16 mars 2019

Cariatide's blues





Sigma
Les filles, j'ai le nez qui gratte...et  j'ai une crampe, là...Je suis harassée. Pas vous ?

Zeta 
(agacée)

Ne fais pas ta mégère. Tu sais bien que nous sommes coincées là depuis des millénaires. Autant accepter le destin de notre fratrie avec grandeur.

Lambda 
(esquissant un sourire pincé)

Tu parles d'une grandeur...Sigma a raison. On fatigue ! Je rêverais, juste une heure, une heure seulement, de faire partie d'une autre histoire...

Zeta
(sarcastique)

Quelle utopie ! Une autre histoire que notre sublime antiquité grecque ? 
...Mademoiselle se berce d'illusions, et voudrait refaire le monde, je rêve...

Lambda
(l'oeil vague)

Je me suis laissé dire qu'il existe un endroit merveilleux où les princesses ne finissent pas en vulgaires porte-charges, comme nous. Cela s'appelle les contes de fées. 

Sigma
Oh ! Raconte !

Lambda
(avec emphase)

C'est un endroit étoilé de fleurs et de velours, où des princes courageux affrontent vaillamment de gros soucis, dragons, sorcières et autres forêts inextricables, avant de célébrer leur mariage avec la plus belle princesse qui soit. Ils vivent heureux et ont en général beaucoup d'enfants...J'aurais tant aimé avoir des enfants...

Zeta
(irritée)

Balivernes ! Les Cariatides n'ont pas d'enfants ! Ton imagination fertile te joue des tours, n'aurais-tu pas consommé quelque substance hallucinogène, ma soeur  ?

Sigma

Ecoute Zeta, pour une fois qu'on parle d'autre chose que du ciel désespérément bleu de l'Acropole ou de l'Érechthéion...Avoue que c'est agréable, tu ne vas pas nous censurer quand même, sous prétexte que tu es l'aînée de nous trois ...

Célestine
(Qui vient mettre son grain de sel)

Les filles, ne vous disputez pas. Vous savez, moi aussi, j'y ai cru à ces calembredaines...Le prince charmant, la belle robe de princesse, et patati et patata, et vas-y que je mords dans la pomme empoisonnée, et vas-y que le baiser du prince n'attend pas cent ans pour me réveiller. Bref, me voilà embarquée dans l'aventure, heureuse et beaucoup d'enfants, pendant longtemps, oui, longtemps, et puis un jour... oui, mais alors qu'est-ce qui fait qu'un jour, comme dans la chanson de Nougaro, le vilain mari tue le prince charmant... Qu'est-ce qui fait qu'un jour,  on se retrouve chez un avocat à signer au bas d'un parchemin la fin de l'histoire qu'on croyait éternelle ? Avec un sentiment bizarre et mélangé de déception, de soulagement, d'échec, de nostalgie et de joie. 
Ce n'est jamais anodin de quitter le père de ses enfants...



Pour Les Plumes d'Asphodèle chez Emilie.
Il fallait placer les mots
MERVEILLEUX CONSOMMER MARIAGE SOUCI FLEUR MÉGÈRE FRATRIE UTOPIE 
HARASSE HISTOIRE FERTILE ILLUSION CÉLÉBRER CONTE CENSURE

12 mars 2019

Plaisirs minuscules






“En te levant le matin, rappelle-toi combien précieux 
est le privilège de vivre, de respirer, d'être heureux.” 
Marc Aurèle





