18 novembre 2020

Le voyageur aux yeux de ciel


 
Nous


« Emmène-moi dans un endroit où nous ne sommes jamais allés ensemble » dis-je soudain sur un de ces coups de coeur dont j'ai le secret,  alors que nous rentrions d'un déplacement coché 2 sur l'attestation dérogatoire. 
Aussitôt, le soleil de mes nuits, qui ne sait rien me refuser, d'un adroit coup de volant, bifurque séance tenante sur une route secondaire. Nous débouchons effectivement dans un lieu inconnu de moi, peuplé de grands arbres et de verts pâturages. 
Ce jardin idyllique entoure un long bâtiment un peu austère qui ressemble à un lieu de retraite spirituelle. C'en est un, c'est vrai, et j'aperçois des silhouettes de moines et de religieuses marchant d'un pas méditatif entre les frondaisons.
A côté d'un verger de dessin animé japonais, un bâtiment plus modeste. « Vente de pommes » est-il annoncé sur un écriteau.
Et sur le pas de la porte, un homme nous ouvre les bras.
 « Je vous attendais » semblent dire ses yeux rieurs, d'un bleu pâle admirable, et emplis de bonté espiègle. La conversation s'engage, comme si nous nous connaissions de longue date.
 Il se présente comme voyageur itinérant, ou vagabond par choix depuis toujours. 
Oui, par choix, c'est ce qui rend le bonhomme fascinant, détonnant dans un monde calibré en froides étiquettes pour lequel il ne serait qu'un SDF.
Ses pas l'ont mené dans ce lieu,  les religieux l'ont accueilli, lui offrant une place de jardinier factotum, il a saisi l'occasion de se poser pour une escale un peu plus longue. 
Nous parlons herboristerie, jardinage et philosophie. Les canards chinois glissent lentement sur l'étang. Un chat dort au soleil.



Lui


Je les ai vus arriver de loin. Il faut dire que la nana, avec ses cheveux de flamme, on la verrait depuis la lune. Un petit couple bien sympathique, ils ont pris un kilo de pommes, une caisse de jus. Je me suis tout de suite senti en confiance. Je leur ai parlé de mon projet de formation sur les simples, oui vous savez bien, les herbes qui soignent. Les herbes de sorcières quoi.
Ils ne m'ont pas jugé, au contraire, ils ont eu l'air intéressés par mon parcours. 
On a parlé des retraites ignaciennes, de la majesté des montagnes qui entourent les bâtiments, et du travail de la terre. Je n'avais pas vu grand monde ce matin, à part le chat qui ne parle pas. Ça m'a fait du bien de discuter avec ces gens. Ils ont l'air de s'aimer, ça se voit tout de suite.








Le chat

Non je ne dors pas. Et oui, je parle. J'observe de ma margelle. Moi aussi, je suis un voyageur, môssieur. Et je sais très bien pourquoi j'ai élu domicile ici, parmi les pommiers du cloître. Certes, si les poissons de la mare ne se laissent pas attraper facilement,  les souris du grenier sont bien croquantes. Mais c'est surtout que les hommes y sont meilleurs. Ils ne s'embarrassent pas de ces futilités qui occupent le monde et la foule déchaînée, loin, là-bas. Ils connaissent la valeur des choses, et des mots bien pesés, comme des fruits. 
Le père supérieur vient de temps en temps voir si le nouveau gère bien la récolte de pommes. De rares clients passent parfois la grille. C'est ce que j'aime ici : la paix. Ce matin, deux seuls sont venus troubler ma quiétude féline. Quand le gars a chargé sa caisse de pommes, la fille est venu me caresser le museau. Elle sentait bon. Tout est bien, me suis-je dit l'oeil mi-clos. Je ne dors pas, mais j'aime qu'on le croie.

•.¸¸.•*`*•.¸¸




Pour l'atelier de la Licorne, il fallait raconter un événement de trois points de vue différents, chaque paragraphe comptant 15 phrases maximum, et le titre devant comporter un des mots terre, mer ou ciel. :-* :-* :-*

12 novembre 2020

Yoga



« Prends soin de ton corps pour que ton âme ait envie d'y habiter. »
Proverbe chinois






J'ai ouvert la fenêtre. L'air sent la frangipane et le sel marin. On va encore dire que ce n'est pas normal pour un onze novembre. Toute cette douceur bleue qui enrobe les jours, ces feuilles qui meurent sans le gris qui sied aux funérailles.

