06 mars 2025

Lettres du Kenya (3) Les gris et les ocres

 


La plaine est immense, dominée par la Montagne qui donne la Vie, sa majesté Kilimandjaro. Heureuse première surprise : les neiges sont bien là. La saison des pluies a été particulièrement généreuse en eau. Couronnant de blancheur le sommet du toit de l’Afrique, elles scintillent dans la lumière rose de ce matin. Magique. 
Altitude 5895 mètres pour ce volcan pharamineux marquant la frontière naturelle entre la Tanzanie et le Kenya. Même si les hommes ont décidé bizarrement qu’il appartenait tout entier à la Tanzanie. Polé polé, s’exclame Vincent notre guide. Il est chez eux mais c’est nous qui en avons la plus belle vue.




Et c’est vrai qu’il est beau. Au premier rayon de l’aube, à travers les arbres, je l’aperçois. Avec l'émotion tremblante que j'avais éprouvée devant le Fuji, je contemple ce géant émerger de ses brumes, doucement. Amboseli est un condensé de tous mes rêves de brousse. Une herbe rase mais verdissante à proximité des marécages et des rivières. De longues pistes toutes droites. Des envolées d'oiseaux. Et en toile de fond, le Kilimandjaro et sa magnificence tutélaire. Tout est à peindre. 

C'est surtout le royaume absolu des éléphants, indifférents au manège des 4X4. Savent-ils qu'on les aime ? Ont-ils compris que les hommes les protègent ici, désormais, et n'en veulent plus à leur précieux ivoire ? Les rhinocéros, eux, sont parqués derrière de hauts grillages. Nous ne les verrons pas. Le mythe de leur corne aphrodisiaque continue d'exciter la testostérone des abrutis de ce bas monde, hélas.

Il faut se lever très tôt si l'on veut apercevoir les animaux. La savane est rythmée par le soleil. Les points d'eau s'emplissent de vie à l'aube et au crépuscule. Ensuite, sous l'écrasante chaleur du milieu de la journée, chacun cherche l'ombre et il devient plus difficile de les photographier.

Moments de grâce hors du temps. Un bébé éléphant protégé par trois mères farouchement défensives. Le spectacle se déroule à dix mètres de nous. 

Des hyènes, des vautours et des marabouts se disputant une carcasse d'éléphant. Celui-là aura fait les frais de la sélection naturelle... Plus loin un gros mâle nous barre la route, et quand je croise ses yeux, il me semble y décerner des sentiments. C'est assez troublant. Je retiens mon souffle. Nous attendons son bon vouloir pour continuer, observant ses pieds : s'il commence à gratter le sol, c'est qu'il est en colère et va charger. Mais il semble se battre l'oeil de ces drôles de bestioles armées de téléobjectifs, et qui retiennent leurs ah! et leurs oh!

Il est aussi fabuleux de suivre un grand troupeau dans ses déplacements. Un ordre bien établi procède à la bonne marche du troupeau, qui se hâte avec lenteur. Les bébés éléphants sont craquants avec leurs petites trompes qui s'entraînent à faire comme les grands. Les mères sont vigilantes.

Le plus beau moment éléphantesque fut le bain de ces émouvants pachydermes, que nous eûmes la chance d'observer du haut du rocher de Mudanda, dans le parc de Tsavo

Merveilleux de les voir s'asperger de boue ocre et devenir ocres à leur tour.

La je n'ai pu m'empêcher de songer, devant ces gros colosses, innocents de ce qui se trame hors de leur espace, à leur paradoxale fragilité dans notre monde si beau. Et à ce précieux équilibre que notre engeance s'applique à détruire avec obstination.


