28 avril 2023

La sagesse est dans le pré

 

“Il pousse plus de choses dans un jardin que n'en sème le jardinier.”
Proverbe espagnol






On tente souvent d'écrire des choses bien plus grandes que soi. Parce que le jour naissant nous porte vers le haut, le mystère, les incompréhensions qui font le sel, et rendent humble.
Quand c'est trop lisse, trop clair, c'est comme un ciel sans nuages. Trop convenu. Aveuglant. 
On aime la pluie des questions profondes. De celles qui sont essentielles et sans réponses. Les pourquoi. Les comment. 
Les points des coccinelles. Le chemin des abeilles.
La patience originelle des fleurs, qui savent quand vient leur tour. Comment, d'un tronc noueux de vieillard végétal, en apparence sec et mort comme le vieux hareng du poème, surgissent soudain ces bourgeons qui bredouillent, et ces corolles fragiles. Fragiles ? Ne tiennent-elles pas dans leur coeur cette force étrange qui fait germer les graines au fond d'un vieux sac ?
Il suffit de s'asseoir dans un jardin, aux premiers rayons, et c'est tout le livre du monde qui ouvre ses pages infinies. On comprend. On apprend.
 Chaque recoin contient une lecture particulière, une révélation unique. Le jeu de l'ombre et de la lumière, c'est l'alternance que l'on doit accepter, entre les heures tristes et les jours de joie, les cris, les larmes et les murmures, comme une chevauchée sans fin de collines pierreuses, de pics acérés et de vallons riants.
Les animaux bravant la bourrasque nous apprennent le courage. Leurs pattes frêles, leurs plumes ébouriffées, leurs pelages trempés ne les distraient pas de leur insouciance et de leur détermination à rester en vie coûte que coûte.
Un jardin rend toujours meilleur. J'en connais la chance.
L'herbe se peint d'espoir. Rien n'est plus serein que ces tiges qui oscillent et ondulent sous le vent d'avril. De vraies ailes s'accrochent à nos rêves. 
Et dans cette béance entrouverte au fond de soi, on plante ses doigts dans la terre humide, on hume son odeur, et on remercie le merle pour son chant.



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18 avril 2023

Lettres de Catalogne (5)


Des peuples fiers




En marchant dans le campo au-dessus du delta, tel Sylvain Tesson sur ses chemins noirs, je pensais à cette fierté superbe qui caractérise certains peuples. Les Basques, les Corses, les Bretons. J'aurais pu tout aussi bien dire les Masaï, les Quechuas, ou les Aborigènes. Jamais tout à fait convaincus de l'unicité de la république dans laquelle on a voulu les impliquer. Toujours un peu arc-boutés sur leur identité, cultivant leur différence. 
Qu'est-ce qui fait que certains groupes d'être humains se sentent reliés par la même appartenance, de façon aussi impérieuse ? Qu'est-ce qui fait un peuple, au fond ? 
Cela va au-delà d'une langue ou de traditions communes. C'est au-delà des coalitions, des fédérations, des empilements arbitraires de nations. L'exemple de l'Ex-Yougoslavie est éloquent, à ce titre. Les peuples sont ressortis indemnes de décennies de compromis qui leur semblaient contre-nature, comme un bric-brac mal empilé de sensibilités trop différentes.
On touche à l'histoire profonde, aux souffrances ancestrales, à des événements qui ont mené au fil des siècles à ce bouillonnement dans les veines, identique sous toutes les latitudes. Que rien ne peut endiguer. 
Les Catalans sont de ceux-là. Attachés viscéralement à leur terre.
A Elne, à deux pas de Collioure et de son port nimbé de lumière, Georges est de ceux-là. Un Catalan fougueux, indomptable, courageux. Fier de ses racines. 
Je suis toujours mitigée quand il s'agit de définir ma propre appartenance : certes, j'aime le pays où je vis, ses paysages, sa langue, ses Lumières qui ont éclairé le monde. J'ai passé ma vie à enseigner cette langue de Voltaire, à aimer ses mots chatoyants et évocateurs. Sa musique. Son message. J'aime aussi mes racines, celtes ou piémontaises. Pourrais-je aller vivre ailleurs, comme Elyane ? Je ne sais pas. Peut-être. 
Mon vrai pays, c'est la Terre. C'est sur elle que je me sens ancrée. La Nature sauvage et belle. Le ciel et les étoiles. Et l'Humanité dans ce qu'elle a de grand et d'universel. Je me sens vraiment citoyenne du monde. Et ce n'est pas qu'une expression galvaudée. Mon pays c'est la Vie. 




