03 février 2023

La fabrique d'images

 

 
Mon père m'offrit un jour un petit tube en carton, qui faisait, quand on l'agitait, un bruit délicat de bâton de pluie. « Tiens, me dit-il, c'est un kaléidoscope. »
Quel joli mot ! Il signifie, en grec, « regarder de belles images ». Combien d'heures ai-je passées à contempler, étonnée, l'infinie diversité des images créées par l'assemblage subtil de ces petites perles colorées se réfléchissant dans des miroirs...
C'est peut-être de là que me vient la constitution particulière de mon cerveau : une constellation permanente d'images qui donnent naissance à une multitude d'astérismes chatoyants. Je suis riche de ça et ça ne s'achète pas, comme disait le poète du XX° siècle...
Un mot, une musique, un grain de lumière dans le matin, et la machine à images se met en route.
J'ai appris très vite le pouvoir de l'imagination. Loin d'être la « folle du logis » conspuée avec mépris par Nicolas de Malebranche, c'est cette faculté merveilleuse de se fabriquer ses propres images, de s'inventer un monde. De créer de la nouveauté. De vivre la vie en mille dimensions...
La fréquentation des livres de mon enfance m'aida évidemment à cultiver ce don merveilleux. Toutes ces heures trop courtes où, allongée sur mon lit, au son de la pluie qui chantaient dans les chenaux, j'inventais les visages, les vêtements, et les décors des aventures de mes héros,  surgissant de cet alignement mystérieux de signes que l'on appelle un texte. 
Avec le recul, j'ai compris pourquoi mes professeurs s'ébaudissaient devant mes rédactions.
Et je réalise combien j'ai tâché, toute ma vie, de transmettre ce don, de semer ces graines dans les esprits de mes élèves, me heurtant de plus en plus, au fil du temps, à l'omniprésence de l'image toute faite. Eduquer est un combat. Une guerre pacifique contre le fatalisme, la facilité et l'ignorance.
Je ne fais pas partie de ces vieux grincheux qui disent que les enfants n'ont plus d'imagination. Donnez-leur un carton d'emballage, et observez :  ils en feront toujours, quoi que l'on dise, un vaisseau intersidéral ou une cabane perdue au fond des bois. 
Regardez-les avec bonheur transformer un vieux bout de rideau en costume des mille et une nuits, et la moquette en tapis volant.
Acceptez de goûter leurs délicieuses soupes de terre et d'herbe, leurs bonbons en cailloux.  Dites bonjour sans vous moquer à leurs amis imaginaires. Parlez sérieusement à leurs nounours. 
Lisez-leur une histoire et demandez-leur de fermer les yeux : les images émergeront d'elles-mêmes dans leur lobe préfrontal ainsi stimulé. Offrez leur des jouets « ouverts », offrant une myriade de possibles : des cubes, des jeux de cartes, des bûchettes de bois, des boîtes de peinture. Laissez-les inventer leurs règles du jeu, et changer celles qui existent. Visitez leurs châteaux en Espagne ou ailleurs.
Emmenez-les dans la forêt, en haut des montagnes, au bord des plages, ou simplement au fond d'un jardin, pour prendre le vrai monde entre leurs bras, à corps perdu, toucher les fourmis et observer la vie qui va. 
Je vous laisse : je viens d'apercevoir Papa souris qui courait sur la terrasse comme un dératé en regardant sa montre. Je crois qu'il a oublié d'aller chercher son fils au club de self-defense contre les matous.


