Mon père, ce héros au sourire si doux, a fait preuve il y a quatre ans d’un grand manque de savoir vivre. Non seulement parce qu’il nous a quittés pour ce fameux « monde que l’on dit meilleur » mais aussi parce qu’il s'est ainsi privé de fêter ses noces de diamant avec ma mère. A quelques mois près. J’aurais aimé voir ça. C'est un peu comme s'il s'était écroulé sur la ligne d'arrivée, sans pouvoir monter sur le podium. Parce qu'un mariage de soixante ans, ça tient quand même du marathon, il faut le dire. C'est un exploit sportif.
J’y repensais en écrivant le discours que je prononcerai samedi prochain pour le mariage de ma fille. J’ai toujours un peu de mal à imaginer que mes propres parents aient été ce jeune couple fougueux que je vois sur cette vieille photo d’eux, lui le cheveu fou, elle les seins arrogants dans sa jolie robe des années cinquante. C’était l’époque des belles toilettes, des maquillages sophistiqués, des rendez-vous galants devant la gare de Nice. On ne se draguait pas par téléphone, à ce moment-là, on se courtisait. On avait besoin de prendre son temps. L’amour avait alors le goût d’un plat raffiné, lentement savouré, pas d’un sandwich de speed dating avalé à la hâte et oublié sitôt consommé.
Et mon père avait dû attendre avant de pouvoir montrer la couleur de son caleçon à sa promise. C’était un couple modèle. Une espèce en voie de complète disparition…Est-ce bien ? Est-ce mal ? Je ne sais. Ils s’aimaient « classique », comme le voulait l’époque. Lui le tournevis, elle la tourniquette à faire la vinaigrette. Mais jusqu’au dernier jour, ils se sont fait ce petit bisou sur le bout des lèvres qui signe les vieux amants.
Que souhaiter à ma fille ? D'être heureuse avec son époux, bien sûr. Mais pas forcément pendant soixante ans, si ?
En tout cas, moi je n'ai pas su.
***
Pour le défi du Goût, il fallait inclure dans un texte inspiré par le tableau les mots suivants:
Amour. Sandwich. Lèvres.Téléphone. Besoin. Tournevis. Caleçon. Seins. Gare. Cheveux.
Toilettes.