à suivre




Spéciale dédicace à mon Babar qui se reconnaîtra…💋





  




















05 mars 2025

Lettres du Kenya (2) Le sourire et la blessure

 






Des sourires, partout, tout le temps. 
Allez on va laisser de côté les remarques du genre « ce sont des sourires commerciaux ». En partie, certainement, on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre. Dans certaines régions de France très touristiques, certains feraient mieux de s'en souvenir...
C’est surtout une philosophie, ici, cette façon de prendre la vie polé polé. Ce qui signifie à peu près dans la vie faut pas s’en faire. Un vieux refrain que mon père chantait souvent. Ou encore le célèbre Hakuna matata. Pourtant il y aurait de quoi s’en faire, car la vie est loin d’être facile pour les habitants.
Je me remémore le trajet entre Nairobi et Amboseli, le premier parc naturel que nous avons visité il y a une semaine.
La route semble être la colonne vertébrale, l’axe de vie. Les maisons s’entassent des deux côtés, hétéroclites, souvent très rudimentaires. On aperçoit des églises catholiques, des mosquées, une université, des écoles privées de filles, des usines, dont certaines semblent désaffectées.
 Les écoliers élégants portent l’uniforme britannique des sujets de sa majesté. On les croirait sortis d’Eton ou de Cambridge. Vestige de la colonisation anglaise, de même que la conduite à gauche. Ici on les appelle étudiants de la maternelle à la fac.
A côté d’eux, marchent des femmes en longs boubous colorés, avec cette belle démarche très digne de celles qui portent un bébé sur leur dos ou une amphore sur la tête. L’image a quelque chose de biblique dans ce paysage aride.
On y voit aussi des équipages improbables, deux hommes et deux chèvres sur le même scooter,  ou encore un homme portant un canapé sur une moto. Des charrettes emplies jusqu’au ciel de maïs, de bois ou de sac de céréales. Des dépassements hasardeux où l'on se retrouve face à face avec un camion : frissons garantis... Polé polé ! dit le chauffeur.
Bon, ben polé polé, alors... Et on croise les doigts en fermant les yeux. Ouf ! c'est passé.




Les marchands de fruits et légumes empilent les pastèques, les tomates, les concombres,  les mangues sur leurs étals, en de savantes pyramides. Certains n’hésitent pas à braver le trafic pour proposer leurs oignons aux automobilistes. Des marchés bondés de monde voisinent avec des camions si vétustes qu’ils semblent sortir tout droit du « Salaire de la Peur ».
Hors des villages, la vie continue, toujours au bord de la route : des bergers mènent leur troupeau de zébus ou de chèvres, armés d’un long bâton. Certains font la sieste, d’autres méditent sous un arbre pour s’abriter du zénith qui commence à cogner dur. Parfois on aperçoit un Masaï avec sa belle tenue rouge sang, et ses bijoux, arpentant le bas côté d’un pas conquérant. Mais le point commun, c’est ce sourire éclatant, comme un trait d’union,  un rempart contre la vie dure. 
Quand il disparaît des visages, comme caché par un nuage, on voit apparaître alors des tourments et des souffrances, que l'on tait mais qui sont là.
Une fêlure à l'image du Rift, cette profonde faille sismique qui entaille l'Afrique.

à suivre






















04 mars 2025

Lettres du Kenya (1) Calaos et vervets







 Je t’écris d’un endroit doux, fascinant, au bord d’une piscine bleu lagon, aux courbes délicates. L'air est calme. Au-dessus de moi, les cocotiers se penchent et bercent leurs palmes au gré des alizés. L’océan indien est tout proche. Pourquoi ne pas profiter du sable blanc et de la douceur de l’eau ?  C’est qu’à marée basse, il faut aller chercher la mer trop loin. Et marcher sous un soleil implacable, au risque de se brûler la peau.

Mieux vaut rester à l’ombre. Les calaos et leurs casques bizarres lancent de temps à autre leur cri exotique très particulier. Les vervets nous observent avec leurs yeux malicieux. Toujours prêts à une facétie, une acrobatie ou un dégât sur les balcons… Quels fifrelins, ces vervets ! Oiseaux comme singes sont difficiles à photographier, et il a fallu beaucoup de patience à mon photographe préféré pour réussir à en capter un ou deux.

Après le tourbillon de la première semaine, ce farniente me plaît bien.

Rassure-toi, je te raconterai tout ! 

Sur ma chaise longue, j’essaie d’ordonner mes idées, mes souvenirs, mes impressions qui se bousculent, comme à chaque fois qu’un voyage agite mes neurones en tous sens.

La première chose à dire, je crois, c’est que je me sens bien au Kenya. J’adore être ici. Croiser le regard des Kenyans, leur sourire éclatants. Emplir mes yeux, et tous mes autres sens, de sensations inédites. Tu me diras que c’est souvent le cas. 