•.¸¸.•*`*•.¸¸☆•.¸¸.•*`*•.¸¸☆•.¸¸.•*`*•.¸¸☆

23 janvier 2023

Petit matin


Huit heures. Dans une odeur de lavande et de nuit, elle s'extirpe lentement du lit. Le jour vient de la cueillir au saut de son dernier rêve.
La couette vibre et se soulève du sommeil de l'Autre. Elle ressemble à un gros ours blanc qui hiberne, roulé en boule sur la banquise du matelas.
La matinée s'annonce claire, dehors la gouttière a sous le nez des chandelles de glace. En bas, sur l'herbe frisée de neige, des boules d'oiseaux gonflent leurs plumes pour lutter contre le vent d'hiver. Ils sont si mignons avec leurs petits yeux noirs résignés. Deux grains brillants de réglisse piqués dans une touffe de duvet orange ou bleu.
Elle s'observe dans le miroir. Chaque petit morceau de son corps est parcouru de frissons qui ondulent sous l'air frais de la chambre. Elle caresse ses hanches, son ventre. Elle s'étire en ronronnant, les bras en couronne vers le plafond.
Elle a mis du temps à apprivoiser ses formes. Depuis que son quotidien ne grince plus comme un vélo rouillé, chaque matin lui met du baume aux lèvres. Elle sourit. Elle a appris à aimer ce corps, ses déchirures, son histoire de vie. 
Sur le tapis, la couverture d'un magazine vante « les bienfaits de dormir nu ».  Elle sourit encore. C'est vrai que la peau est plus douce quand on la frotte à une autre peau.
Là comme ça, dans la pénombre de cette aurore hivernale, elle trouve qu'elle ressemble à un tableau naturaliste de la belle époque. Du style d'Emile Friant. 
Friant... Avec un nom pareil, elle imagine un gourmand, un épicurien de belles choses, un type « friant » de vie, quoi...
Elle descend en tenue d'Eve préparer le café, faire griller le pain. La vie est là, toute entière, dans ces deux bols qui luisent sur la nappe, dans ces gestes simples. Les bols attendront cinq minutes, sagement posés au clair de la table. Peut-être même dix minutes, ils se raconteront leurs vies de bols.
Elle retourne se glisser dans son igloo de plumes, pour dix minutes. Ou un peu plus...

•.¸¸.•*`*•.¸¸☆•.¸¸.•*`*•.¸¸☆



Pour l'atelier du Goût



16 janvier 2023

Un petit caillou dans la chaussure


 

 Bleck m'a fait sourire ce matin. Il raconte avec humour comment une promesse non tenue peut devenir avec le temps une gêne diffuse, comme un de ces graviers qui vont se loger dans la pataugas en pleine rando et nous rappellent avec obstination leur présence, jusqu'à ce que l'on s'assoie sur un rocher et défasse patiemment ses lacets. La libération qui suit est un plaisir sans nom. La semelle semble soudain en mousse. On sauterait presque de joie.
Un petit caillou, ça n'est pas vraiment douloureux, non. On est fort, on peut dépasser ça. Mais c'est là. C'est pernicieux. Et ça revient. Et ça nous a à l'usure. Comme un cil dans l'oeil. Une peau autour de l'ongle. Un bouton. Un poil incarné. Un son lancinant qui vrille le tympan. Des choses minuscules qui se mettent à prendre beaucoup trop de place. Un moustique, tiens, un gramme empêchant de dormir n'importe quel gaillard de quatre-vingt-cinq kilos...
Nous connaissons tous cette désagréable sensation : il suffit parfois d'un minuscule nuage qui vienne se placer pile devant le soleil pour que l'on éprouve un froid soudain. 
Il n'est pas de bonheur parfait sans ombre au tableau. 
J'y pensais ce matin, après mon café, et ma promenade sur les blogs amis. J'ai laissé le clavier et je me suis mise à contempler mon vaste jardin sauvage. J'écoutais la terre respirer, je sentais l'humus plein de rosée, l'odeur de la colline après la pluie. L'air était beaucoup trop doux pour une mi-janvier. Mais je ne boudais pas mon plaisir. L'olivier frémissait déjà dans son pot. 
Et soudain, sans crier gare, ils sont revenus au creux de ma tête. Mes petits cailloux personnels. Ma soeur, notamment, mon « petit soleil sur pattes » comme je l'appelais à une époque. Avant qu'elle ne me parle plus,  depuis... des lustres. Le soleil s'est éclipsé...
Mon amie Olga, l'amie prodigieuse avec qui j'étais si intime, et qui n'a pas supporté mon changement de vie...
Que font-elles ? Où sont-elles, à quoi pensent-elles ? Sont-elles heureuses ?
Et puis...une ou deux personnes (vous le savez bien, vous en avez sûrement rencontré) qui ne savent, ou ne peuvent, pas se réjouir de votre bonheur, parce qu'il les dérange. Il les éblouit, les brûle, il les met face à elles-mêmes. Il révèle peut-être un mal-être enfoui. De vieilles choses.
Je sais bien que rien n'est de la faute de personne dans ces situations bloquées, pour ne pas dire inextricables. Je sais bien que la patience est souvent la meilleure des choses. 
Mais parfois, le caillou semble un peu plus pointu que d'habitude. Et les lacets bien trop serrés pour l'instant.
Alors, je me redresse, et je respire en ouvrant grand mes chakras. 
Que faire d'autre ?

