09 mars 2013

Exercices de style (2)


Mes exercices de style vous avaient plu? 
Je vous en propose une nouvelle mouture.
Toujours en hommage à Raymond Queneau.

Autobus anciens

Qui a sonné? 

L’autobus  F est bondé. C’est l’heure de pointe. Marie Kievaskaïa se tient à la barre, le bras en l’air, un gros monsieur au crâne luisant de graisse louchant dans son décolleté. Quand soudain, la jeune femme aperçoit sur le trottoir un jeune homme d’une grande beauté, avec un chapeau vert orné d’une plume. Pour sortir, elle se précipite et tire sur le signal d’alarme. Le bus freine tellement sec que tous les voyageurs se retrouvent parterre. Le gros monsieur termine sa course le nez sur les fesses d’une énorme  dame, et se prend un coup de parapluie. 
 -Qui a sonné ? demande le chauffeur.
 –C’est l’Amour…répond un monsieur rêveur à petites lunettes rondes…


***


Géographique

Une gamine russe dans un autobus parisien au moteur fabriqué à Taïwan et roulant à l‘ordinaire raffiné à Grandpuits (Seine et Marne) aperçoit un jeune homme, visiblement un Tyrolien si l’on en croit son chapeau à plume. Elle compte l’épouser à las Vegas ou à Hong Kong (c’est la mode actuellement, en France). Un sumo japonais atterrit sur une mamma italienne qui l’assomme avec son parapluie importé d'Angleterre. La sonnette d’alarme et les freins du bus sont aux normes européennes.Un homme myope de type caucasien assiste à la scène.

***

Cuisinier

Prenez un autobus bien plein. Ajoutez-y une petite paire de lunettes spirituelles, deux grosses paires de fesses, un regard lubrique, deux seins en pommes, une sonnette d’alarme, un chauffeur ahuri et un parapluie. Réservez à part un joli chapeau de Robin des Bois. Agitez le tout avec un bon coup de frein bien sec, et une jeune romanesque aux pommettes saillantes. Saupoudrez d’un zeste d’amour fou.

***

Lyrique

Ô Cupidon, il me plut que vous décochassiez encore, en ce matin divin, vos flèches assassines dans le cœur d’une jeune pucelle slave, celle-là même  qui, en sonnant son olifant, sema le chaos dans un char de mortels sur la ligne de Charybde à Scylla en passant pas la place Clichy … Ô combien de comptables, combien de ménagères, se retrouvant soudain assis le cul par terre…

***
  
Mathématiques

Soit un autobus roulant à 60 km/h sur la ligne 12. Une fille d’1 m 70, pesant 52 kg et faisant 90 cm de tour de poitrine (au bas mot)  au grand dam d’un monsieur qui pèse le double de sa masse, soit 208 livres,  déclenche la sonnette d’alarme à 12 h 18 précises. Les 45 voyageurs étant projetés sur le sol à la vitesse relative de l’énergie multipliée par leur masse au carré, sachant que E=MC2 (mon amour) , et que  le choc du parapluie occasionne sur le périmètre crânien du monsieur, qui est de 58 cm,  une bosse de 4 cm et demi de diamètre, calculez le nombre d’enfants que la jeune fille aura avec le jeune homme, en supposant que la distance affective qui les sépare soit inversement proportionnelle au trajet Paris-Las Vegas en classe économique.

 ***

Langue de bois

Mes chers concitoyens
Moi, président de la République, il fera toujours beau dans ce pays:  ni froid, ni chaud, ni sec, ni humide, vous n'aurez plus besoin de parapluie, ni de chapeau, les myopes n’auront plus besoin de lunettes, les personnes à audition réduite entendront sonner les alarmes, qui ne sonneront plus d'ailleurs, car les problèmes auront disparu,  les non-voyants recouvreront la vue, les bus seront silencieux, l’essence sera gratuite,  et surtout, surtout, les personnes en léger sur-poids, les personnes en carence pondérale, les personnes en manque d'expérience, et les seniors, tout le monde s’aimera ! Votez pour moi !