Sans doute, tu auras raison. J’ai cette capacité d’apprécier ce que la vie m’offre, dans ses moindres détails, en laissant de côté les éventuels désagréments que pointent les grincheux. 

Depuis dimanche, je suis seule le matin. Après la savane, cette deuxième semaine est consacrée à la faune sous-marine. C’est amusant de voyager avec un groupe de plongeurs. Moi qui préfère la terre ferme, j'ai du temps pour écrire, méditer, me relaxer. En harmonie avec moi-même. 

Aujourd’hui, ils sont partis visiter une épave. Cela promet de belles photos sous-marines au débriefing de ce soir. Photo : le maître-mot est lâché. Une jolie façon d’entrer en osmose avec la nature. De lui témoigner de la sollicitude et du respect. D'avoir envie de la protéger. Je suis cernée de fous d’oiseaux, de passionnés de biologie, et d’obsédés de « la » prise de vue. Celle que l'on présente comme un trophée. Le télé-objectif a remplacé le fusil, et le mot safari a pris un sens pacifique. Heureusement. 

à suivre












20 février 2025

A l'horizon des grandes plaines



"Et il n'est rien de plus beau que l'instant qui précède le voyage, l'instant où l'horizon de demain vient nous rendre visite et nous dire ses promesses"
Milan Kundera 






La Ferme Africaine. Voilà une lecture qui a profondément marqué ma jeunesse fiévreuse. C'était l'aventure absolue sous les draps, le frisson adolescent sans sortir de ma chambre. Une belle histoire de femme, aussi, courageuse et entêtée. Méritoire, très méritoire à cette époque affreusement patriarcale. 
L'Afrique. Le continent mystérieux, martyrisé par la cupidité de nos ancêtres, qui se la sont disputée comme un gâteau. L'Afrique. Son nom claque en oriflamme d'espoir au-dessus d'une forêt de souffrances, de tensions, de dictatures, de sida, de misère. Écrasée de chaleur et de faim.
Mille évocations surgissent, des larmes au sourire. 
Le bruit des tambours bat au coeur du monde. L'eau est un trésor précieux qui glisse entre les doigts peints.
Un mythe intact pour la petite fille à frange que je n'ai jamais cessé d'être.
Je n'arrive pas encore à réaliser que bientôt, ces grands espaces, magnifiquement filmés par Howard Hawks dans Hatari !, vont se dérouler en cinémascope sous mes yeux ébahis. 

J'espère apercevoir les fameux Big Five, chers à Hemingway et à ses Vertes Collines.
Le buffle, l'éléphant, le rhinocéros, le léopard et le lion.


J'espère sentir le souffle de Kessel, 
de Conrad, de Graham Greene, passer dans le vent brûlant de la savane.
J'espère voir les troupeaux de zèbres et de girafes onduler dans l'herbe jaunie, nous rappelant que les animaux aiment Vivre Libre, comme dans le film éponyme de mon enfance. 
J'espère éprouver devant le Kilimandjaro et sa couronne de neiges qui fondent, la même émotion que devant le Fuji.
J'espère croiser la route et le regard sombre des Masaï. Saisir l'âme africaine au-delà des poncifs. Entrevoir sous les baobabs l'ombre furtive de Kirikou.
Pastel de Lothar

J'espère vous rapporter des dizaines d'impressions, d'odeurs, d'étonnements, de couleurs, d'aventures en un mot, et pouvoir écrire quelques « lettres » désormais habituelles, au cours ou au retour de mon voyage. 
Mais surtout, j'espère que vous me suivrez dans mon périple, mes fidèles. Et que vous aimerez, indulgents comme toujours, ma prose singulière. Question écriture, je ne suis pas Karen Blixen, ça non. Mais j'ai fourbi mon appareil photo, mes pantalons de brousse, ma crème solaire et aiguisé mon âme d'enfant. Je suis prête.
Si je ne me fais pas piquer par une mygale mortelle ou bouffer par un hippopotame, je serai rentrée le dix mars.
En attendant soyez sages, et ne jouez pas avec les amulettes.