Les lichens frisent les tuiles comme des dentelles. 
Ils attendent la pluie, mais c'est le soleil qui pleut ses petits rayons très obliques : ils caressent mon tapis de yoga. 
Je m'installe.
Salutation au soleil, justement. Etirements de chat. Chien tête en bas. Scorpion. Cobra. Charmant bestiaire. Le souffle envahit l'espace. Ne plus penser. Juste ressentir les courbures et les allongements. Le corps qui se délie telle une liane. L'énergie vitale. Les postures qui étirent l'âme.


Il y a un an, le jardin s'enveloppait d'hermine, un lourd manteau, et les arbres criaient leur plainte sous le poids de la neige.
Rien n'est jamais comme avant. Cette année, le monde s'enlise dans la peur. C'est une neige moins jolie. Elle est sale parce qu'elle a un goût de malheur, de défaite.
La nature, elle, nous refait le coup du temps sublime, comme pour parer à la névrose ambiante.
On ne connaît plus le sens des mots. Qu'est-ce qui est indispensable ?
Les livres, la musique, le chant d'un merle ou le parfum d'une rose sont jetés aux orties de l'inutile, par décret. On tend de ridicules rubalises devant les rayons musique et littérature.
Bien malin pourtant qui pourrait affirmer sans crainte de s'égarer ce qui est utile ou pas aux hommes. On a oublié le Petit Prince et sa fleur.

Je ramène à ma respiration ma conscience un instant distraite par mon mental fugitif.  Des pensées qui passent à l'horizon, comme un voilier qui recoud la mer et le ciel.
 
Plus que jamais, je sais, moi, ce qui m'est indispensable. 
Et vous ?





02 novembre 2020

Retrouvailles







Ils sont tous venus au rendez-vous. Tous. Même Laurence, toujours en retard, le cheveu en bataille.
Tous ceux de ma bande de copains de la terminale A2 du Lycée Des Moulins. Quarante ans après. 
J'étais arrivée la première. J'ai toujours aimé arriver en avance. M'asseoir. Observer le monde avec cette calme attitude de ceux qui voient loin. J'ai toujours aimé observer le monde, oui, et ça ne m'a pas quittée. Surtout en ce moment. Mais je m'égare.
Je n'ai pas de mal à voir loin. Mes parents m'ont affublée d'une paire de cannes ressemblant aux échasses d'un berger landais. Mes yeux de lynx nécessitent désormais une paire de carreaux pour presbytes, mais je n'en ai pas perdu mon incomparable acuité intellectuelle. Comment ça, je me vante ? Parfaitement, je me vante avant d'être complètement éventée. C'est une question d'hygiène mentale. Y a pas de mal à se faire du bien comme disait Dany à vingt-cinq ans.

Je portais mes vieilles clarks et mon sac en mouton retourné. Comme au temps du lycée.
Je me suis assise en haut des marches, sous les imposantes colonnes doriques du Panthéon.
 Et l'ombre des grands hommes est venue me caresser l'âme. Zola, Hugo, Jaurès, Jean Moulin, Simone Veil et les autres. Que diriez-vous de notre époque, messieurs-dames, de cette machine qui s'emballe, de ces étranges échos ? En ririez-vous ? En pleureriez-vous ?

Puis ils sont arrivés. Séverine, Eric, Marco, François, Gégé, Marion, Bruno, Evelyne... Il ne manquait que Patrick, retenu à Las Vegas. Le lâcheur. On a comparé nos vies depuis la dernière fois, il y a trente ans. 
T'as pas changé ! t'as une petite-fille ? Moi j'en ai deux...Ils m'ont demandé si je me marrais toujours pour rien. J'ai dit oui. Même que ça m'a plutôt réussi, jusque là. 
On s'est redonné rendez-vous en 2030. Même jour, même heure, même pommes.
On y sera.
Enfin, si on ne s'est pas tous fait covicider avant.