Quelques dernières photos éparpillées...












Un dernier bisou devant « El Beso » de Joan Fontcouberta,
une fresque monumentale représentant un baiser, et formée de milliers de photographies de baisers.
Merci pour vos commentaires, lecteurs adorés. Votre fidélité me touche.







16 avril 2023

Lettres de Catalogne (4)

 Un jour couleur d'orange







Un matin, Elyane et Jack nous emmènent chez un producteur d'oranges. Je ferais mieux de dire un amoureux des oranges. Un homme qui bichonne ses arbres, leur parle, et les respecte : ce sont les clients qui viennent cueillir les fruits eux-mêmes. Aucun traitement chimique, juste de l'eau, du soleil et de l'amour.
 Je n'en avais jamais vu autant. En quelques minutes, nous avons rempli de pleins paniers d'oranges énormes, juteuses, gonflées de sucre et de lumière.
Pourtant, dans ce verger, c'est surtout le parfum des fleurs qui m'a saisie. 
J'étais soudain au jardin des délices, en fermant les yeux, il m'a semblé entendre la douce mélopée du oud frémir comme le vent dans les branches. 
Cette odeur si tenace de fleurs d'oranger m'a percutée, telle la madeleine, dans les replis de mon enfance. C'était ce liquide subtil que ma mère conservait dans une bouteille en verre bleu, et qu'elle versait dans la pâte à crêpes. C'était aussi, par extraordinaire, l'odeur des cheveux de ma grand-mère. De sa chemise au col de batiste. C'était encore le goût suave de ce breuvage magique que préparait mon père pour soigner les petits bobos. Je crois qu'il soignait surtout les bobos de coeur, et faisait disparaître les larmes. 
En un instant, enfouissant mes narines, les yeux fermés, dans ces fleurs entêtantes, j'ai retrouvé mes six ans.
Les voyages recèlent parfois des escales sensorielles ou spatio-temporelles inattendues.

A suivre ...













12 avril 2023

Lettres de Catalogne (3)

 Un désert




 A cet endroit, le fleuve a entassé, au fil du temps, une longue bande de sédiments formant comme une barrière naturelle protégeant la lagune.
Le phare del Fangar ponctue cette immensité sableuse de ses couleurs presque psychédéliques.
J'ai marché, longtemps, d'abord en suivant le bord de l'eau, jouant pieds nus avec l'écume froide, puis en revenant par l'intérieur. Et là, j'ai été happée par le paysage. Une immensité à perte de vue, c'est très impressionnant. La pensée se focalise sur la minéralité absolue du lieu. La méditation arrive toute seule. La réflexion sur le sens de la vie, le temps, le rapport aux choses. C'est sans doute, toutes proportions gardées, ce que l'on doit éprouver dans le désert. Le sentiment de n'être qu'un grain de sable de plus. De ne faire qu'un avec le ciel, et les vagues de dunes. D'être à la fois essentiel et dérisoire.
Des pancartes posées au milieu de nulle part rappellent au promeneur solitaire que le domaine est par endroit interdit, pour cause de nidification. Je me suis demandé où nichaient les oiseaux dans cette étendue sans végétation. Sans doute dans les quelques oyats surgissant du sol comme des touffes de cheveux rares sur le crâne d'un chauve. Parfois, j'ai aperçu en effet les traces de leurs petites pattes dans le sable.
Quant aux ondulations provoquées par le vent, elles m'ont rappelé ces jardins japonais que les maîtres zen ratissent avec minutie.
Cet endroit est une leçon de métaphysique, de philosophie, bref, de Vie.