***

Argot

Ho dis donc, t’aurais vu aujourd’hui, dans le F, rue de Pigalle ! Ca valait le coup d’œil ! Un adipeux (dans le genre Beru) était en train de r'luquer les  rotoplos d’une gisquette dans le genre ruskoff, tu vois l’tableau…Les yeux en amande et tout l'toutim.Pour arrêter les frais, la mignonne a stoppé le bus en tirant sur l'bigophone de s'cours. J'crois qu’elle avait retapé un gigolo dans la rue, un loufiat au galurin carrément craignosse,dans le genre robin des Bois, tu vois l'topo,  avec l'intention de se maquer avec  lui…Toujours est-il que, au coup d'frein,  l' gros tas se r'trouve parterre, le blaire coincé entre les miches d’une matronne, des miches comacs, mon vieux.
Et vlà pas qu’i s’prend un coup d’pébroc sur la cafetière ! Chuis p’têt miro, mais j’me suis jamais autant marré, dis donc, derrière mes carreaux ! 


***

Bilan comptable

Bien, alors, nous avons donc dit,  pour l’incident de l’autobus F ... :
Une paire de plaquettes de freins,  deux tympans percés, quinze dents cassées, un parapluie brisé, une fracture du crâne, un bras dans le plâtre, deux chevilles foulées et deux crises de tachycardie.
-Ah bon, on compte aussi la tachycardie ? Mais c’était juste deux amoureux...
-On m’a dit de faire le  bilan, moi je fais le bilan.


(pour le défi du samedi de cette semaine...)

05 mars 2013

Le monde dans ses mains

Tenir le monde dans ses mains...un vieux rêve de l'homme.
Pourquoi ce mythe de la puissance absolue? Quelle saga futuriste, quel roman fantastique ne possède pas son mégalomane avide de devenir le maître de l'Univers? Un barjo qui observe d'un air maléfique le monde s'agiter dans une boule de verre...
Quelle vanité en vérité! 
Mais quelle utopie bien logique si l'on considère notre triste destin de moucherons véniels, de vermicelles, de peaux mortes de l'épiderme cosmique. L'homme cherche toujours à se grandir sur la pointe des pieds. De ses misérables et ridicules petits pieds...
Je me disais ça, l'autre jour, en contemplant les quelques grammes que représente un smartphone, splendide boite de Pandore moderne, dans laquelle on trouve toutes les réponses aux questions utiles et à celles qu'on ne se pose même pas...
Ecrans minuscules nous offrant une vue imprenables de millions de  fenêtres différentes, en une délicieuse et vertigineuse ubiquité. Tout  le savoir, toute la connaissance, tous les êtres qu'on aime  là, dans le creux de la main...Tout savoir en un clic...Le temps qu'il fait à mille kilomètres, si le train a du retard ou est à l'heure, et si Caryl Chessman est mort, et s'il avait raison ou tort...
Imaginez si La Pythie avait possédé un Samsung Galaxy... La tronche des pèlerins!
Si nous revenions à Delphes, nous passerions pour des Dieux. Le peuple terrorisé se prosternerait devant nous, comme les Incas devant Tintin et Haddock prédisant une éclipse de soleil...
Et pourtant...
Nul besoin de ces technologies très compliquées, qui ne dureront peut être pas très longtemps, pour posséder le monde. Nul besoin de forfait illimité. Gardons présent à l'esprit qu'un jour tout cela aura disparu.
Il suffit de savoir poser sur les choses un regard clair d'enfant et de cristal . Boire à une fontaine, bercer un nouveau-né, respirer le parfum des étoiles les nuits d'été. 
Sentir la chaleur d'une main sur la sienne. Souchon, lui, c'est quand il "tient dans ses mains éblouies les deux petits seins de son amie"...
C'est un peu ça, l'idée. Essayez, vous verrez. Sentez-vous forts, invincibles. Ébahis.
Moi il me suffit d'ouvrir les yeux et de sourire et je tiens le monde au creux de mes mains.