Pour l"atelier du Goût, il fallait s'asseoir sur des marches.



26 octobre 2020

L'inconnu du métro

 





Je l'ai croisé pour la première fois en descendant les escaliers de Saint-Michel. Plutôt beau gosse, mais son regard clair et perçant contenait une détresse imperceptible. Ou une fatigue existentielle. A Réaumur Sébastopol je l'ai revu. Cette fois, ce sont ses lèvres minces et son menton volontaire qui m'ont attiré l'oeil. J'ai changé pour Opéra. 
Il était encore là, avec son air qui pour le coup me fit l'effet d'un pauvre chien battu. Je n'avais pas, jusqu'ici, prêté attention à sa chemise élimée aux coutures douteuses. Les longs couloirs fouettés de courants d'air, parfois glacés, parfois suffocants de remugles, résonnaient de la musique d'un violoneux qui emplissait l'espace avec Debussy. 
Les quidames et les quimessieurs ont l'air moins pressés, et moins cons, quand, au fond du métro, le bruit de leurs pas se mélange à des notes. Surtout si elles sont de Debussy. Je me suis arrêtée un moment.
J'ai regardé dans les yeux le sombre inconnu : que voulait-il me dire ? Ses mâchoires carrées semblaient serrées sur un secret. J'ai noté un léger strabisme divergent. Annonçait-il la prochaine reprise d'une pièce de Becket au théâtre de l'Athénée ? Ou l'éventuel concert d'un émule de Thiéfaine ou de Noir Désir ?
Moi, j'ai repris la 3 jusqu'à Villiers. Décidément il me suivait, semblant se multiplier à l'infini comme dans un jeu de miroirs fous. Lui, avec sa barbe de trois jours et son col de chemise mal fagoté, trop échancré, enfilé à la six-quatre-deux. Il était partout.
J'étais certaine de le retrouver à Pigalle, et où que j'aille ce jour-là, mais je n'ai pas poussé jusque là-bas. Je suis descendue Place de Clichy, où un aveugle m'a tendu sa sébile juste sous son nez. Je n'ai pas su dire pourquoi, d'un seul coup, je ne l'ai plus trouvé si beau que ça. Comme si son absence d'identité, son mystère, et les questions que sa présence posait me gênaient, exhumaient de vieux malaises ou révélaient le tréfonds de son âme. Noire. Celle d'un être de douleur. 
Amnesty international ? Les restos du coeur ?
J'ai eu envie de soleil. Mais le Paris d'octobre s'était enrubanné de brume. Une brume de corbeaux et de pavés glissants. Les colliers de feux rouges et de phares scintillaient dans un flou artistique de myope astigmate.
Je suis rentrée par Champs-Elysées et Palais Royal. 
Lui aussi. Dans ma rue, il trônait sur une colonne Morris, et semblait m'attendre. Une nouvelle version posthume des Misérables ou de Germinal tournée par Agnès Varda ?

Une semaine plus tard le pot aux roses s'éventa. Ce n'était qu'un coup prétendu fumant d'une agence de pub pour un parfum, encore un, pur produit de marketing frelaté de l'industrie du luxe. Je fus saisie de déception. 
Ce monde manque cruellement de hauteur, me dis-je in petto.






  



Pour l'atelier de Lakévio du Goût, il fallait broder sur une photo de Walker Evans



21 octobre 2020

Vie et mouvement









L'autre jour, Sibylle dansait. La joie parcourait son petit corps souple de deux ans. Gracieuse par nature. Sérieuse dans son geste, et pourtant irradiant de bonheur. Et dans cet éclat de joie pure, j'ai eu l'expérience concrète que la vie est dans le mouvement. Et que le mouvement est la vie. Même s'il floute les photos...

Rien ne reste jamais en place. Tout bouge, tout change. Tout le temps. Même imperceptiblement. Un paysage semblant immobile ne l'est jamais totalement. La vie se charge de faire rouler un caillou, d'agiter les feuilles, de changer les ombres de place. 
Ne pas l'accepter, c'est ankyloser son être, scléroser ses neurones. C'est se réduire, se priver d'évoluer, de connaître, d'apprendre, de ressentir profondément les choses. C'est refuser l'inéluctable cours des planètes. Un peu idiot et totalement contre-productif, à mon sens.

