Je vois bien, quand je parcours les espaces des autres, quand je lis vos quotidiens, vos attentes, vos frustrations, que ces sentiments négatifs tiennent le haut du pavé dans la tragi-comédie humaine . "Les gens heureux n'ont pas d'histoire", "les chants désespérés sont les chants les plus beaux... " Ces poncifs éculés, trimballés depuis des lustres jusqu'à en devenir des ectoplasmes mous, des phrases vidées de substances, des éponges fétides noircies d'avoir essuyé d'un revers de main la douceur, la joie, la bonté en les taxant de mièvrerie, de sirop à l'eau de rose. La cruauté du monde, sa noirceur, nos vicissitudes, nos turpitudes, Iago, MacBeth, Céline, Sophocle, Sartre, Voilà ce qui nous plaît. Et je n'échappe pas à la règle, j'aime bien me faire du mal. J'aime pleurer en lisant. J'aime souffrir. Surtout au cinéma. Là, je suis comme une adolescente qui triture un innocent bouton jusqu'à en faire un furoncle immonde gorgé de pus en écoutant des musiques suicidaires. Je lâche la bonde, je vomis, je me roule dans la fange. Je me laisse emporter dans la spirale infernale de l'auto-flagellation. Je me laisse violer, je saigne, j'enjambe des cadavres et je reste enfermée des heures durant dans une cage en griffant de mes ongles le métal froid.
Du coup, quand je tente quotidiennement (allez, je vais dire maladroitement, désespérément) de décrire l'autre face du monde, son implacable beauté, l'émotion tremblante que peut procurer l'éclosion d'une fleur d'amaryllis ourlée de quelques perles d'eau, le miracle de l'ordonnancement immuable de la nature, la sensation d'osmose entre le corps et l'âme que procure les cordes d'un violon quand elles frôlent le cœur...et le bonheur simple de chaque jour, je me sens bêtement béate. Pis que ça, tout à coup, je me sens con.
Depuis toujours je suis une passionnée, et mes colères, mes révoltes, mes chagrins prennent des dimensions démesurées. Excessive, comme mon signe astrologique, le bélier.
Entière.
Je suis une casseuse d'assiettes, de verres, de tout ce qui passe à ma portée en fait quand je ne me contrôle plus, une claqueuse de portes, une démarreuse de voiture en trombe, une hurleuse. Une jeteuse contre les murs. Une furie. Un volcan en éruption. Une tragédie grecque.
La tornade blanche, on m'appelle. Une vraie tigresse.
C'est la force destructrice de la soif d'absolu qui m'a gouvernée pendant des années. Jusqu'à ce que j'entame un travail sur moi, et que je parvienne enfin à ériger la non-violence et la sérénité en ligne de conduite.
Cette lave, ce bouillonnement perpétuel en moi, et toutes mes compulsions morbides, je tente de les diriger vers le positif, j'utilise leur puissance comme un combattant de Taï- Ji-Tsu, pour les renverser à mon avantage.
Mais peut-être, finalement, qu'à force de positiver, je les contrôle trop, je ne les laisse pas assez s'exprimer ? Peut-être que j'en deviens mièvre? cucul ou gnangnan ? Voire ( ce serait terrible!) les deux à la fois...


