“Il pousse plus de choses dans un jardin que n'en sème le jardinier.”
Proverbe espagnol.
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Quelle drôle de fleur !
Merci à ma lectrice anonyme qui m'a donné son nom :
Spirée Salicifolia |
Le village est niché dans une vallée encore verte à cette saison. Mais la végétation de chênes et de genêts, d'arbouses et de cistes laisse supposer que les étés doivent griller le paysage et chauffer les pierres comme dans une rôtissoire. De vieux bâtiments industriels abandonnés témoignent d'un passé florissant évanoui. Les brumes du temps et du progrès en ont laminé les contours, et il ne reste que les squelettes de l'ancienne vie.
On filait la soie et le nylon dans les moulinages. Une énorme énergie habitait la population. Il fallait réinventer un monde d'après guerre, reconstruire.
Et puis les gens ont quitté peu à peu le terroir. Saint Sauveur n'a pas réussi à sauver le village du marasme. On vit là-haut le coeur lourd mais la montagne belle, comme dans une chanson de Ferrat. D'ailleurs son ombre de poète flotte sur chaque bruyère, chaque caillou des chemins.
Lui, le jardinier, il s'avance, droit comme un i, avec un éternel sourire qui fait pétiller ses yeux sous sa chevelure neigeuse. Il a connu tout ça, l'expansion, l'apogée et le déclin de ce coin d'Ardèche, l'enthousiasme des pionniers, des hommes vaillants, imaginatifs et courageux, qui avaient de l'or dans les mains. Il y est resté. Lié à ce lieu à jamais.
L'or, il l'a toujours au creux des paumes, et il l'échange avec la terre, dans un dialogue quotidien avec ses fleurs, ses légumes, ses arbres. Il dit qu'il a levé le pied, qu'est-ce que ça devait être alors ! Moi, je le trouve ravissant son jardin.
Il me montre sa citerne, ses plantations entrelacées, de cardons et de marguerites, de tomates et de pourpiers. Ici, pas de rangées bien droites. Ce qui se mange et ce qui n'est là que pour la beauté des yeux se mêlent en harmonie. « En rang d'oignon » reste une expression virtuelle, inadaptée à ce délicieux fouillis végétal.
Mais il s'y retrouve, attentif à chaque brin d'herbe, chaque bouton, chaque tige, chaque promesse de floraison. Le jardin, c'est son royaume, son oxygène, sa force.
Quatre-vingt-cinq balais et il monte encore au sommet de la montagne, jusqu'à la table d'orientation, sans bâton, sans appuis, pour nous faire admirer son pays. Il n'ôte sa casquette que pour se gratter la tête, dans un geste de vieux cow-boy encore étonné par la magie du monde.
Je pense au lien étymologique et mystérieux entre humus, humanité et humilité : il en est un bel exemple.
Je m'extasie devant des espèces dont je ne sais pas le nom. Lui non plus d'ailleurs ne les connaît pas toutes. Quand il en apprend un, il l'écrit dans un grand cahier d'écolier à petites lignes, où il rédige des notes, un peu comme sur un blog.
Il me présente les coquelourdes,
je lui apprends l'échinops sphaerocephalus.
On échange nos joies d'apprendre.
Il s'appelle Jean-Claude. Initiales JC, comme un certain illustre jardinier d'âmes. Il m'a donné samedi une belle leçon de jardin, de vie et d'espoir, juste avant de déguster le délicieux repas préparé avec amour par sa femme Michèle avec les petites pommes de terre et la laitue fraîchement cueillies dans la rosée du matin.
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