04 mars 2013

Méditation primesautière



Je me suis pris une grande claque sur la joue: le printemps m'a giflée. J'ai secoué mon coeur et toutes les scories de l'hiver se sont envolées comme lorsque l'on bat un tapis. Dans un nuage de petites particules de poussière grise qui voletaient comme des mites autour d'un fromage.
Je me suis sentie tout de suite plus légère, une sorte de doux et plaintif soupir est sorti de moi. Seize degrés, pas de vent. J'ai chassé tout l'air vicié des derniers mois, et les pensées fétides qui ont envahi mon esprit quand je me débattais dans ...mais chut! profitons de la promenade...
J'ai pris le pas du promeneur solitaire, du rêveur, du poète qui médite. Chateaubriand, sors de ce corps...

Les primevères me saluaient, de leurs pétales soyeux, elles m'ont rappelé leurs lointaines cousines de la forêt, mais oui, quand la petite chèvre  croit que toutes les fleurs se penchent pour elle. Quelle idiote!
J'éprouvais d'ailleurs en marchant cette sorte d'exaltation que l'évaporée biquette ressent avant d'aller se fourrer dans la gueule toute noire du gros loup griffu.
 Je me suis dit que peut-être, au bout de ce sentier herbeux et délicatement printanier, se cachait une grosse bête velue.Avec des cornes. Une sorte de Satan Trismégiste  mais sans oreiller du mal... J'aime bien jouer à me faire peur quand je suis seule. Je me suis souvenue d'un film ou l'héroïne passe son temps à imaginer les pires choses...mais j'ai oublié le titre.

Un vol de cigognes a détourné mon attention, et j'ai senti des frissons me parcourir la peau à la vision de ce simple miracle: des milliers de kilomètres, sans montre, sans agenda,  sans portable, sans GPS...Ô Pégase! Et elles arrivent, chaque année, pile à l'heure. Majestueuses et humbles. Les oiseaux migrateurs sont un prodige de la nature.
L'air qu'elles soulevaient de leurs ailes claquantes a déferlé dans mes alvéoles, et je me suis sentie vivante!  j'en aurais pleuré. D'ailleurs, au coin de l'oeil gauche, une lentille d'eau salée a creusé sa rigole dans mon sillon naso-labial.(Oui, j'ai l'oeil gauche toujours terriblement plus sensible que le droit...) Mais ce n'était que la fraîcheur piquante de mars qui irritait ma cornée. Il paraît que les femmes clignent deux fois plus des yeux que les hommes. Voila une info passionnante, comme on en aimerait plus souvent, et qui nous changerait un peu de toutes ces calembredaines ou ces abominations dont le venin au matin finit par se mélanger au café au lait pour lui donner un goût de ciguë...Voila pourquoi je n'écoute jamais les infos le matin.

Mais qu’ouïs je? N'est-ce pas le chant d'un oiseau bien connu des services de peau lisse, car lui aussi il me met les poils, comme on dit...J'ai décidément le printemps très frissonnant. L'oiseau ? j'ai nommé le Titipu  qui se met à chanter sans permission particulière dès qu'il ne se sent plus de joie. C'est à dire aux premières douceurs...
La plaine nappée d'une brume irréelle avait , vue d'en haut, la consistance d'un nuage de lait sur une tasse de thé vert à l’Ilang-Ilang . Mais les falaises éclataient d'un soleil franc et bleu.
En revenant je suis passée par le parc. Tiens les cris joyeux des mistouflets en vacances font un son plus doux qu'en récréation...La liberté adoucit les heurts, sans doute.

 Chez moi, j'ai mis en fond sonore cette musique kitchissime. Mais rassurez-vous, j'ai laissé mes chaussons et mon tutu dans le placard. J'ai soudain eu envie de lire Lamartine en buvant un chocolat chaud. On ne va pas jeter tout de suite une des meilleures habitudes de l'hiver...