Quand on y réfléchit, c'est plutôt drôle cette expression 
« plaisirs minuscules »...
Presqu'un oxymore. Un peu comme « petits bonheurs ». On minimise une chose que je trouve, personnellement, immensément grande. Le bonheur, le plaisir, ça te soulève, mon ami,  ça te coule dans les veines comme un torrent de lave, ça te charrie du lourd sur des kilomètres, ça te fougue, ça t'émoustille et ça te papille. C'est délicieux. C'est exaltant. C'est renversant. Et c'est tout simple à la fois. Simple comme un écureuil qui vient te chaparder un gland sous le nez. Simple comme un ciel de mars sur les bateaux à marée basse de Pornic, collier de grains et d'éclaircies en giboulées. Comme cette odeur de goudron et de vase et ces cris de goélands. Simple comme deux mains qui se frôlent.
Simple comme se dire qu'être vivant et en bonne santé, bon sang, mais qu'est-ce qu'il y a de mieux ? 
Le Bonheur avec une grande baie, ouverte sur l'infini, c'est peut-être tout simplement savoir se laisser envahir par ce courant d'air mentholé, par cette vague d'embruns et de sel, par cette somptueuse perfection du temps qui court, court, et nous rend sérieux...
Tout ce qui fait que l'on respire tellement mieux, tout à coup...
Un grand petit bonheur est entré dans ma vie il y a huit mois, un bonheur qui babille, qui tète, qui dort beaucoup, qui s'éveille aussi. Un prénom d'enchanteresse. Deux grands yeux bleus d'innocence qui plongent leur regard dans le mien et me transpercent comme pour me dire : « Regarde comme on se ressemble ».
Vous comme moi, nous avons chacun son mantra, sa phrase fétiche, son activité consolatoire. Un truc qui te tricote le bonheur en cotte de maille contre vents et marées. 
 Toi, c'est la gouache ou le fusain, toi la poésie, toi encore les petits oiseaux, toi, les voitures de courses et toi les balades en montagne au coeur des torrents. Toi tu ne vis que par ton jardin, toi tu préfères le métropolitain.
Celui-là * empile des pierres en de somptueux équilibres dérisoires et grandioses, métaphore de nos vies. J'aime le regarder. Nous nous répétons dans notre quête, nous avons nos périodes bleues, nos obsessions, nos hobbies et nos violons dingues, mais qu'est-ce que ça peut faire ? C'est beau et ça nous va. Alors ...
Moi, mon mantra, c'est la vie. Sa beauté. Son émouvante diversité. J'ai mes thèmes de prédilection. D'aucun diront que je me répète, mais je m'en fouche comme de l'an dix-neuf.  J'aime l'amour, les étoiles, les enfants, les fontaines, les arbres, les livres, les landes désolées et battues par le vent, la mer, le cinéma et les moulins. J'aime le vin, le jazz, le vent, le soleil, la pluie, les parfums, le théâtre et l'odeur d'un bébé dans le cou. Juste là. L'odeur de ses petits cheveux de lait.
Le voir s'endormir, tout confiant, dans le creux de mes bras.
Et puis j'aime dire je t'aime.





*Mickaël Grab, l'homme qui dompte les pierres des torrents. 


Cliquez sur l'image pour découvrir en video ce qu'il réalise.







Pour les Impromptus littéraires.

02 mars 2019

Des gens qui font du bien















 Il est des gens qui nous sauvent des tempêtes. Il est des regards que l’on croise, des mains qui se tendent comme des fils d’Ariane à la lisière des ponts où nous attirait l’abîme. Il est des gens dont la seule présence fait tourner nos cœurs comme des moulins, qui nous rendent inexplicablement joyeux et positifs.
Vous en connaissez, de ces êtres ? Ils semblent avoir pour seul bonheur de parsemer d’étincelles les peaux ternies et racornies par les embruns de la vie. Les blessures crevées par le bec noir d’une poule à l’œil maléfique.
Nos lèvres prennent le goût du sel à leur contact, comme si soudain le monde avait l’éclat d’une lanterne de papier magique. Tout devient beau, d’une beauté de simple fenêtre ouverte sur un jardin de roses. A leur côté, notre sac paraît dix fois moins lourd, même si le destin nous l’a plombé avec malice, de découragements, de tristesses et d’abandons.
Ils aiment veiller sur autrui, dieux lares de nos maisons intimes, de nos fragilités, ils grattent de leurs doigts doux le vernis craquelé qui nous empêchait de resplendir, essuient nos larmes et nous font grandir, comme un blé mûr qui lève, échancrure d’or dans le paysage.
Ils nous secouent, nous houspillent parfois, nous bouleversent. Et on avance,  comme guidés par un phare.
Avec eux, le trait du temps qui suivait une ligne morose se met à faire des arabesques, et leur grain de folie nous exalte et nous apaise tour à tour, en nous montrant le chemin authentique. 
On m’a dit parfois que je changeais le sable en perles et le désert en pluie bienfaisante. Que mes mots faisaient du bien. Que ma présence avait du feu. Alors j'aime à penser que je suis un peu comme cela, mettant de l’intensité dans tout ce que j’effleure et des étoiles de bonheur dans les yeux des gens. Et cette pensée me fait du bien.
Et cette pensée-là aussi : chacun porte en lui la faculté de rayonner pour autrui. En rallumant ses propres étoiles.