Bien sûr, parfois les mouvements que nous imprime la vie ressemblent davantage à des secousses, des saccades du destin, des essoreuses à salade, qu'aux arabesques délicates d'une danseuse. On se retrouve tremblotant sur la rive, sonné, orphelin, entamé.
Bien sûr parfois, notre corps est entravé, immobilisé...On se sent comme un vieux chou bouilli au fond du frigo. Mais l'esprit prend le relais, fort heureusement, développant ses formidables facultés.
C'est comme pour ces deux rivières, ayant soudain redessiné version trash le village de mon enfance, le prenant dans leur étau de boue, et laissant deux larges cicatrices blanchies dans la verdure violentée. Il m'aura fallu deux semaines complètes pour réaliser que ce qui était, n'est plus. Assommée, j'étais. Tétanisée. Privée de réaction.










Et puis, tout doucement, la vie s'est remise en marche. Une fêlure, une blessure, un trou béant, tout se répare. Tout se comble. Tout s'adoucit. On peut bien sûr s'asseoir et se lamenter des années durant devant ce que l'on a perdu. Au lieu d'essayer de voir ce que l'on pourrait avoir gagné dans cette sorte de « reset » émotionnel. Telle ma cousine, qui n'a plus de maison, plus de voiture, plus de vêtements, plus de souvenirs matériels, qui me dit qu'elle a une famille et des amis merveilleux, et qui sourit en méditant à ce que l'univers a voulu lui signifier. Une chance ? Un nouveau départ ? Une leçon de vie ? Respect !
Là-bas, les gens retroussent leurs manches. Les engins de chantier modèlent des routes de fortune, la vie reprend le dessus, la solidarité s'organise. Un jour, ce qui est aujourd'hui ne sera plus, il y aura d'autres maisons, différentes, une meilleure gestion de la rivière sans doute. On peut l'espérer. On aura tiré la leçon de ce soubresaut tellurique. Peut-être...

Dans ma dernière méditation, ce matin, un exercice consistait à visualiser les énergies négatives sortant de mon corps sous la forme d'un flux sombre et visqueux. Je vous entends, les amateurs de blagues scatologiques...mais au fond, est-ce que ce n'est pas un peu cela ? Faire sortir de soi les scories, les déchets nauséabonds du passé avant qu'ils ne s'incrustent ? Purifier les vieux schémas, les conditionnements, dans un grand mouvement d'eau et de lumière ...Se sentir neuf, comme l'oiseau qui vient d'éclore.

Ou comme Alba, ce petit ange qui n'était pas, et qui EST, maintenant, dans toute la beauté de la vie renouvelée. Merci à vous tous pour ces beaux messages de bienvenue sur le billet précédent. Allez, je me bouge, la vie m'attend.

09 octobre 2020

Alba

 


 Toc...toc... Qui a frappé à la porte hier soir, quand les paupières de la nuit commençaient à tomber sur mes yeux rougis ? Qui est venue m'accrocher  ma deuxième étoile de mamie, tout doucement, sans faire de bruit ? 
Il paraîtrait que tu te nommes Alba. Tu le sais, au moins, petite fleur de jasmin, que l'Italie coule dans mes veines ? Que ton prénom me fait rêver, et m'emmène flâner à Milan, à Florence, à Padoue, sur les traces de notre aïeule et de son tempérament de feu ? 
Tes parents n'auraient pas pu mieux choisir. Après Sibylle la Grecque, Alba la Romaine. Tous les parfums de la Méditerranée dans une corbeille d'Anjou.  Des cyprès, des toges drapées, des Vespas de Dolce Vita...
Décidément, la vie continue de me bradasser dans tous les sens. Mais j'ai le coeur bien accroché, comme la lune sur le clocher ! Depuis une semaine, je pleure mon village martyrisé par les éléments et aujourd'hui, tu me redonnes le sourire, té, galinette. Vivement la semaine prochaine que je puisse te serrer de bonheur...
Alba la Blanche, tu as enrubanné ma nuit comme une pochette surprise dans du papier gaufré. Bienvenue dans ce monde splendide, étrange et perpendiculaire. Passionnant et cousu de fil blanc, cousu de fil du temps. 
Je nous vois bien, toutes les trois, toi, ta grande soeur et moi. On est faites de la même eau, du même feu, du même bois. On fera une fine équipe. On écrira à la plume sergent magique sur les trésors de l'enfance et sur les secrets des jours. On écrira la vie, cette formidable aventure. Ce sera bien. 
Ce sera très bien.