La source de mes jours comme eux s'est écoulée, 
Elle a passé sans bruit, sans nom et sans retour : 
Mais leur onde est limpide, et mon âme troublée 
N'aura pas réfléchi les clartés d'un beau jour.


La fraîcheur de leurs lits, l'ombre qui les couronne, 
M'enchaînent tout le jour sur les bords des ruisseaux; 
Comme un enfant bercé par un chant monotone, 
Mon âme s'assoupit au murmure des eaux.


Ah! C’est là qu'entouré d'un rempart de verdure, 

D'un horizon borné qui suffit à mes yeux, 
J'aime à fixer mes pas, et, seul dans la nature, 
A n'entendre que l'onde, à ne voir que les cieux.




Lamartine. Méditations poétiques/Le Vallon (extrait)

Photo cerisier: ici
Photo cigognes: ici


02 mars 2013

Audition


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Chez Asphodèle cette semaine, c'est  le thème de l'Espace.
Autant dire que je me retrouve complètement chez moi dans ce thème...sidéral!

Liberté, fusée, nature, étoile, respiration, steppe, vital, étendue, océan, voiture, majestueux, claustrophobie, galaxie, infini, atmosphère, cosmos, euphorie, évidemment, éclipser.


***

Asphodèle : Entrez  mademoiselle. Euh, Mademoiselle ?...
Célestine (faisant une révérence): Célestine, madame.
Asphodèle : Appelez-moi Miss Aspho! Voyons, quels sont vos certificats ?
Célestine (rougissante)  : Eh bien…mon prénom, tout d’abord. Vous n’êtes pas sans savoir qu’il a quelque chose de céleste, donc de ciel…C'est un prénom du cosmos, sans me vanter…
Asphodèle : Certes, mais encore ?
Célestine (enhardie) : Euh…j’ai pris la liberté de vous apporter un autographe du Petit Prince. Vous voyez, là, entre cette petite étoile dorée et ce mouton...rien de majestueux dans les jambages, le Petit Prince est immensément modeste…si j'ose dire!
Asphodèle (tapotant son bureau) : Evidemment, je ne suis pas  aveugle ! C’est tout ?
Célestine : J’ai apporté aussi… l’extrême pointe de la fusée de Tintin,un petit morceau  rouge et blanc, authentique, voyez par vous-même! Un peu de poussière de la steppe orientale dans laquelle on tourna, comme vous le savez sûrement, la fameuse poursuite de la  Guerre des Etoiles. De la poudre de lune dans ce tube de cristal, et un fragment de météorite …
Asphodèle (agacée) : Et vous comptez éclipser vos concurrents avec ces… broutilles ? Poursuivez, je vous prie !
Célestine (cédant soudain à l’euphorie lyrique qui la caractérise): Euh...mais, chère Miss Aspho, je n'ai rien apporté d'autre, à part... ma passion... c'est que...l’astronomie, vous comprenez, c’est ma respiration vitale, ma seconde nature, tout le monde sait cela sur mon blog… Oui, parce que j’ai la faiblesse de posséder mon espace virtuel, voyez-vous,  dans lequel j’embarque mes lecteurs dans des étendues mystérieuses et infinies bien au-delà de l’atmosphère terrestre. Je leur chante les beautés de l’Univers, moi qui souffre de claustrophobie et ne me sens bien que dans un océan de constellations, de galaxies et de nébuleuses. Allez, en voiture Simone ! Venez découvrir les mystères d’Andromède et d’Orion, mettez votre doigt dans l’œil du Scorpion jusqu'à son omoplate et enroulez-vous  voluptueusement dans la chevelure de Bérénice…Venez vous griser sous les vents solaires…Venez danser sur les anneaux de Saturne et courtiser Bételgeuse et Véga, venez...
Asphodèle (l’interrompant) : C’est bon, c’est bon, on vous prend…Vous irez voir Mademoiselle Soène, là-bas, dans sa tour,  pour les formalités du contrat…
Célestine (joyeuse) : Vrai? oh ! Merci infiniment…Comment vous dire? J’éprouve une telle joie…une joie pour le moins...stellaire ! Merci Miss Aspho!
Asphodèle (pressée) : Disposez, disposez, mademoiselle! (en aparté) Eh bien voilà, nous l'avons trouvée, enfin, notre extra-terrestre!...Un peu fantasque, mais elle a l'air de tenir son sujet.




