Il y avait des jours et des jours que le bazar s'installait dans ses tiroirs. Par manque de temps, par négligence, par lassitude, par fatigue, elle avait laissé faire.
Il était temps qu'elle mît un peu d'ordre dans ce véritable bordel qu'était devenue sa vie. Il s'agirait de faire le grand nettoyage de printemps. De retrouver le chemin de ses priorités, de ses rassurantes certitudes, de sa joie de vivre. Ce ne serait pas facile. Certains recoins étaient pleins de toiles d'araignées, la crasse quotidienne s'incrustait dans les rainures, cela rendrait malaisé le passage du chiffon.
Des zones d'ombres nouvelles apparaissaient. Au hasard d'une conversation terrible elle avait vu choir ses illusions comme de vieux pétales fanés. Des illusions de petite fille qu'elle gardait comme des images jaunies entre les pages d'un livre. Non, sa sainte famille, celle où elle avait grandi, n'était pas différente, hélas, de celles qu'elle avait lues chez Gide, Mauriac ou Bazin. Mais au contraire pleine de jalousies ancrées, de non-dits, de secrets inavoués, de trahisons, de bassesses, de pitoyables médisances. Des nids de serpents. Les liens du sang se révélaient empoisonnés. Rien n'était idéal.C'était sa famille, elle l'aimait comme cela aussi.
Elle tremblait maintenant pour sa propre progéniture, désirant ardemment ne jamais la voir un jour se déchirer ou se mépriser.
Les deuils étaient difficiles à faire. Elle le réalisait, elle avait présumé de ses forces, elle que l'on disait toujours un roc, un rocher, une force vive de la nature...n'était plus qu'un vieux paquet de chiffons humides et gris, quand elle pensait aux pertes de son existence...
Le temps avançait inexorablement, et si son visage était encore miraculeusement préservé, elle ressentait déjà les rides de son coeur, comme des griffures. Et la douleur étreignait parfois son corps sans qu'elle l'ait bousculé.
Les vacances lui semblaient bien courtes pour retrouver l'énergie qu'il lui faudrait pour le troisième trimestre, et se replonger dans l'étourdissant tourbillon. Et affronter les mêmes injustes critiques, les mêmes usants problèmes. Sa zénitude habituelle était mise à mal.
Les mots eux-mêmes la trahissaient: elle qui les aimait, les adorait même, elle qui écrivait comme elle respire, avec bonheur, avec jubilation, se posait des questions sur ce blog, la nécessité ou non de s'épancher. La pudeur lui interdisait d'entrer trop dans l'intime, et en même temps, elle en avait besoin. Et puis, elle avait expérimenté la difficulté d'exprimer exactement les ressentis, dans cette fameuse et dévastatrice conversation où elle s'était retrouvée épinglée comme un papillon dans une boîte, par l'incompréhension et le double langage, et la difficulté de faire comprendre qu'elle n'était plus la même. Qu'elle avait changé en mieux, pensait-elle. Mais que les mots pouvaient être pauvres parfois, devant l'immense fossé qui sépare les êtres!
L'Autre, son Autre, ne comprenait pas ces soubresauts, ces interrogations existentielles, suivait sa route en caracolant devant sans l'attendre et ainsi elle apprenait à ses dépens que l'être humain est toujours seul dans ses pauses respiratoires, ses apnées de l'âme. Elle, s'essoufflait, il lui fallait se désaltérer à une source, ralentir le pas, flâner un peu.
Elle ressentait dans toutes ses fibres ce mal-être, sachant qu'il lui faudrait puiser en elle la force de se ressaisir.
Et c'est là que surgissait le premier espoir: sa vitalité naturelle était toujours là, tapie. Même s'il lui fallait souffrir, tirer des traits, renoncer encore et encore, elle allait rebondir, elle en était sûre.. Elle s'en rendit compte, à ce demi-sourire qu'elle sentit flotter sur ses lèvres après avoir essuyé ses yeux.