Pour les Plumes d'Asphodèle, chez Emilie


Il fallait placer les mots 
SAC - MOULIN - BEAUTE - POULE - FOLIE - 
VEILLER - MALICE - SEL - SABLE - BLE - PAPIER - 
PARSEMER - PEAU

Musique : Yves Duteil, le Passeur de Lumière

25 février 2019

A la Bastide


« C'est un trou de verdure où chante une rivière »
Rimbaud, le Dormeur du Val





Un petit coin d'eau et d'ombre serpente sous le pont de pierre. C'est un endroit calme qui me raconte son histoire, toujours la même et pourtant nouvelle à chaque pas. Vous l'aimeriez, je crois.
Je prends la route poudreuse qui monte à la Bastide. Le village s'accroche au roc, blotti sous le vent. L'air frais de février commence à buissonner de mésanges, qui sifflent leur joie dans les amandiers. Ça claque comme un tableau aux couleurs saturées. Un ciel bleu roi, sur les prés qui verdissent.
C'est un endroit où l'on boit l'air comme de l'eau, les yeux fermés de plaisir, les poumons dilatés par la joie.
Les odeurs d'herbes enivrent mes narines.




Les ânes si doux de l'enfance gardent toujours de la place pour les secrets, aux creux de leurs oreilles veloutées. Dès qu'ils sentent une présence humaine, ils rappliquent. Leurs regards brodés de noir ont toujours compris tous les mots. Tous les maux aussi. Les douleurs mal ficelées, les langueurs de la nuit, les doutes tenaces, qui allaient s'ébrouer dans le ruisseau comme poussés par un charme mystérieux. Aujourd'hui je leur ai dit mon bonheur. Ils ont souri de leurs grandes dents jaunes, avec le tendre et l'émouvant au bord des yeux.



Les maisons tirent leur force des volcans, dont elles ont pris les pierres noires. Elles offrent leurs fissures à la pluie, au vent, au soleil des quatre saisons, et tiennent pourtant debout comme on veille un malade. Sans jamais fermer l'oeil, sentinelles minérales du ciel. 




Doucement, les brumes du matin ont capitulé à l'avancée du jour. Le soleil a gagné la partie. La lumière a gravi les murailles sans se soucier du temps. L'ombre ne triche pas. La campagne toute entière bruisse de silence. Les seuls sons audibles montent de la nature qui s'éveille, comme un battement de coeur de la terre. Chant d'oiseaux, murmure de l'onde et craquements des brindilles.
Après ma journée de yoga, hier, c'est un complément d'objet essentiel que cette balade m'a offert aujourd'hui. Une vraie méditation. 
Et cette grammaire céleste a de quoi me séduire.