27 février 2013

A trois cents à l'heure

 Nous respirons dans l'haleine
Du dragon Verbaudrimlaine...
Je ne sais pas vivre autrement qu'à cent à l'heure. Encore que cela soit une expression qui commence à dater...Pour donner une idée de la vitesse tourbillonnante qui est la mienne, il faudrait dire plutôt trois cents à l'heure... Tiens, comme ce TGV qui m'a emmenée dans la capitale pour une de mes escapades comme je les aime.
Je ne sais pas vivre autrement qu'intensément, et aspirer à grandes goulées cette vie toujours pleine de magnifiques surprises. J'allais dire inattendues. Un pléonasme qui me vient comme ça, naturellement, tant je suis toujours subjuguée par la vie et ses mirifiques détours. Toujours.
Ça veut dire aussi ne jamais me coucher, en vouloir toujours plus, ne jamais être fatiguée d'ouvrir mes yeux. Rentrer de trois jours de folie et avoir encore envie de repartir. 
-Tu n'es pas fatiguée?
-Fatiguée de sourire? Fatiguée de voir de belles choses? Des couchers de soleil, des arbres et des cygnes voguant sur des lacs clairs? De rencontrer des gens passionnants? De vivre des expériences uniques? D'avoir cette chance de savoir cueillir la moindre fleur de givre au bord du chemin, comme un cadeau? Ce qui me fatigue, allez, je le sais bien. C'est le quotidien, la routine, la mesquinerie, les petitesses. Mais Vivre! ne me fatiguera jamais. 
Sentir battre la pendule, la sentir s'affoler comme un cheval qui s'emballe. Je mourrai sans doute d'un excès de vie. 


  Et nos amours
       Faut-il qu'il m'en souvienne
La joie venait toujours après la peine
La Seine est bien sûr horriblement polluée, et puante,  mais moi j'y ai vu le gris ruban d'argent des amours éternelles sur le Pont des Arts. Le ciel était sans doute morose, mais j'y ai vu le bas couvercle baudelairien me faisant un clin d'oeil de soleil à travers des nuages effarés comme dans un tableau de  Sisley.

Je suis comme ça: pas assez de temps à consacrer au gris, au moche. Trop de beautés me meuvent, m'émeuvent chaque jour...

Plus que jamais, le sentiment d'urgence me saisit à la gorge. Chaque jour qui passe renforce ce sentiment. Ça y est, je suis entrée dans la conscience de l'urgence. Je vieillis. Le sentiment que le temps perdu ne se rattrape guère, ne se rattrape plus, que la vie c'est maintenant, qu'il ne faut jamais remettre à demain un plaisir que l'on peut s'offrir avec une seule (Rhôôô! l'humour cancer facile! comme dirait un ami à moi) euh...que l'on peut s'offrir aujourd'hui. Pendant que l'on a encore ses deux bras, ses deux jambes, un coeur, un corps, un cerveau qui fonctionnent...et cinq sens bien ouverts! 

Je regardais dans le métro tous ces gens au regard fixe, perdus quelque part au fond de leurs rêves avortés peut-être, étouffés par  leur vie qui n'a pas pris le chemin qu'ils auraient voulu. Résignés. Et puis de temps en temps, des êtres qui détonnent parce qu'ils sourient. Et que tout le monde regarde d'un air bovin. Et moi, avec ma petite musique intérieure, qui sait bien qu'on va lui dire "crise, chômage,  traites, fins de mois difficiles, patrons, hausse des prix, gauche, droite, insécurité, incertitudes, difficultés..."
Même si, comme le dit si bien Avalon dans un commentaire plein de pondération et d'humanité "La valeur d'un être humain ne se pèse pas dans un croisement de regard mais bien au plus profond du chemin de son être.