A suivre...





























09 avril 2023

Lettres de Catalogne (2)

Chez Elyane 




Mon amie Elyane a réalisé un rêve : elle vit désormais là-bas, dans le campo au-dessus du Delta de l'Ebre. Au milieu d'extraordinaires oliviers centenaires, et pour certains, millénaires.
J'admire beaucoup les gens qui poursuivent leurs objectifs jusqu'à en faire des réalités : il faut une telle énergie, un tel courage, pour abattre ces montagnes qui se dressent fatalement entre nous et nos rêves. Elle l'a fait. Elle en est fière et je la comprends. Elle a quitté la France, sa vie, ses habitudes, pour vivre en harmonie avec ce rêve.
Sa maison est un îlot de paix, très blanche et cernée de verdure. Les chats s'y prélassent parmi les figuiers de barbarie, les lauriers et les plantes succulentes. Aloès, yuccas, aéoniums pourpres y forment des massifs étonnants.  La piscine n'est qu'un écho à la mer toute proche. L'endroit est un hymne à la Méditerranée. A cette faculté qu'a la nature, d'adaptation à ce milieu sec, brûlant, hostile en apparence. Avec génie, avec inventivité, les couleurs explosent. Elyane fait revivre ce désert de pierre, à coup d'amour, à coup de coeur. Chaque fleur est une victoire. 
Au-dessus de la maison principale, timide sous les oliviers, se cache la casita, un minuscule abri de pierre où elle aime se retirer pour écrire ou méditer. 
Elle s'est fait beaucoup de nouveaux amis. 
C'est là qu'un soir, se sont retrouvés sous le grand olivier quelques uns de ces amis venus l'écouter parler de ses Chemins de Lumière. J'ai accompagné la lecture de ses textes avec ma guitare. C'était doux, comme hors du temps, dans la lueur orange du couchant sur les murets de pierres sèches 
J'ai adoré ce moment. 


 A suivre ...
















07 avril 2023

Lettres de Catalogne (1)

 


Le soir descend lentement sur Barcelone. Hier soir, la lune, belle orange juteuse accrochée à son plafond de nuages, scintillait au-dessus de l'eau. C'était somptueux.



Ici, à Allela, on n'entend pas la rumeur de la belle Catalane. Rien ne trouble la paix de ce lieu. Je t'écris d'un de ces balcons sur la mer que l'on ne trouve que dans un livre.  Ou dans un film.
Une maison-navire accrochée à des vagues de pins couronnant les collines.
Tout à l'heure nous irons déguster des tapas à Vilassar de Mar. Des artichauts grillés, des beignets d'aubergine, des anchois blancs, des patatas bravas.
Ici on vit différemment. Ce n'est pas un cliché, cette fameuse heure espagnole. C'est une sorte de contrat tacite que les anciens d'ici ont passé avec Saturne, le Dieu horloger. On dort, mais pas comme tout le monde. On ferme les yeux quand on est épuisé d'avoir trop fait la fête. On récupère par des siestes qui se posent sur nos yeux comme des papillons. A n'importe quelle heure.
Ce qui rythme la vie, c'est cette musique lancinante de guitare qui suit vos traces, partout, du quartier gothique à la Rambla, en passant par le port Vell et la Plaça de la Catalunya.
Ce n'est pas anodin de se trouver là au moment de la semaine sainte. Au pays d'Isabelle la Catholique, la ferveur est une réalité.
Je l'ai vu dans les yeux de cette vieille femme qui murmurait le credo à la cathédrale Santa Creu. A chaque prière, elle faisait un noeud à un petit lacet blanc, le transformant ainsi en chapelet. Ses yeux étaient transparents à force d'être pâles. Elle était peut-être aveugle, comme sa foi.