03 octobre 2020

Furtif


Oui, le bonheur est furtif
je sais l'attraper quand il passe, le poser sur ma main
comme un oiseau fragile qui bat des ailes
pour me dire toute la douceur de cet instant
et puis l'instant s'enfuit, il nous faut l'accepter
il y a de gros nuages 
qui viennent s'amonceler sur nos vies
alors seuls les poètes et les vagabonds savent 
que ce bonheur reviendra
quand on ne l'attendra pas
il nous fera un manteau d'étoiles
nous emportera dans son souffle
avant de disparaître à nouveau
c'est comme ça
c'est la vie
une ronde
un tourbillon
ne pas pleurer
ouvrir ses ailes
et attendre
comme une aurore dans le ciel de nuit




J'avais écrit ce simplistic poème un jour, je ne sais plus ni où ni quand. Comme on souffle une bulle de savon. Mais mon amie Mathilde Doublétoile l'avait gardé dans un repli soyeux de son cahier de songes. Elle me l'a renvoyé, un jour d'hiver où sa peine immense débordait le ciel d'un torrent irrépressible. 
Pour me remercier de « ces mots qui me font du bien » me dit-elle, « quand le chagrin me submerge. » La faucheuse a redoublé de zèle, il faut dire, en emportant sa mère et son mari dans le même convoi. 
La mort rôde aussi autour de moi, ce doit être normal à cet âge...
Je n'ai pour la tenir en respect que mon bouclier de lumière, fragile comme une de ces bulles.

Ce soir une furie de boue a dévasté Saint Martin, le village de mon enfance. Un pont s'est rompu sous la violence de l'eau. J'ai eu peur que le barrage qui surplombe le village ne cède et l'engloutisse. J'ai eu peur pour mon frère qui vit là-bas. Il n'a plus d'électricité, il est seul. La semaine dernière, j'y étais, moi aussi, dans cette maison que j'aimais tant. A rouvrir comme une blessure les tiroirs où ma mère gardait ses carnets, à caresser du bout de mon doigt la statuette de bronze où mon père accrochait ses clefs. Cette maison que l'on va vendre. Ce grand fragment d'enfance qui se détachera définitivement, comme une falaise de craie s'effondrant dans la mer.
J'ai écrit à Olga. Une longue lettre pour lui dire que je pense toujours à elle, même si la vie nous a séparées. Même si elle m'en veut d'être heureuse. Mais comment choisir entre l'amitié et l'amour ?
J'ai longtemps contemplé le sac et le ressac, la respiration de la mer, sur cette petite plage ravissante de Jean Blanc où les méduses roses s'échouent sur le sable, tels de petits sacs au ventre mou.

Photos moi.


L'haleine chaude du large m'a envahie profondément, en visitant le Belem dimanche. 
Quel merveilleux bateau plus que centenaire !
A Saint Tropez c'étaient les Voiles, les vieux gréements d'acajou et de teck y remplaçaient pour une fois les gros et inélégants yachts de milliardaires sur le quai Jean Jaurès. C'était de toute beauté.
Et soudain j'ai dû avoir le regard fasciné de Marius dans le Vieux Port, à l'appel de la Malaisie. Parce que Paul m'a regardée avec ce même sentiment d'urgence qui efface tout le reste, et qui nous happe comme une corne de brume. 
Ce n'est pas le bonheur qui est furtif. C'est la vie. Fréquenter des choses solides semblant éternelles, en atténue juste un peu l'éphémère.





