•.¸¸.•*`*•.¸¸☆•.¸¸.•*`*•.¸¸☆•.¸¸.•*`*•.¸¸☆



Pour l'atelier du Goût, mince, j'ai oublié les phrases, je n'ai gardé que l'image.

Me pardonnera-t-il ce gros caillou dans sa mare ?

Disons que j'ai eu la flemme de tout reprendre pour pouvoir inclure les phrases.

Mais comme il le dit lui-même : « On admirera avec la déférence qui convient ce talent inné pour trouver des excuses à une flemme persistante…»


11 janvier 2023

Laissons entrer le soleil








 

Il y avait cette chanson, entêtante...mais si, souvenez-vous. Julien Clerc avait 22 ans, la chevelure abondante et le coeur en diamant. J'étais enfant et pourtant je m'en souviens. Un comédie musicale portant le nom de « chevelure » ce n'est pas banal. Les cheveux poussaient au vent de la liberté, comme des blés fous. 
Let the sun shine in, ça disait...
Laissons entrer le soleil. Sa force, sa clarté. Comme des flèches d'espoir dans le mille des coeurs assombris par l'hiver.
Si j'aime cette saison, c'est pour cela, justement. Parce que l'astre du jour s'invite à flots dans les intérieurs, du moins ceux qui le laissent entrer...
Ma grand-mère aimait ainsi s'asseoir près de la fenêtre, et somnoler doucement dans un rai de lumière. Elle « chauffait ses vieilles douleurs »  disait-elle. Comme si elle avait eu besoin de justifier cette habitude, jugée sans doute dangereuse à l'époque. Sa longue tresse argentée scintillait dans son dos. La lumière dessinait le duvet de ses joues poudrées. Je la regardais longtemps. Ses yeux se fermaient un peu. Sa tasse de thé fumait et les volutes de vapeur emplissaient l'air de leur poésie silencieuse. C'était beau.
La maison où je vis, là-haut sur ma colline, est lumineuse, et baignée de rayons toute la journée... Ceux du matin, encore ensommeillés de brume, qui viennent se poser comme du miel sur ma tartine. Ceux de midi, chauds, généreux, vrombissant de vie. J'aime qu'ils me caressent pendant ma sieste. Et ceux du soir, flamboyants et sublimes derrière le vieux chêne, magnifiant la nuit orange et mauve qui monte doucement à la première étoile. 
C'est une maison-tournesol. Elle ouvre grand toutes ses paupières de bois et s'emplit d'énergie chaque jour. Ses murs blancs amplifient la lumière.
Parfois, quand je pénètre, en hiver, dans une maison sombre, mal exposée, aux fenêtres étroites, aux volets mi-clos, j'éprouve comme un gros point du côté du poumon. C'est peut-être un peu de cafard, ou alors une espèce de manque d'oxygène ? Pourtant, je sais que tout le monde n'aime pas forcément  cela, ou n'en éprouve pas la nécessité. Et que tous les goûts sont dans la nature...
 Moi, en tout cas, dans une autre vie, j'ai sûrement été, telle Hathor, une « divine adoratrice d'Amon-Rê. » Hathor ou à raison, d'ailleurs...

•.¸¸.•*`*•.¸¸☆







09 janvier 2023

La folie des notes


Excellent ! Très bien ! Passable...Insuffisant. Nul. 

Ah...le pouvoir fascinant des mots, et des nombres qui leur sont associés... Un pouvoir psychologique inquiétant, par le jeu des effets Pygmalion ou Golem, réduisant un être, une vie, à un mot ou un chiffre.

 Depuis quelques années, cette folie collective augmente, elle est même en passe, selon moi, d'atteindre une sorte de paroxysme du ridicule. 

Sans arrêt, nous sommes sommés d'exprimer notre avis, en distribuant les bonnes notes (ou les mauvaises) à tout et n'importe quoi. 

Vous me direz que ce n'est pas nouveau. Au lycée, dans ma folle jeunesse, certains garçons attribuaient des notes aux filles en fonction de critères anatomiques précis comme la grosseur ou la forme de leurs seins... je reste soft, évidemment, eu égard à la tenue (la teneur ?) de cet admirable blog. Vous risqueriez de me mettre une mauvaise note ! mais par souci de parité, je devrais aussi parler de nos petits carnets de filles où nous notions soigneusement nos camarades masculins en fonction de critères que je laisse à votre imagination...


De nos jours, c'est devenu systématique. Tout doit passer par les fourches caudines du consommateur exigeant et nanti d'un pouvoir incontrôlé. 

Vous me connaissez, chers lecteurs, j'aime bien m'interroger sur les phénomènes de société.