Votre aventureuse Célestine•.¸¸.•*`*•.¸¸☆ •.¸¸.•*`*•.¸¸☆





01 février 2025

Sale petit bonhomme

« Il y a un temps pour tout... »
L'Ecclesiaste III, 1-8







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La cartomancienne lui avait prédit l’amour. Au creux de sa main, elle avait suivi les lignes délicatement du bout de ses doigts noueux et noirs. Et à seize ans, dix-sept ans à la limite, Laura, dans la fougue de son innocence aventureuse, fut persuadée qu’elle le rencontrerait.
Ni avisée, ni rompue au décryptage des signaux non-verbaux, elle ne vit pas dans les yeux de la Bohémienne cette ombre, cette hésitation de l’âme de celle qui croit savoir mais n'est sûre de rien. On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans.
- Comment le reconnaîtrai-je ? avait-elle demandé.
- Tu le reconnaîtras. Dans ton cœur, là, au plus profond, tu le sauras, avait répondu la femme en regardant au loin, un peu absente.
Depuis lors, forte de cette prophétie, Laura n’avait cessé de guetter dans chaque regard rencontré, dans chaque parole un peu fébrile, dans chaque attitude masculine à son égard les signes de ce grand amour sublimé. Celui que les peintres et les poètes ne cessent de chanter, de plume en pinceaux, avec de grandes envolées d’oiseaux et des fibrillations merveilleuses…

Alors, oui, bien sûr, elle était tombée en amour, plusieurs fois, presque souvent, mais à chaque fois, ce fut d’un bel indifférent. Ou d'un homme impossible. Elle connaissait bien ces trépidations, ces jubilations délicieuses, cette apnée qui emportent, envolent, qui laminent et laissent sans force. Cette envie de crier, d'écrire partout son nom, de se fondre dans l'autre, de le boire, de le respirer. Mais l'autre passait, détaché, insouciant, piétinant son coeur sans le vouloir. A peine navré de ce sentiment à sens unique.
Ou bien, au contraire,  c’était d’un amour transi qu’un de ses admirateurs se mourait. Et le voir ainsi se traîner à ses pieds, en perdre l'appétit et le sommeil pour elle avait quelque chose d'étrange et de déplacé. Presque agaçant. Cette douce folie, pour être acceptable, ne peut se pratiquer qu'à deux. Elle avait essayé de se persuader que oui, elle aimait, mais ce n'était que se leurrer elle-même, dans le désir fou de rencontrer ce Graal promis. Confondant désir et amour, comme beaucoup. Prenant des vessies pour des lanternes. 
Ce que Laura se mit à penser, à force d'échecs, c’est que Cupidon se fait vieux, qu'il n’a plus les yeux bien en face. Il décoche toujours, certes, ses flèches malignes, mais sans méthode, un peu au hasard, et souvent, seulement dans un cœur mais pas dans l’autre.
Un véritable habitué du cinquante pour cent, du mi-temps, de la tâche à demi-bâclée. 
Dans la vie de Laura, il en avait fait une spécialité.
Aimer, être aimée, c’était toujours l’un ou l’autre, jamais les deux en même temps…
Il n’est rien de plus angoissant et triste qu’un amour non partagé. Et Laura observait, dépitée, les égarements du « sale petit bonhomme » ravager son coeur, ou consumer ceux qui, par malheur, croisaient sa route.

Elle avait fini par admettre que la Grande Amour n’était pas pour elle, et surtout, qu'il fallait fuir comme la peste les oiseaux de mauvaise aventure...


J'ai écrit ce texte parfaitement fictif et néanmoins complètement autobiographique il y a dix ans. Jamais publié. Comme disait Louis XIV, Laura c'est moi. (Oui bon, je sais, c'est capillotracté)
Et puis un jour, un jour de palme et de feuillages au front... J'ai pâli, j'ai rougi, j'ai reconnu Venus et ses feux redoutables...
Je l'ai enfin trouvé, cet amour partagé que j'ai cherché toute ma vie. Cupidon n'est pas aussi décrépit qu'on le dit et la prédiction de la voyante était exacte, finalement. Elle avait juste oublié de préciser qu'il me faudrait attendre presque un demi-siècle.