Samedi 3 octobre

Et aujourd'hui ?
J'ai été réveillée par mon frère en larmes, j'ai vu les images d'apocalypse de mon beau village dévasté. Il va bien, autant qu'on peut aller dans ce genre de circonstances... Il est choqué.  Je le suis aussi, terriblement. Ma cousine n'a plus de maison, elle a été emportée par la rivière.
Partout, des images de désolation, des routes éventrées,  des arbres arrachés. On a beau dire, ça ne fait pas le même effet quand on est directement concerné. 


Tous les mots que l'on peut écrire sont des dentelles déchirées.
Louis Aragon



Tous les mots que l’on peut écrire Sont des dentelles déchirées Tous les mots que l’on peut écrire
Sont des dentelles déchirées

22 septembre 2020

La splendeur des matins

Là ou je vis
Mon nouveau chez moi...



 



J'aimerais que tu voies les Monts du Matin à l'aube. C'est d'une beauté à couper le souffle. L'horizon dessine un liseré bleu argent au-dessus de la plaine, et le ciel charrie les brumes de nuit comme autant de langes cotonneux qui se désagrègent à la première chaleur.
Depuis que je vis ici, j'apprécie de plus en plus la splendeur de ces débuts de journée, qui éveille chaque jour la vie d'un nouveau souffle. C'est puissant. Ça te prend à la gorge comme un vin de vigueur. Ça te fait toucher du doigt la fragilité superbe du temps. 
Le réveil en douceur. Rien ne presse. L'odeur du café et du pain grillé flotte jusqu'à la terrasse où la table est mise simplement. Le miel, le pain, le café, l'amour. Les choses simples sont toujours les plus belles. Le champ de maïs, en contrebas, étale ses épis qui ondulent en suivant les berges du champ, comme une rivière d'or.
L'air bruit de mille sursauts d'oiseaux, d'insectes, et la sarabande des écureuils dans les mûriers n'en finit pas de m'étonner.
L'autre jour, Pascal Quignard, un écrivain que j'aime beaucoup,  parlait du matin à la Grande Librairie, comme d'un thème absolu et merveilleux en littérature. L'auteur de « Tous les matins du Monde » sait de quoi il parle. 
Et j'étais d'accord avec lui : le matin est une promesse, un miracle gratuit et quotidien, et le fil qui nous accroche fort à la vie puise sa magie dans les éclats de l'aurore. J'en suis persuadée.
Ces jours-ci, après la fièvre du mariage de ma Prunelle, après les discours, les surprises, les agapes, les embrassades, les retrouvailles, les larmes de joie et d'émotion, j'avais besoin de me retrouver au balcon de ma nouvelle vie, sereine et contemplative. De respirer en harmonie, le coeur battant, en compagnie de l'homme que j'aime. Les montagnes russes émotionnelles, ça me connaît. L'immense bonheur de la plénitude, l'ivresse du champagne qui pétille et soudain cet indescriptible coup de blues qui suit les réunions de famille, quand chacun repart vers sa vie, et que l'on se retrouve comme un coquillage échoué sur le sable mou après que la mer s'est retirée. Alors on est allés, dimanche soir, muser au VH, un bar branché de la ville. On avait besoin d'un sas.
C'était une bien belle fête. Remarquablement organisée par les mariés, qui ne laissèrent rien au hasard. Jusque dans les plus petits détails. 
Mais je ne serais pas Célestine si elle ne m'avait pas bouleversée, fouaillée, bradassée jusqu'au coeur. 