A suivre...








27 mars 2023

Sombres héros et mantilles



Ici aujourd'hui, c'est Paris. Trottoirs mouillés. 
Le temps comme un crachin d'automne égaré en avril. 
Le jazz gris des rues écorche l'âme de sa plainte. Un vieux saxophone usé essaie de nous tirer vers hier. C'est fou, cet attachement viscéral au passé, aux choses anciennes.
Moi, les yeux rivés sur demain, je rêve de ciels nouveaux. 
Dans ma tête déjà se dessine le trajet, Aguilar, Quéribus, et Lastour, et Saissac, au bord de l'autoroute quand le soir descend. Histoire de vérifier si les Chevaliers Cathares pleurent doucement. Jusqu’au au coeur de la Montagne Noire, là où les arbres et le ciel se rejoignent, aux rives du lac des Montagnès.
Plus loin, Toulouse et sa brique rose, ses Minimes, et Claude, qui boxe et percute mon coeur, travelling panorama sur mes hanches. Je danse. Adieu, la petite fille en pleurs dans cette ville en pluie, mon horizon déjà arrive à Perpignan. Mon horloge s'affole. Sa gare est le centre du monde, déclare un peintre célèbre. Suivons ses traces, Elne, Argelès, Collioure, l'air sent la mer, les embruns, les emblonds, sans ambages, et le sable en avalanche. Le sourire de mon amie Flo. Une amie de longtemps.
Tiens, soudain, l'air sonne différent, tout chargé de sardane et de fandango. C'est là que j'ai passé la frontière, sans m'en apercevoir. 
Cerbère, Figueiras, Gerone, Lloret de Mar et enfin Barcelone, la ville aux cent visages. A moi, Gaudi, deux mots !
Poussons encore au sud. J’imagine l'éclat pur d'un ciel baigné d'ailleurs. Une surprise des sens. Un petit port qui tangue au bout des champs d'oliviers. Une amie qui m'attend, bras ouverts, pour me faire visiter son paradis. 
Je vous laisse un moment les amis. L'Espagne m'appelle. Je pars demain.
On est passé à l'heure d'été, mais pour moi, c'est l'heure d'Ibère.

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Pour l'atelier du Goût.
Merci à Francis, Georges, Claude, Salvador, Antonio et quelques autres.






19 mars 2023

Où l'on fait apparaître une analogie entre un tableau et un célèbre roman du XIX° siècle. Et les réflexions qui s'ensuivent.

 



Ce sont sans doute mes lointaines affinités génétiques avec les Grands Bretons (même s'ils nous ont fait perdre le Tournoi) qui m'ont tout de suite fait penser, en regardant ce tableau de Spitzweg, à ce roman extraordinaire de Charles Dickens que j'ai dévoré vers l'âge de douze ans. (Je m'en souviens, j'étais en quatrième) 
Une histoire protéiforme et picaresque intitulée « Les Aventures de Monsieur Pickwick ».
Les rouflaquettes, le haut-de-forme, la canne et surtout l'embonpoint du personnage contribuent évidemment à cette évocation. 
Dans le tableau, les personnages féminins, mère et fille, semblent, elles, tout droit sorties d'un roman de Jane Austen... Ah...Jane Austen, ses capelines enrubannées de satin et ses célèbres « Orgueil et Préjugés », j'en aurais tant à dire...mais je ne voudrais pas me disperser.