Quelle baguette maléfique nous transforme-t-elle tous, à notre corps défendant, en professeurs, parfois indulgents, mais assez souvent intransigeants ? D'où vient ce besoin de juger, voire de condamner, constamment son prochain, abrités, bien sûr, derrière des pseudonymes bien pratiques ? 

Serait-ce une sorte de vengeance inconsciente contre ces fameux profs qui nous en firent baver, voire nous détruisirent par leurs remarques au vitriol et leurs zéros pointés ? 

Serait-ce la revanche des opprimés contre l'ancestrale Terreur du stylo rouge ?

On assiste alors à la naissance d'une Terreur moderne  : celle du clic ravageur sur une échelle de un à dix.

Bizarrement, le seul endroit où les notes sont devenues indésirables, néfastes et bannies, c'est à l'école.

La bienveillance n'irait pas de pair avec l'évaluation chiffrée soi-disant. Il ne s'agirait pas de traumatiser les têtes blondes, brunes ou rousses. Alors on colle sur les cahiers de petits bonshommes verts, orange ou rouges, allant du sourire béat à la tronche patibulaire. Les enfants, eux, comptent leurs bonhommes verts avec la ferveur des chercheurs d'or ou des collectionneurs. Rétablissant la suprématie du nombre mathématique sur l'à-peu-près subjectif.

Les parents comptent les bonshommes rouges pour décider ou non de priver leur progéniture de tablette ou de console. (Objet qui porte si bien son nom...)

Dès sa sortie de l'école, par contre, notre écolier se verra confronté à la « vraie vie », catapulté dans un monde impitoyable d'examens, de colles, de zéros éliminatoires, de concours d'entrée ou de sortie, de compétitions, de pouces en l'air ou en bas sur les réseaux sociaux,  d'entretiens d'embauche, de CV, de DRH, de code de la route, de points sur son permis, de promotions au mérite, d'enquêtes de satisfaction, le tout sous la houlette du Ministère de l'Evaluation et de la Prospective....

Il ne lui restera comme consolation que le plaisir subtil et sournois de publier à son tour des commentaires salés sur son livreur de pizzas, ou de déboulonner son garagiste...

Ô temps pourris, ô Maurice...J'adore notre épique époque.


•.¸¸.•*`*•.¸¸☆




PS. Je vous saurais gré de bien vouloir évaluer ce billet de manière totalement objective. Cela ne vous prendra que trois heures quarante-huit.



***



31 décembre 2022

2023


« Et ceux qui dansaient furent considérés comme fous 
par ceux qui ne pouvaient entendre la musique. »
Nietzsche











L'an s'achève. Un autre pointe le bout de son nez, trois-cent-soixante-cinq jours de mystère, dont on ne sait rien. Ils s'étalent devant nous comme un horizon marin, bouché par les brumes de l'aube.
Quel sera l'avenir, cette chose étrange et impalpable qui se dérobe aux projections les plus élaborées, les plus cartésiennes ? Qui le saura jamais ?
L'avenir fait couler des rivières d'encre, on imagine, on suppute, on tire des lignes de plans sur les comètes, de celles qui dansent leur macabre ballet prémonitoire à la une des journaux.
On croit toujours que les choses se passeront d'une certaine façon, et puis elles se déroulent autrement, nous bouleversent, nous surprennent. L'essence même de l'existence est là.
On peut choisir de se laisser envahir le mental par les porteurs de malheur, qui agitent leurs noires oriflammes au-dessus de nos têtes apeurées. 
On peut choisir de se dire bien malheureux. De s'en persuader. De s'en accabler.
Ou décider que la vie est simple : à portée de coeur. La main en visière sur l'horizon, et l'âme gonflée d'espoir, en cultivant comme des roses ces forces qui nous aident à sortir de presque tout. 
C'est tout le bien que je vous souhaite en ce Nouvel An, chers lecteurs que j'aime. 
Soyez vrais. Soyez fermes sans être définitifs. Soyez joyeux, entreprenants, déconcertants. 
Emerveillez-vous. Dansez sur le fil du temps.
Que la douceur de la bienveillance baigne vos plages intérieures comme des lacs paisibles. 
Le reste viendra de surcroît.


*  *

.★**

`´¸.•°*”˜˜”*°•

..¸.•°*”˜˜”*°•.

 ☻/         ˚ •。* ღღ ˚ ˚˚ ˛★* ° ˚ • ★ *˚ .