Mais Vivre! Que pensez-vous de ça? Etre pleine de gratitude pour avoir reçu ce don: un désir créateur, un souffle puissant qui éclabousse toute mon existence. (et peut-être un peu celle des autres)

Oui, je sais, quand je pars dans le lyrisme, je frise le ridicule.M'en fous, j'assume.

Les mains dans les mains restons face à face
            Tandis que sous
       Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l'onde si lasse




23 février 2013

Un instant d'égarement

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Asphodèle nous propose avec bonheur le thème de la Passion

17 mots plus chauds les uns que les autres...

obsession – fruit – calvaire – égarement – film – érotique – feu – intense – gouffre – fusionnel – folie – rouge – vertige – fulgurance – danser – délicieux – dément .

***


Mademoiselle se fait des films


-A quoi rêvez-vous, mademoiselle Hortense ? Je vous vois toute songeuse.
-Mon Dieu, Lison, mes rêves ne sont pas dicibles, je serais rouge de confusion si seulement tu connaissais mes obsessions…
-Dites, voyons, Mademoiselle. C’est Monsieur Henri, n’est-ce pas ? C’est vrai qu’il est joli garçon…
-Ah, Lison, Monsieur Henri est délicieux, je ne te dis pas le contraire. Il a un sourire charmant, il m’emmène danser le dimanche dans les guinguettes du bord de Marne…
Mais vois-tu, ce dont je rêve, Monsieur Henri ne saurait me le donner, avec sa petite moustache ridicule, ses cheveux séparés en deux et gominés sur son crâne, et ses mains blanches.
-Mais alors ? De quoi rêvez-vous ? Mademoiselle, dites…
-Je rêve… Ah, Lison! Je rêve d’un homme fascinant au regard incandescent qui m’enlèverait dans ses bras forts. Ses cheveux flotteraient au vent. Il m’emporterait serrée contre lui sur son cheval dément,  de landes échevelées en calvaires dressés sur un ciel d’encre. Nous vivrions une folie fusionnelle, dans un vertige incessant qui mettrait du désordre à mon cœur. Je rêve, tu comprends, de connaître la fulgurance de la passion, le gouffre amer des nuits blanches, et le feu érotique qui dévore le corps. Je rêve…de fruits défendus, Lison. Je veux perdre la tête, me rouler dans l'herbe, impudique et lascive. Je veux vivre l’Amour...intense et épuisant.

- Eh bien, vrai, Mademoiselle Hortense…Vous êtes toute pâle ! Allez-vous tout à fait bien ?... Mademoiselle !?

-…Un instant d’égarement, Lison… Mais viens donc, donne-moi mon ombrelle, je vois Monsieur Henri qui vient…

20 février 2013

C'est pas une vie!

Moi je vous le dis, ce n'est pas une vie d'être fée à plein temps. Hé, mais , vous croyez quoi? Que ce n'est pas la crise aussi pour nous, les fées? 
D'abord, le prix de la baguette, qui n'a cessé d'augmenter en flèche depuis des années. Les pluies d'étoiles, oh la la!  ma pauvre dame, on ne peut plus les avoir comme ça, il faut faire des demandes en trois exemplaires, et attendre le récépissé B 412 avant de lancer la commande. 
Notre syndicat, le S.N.I.F* ne fait pas grand chose, Il est d'un immobilisme navrant même,  j'ai dans l'idée que les responsables sont à la solde du pouvoir en place...Mais bon, je dis ça, je ne dis rien, pour parler comme tout le monde.
 Les compressions de personnels font que l'on ne sait plus où donner de la tête! Tenez, moi, demain, je n'ai pas moins de 125 berceaux sur lesquels me pencher, vous croyez que ce soit raisonnable? Moi, je suis désolée, mais je suis une fée ancienne méthode, les cadences infernales, ce n'est pas mon truc. J'aime le travail bien fait. L'artisanat, quoi, le goût de la belle ouvrage. 
Et je ne vous parle pas des philtres au rabais que l'on trouve sur le marché, en provenance des pays de l'Est. J'ai rien contre les pays de l'Est, c'est sûrement très joli la Roumanie, mais quand même...C'est du frelaté,  vous ne me direz pas**,  comment voulez vous appliquer un sortilège correctement avec un tel produit de seconde zone? Tout bonnement impossible. Evidemment, la composition ne stipule jamais si le sang de boeuf a été remplacée par de la morve de cheval...A qui se fier? j'ai lu ça dans les journaux. 
Bon c'est pas tout ça, je bavarde, je bavarde, mais là je dois y aller. J'ai dans mon carnet de commandes un retard phénoménal. Je ne sais même pas par quoi commencer.
Vous n'auriez pas une idée?