Cette panse, donc,  magnifiquement rebondie sous la culotte de soie, empêchant le gilet de se fermer, telle était la caractéristique physique première de Monsieur Pickwick. Il est bien possible qu'Alfred Hitchcock eût nourri, pour cette bedaine, par mimétisme abdominal, une admiration secrète...
Quant à son caractère, sur la toile on peut lire à son propos : 

« Paradoxe vivant, cet homme d'affaires à la retraite, donc en principe averti, qui plus est observateur scientifique, se posant en représentant sincère de l'expérience et de la sagesse vécues, possède en réalité l'innocence et la naïveté d'un enfant que  sa bonté innée rend incapable de voir le monde autrement qu'en termes bienveillants et optimistes à l'extrême. » 

Voilà sans doute ce qui me plut d'emblée dans ce Don Quichotte so british,  rubicond et débonnaire. Un personnage sans aucune méchanceté. Ça n'est pas si souvent en littérature.
Ses aventures ébouriffantes sont impossibles à résumer. Elles entraînent le lecteur dans un étourdissant périple, brouillant les pistes, rajoutant des histoires et contes secondaires au fil de l'imagination foisonnante de leur jeune auteur. Un de ces livres que l'on lit avec le plan des personnages à portée de main. Pour s'y retrouver.
Il faut dire qu'avant de devenir officiellement son premier roman, ce fut une sorte de feuilleton (on ne disait pas encore série) publié dans un journal, un peu comme pour Eugène Sue et ses Mystères de Paris. Dickens acquit à l'âge de vingt-cinq ans une maîtrise littéraire et une notoriété sans faille. 
En relisant quelques pages des « Papiers posthumes du Pickwick Club » , qui est le titre  anglais, je suis encore impressionnée par le niveau de langage, la richesse du vocabulaire, les tournures de phrases. Et la poésie aussi. 

« Le soleil, ce ponctuel factotum de l’univers, venait de se lever et commençait à éclairer le matin du 13 mai 1831, quand M. Samuël Pickwick, semblable à cet astre radieux, sortit des bras du sommeil, ouvrit la croisée de sa chambre, et laissa tomber ses regards sur le monde, qui s’agitait au-dessous de lui. » 


Je me demande quel enfant de douze ans pourrait encore lire Dickens, même dans une version expurgée. Je n'en tire pas de gloire exagérée (même si j'avais quelques facilités, aux dires de mes professeurs) : la lecture était notre youtube, notre netflix, notre instagram. Le livre notre laptop, notre tablette, notre smartphone. 
Lire, c'était l'Alpha et l'Omega.

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J'ai même retrouvé l'édition de mon enfance.




Pour ceux qui voudraient le (re)lire, c'est ICI. Et
Pour l'atelier du Goût, que je remercie de nous faire le cadeau de ne pas arrêter.








14 mars 2023

Le vrai du faux



Mon cher monsieur Magritte.

