Il m'a donné rendez-vous au 19 de la rue des Tilleuls. Ironie des noms de rue : pas l'ombre d'un arbre le long de ce mur sale, saccadé d'affiches déchirées et de lézardes. Et ça sentait plutôt le goudron poussiéreux que le miel du renouveau.
J'ai enfourché ma bicyclette bleue. Bleue comme la fleur de mon âme, incorrigible. Je suis comme ça. Je rêve éveillée. Parfois ça m'a bien chagriné la vie, de me heurter au coin dur d'une fin de rêve. Pour autant, ça ne m'a pas guérie. Je m'envole toujours à des hauteurs déraisonnables.
Mais n'anticipons pas. J'avais pour l'heure mis un bandeau émeraude dans les cheveux, du patchouli dans le creux du cou, là où c'est doux. Et souligné mes yeux de biche d'un crayon noir, version Frank Alamo. Ah, il est fort, Alamo...
J'ai garé ma bécane à côté de la seule porte sur cinq cents mètres de muraille.
Dans ma tête qui mouline tout le temps comme un galet d'entraînement, j'y ai tout de suite vu un symbole : une porte, dans un mur aimable à faire peur, tel celui d'un pénitencier anglais en novembre, c'est un rayon d'espérance, une tendre ouverture où danse le soleil sur la verdure...
Je m'emballe... C'est mon côté lyrique, j'ai tendance à m'emballer, et pourtant je ne suis pas un cadeau !
Là je sens que je vous rase avec mes blagues à deux roupies. Au fait, poulette, au fait ! êtes-vous en train de vous dire.
J'y viens, j'y viens...
J'étais en avance. J'aime bien être en avance. M'imprégner du lieu, épousseter de mon esprit les graines d'impatience qui le grattent. Savourer l'attente.
Il est enfin arrivé, la mine fière, et large d'épaules, l'air mystérieux de Mandrake, mais sans frac ni chapeau-claque. Il a sorti de sa poche une vieille clé un peu rouillée, ménageant l'effet de surprise avec des lenteurs calculées.
Et là, derrière la porte branlante, s'étendait le plus délicieux jardin de la terre. Un fouillis d'herbes folles, clématites, aristoloches, houblon doré, passiflores, s'ébattaient en liberté le long des taillis. Un sentier serpentait dans la mousse jusqu'à un petit étang peuplé de gerris, de libellules et de sortilèges. Tout au fond de ce bonheur à jardiner, une cabane aux volets verts, sertie dans les rosiers. Et encore derrière, comme un géant débonnaire, un splendide tilleul, insoupçonnable de la rue. J'étais emplie de oh et de ah.
Devant mes yeux ébahis, il a commencé une phrase dans un souffle :
« Veux-tu...
Bim ! C'est là que je me suis réveillée, caressée par le soleil du matin, et la voix tonton Georges qui grognait : « Vingt dieux tu vas manquer la messe ! »
C'est malin, je ne saurai jamais ce qu'il voulait que je voulusse...
Veux-tu, veux-tu...Mais quoi ?
Veux-tu me passer la binette, qu'on s'y mette ?
Veux-tu voir la clause du testament de Tante Agathe qui nous lègue ce bien ?
Veux-tu un palmito ? tu n'as pas un petit creux ?
Veux-tu m'épouser ?
Ben oui quoi c'est vrai, les rêves, c'est tellement imprévisible.
Pour les plumes chez Emilie
Avec les mots à placer :TENDRE JARDINER EMERAUDE RAYON ARBRE RENOUVEAU ESPERANCE GRAINE PEUR CHAPEAU DANSER SOLEIL MOUSSE MENAGER MINE
Et pour l'atelier de lakevio du Goût.