*SNIF Syndicat National Improbable des Fées
**barbarisme du midi de la France

17 février 2013

La Grande Implosion






Mars 2070

Quelques hommes se risquèrent au-dehors pour la première fois, quittant les abris telluriques, où ils s’étaient réfugiés lors de la grande Implosion. Leur peau blafarde et leurs maigres doigts témoignaient de leur long temps sans soleil, nourris aux éclairages artificiels et aux poudres synthétiques. Ils avaient oublié le bleu, le vert et l’ocre. Ils avaient oublié le vrai et le fulgurant, l’immense et l’éphémère. Des vies de légumineuses. Ainsi, dehors, la vraie vie avait repris ses droits…
La mer les éblouit.Ils avancèrent prudemment sur la grève, en tapotant du bout de leurs orteils le sol mouvant.
Une bouteille roulée de mer clapotait  entre sable et eau. Elle contenait une simple feuille photocopiée. Le plus vieux, qui semblait être aussi le plus courageux, lut péniblement les mots inconnus tracés à la main.


Les Sentiers, et les Blés, et  l’Herbe, et la Rosée…Ses poumons se défroissèrent comme au premier matin du monde. Tous ces bonheurs oubliés...Il lui faudrait les réapprendre aux Terriens de la  Nouvelle Ere.
Les mots roulèrent une larme sur le parchemin de sa joue.
 Le Vent, et la Fraîcheur... l’Été et la Bohème, 
Et l’Âme, et la Nature, et la Femme et l’Amour…
D’autres larmes jaillirent…Mais qu’ avait donc permis cette folie des hommes ? Dire qu ’il fut un temps immémorial et doux où cela existait…
Il se releva péniblement.
Derrière la feuille, une autre écriture avait tracé ces mots : « Pour que l’on n’oublie pas… »








Pour le défi du samedi, il fallait ouvrir la bouteille à la mer.
Merci à NuageNeuf de m'avoir fait découvrir ce beau manuscrit de Rimbaud.


15 février 2013

Pluie de météorites

Il paraît qu'une pluie de météorites est tombée quelque part sur terre. J'ai entendu ça aux infos ce matin. Je ne sais si les deux événements sont liés, mais une pluie de messages"indésirables" appelés poétiquement "Spams" s'est abattue sur mon blog. Ce matin, j'ai subi une attaque en règle: pas moins de 25 messages en mauvais anglais sur le simple billet "Manque" , mon dernier billet publié hier soir.
Je me suis dit que c'était peut-être un signe du destin...
Je n'ai pas trop envie de blinder l'accès aux commentaires. Ces codes cabalistiques où l'on s'arrache les yeux à déchiffrer des lettres et des chiffres qui ne veulent rien dire. Pour vous, mes chers lecteurs...
J'ai supprimé le billet, et puis j'ai eu un message de Walrus qui a eu le temps de lire mon billet et qui l'a aimé. Alors je retente le diable...