Je vous écris d'une époque étonnante qui célèbre, que dis-je, qui glorifie la « Trahison des images ». Oui c'est ainsi qu'en 1928 vous aviez baptisé votre célèbre tableau de « la pipe qui n'en est pas une ».
Vous nous alertiez déjà sur cette perversité de l'image qui se prétend l'égale de la vérité, alors qu'elle n'en est que le (pâle) reflet, même en trois dimensions.
J'ai le regret de vous dire que vous êtes terriblement loin de vous douter à quel point il est devenu compliqué de distinguer le faux du vrai, de nos jours.
Les photographies passent par des filtres qui les transcendent, les recadrent, les illuminent.
Le faux envahit tout. Les hologrammes, les écrans, les pseudos, les avatars sont partout.
Nos corps eux-mêmes se « faux-cilisent » à vue d'oeil. Après les faux cils, faux ongles,  fausses dents, postiches et perruques, faux grains de beauté sur la joue, sont arrivés les faux seins, les fausses fesses, les fausses lèvres. Les fausses lentilles pour changer la couleur des yeux. 
On redessine, on repulpe, on remodèle, on sublime, on réinvente. Mais jamais vous n'entendrez dire que l'on triche.
Les médias sont inondés de fausses rumeurs, de faux scandales. Les polémistes entretiennent avec génie le flou artistique qui consiste à nous enfumer. Qui croire ? Que penser ? Nous ne savons plus. Nos téléphones vibrent de faux messages, d'alertes frauduleuses nous incitant à confier nos précieux codes bancaires au premier venu. Même les gangsters utilisent de faux pistolets pour attaquer les diligences. C'est un monde virtuel, de gazon en plastique, de poissons carrés, de produits de synthèse, de jeux videos où l'on a plusieurs vies.
Le goût, l'odeur, la couleur des choses, rien n'est vraiment certain.
Des matières synthétiques aux noms barbares ont remplacé les fibres naturelles que vous connaissiez, la laine, le coton, la batiste, l'organdi. Les pulls en acrylique, les imitations, le simili, n'ont qu'un seul point positif : ils laissent un peu de répit à ces pauvres bêtes dont on prenait la peau pour s'en faire des bottes ou des manteaux.
Je vous vois ébahi, cher René. Si vous saviez... Vous, le chantre du surréalisme, vous seriez bluffé.
Depuis quelque temps, déferle dans nos vies « l'intelligence artificielle » à la portée du grand public. Dall-e et Chat-GPT produisent des millions d'images étranges, oniriques, conçues par des robots, à qui vous pouvez demander n'importe quoi, c'est amusant et terrifiant à la fois. 
Les textes ainsi produits sont sans âme, sans style, mais beaucoup vont les utiliser pour bâcler en vingt secondes leurs lettres de motivation, leur discours pour le décès de tante Suzette ou leurs devoirs de français... Une nouvelle étape est franchie dans le brouillage des codes, des pistes. Les fondamentaux humains vacillent sur leur base. L'humanité chie même gravement dans la colle, si je puis me permettre un peu de franche grossièreté.
Le résultat de cette omniprésence du factice, du contrefait, du frelaté, c'est que se développe parallèlement une méfiance paranoïaque de toute relation. L'autre est devenu suspect, soupçonné de mentir, de fomenter dans notre dos ou de vouloir arnaquer son semblable. Alors on garde le nez dans son smartphone, en s'inventant un profil de rêve.
Le bal des faux-culs mène le monde. Tout n'est qu'illusion. L'ivraie remplace le bon grain. Le roi est nu, mais restera-t-il un enfant pour le dire ?
Et pourtant, cher René, j'espère encore. L'Amour est toujours là, l'amour authentique. Le seul sentiment, sans doute, qui nous rende vrais. Fragile. Mais dru comme une pâquerette sous la neige. Il porte en lui l'espoir et la valeur des choses simples, sans artifice.
Dormez en paix, monsieur Magritte. Je m'inscris en faux avec énergie : tout n'est pas encore complètement pourri par les diktats de l'apparence. 

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26 février 2023

L'édam aux camélias






« Alors que sa grand-mère se désole devant son camélia, si paresseux à la floraison, quand celui du voisin explose dans le rouge sang, la petite fille de cinq ans s’adresse alors à elle et lui dit :
"Mais mamie, pas de problème : il faut lui mettre de la terre de gruyère ! " 
C’est l’évidence même ! Pourquoi faire tout un fromage pour un arbuste qui cache sa timidité derrière la discrétion de ses bourgeons ? »

(Ce délicieux billet et son titre, que je lui ai empruntés,  sont extraits du blog Diptyque ô taquet, tenu avec talent par mon ami Michel.)