14 septembre 2020

Noces de diamant




Mon père, ce héros au sourire si doux, a fait preuve il y a quatre ans d’un grand manque de savoir vivre. Non seulement parce qu’il nous a quittés pour ce fameux « monde que l’on dit meilleur » mais aussi parce qu’il s'est ainsi privé de fêter ses noces de diamant avec ma mère. A quelques mois près. J’aurais aimé voir ça. C'est un peu comme s'il s'était écroulé sur la ligne d'arrivée, sans pouvoir monter sur le podium. Parce qu'un mariage de soixante ans, ça tient quand même du marathon, il faut le dire. C'est un exploit sportif.
J’y repensais en écrivant le discours que je prononcerai samedi prochain pour le mariage de ma fille. J’ai toujours un peu de mal à imaginer que mes propres parents aient été ce jeune couple fougueux que je vois sur cette vieille photo d’eux, lui le cheveu fou, elle les seins arrogants dans sa jolie robe des années cinquante. C’était l’époque des belles toilettes, des maquillages sophistiqués, des rendez-vous galants devant la gare de Nice. On ne se draguait pas par téléphone, à ce moment-là, on se courtisait. On avait besoin de prendre son temps. L’amour avait alors le goût d’un plat raffiné, lentement savouré, pas d’un sandwich de speed dating avalé à la hâte et oublié sitôt consommé. 
Et mon père avait dû attendre avant de pouvoir montrer la couleur de son caleçon à sa promise. C’était un couple modèle. Une espèce en voie de complète disparition…Est-ce bien ? Est-ce mal ? Je ne sais. Ils s’aimaient « classique », comme le voulait l’époque. Lui le tournevis, elle la tourniquette à faire la vinaigrette. Mais jusqu’au dernier jour, ils se sont fait ce petit bisou sur le bout des lèvres qui signe les vieux amants. 
Que souhaiter à ma fille ? D'être heureuse avec son époux, bien sûr. Mais pas forcément pendant soixante ans, si ?
En tout cas, moi je n'ai pas su. 


***


Mes parents en voyage de noces à Cannes...

...Et presque soixante ans plus tard...

Pour le défi du Goût, il fallait inclure dans un texte inspiré par le tableau les mots suivants:
Amour. Sandwich. Lèvres.Téléphone. Besoin. Tournevis. Caleçon. Seins. Gare. Cheveux.
Toilettes.




11 septembre 2020

Une lettre


« Lorsque le coeur a parlé, il n'est pas convenable que la raison élève des objections. »
Milan Kundera











Aujourd'hui une lettre m'a émue aux larmes.
Son auteur tentait d'expliquer à son propre frère combien la dispute qui déchirait leur famille était vaine, combien il était peiné de cette situation inextricable. 
En réalité, vous aurez remarqué sans doute comme moi que les disputes qui déchirent les familles sont souvent vaines.  Souvent des rivalités d'ego, des histoires d'argent, des théâtres d'ombre.

Ce qui m'a touchée, ce ne sont pas les tenants de l'affaire. Je vous la résume. Comme dans un roman, on y trouve une aïeule un peu déboussolée et ne voulant blesser personne, un frère éloigné dont on ne connaît ni le jeu ni les raisons, un jardin bien mal en point depuis que ladite aïeule en est partie, une voisine irascible arc-boutée sur des points de détails notariés, selon lesquels il faudrait murer une fenêtre ou une porte gênantes à cause du vis-à-vis. La maison étant vide, on se demande bien de quel vis-à-vis on parle, si ce n'est celui de quelques fantômes ou araignées...Mais bon, admettons.
On y voit le propriétaire de la maison à qui incomberaient lesdits travaux de  murage, afin d'apaiser la voisine, et qui ne fait rien. Mu par cette force formidable que l'on appelle l'inertie.  Cette voisine, une Anglaise venue de ses brumes humides, à cent lieues de comprendre l'âme de la Provence, menaçant pourtant de couper l'eau à toute la famille si on ne lui rend pas raison. Tu te rends compte, Galinette ? Couper l'eau ! Au pays de la soif...On se croirait dans du Pagnol. Entre nous, on se demande par quelle diablerie Albion la perfide peut détenir la clef de l'eau. Mais bref, admettons encore. 

Non, ce qui m'a touchée, ce sont les mots de ce frère, lancés comme de petites balises de détresse, des étincelles d'espoir, des cailloux de petit Poucet.
Il parlait un langage doux et clair. Celui à côté duquel les calculs d'apothicaire et les comptes à dormir debout devraient faire pâle figure. Il évoquait leurs parents qui n'étaient plus là, et qui n'auraient pas aimé les voir se déchirer, il rappelait leurs liens de frangins infrangibles. C'était beau. D'aucuns trouveront ça dérisoire, peut-être... Moi, un coeur à nu, qui s'expose sans peur, je trouve ça beau.
 Je l'ai admiré pour son courage et sa sincérité. Ça sonnait juste. Et j'ai croisé les doigts pour qu'il soit entendu et que se renoue le dialogue, telle la douce musique d'une fontaine dans le désert.
Il parlait le langage du coeur. 