/▌    *˛˚ ˚ * *˛˚ ˚ *  *˛˚ ˚ * 

/ \       ˚.  *˛ ˚ღღ* 。˚ ˚*。 ˛˚     ˚* ˚ ★

 ˛°*      Bonne année 202!









19 décembre 2022

Hiberner




« Rome ne s'est pas faite en un jour »
        Luca Manzoli (1331- 1411)





 


Je n'ai rien oublié de mon voyage à Rome, il y a un an. Serrée contre toi sur notre vespa d'occasion, cheveux au vent, je sentais couler sur moi des millénaires d'histoire, chargés de drames, de conspirations et de beauté figée. Je sentais ton amour se mêler à celui de ces vieilles pierres étonnées.
L'air doux du Lazio, la transparence céruléenne de ce ciel incroyable, m'accompagnent agréablement,  en ce jour où le plomb qui bouchait l'horizon de décembre fait place à un rayon de soleil, et où le givre sur mon coeur fond peu à peu. Je me surprends même à sourire aux anges.
Il en faut du temps, pour avaler, digérer et que se tiennent à carreau les as de trèfle qui piquent notre coeur.
Ma délicieuse prof de yoga, petit bout de femme souple au-dehors comme au-dedans, fait entrer la sagesse chinoise au coeur de ses cours. Je l'adore. C'est elle qui nous a parlé de la vertu de l'hibernation. Ce moment où le yin prime sur le yang, cette période où l'on a crucialement besoin de chaleur, de moelleux, de calme et de clémence envers soi-même. 
Notre folie occidentale oublie que notre corps doit se poser, annuellement, et n'être point trop sollicité. Or, au solstice d'hiver, on court en tout sens, on s'agite, on se frite, on s'étripe le coeur au nom de la tradition...On se maltraite. C'est pas bon, tout ça.
Et bizarrement, on prend des vacances en été, le moment où le corps serait le plus apte à l'action, et à l'entreprise d'un renouveau...
J'ai la chance de savoir rebondir sur les difficultés, et une belle aptitude à prendre du recul. Ce temps hiémal s'y prête. La nature donne l'exemple. Mon âme est comme le jardin, ce matin : en sommeil. Mais riche de promesses d'un printemps qui reviendra. 
Et je repense à la belle maturité de ma fille qui, du haut de ses treize ans, me dit un jour avec une bouleversante candeur : 
« Mon plus beau cadeau de Noël, c'est de regarder un dessin animé de princesses avec toi, sous un plaid, avec un chocolat chaud et le sapin qui clignote ». 
Tout est dit en quelques mots. Cette belle jeune femme que j'ai enfantée a dû être un bonze dans une autre vie.




Pour l'atelier du Goût.

08 décembre 2022

Un peu de givre sur le coeur

 

Il faut que le noir s’accentue pour que la première étoile apparaisse. 
Christian Bobin




Photo empruntée à David Casartelli, photographe.




Il s'en est allé sans bruit, comme le tire d'aile d'un oiseau voyageur. Loin des saisons chaudes du monde. Au cloître de l'hiver. 
Ses mots parfumaient la vie de cannelle, d'orange. De ces parfums qui rendent gai. Il défaisait de ses rubans le cadeau qu'est l'existence, chaque jour, à chaque phrase, à chaque pas.
Devant l'immensité du vide de nos vanités humaines, il levait vers le ciel sa plume vagabonde, et le remplissait patiemment, de ses métaphores pétries au levain de son coeur. J'aimais le lire. Christian Bobin. L'homme-joie.

J'ai appris sa mort avec retard. J'apprends les choses avec retard, à l'ancienne, au hasard d'une conversation. Puisque je n'écoute plus les infos qui nous catapultent sur le temps réel. Comme quoi, on finit toujours par savoir les choses, surtout celles qui nous importent.

Aujourd'hui...
Est-ce l'hiver, qui accroche ses glaçons aux toitures et fait claquer l'air comme un fouet...
Est-ce mon âme trop sensible ?
 Je me sens triste, d'une tristesse de note bleue, de rêves enfuis, et pas seulement de la mort du poète. 
Triste de ne pouvoir vraiment dire pourquoi je le suis. Vous savez bien, ces difficiles relations humaines, et tous ces mots qui nous blessent, ces malentendus, ces rancoeurs, ces choses si lourdes que telle ou telle personne vous envoient parfois au visage et qui vous laissent sidéré d'incompréhension et de dépit.
J'ai sur le coeur un peu de givre, une brûlure froide qui fait mal.

