, je sens encore sur ma peau la douceur de la brise provençale, et vibrer le chant des cigales, si présentes. J'y connus un joli rêve, une parenthèse d'évasion à un autre  moment bien compliqué de ma vie.
Peut-être le mot consolation donne-t-il une idée assez fidèle du sentiment éprouvé auprès de ces vieilles pierres ?






Dans celle-là, j'accompagnai une amie vers sa dernière demeure. Dix ans déjà...

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Et devant la beauté de celle-ci, je fus prise de pensées philosophiques sur l'absurdité des guerres et autres conneries humaines alors qu'il serait si simple de...

Chapelle du Pic, Saint Romain de Lerps



Je pourrais continuer longtemps... La dernière dont je vous parlerai tient davantage de la grosse cabane de berger que de l'édifice religieux. Et pourtant, mes parents aimaient y monter, car elle dominait toute la vallée de La Vésubie. On y avait une vue superbe. C'est sans doute là que, depuis l'enfance, j'ai senti en moi cet attrait mystique pour ces monuments hors du temps. Sur la photo, en 2005, je suis devant la chapelle, avec mon fils, et ma mère. 

Avec, en trait d'union de trois générations, l'âme des pierres.

La chapelle de la Trinité Saint Martin Vésubie.










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06 décembre 2021

Saisons



Subitement il fit très froid. Antonio sentit que sa lèvre gelait. Il renifla. Le vent sonna plus profond; sa voix s'abaissait puis montait. Des arbres parlèrent; au-dessus des arbres le vent passa en ronflant sourdement. Il y avait des moments de grand silence, puis les chênes parlaient, puis les saules, puis les aulnes; les peupliers sifflaient de gauche et de droite comme des queues de chevaux, puis tout d'un coup ils se taisaient tous. Alors, la nuit gémissait tout doucement au fond du silence. Il faisait un froid serré. Sur tout le pourtour des montagnes, le ciel se déchira. Le dôme de nuit monta en haut du ciel avec trois étoiles grosses comme des yeux de chat et toutes clignotantes.
Giono. (Le Chant du Monde)





Je me suis mise à aimer l'hiver, c'est fou comme on change, je me suis mise à aimer le froid, le vent, la neige, la fine dentelle de grésil qui souligne le chemin au petit matin. Moi la fille du soleil, l'adoratrice de Rhâ, je fais les yeux doux à Tefnout, la déesse de la pluie, de la rosée et des nuages. 
Ah les nuages, les merveilleux nuages, qui écrivent le temps mieux qu'un journal, en pleins et déliés au-dessus des falaises du Vercors. La bise noire, le brouillard qui drape ses voiles sur l'horizon. Et l'eau, si précieuse, source des sources, sous toutes ses formes. Le givre sur les sapins, les perles sur chaque brin d'herbe comme autant de diamants.

Je me suis mise à aimer toutes les saisons, bien marquées. Celle qui fait chanter les cigales et jaunir le gazon, et celle qui met l'or et le pourpre aux forêts. Celle qui déshabille les arbres, et celle qui les rhabille de vert tendre, dans une explosion de bourgeons. 

Certains se lamentent sans cesse, derrière leurs carreaux, en attendant que le « beau » temps revienne. 
Il y aurait des thèses à écrire sur la prétendue beauté du temps sec, l'été « belle saison » comme s'il y en avait de moches....
Ceux-là, les rageux, vivent comme dans une sorte de long transit inconfortable entre deux étés.  
Venez à moi, saisons mal aimées. 
J'aime déguster, à chaque minute, votre menu du jour.
Et ne croyez pas à une résignation devant l'inéluctable. Non, j'aime vraiment, de plus en plus, le gros temps cher à Brassens.  Je rends grâce simplement, d'avoir un toit, et des yeux pour admirer la nature quand elle change de vêtements.
J'aime le glouglou de la pluie sur les tuiles,  les dessins noirs des branches se découpant sur le ciel gris. C'est beau comme une estampe. J'aime les jours tellement courts qu'ils semblent timides, les nuits si longues qu'elles emmitouflent le monde dans leur ombre épaisse, piquetée parfois d'étoiles glacées.
Et c'est réjouissant, chaque jour, de ne rien attendre d'autre du temps qu'il fait, que le bonheur de ses variations. 

03 décembre 2021

Kyan

 






 J'avais acheté les billets pour ce spectacle il y a deux ans. Et de rebondissement en rebondissement, de report en report, Kyan nous a finalement donné rendez-vous mercredi. Peut-être connaissez-vous son visage un peu lunaire de petit garçon grandi trop vite, avec ses deux grands yeux d'écureuil tendre. 
Il s'est illustré, il y a quelques années déjà, dans une série appelée « Bref ». Le principe était simple : résumer en une minute une journée de la vie trépidante et morose d'un célibataire trop romantique et trop sensible pour ce monde. Le comique résidait notamment dans un flot de paroles ultra rapide impossible à comprendre pour un étranger apprenant la langue française.
Bref, j'adore Kyan.
Et le spectacle a tenu ses promesses. Une performance d'acteur seul en scène. Une très belle finesse d'écriture. Une heure et demie de rire, avec souvent le même débit que dans « Bref ».
Et puis, par moment, des touches de tendresse et d'émotion, à travers les souvenirs d'enfance. Ou dans l'hommage discret à son père, un vieil iranien bourru et plein de sagesse. Et rempli d'aphorismes solennels, aussi, comme tous les pères.
« Mon fils, au lieu de voler une orange, il vaut mieux planter des graines » disait-il. 
Ou encore : « Dans la vie, il faut être courageux et honnête ». 


« Quand on est ado, toutes les phrases que l'on nous répète deviennent des phrases-cultes » dit Kyan dans son spectacle.
Et c'est vrai, on s'est tous construit sur certaines phrases entendues, ressassées comme des mantras. Des phrases qui peuvent nous avoir donné confiance, ou au contraire affaiblis à jamais. J'ai repensé à mon père et à ses phrases. 
Lui qui disait souvent : « L'humour sauve de tout »...
 J'ai souri, et en même temps j'ai pleuré. Parce que le rire et les larmes ne sont jamais bien éloignés.

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Kyan Khojandy, 
Une bonne soirée