J'ai hérité de mon père, entre autres, la fabuleuse manie de jouer avec les mots. Ceux-ci fusaient à la moindre occasion de son esprit toujours en éveil. 
«  🎶La bielle de Cadix a l'essieu de velours, tchica tchica tchic aïe aïe aïe » tonitruait-il le dimanche en passant l'aspirateur. Sa spécialité était d'ailleurs de déformer les textes de chansons pour nous faire rigoler, bien avant les chroniqueurs de France Inter... «  🎶 Et j'entends pisser le chien, que c'est triste un chien qui pisse dans le soir... »
Pour moi, m'adonner aux jeux de mots, c'est une seconde nature. Une respiration essentielle pour résister à tous ces gens moroses qui se prennent au sérieux, et qui fourmillent dans les microcosmes de petits monsieurs que nous croisons à notre grand dam, parfois.
C'est comme sentir souffler toujours, au fond de soi, la fraîcheur candide de l'enfance. Celle qui leur fait prononcer ces si jolies expressions que l'on appelle « mots d'enfants ». 

« Maman, pourquoi on met de l'eau démoralisée dans le fer à repasser ? » m'avait sorti ma fille un jour, tout de go (et millau). Elle devait avoir touché juste, car cette tâche fastidieuse avait un côté démoralisant, vue la vitesse à laquelle les plis se reforment juste après avoir été aplatis. D'ailleurs, cela fait déjà un bail que je ne repasse plus rien. (A part de vieux films cultes, parfois, sur le site de l'Ina). 
En tout cas, j'ai conservé précieusement tous les mots de ma progéniture, dans le coffret secret de ma nostalgie de maman. Et comme je suis bon public, ils me font toujours rire, trente ans après. Tout comme leur lecture fétiche de l'enfance, Les belles lisses poires du prince de Motordu, un roman pour les billes et pour les glaçons.
Allez, ne vous en cachez pas !  Certains parmi vous, sont restés de grands gosses qui ne résistent pas à un calembour, même capillotracté. Je me régale à parcourir vos blogs, à me bidonner devant vos titres toujours fins et pleins d'invention. Mon oncle Joe et mon ami Le Goût y forment un beau duo de tête. Leurs tableaux excellent en holorimes et polysémie (française, évidemment).
L'âme des grands jongleurs de mots est là. Elle flotte toujours, tel le drapeau noir sur la marmite des conventions. Pierre Dac, Raymond Devos, Pierre Desproges, voilà trois D loin d'être pipés.
Chacun maniait le calembour avec la divine dextérité des tailleurs de diamant. Devos préférait glisser sa peau sous les draps que la risquer sous les drapeaux. Dac disait que pour prendre une bonne cuite, mieux valait un bon cru. Desproges reconnaissait le rouquin aux cheveux du père, et le requin aux dents de la mère. 

Le jeu de mots est partout. Une librairie parisienne exposait l'autre jour les titres jubilatoires de certaines biographies actuelles. Mon dabe aurait apprécié ce florilège extra. On aurait dit une page de Télérama.
Que Dalle. (Béatrice Dalle)
Rien n'est grave dans les aigus. (Michel Legrand)
Ardant Mystère (Fanny Ardant)
Zappa de Z à A (Frank Zappa)
Itinéraire d'un enfant de cité (Faudel) sont ceux dont je me souviens...

Mon père s'ébaudissait aussi de l'inventivité des verbicrucistes (à ne pas confondre avec les cruciverbistes) la plus belle définition qu'il trouva fut celle de l'amour : « Jeune anarchiste tchécoslovaque. » 
-Tiens mais pourquoi donc ?
-Parce que l'amour est enfant de Bohême et n'a jamais, jamais, connu de loi.
- Joli !
-Et le caramel : il fréquente le palais et menace la couronne...
- Ça, c'est de Tristan Bernard, je crois. 
-Tout juste ! Michel Laclos, lui, faisait dans le coquin, le primesautier.
Pénis : membre bienfaiteur. Partouzard : usager des transports en commun...
-Quels joyeux drilles, ces croiseurs de verbes !

Eh oui, les amis, y'a d'la joie dans l'jeu d'mots.
De deux choses lune, l'autre c'est le soleil, disait Prévert. Il rajoutait : Dieu est formidiable !
Mon paternel, lui, était formi...dabe. Tout simplement.

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