21 novembre 2022

Paris s'éveille

 

“Dans le silence des rues et du black-out qui tombait en hiver vers cinq heures du soir et pendant lequel la moindre lumière aux fenêtres était interdite, cette ville semblait absente à elle-même.”
Patrick Modiano







 Et on voudrait que je sourie... Et pourquoi pas éclater de rire pendant que vous y êtes ? Vous souririez, vous, dans ma position ? Remisée à gratter un trottoir à la raclette, pour que les petits vieux du quartier ne s'escampent pas la gargoulette sur le verglas ?
 Même pas eu le temps de me changer après ma nuit au Pink Paradise, à me déloquer devant des michetons exophtalmés pour un salaire à peine plus décent que ma tenue. Et je ne vous explique pas la panne de chauffage. A croire qu'ils ne savent pas ce que c'est que de se retrouver en tenue d'Eve dans les courants d'air de l'arrière-scène d'un cabaret miteux, j'avais les miches surgelées, les roberts comme deux petits icebergs émergeant de la fumée artificielle...Paradise...Tu parles ! L'enfer oui.
Les escarpins à boucles, c'est pas vraiment la tenue idéale pour déneiger. Attention, virez vos meules, messieurs-dames, la reine déneige ! La reine des pommes, oui. Qu'est-ce qui est passé dans la tête de mon psychopathe de patron, de m'envoyer sitôt arrivée me geler sur le bitume ? J'ai juste eu le temps d'enfiler le bonnet de Suzy, un affreux bonnet à oreilles qui me donne une tête de mouton égaré du troupeau. Faut dire, il est moche, mais bien chaud. Manquait plus que la neige. Enfin, ce qu'on appelle neige à Paris,  un infâme mélange d'eau glacée, de boue et d'hydrocarbures puants. Soi-disant que le climat se réchauffe...
Ça va être encore une belle journée de mince, comme dit un ami à moi qui adore les litotes. Et qui déteste avoir froid.

•.¸¸.•*`*•.¸¸☆



Pour l'atelier du Goût, qui aime nous faire raconter des histoires.



16 novembre 2022

Soyez amoureux de votre vie...






« Soyez amoureux de votre vie et de chacune de ses minutes. »
Jack Kerouac







Photo Céleste



-Alors, Célestine, comme Jack, tu as sûrement été amoureuse de tout plein de jolies minutes ces dernières semaines, puisque tu nous as laissés si longtemps ?
-Oh oui, mes amis, des pelletées de minutes, comme autant de plumes dans l'édredon de mon existence palpitante !
-Des exemples ?
-En veux-tu, en voilà. Fermez les yeux et écoutez...

Quand nous quittons le brouillard tenace de la plaine pour grimper sur les contreforts du Vercors, et que la vallée disparait sous un océan de nuages floconneux. Là-haut, le soleil arrose l'espace, c'est orange, rose, bleu tendre, gris perle. Magique. Et moi, chavirée de cette cascade lumineuse, de ces chants d'herbes hautes. Une symphonie somptueuse de silence et de beauté muette. 

Quand ma petite Alba, mon angelote aux boucles blondes, du haut de ses deux ans, joue à la dînette et me verse une tasse de thé au miel. Ses grands yeux emplis de toute l'innocence du monde. Elle prononce avec application le mot miel, comme si elle en avait plein la frimousse, et j'ai le coeur serré d'émotion. Non serré, ce n'est pas le mot. J'ai plutôt le coeur qui fond. Comme un gros morceau de chocolat au soleil.

Quand Sibylle, sa grande soeur, veut me montrer qu'elle sait traverser un de ces ponts de lianes que l'on trouve dans les parcs d'attraction. C'est comme une épreuve de Fort Boyard pour elle. Coordonnant ses jambes et ses bras, son regard d'opale transparente vissé sur l'horizon, elle avance, résolue. Elle ne tremble pas. Elle avance. Quelle détermination dans cette petite tête de quatre ans à peine ! Je suis pétrie de fierté, de tendresse, mais aussi d'une grande satisfaction : il est toujours bon de cultiver,  chez une petite fille, la volonté, le caractère, et de savoir qu'elle ne s'en laissera pas conter par des peurs ou des conditionnements... 

Quand Rémi nous parle de ses recherches scientifiques, avec des étincelles dans les yeux. Une conversation de haut vol, avec un esprit brillant, voilà de quoi stimuler mes neurones toujours avides de se connecter pour apprendre. Une délicieuse ponctuation cérébrale à un repas savoureux.