Musique Fiona Joy, Earthbound

21 février 2019

Le chant des femmes





A Rachel et à Kahina







Et l’ombre ignoble de la haine
Sur les bras armés, qui s'étend
Jamais lassée, jamais lassée
Sème le vent et le désordre
Attise le venin des flammes 
La blessure du souvenir
La salissure du sacré
Et dans les jardins de Jaffa
Pleurent les oranges sanguines
Sous un ciel plombé de cobalt
Oh Bethsabée relève-toi
Baise les lèvres de Leïla
Les broderies de tes dentelles
Sont les sœurs de ses voiles bleus
Eclaboussées du même sang
Une collision d’ailes d’anges
Au dessus d’un désert d’acier
De pierres et d’ombres tristes et sales
Et de folles morts inutiles
Arrachez au néant sa plainte
Allumez l’étoile nouvelle
Rêvez d’un souffle conciliant
Le chant des femmes à la fontaine
Est le seul espoir de la terre
Et l’odeur chaude du pain cuit
Combien de printemps de Prague
Combien de septembres noirs
Et de ghettos de Varsovie
Avant que les hommes n’arrêtent
De se haïr de se haïr
Mon cœur pleut des larmes de sel
Le souffle court je désespère
 Devant les tombes profanées
La bêtise en activité
Jamais lassée, jamais lassée
Et dans les jardins de Damas
Pleurent les oranges sanguines
Sous un ciel de cobalt plombé
Oh Leïla relève-toi
Et prend la main de Bethsabée
Ouvrez vos bras
Ouvrez vos bras









Pour l'atelier d'Olivia, il fallait placer les mots
activité – soleil – nouvelle – jardin – souvenir – sacré – broderie – pain – collision – printemps – souffle – rêver


Musique : Avishai Cohen
Arab medley

20 février 2019

Elle l'appelait, Concepciòn...





Attention, histoire très très vraie...











Il est tant de secrets, de personnages singuliers, de failles inavouables, de dettes non payées, d'événements étranges ou tragiques, qui constituent la trame de l'histoire d'une famille ! 
Chacun peut en dire autant de la sienne, j'en suis certaine. Vous aussi, sans doute.
Sans accorder un crédit exagéré aux thèses de la psycho-généalogie, il est troublant d'en discuter, d'observer des similitudes, des coïncidences, des dates, des noms, des faits même, pour tenter d'expliquer certains maux que nous ont peut-être transmis les générations antérieures. Ou simplement pour mieux se connaître.
Il est passionnant et parfois vital de dénouer l'écheveau embrouillé des liens filiaux et des enfances de ses propres parents, pour mieux comprendre d'où l'on vient, et comment l'on fonctionne.

Et puis il y a les découvertes que l'on fait incidemment, au hasard d'une conversation.
C'est de cette façon que, grâce à ma cousine très versée dans la constellation de nos ancêtres, et qui prend des tas de notes dans de petits carnets,  j'ai appris un épisode fulmineux de l'épopée familiale.

J'avais un oncle d'Amérique, un « tonton Cristobal » qui n'est pas revenu, un grand-oncle exactement, et je ne le savais pas. Comment n'ai-je jamais entendu parler de lui jusqu'à aujourd'hui ? Pourquoi ma mère n'en a-t-elle jamais rien dit ?
Paolo était, au milieu de quatre sœurs,  l'unique frère de mon grand-père maternel. Un beau jour, il a disparu corps et biens, du jour au lendemain. Volatilisé comme une météorite brûlante entrant dans l'atmosphère.  Laissant une femme éplorée, qui d'ailleurs en mourut de chagrin, et un bambin de trois ans, Raimundo, pour qui la vie dut être bien cuisante après ce double drame...
Mon grand-père tenta de retrouver sa trace en vain, durant des années. 
Jusqu'à ce que le pendule d'un radiesthésiste de ses amis s'arrêtât sur le long et maigre serpent vert qui, sur la mappemonde, s'appelle le Chili.
Plus précisément au-dessus de Concepciòn, une ville au nom sulfureux pour moi. Mais allez donc retrouver une aiguille dans une botte de cactus...
Et si c'était vrai ?
Quelle chimère poursuivait donc l'oncle Paolo ? Ou bien quel terrible secret devait-il fuir pour s'exiler si loin à jamais ? Comment était-il mort ? Aurais-je une tripotée de petits-cousins ayant été conçus à Concepciòn ?
Et toute cette sorte de questions que se pose toujours mon esprit curieux et romanesque, à l'évocation d'un mystère lointain...
Voilà en tout cas un pan nébuleux de ma filiation que je n’éluciderai jamais.


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 Musique Cuore cosa fai / anonimo veneziano
Pour les impromptus