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Librement inspiré de deux chansons de Georges Brassens
 « Cupidon s'en fout et Sale Petit Bonhomme. »
La  "grande amour" est le titre d'une chanson de Marc Lavoine.
Clins d'oeil à Racine, Phèdre, Rimbaud, Aragon
La peinture est de Marc Chagall.







25 janvier 2025

L'utile et l'agréable

 « C'est une chose étrange à la fin que le monde. »
Louis Aragon













On pourrait disserter des heures sur le travail, son utilité, ses limites, ses affres et ses satisfactions. On pourrait s'interroger sur la place qu'il prend dans une vie, dans une société, et dans notre rapport au monde. 
Mais tout cela ne ferait pas revenir Jipé.
 Jipé n'a pas supporté de ne plus travailler. Sa retraite s'est muée en Bérézina. En quelques mois, il a sombré, tel un chalutier dans la tempête, sous le ciel d'encre amer de la dépression. Jusqu'au geste fatal, précis, calculé, qui l'a envolé dans un monde meilleur, laissant une famille et des amis hébétés par cette violence soudaine.

J'en ai été profondément bouleversée.
Ils ne sont pas rares, autour de nous, ceux qui vivent la retraite comme une punition, un échec, un grand vide, un trou noir. Une absence, une mise au rebut. Ceux qui ne se définissent que par leur fonction, oubliant que leur être profond existe en dehors de toute norme sociale. 
Je ne les juge pas. Le cheminement de chaque personne suit des méandres si complexes...
Et la première chose que l'on nous demande, en général c'est : « Que fais-tu dans la vie ? ». 
J'aurais tant aimé que l'on me demande si je préfère les fraises nature ou en confiture, ou encore si j'aime Brahms. 

Non, je ne juge pas. Mais j'aimerais juste comprendre comment on peut en arriver là. Comment le faire a remplacé l'être. Comment, globalement, on est arrivé à une société aussi dichotomique : d'un côté, on nous vante le Farniente, on nous vend le Loisir, avec un grand L, les écrans plats géants, les cocotiers ondulant sur le sable blanc, les voyages, la dolce vita comme une sorte d'Eden soyeux et enchanteur, on baigne dans des images publicitaires idylliques de canapés profonds, de week-ends chill, de spas, de hammams ressourçants et de massages tantriques. 

D'un autre, le travail n'a jamais été autant source de stress, de charge mentale, de troubles musculo-squelettiques et autres maladies professionnelles qui emplissent les cabinets médicaux. L'âge de la retraite n'a jamais été aussi constamment repoussé, jusqu'à faire peu à peu admettre l'idée aux jeunes qu'ils n'y auront pas droit....  Les cadences infernales, les agendas surchargés, les déchirements familiaux dus aux horaires impossibles à combiner, tout cela pour avoir le sentiment d'être un maillon utile à la société ?  
Et puis un jour, malgré tout ce que l'on peut dire, nous vivons dans un pays où cela arrive encore, un jour, il faudrait rester vigilant, les acquis ne le sont jamais, on nous offre de pouvoir enfin vivre à son rythme, d'oublier les réunions chronophages, le burn-out, la fatigue. Ecouter les oiseaux et cueillir des fleurs. Tout en étant payé.

Le principe est pourtant simple : on a été utile, on a droit à l'agréable. Sur le papier, ça se tient. Ce serait comme une récompense pour bons et loyaux services. Et là j'ai une pensée pour tous ceux qui ont été très utiles, avec des boulots très pénibles, les petits, les sans-grades, les goudronneurs de routes, les métallos, les aide-soignantes, les trieurs de poubelles, les caissières, j'en passe évidemment, et qui verront arriver l'heure de la retraite avec soulagement, et pourtant, bien souvent, elle ne leur permettra que de vivoter. 

Chaque matin, dans le rayon de soleil ou le rideau de pluie qui nimbent mon réveil, à l'heure que mon corps a choisie, je me dis que j'ai de la chance. Une chance inouïe. Inespérée. Insolente. Même si je ne sers plus à rien. La vie me sert, elle, une soupe délicieuse, nourrissante et parfumée. Je ne me verrais pas cracher dedans.
J'aurais aimé pouvoir le dire à Jipé avant qu'il se foute en l'air.

C'est une chose étrange à la fin que le monde.