Quand je chante en duo avec Mathilde, et que nos voix recréent une magie oubliée : 
Le temps de Vivre, de Georges Moustaki. Depuis combien de décennies ne l'ai-je plus chantée ? C'était hier, j'ai dix-sept ans, j'apprends la guitare et les magnolias de la cour tendent leurs énormes fleurs de velours vers ma fenêtre. Une jolie minute de nostalgie heureuse.

Et puis, toutes ces minutes avec toi, mon amour, ton retour de voyage, ce rayon de lumière furtive se faufilant dans notre chambre. Cette musique qui nous touche de son aile et nous fait frissonner. Cet orage qui gronde en gris et mauve sur le jardin. Ce déjeuner au soleil. Ce bricolage que nous avons conçu et réalisé à deux, notre joie de créer, et d'embellir la Maison sur la Colline. Pour les enfants, les amis, tous ceux qui viennent étoiler nos jours de leur présence ou de leur rire. 

Nos évidences. Notre bonheur de bâtir chaque jour du solide, du précieux. De conjuguer nos faiblesses, nos erreurs, nos hésitations d'êtres humains, pour en faire des forces. Et même si la vie n'est qu'un galet roulé sur la grève de l'histoire, serrer ce galet dans nos mains, et sentir la chaleur de l'instant jusqu'à en faire une éternité.
 
Et vous, de quelles minutes de votre vie êtes-vous amoureux ?

•.¸¸.•*`*•.¸¸☆•.¸¸.•*`*•.¸¸☆


29 octobre 2022

Quand l'eau monte, le bateau s'élève...

 






Par hasard, je suis tombée (sans me faire mal) sur ce proverbe japonais issu du Hakagure, le code de conduite des samouraïs.
J'aime bien les proverbes japonais. Ils contiennent, tout comme les haïkus, d'infinis sujets de réflexion dissimulés dans une simple métaphore.
Au-delà d'un bel hommage au principe d'Archimède, j'y vois, humainement, une allusion à notre formidable capacité d'adaptation aux événements. A nos forces qui s'aiguisent dans la difficulté. A une certaine nécessité de cultiver cette force intérieure pour ne pas se laisser submerger par l'adversité. J'y vois aussi la nécessité d'évoluer, plutôt que de s'arc-bouter à de vieux principes, de vieux conditionnements éculés nous entraînant par le fond.
Je rêve d'un monde où le mot force ne serait plus synonyme de violence, de contrainte,  ou d'oppression, mais de cette énergie vitale qui crée les conditions d'une belle existence. 
Où la réussite ne serait plus synonyme de compétition, d'écrasement de l'autre, de dictature ou de tyrannie,  mais seulement de victoire sur soi-même.
Je rêve d'un monde où l'on ne confondrait pas estime de soi et égoïsme, solidarité et esprit de sacrifice. Où se contenter de ce que l'on a, ne voudrait pas dire renoncer à ses rêves, ni accepter une condition injuste, mais cultiver la gratitude et la sobriété chaque fois que c'est possible.
Je rêve d'un monde où l'harmonie ne signifierait pas l'uniformité, et où les différences se seraient pas sources de discorde mais d'enrichissement.
Bref un monde où les seuls guerriers existants seraient pacifiques, lumineux, pleins d'humanité. Des combattants de paix. Et ne cherchant qu'à se commander eux-mêmes plutôt qu'à diriger les autres.
Oui, je sais, c'est pathétique, à mon âge et à l'heure qu'il est, de croire encore à un monde meilleur... Mais j'écoutais Vivaldi, ça m'a rendue mélancolique.

23 octobre 2022

Aujourd'hui, à Angers


Ma lointaine tante Rose habitait à Gigaro, une incroyable maison environnée de pins parasols géants. Leurs troncs noueux et leurs larges ramures semblaient la protéger de tout, telles des mains gigantesques.
La maison de Rose n'était pas au bord de la mer, non, elle était comme posée dessus. Les flots venaient lécher sa façade de granit blanc, et il n'était pas rare, par gros temps, que Rose dût s'armer d'un balai brosse pour refouler les laisses de mer jonchant le carrelage de l'entrée. Rose aimait la lumière, surtout le soir quand le ciel du couchant nimbait de pourpre les Iles du Levant. Elle ouvrait alors en grand la « porte de la mer ». Rose avait l'immensité pour jardin.