•.¸¸.•*`*•.¸¸

05 septembre 2020

Hey Joe !

Effet créatif sur le port de Sète







En arpentant les pelouses vert émeraude du parc du Thabor, à Rennes, sous les grands arbres centenaires agitant tendrement  leurs frondaisons tutélaires pour préserver du crachin les amoureux des bancs publics, je cherchais du regard la silhouette familière d'Oncle Joe.
Mais celui-ci avait mis la clé sous la porte pour aller respirer l'air marin breton. Autant dire que nous nous sommes croisés sans nous voir. D'aucuns y verront le doigt du destin...ou la main du hasard. J'y ai vu une occasion de lui rendre un hommage appuyé et néanmoins mérité.
Ah ce cher Joe ! 
S'il me fallait résumer le personnage en quelques mots je dirais... « concentré de bonne humeur ». Ou bien « remède contre la morosité ». A consommer sans modération. Il se présente lui même comme « poète à ses heures et photographe à seize heures trente »... Le ton est donné.
En réalité, je crois que, tel un Obélix moderne, il est tombé dans la marmite de la joie de vivre, à moins qu'il ne soit arrivé dans ce bas-monde nanti de son nez rouge de clown sur sa bouille réjouie. 

Joe est un touche-à-tout effervescent. Un amoureux de la photo, de l'aquarelle, de l'art décalé, un roi de l'oulipo, des jeux de mots, des logorallyes, des collages déjantés, des spectacles de rue. Un dessinateur doublé d'un poète friand de surréalisme : Queneau, Breton, Prévert, Magritte mangent à sa table presque chaque jour. Rimbaud est son pygmalion, son étoile à la Grande Ourse.
 Il traque la poésie dans le banal et le quotidien, les rues, les vitrines, les rassemblements divers ( et d'été) et ma foi il y réussit fort bien ! L'insolite surgit partout sous le regard aiguisé de lui-même et de son Nikon, et hop ! il met en petite boîte des milliers de clichés qu'il s'amuse parfois à modifier pour les rendre encore plus scintillants, fantasques, irisés, mordorés ou carrément psychédéliques...jusqu'à ressembler à des tableaux d'une beauté singulière.
Sa fièvre d'écriture le mène à échafauder des histoires foisonnantes, où les dragons dament le pion aux belles dames du temps jadis. Où des flics de série B style années cinquante croisent les plus étonnants héros de l'ultra moderne platitude, tels Jean-Emile Rabatjoie ou Augustin Traquenard.  

Et puis c'est aussi un fou d'échecs,  un mordu du gambit et de la diagonale, d'où son nom, Joe Krapov, en hommage anagrammatique à un fameux champion russe... Où va l'amour du jeu ? Jusqu'à avoir épousé une certaine Marina Bourgeoizovna. Quant à Isaure Chassériau, et Maïck la Conteuse, il me serait trop long d'expliquer le rôle qu'elles jouent (si ce n'est celui de fil rouge) dans la vie trépidante de cet oncle putatif (ce qui, comme aurait dit le grand et regretté Desproges, ne signifie pas que le susdit oncle entretienne un commerce un peu rapide avec des dames de petite vertu.)
Mais surtout, surtout, Oncle Joe est un musicien dilettante de la meilleure espèce : de ceux qui adorent gratter la guitare ou le ukulélé, juste pour le plaisir, les boeufs entre copains, le jazz, les impros, les montages audacieux sur youtube.. Quand je vous dis qu'il sait tout faire ! Et Brassens. Ah ! Brassens...
Bref, Joe est un énergumène qui ne se prend pas au sérieux. Un baladin, un saltimbanque des blogs. Je vais vous faire une confidence : je l'adore ce tonton sorti tout droit d'un imagier facétieux et plein d'irrévérence. Par l'étang qui court, ne pas se prendre au sérieux, je vous le dis, en un mot comme en cent, c'est une fortune.

Pour les curieux, les krapoveries, c'est ICI.
Sinon, on l'aperçoit quelque part dans cette video, à laquelle il m'aurait tellement plu de participer...