La vie m'a légué un peu de Rose au fond de moi. Comme elle, il me faut de l'espace, du vent, croiser le chemin fougueux des éléments, et me relier à la nature.
Comme elle j'aime la mer, et les fenêtres largement ouvertes sur un bel ailleurs. Les rêves sans limites et la force des soleils intérieurs. Ces feux qui nous rendent ardents et espérants. 
Voilà pourquoi ce tableau me parle. Surtout aujourd'hui, dans le cocon tissé-serré de ma famille retrouvée pour les vacances. Autour de ce besoin urgent de reconstruire la joie après le drame.
La ronde des jours cavalcade autour de nos têtes étourdies, le temps déroule son ruban imperturbable, et rien ne ressemble à demain. Puisque l'on ne sait rien.
Tout ce que l'on sait, dans ce manège, c'est que tout passe, tout change, tout virevolte et nous échappe. Il faut s'agripper au bastingage des bons moments, pour supporter les coups de vents force dix. Et puis le calme revient,  comme si rien, jamais, ne s'était passé d'inquiétant ou de tragique.
J'aime ce côté changeant de la vie, qui souffle, tel un ciel de traîne, des nuages noirs et des embellies radieuses.
Je les entends étaler les cartes d'un jeu de société, avec des rires de connivence, cependant que j'écris, un peu à l'écart de leurs joutes. Il y a mes fils, deux de leurs cousines, leur père et ma belle-fille. Les petites sont couchées. Le vent de l'océan bat aux carreaux, plein de fougue et de fraîcheur.
Toi, tu es loin, là-bas, dans ton lagon bleuté aux franges de corail.
Mais je sais que tu es là, tout près, dans l'infinie respiration du ressac. Et que dans l'air chargé d'écume, par la magie des ondes, une merveilleuse nouvelle a déjà franchi les huit mille kilomètres qui nous séparent. J'en suis toute estransinée : une petite graine de bonheur supplémentaire éclora en avril, plume d'ange en son berceau. 
Souvent, il suffit d'ouvrir les bras pour redessiner l'horizon et le ciel.






Pour l'atelier du Goût.

•.¸¸.•*`*•.¸¸☆





11 octobre 2022

A Sète, hier.




Photo Céleste




Je reviens doucement à la vie. Comme émergeant d'un long rêve filandreux, où les pensées s'entrechoquent. Ne pas vaciller. Garder la tête droite, malgré les milliers de choses venues la percuter telles des vagues furieuses contre un récif.
Le soleil brillait sur Sète hier. Le cimetière ressemblait à un jardin, calme et ombragé. Les pins semblaient bienveillants. 
La tristesse était dans les pas des gens, crissant dans le gravier blanc. Dans le frôlement furtif des mouchoirs sur les joues humides. Dans ces corps penchés, comme abattus par la destinée. Dans ces visages dévastés. La maman anéantie, la jeune veuve hiératique et droite comme un i, à la dignité quasi surnaturelle. La grand-mère sidérée par cette erreur de la fatalité, qui aurait dû l'emporter, elle. Les amis éplorés, la famille effondrée. Le pasteur cachant mal ses larmes.

La nature, elle, frémissait de vie et de joie indicible. Etrange paradoxe. 
Et moi, comme un esquif, bradassée par les courants contraires, cette force vitale extraordinaire qui m'attire vers les hautes lumières et cette autre, maléfique, soufflant de la sombre tombe ouverte comme une haleine chargée de pestilence.
Et puis il y a des lieux qui portent en eux cette contradiction : vous y avez été heureux, et vous y avez été malheureux. Vous connaissez sûrement ce sentiment...Un endroit où chaque tournant vous rappelle un souvenir joyeux et douloureux à la fois. Sète est de ceux-là. J'y ai connu beaucoup d'émotions. Un pan de mon passé m'est revenu au visage comme un paquet de mer, salé et suffoquant.
Dans le port, le ballet silencieux d'énormes méduses déployait leurs fascinantes corolles dans l'eau claire. Les barques dansaient au soleil. Les accents chantaient aux terrasses. L'insouciance. L'indécence de la joie diffuse, innocente du malheur d'autrui.
Rien autour de nous ne laisse jamais deviner le drame quotidien que vit chacun d'entre nous, à son tour, quand il est confronté à la perte.
Le plus difficile a été, pour moi, de voir pleurer mes enfants. Ces jeunes adultes pleins de fougue et d'espoir... Le cadeau précieux que nous leur faisons est entouré d'un ruban mortel. Pour apprécier l'existence, il leur faudra dénouer patiemment ce ruban. Apprendre à vivre, c'est avant tout apprendre à mourir.