 "Elle avait déjà tellement dit le manque...Ce sentiment orphelin qui emplit le cœur de vide. Cette injuste langueur d'attente d'on ne sait quoi, qui empêche d'avancer vers un meilleur, et bloque les rouages de son sable crissant.
C' était une vrille qui lui transperçait l'âme. 
Elle savait que le manque était inéluctable à la vie. Dès que l'on frôle, dès que l'on effleure, dès que l'on tisse un lien, on s'accorde le maléfice du manque. On s'expose à sa morsure. A sa brûlure. Il lui fallait admettre que les êtres vont et viennent. Et que rien n'est acquis, ni figé.
Le poète avait écrit: "Un seul être vous manque et tout est dépeuplé"...une phrase forte et sublime, qui peu à peu s'était vidée de sa substance par un emploi tous azimuts. Elle en faisait presque rire certains, maintenant, de ce rire cruel qui ne sait pas de quoi il se moque. Qui ne connaît pas les aiguilles qui s'enfoncent dans le coeur d'une trop sensible, d'une trop aimante. 
On ne se moque pas d'un manque. On le prend au creux des mains, on le comble par des mots...
Il ne faut pas trop user de certains mots. Sinon ils deviennent transparents comme des soies élimées trop étreintes, trop lavées, trop portées.
Certains mots ont besoin de rester un peu sauvages et solitaires sur la plage des pensées.
Elle ne voulait pas trop y penser.
Mais certains jours de faible lune, le manque devenait coup de poing, nausée, céphalée, souffrance. 
Son estomac semblait vouloir sortir, et ses poumons se ratatinaient.
Elle prenait alors le chemin de la dune, et là, dans l'infinie douceur des vagues épousant le sable, elle reprenait vie à se laisser conter par l'océan les renouveaux et les oublis.
Mais elle n'essayait plus de lutter contre le manque. C'était inutile. Lutte-t-on contre une contraction utérine? Contre un spasme ? contre un sanglot ? 
 Mieux valait s'allonger sur la grève tiède, sous la voûte stellaire et attendre que le flot arrive, l'envahisse, la submerge, et puis décroisse jusqu'à s'en aller pour un temps.
En tenant une main amie. 
Elle tentait alors de s'accrocher à la lumière des étoiles. De filer le satin du temps pour d'autres joies en devenir. Le manque revenait. C'était trop tôt. Un jour, plus tard, la houle sombre qui courait sur les  flots de son âme s'apaiserait. Et ce manque-là ne serait plus qu'un poing violet sur l'horizon turquoise.
Mais dans combien de temps?  "

12 février 2013

Interrogation orale

Dans la cour, j'aurais été de service avec Mélodie, ma jeune et sémillante collègue. Elle m'aurait posé des questions sur le métier. 
Je me suis toujours fait une règle de répondre aux questions des jeunes collègues. L'éducation est un art qui se transmet, c'est mon côté Compagnon du Tour de France...J'ai raconté une fois comment mon métier me faisait penser à l'art du luthier...dans un billet intitulé Performance ou exigence...

Alors voilà quelques unes de ses questions. Assez intéressantes pour me faire parler de ce métier que j'adore.
Et d'abord, quand cela s'est-il imposé à moi? Être "maîkresse" ça s'est imposé à moi depuis toujours, je crois...Et je n'ai jamais regretté ce choix une seule minute...Pour reprendre une de tes excellentes phrases, Mélodie, je dirai que ce métier me permet de dorloter, de m'occuper de la petite fille qui est en moi...

Quelle est la première chose que tu  fais en arrivant à l'école?  Je regarde le ciel au-dessus du bâtiment. Je regarde les arbres de la cour, j'écoute le bruit du temps. Je m'emplis d'énergie pour ma journée. Et la dernière chose, le soir?  J'éteins les lumières. Je dis au revoir à mon bateau, un peu émue.

Quelle manie de tes élèves te hérisse le poil? Je vais sans doute te paraître étrange, mais aucune. J'ai définitivement compris que l'on ne peut pas demander à un enfant d'être autre chose qu'un enfant. Les enfants bavardent, ils se bagarrent, ils trichent, ils copient sur le voisin, ils fabriquent des lance-pierres, ils ne font bien que ce qu'ils aiment, ils changent d'avis, ils mentent pour se protéger, ils croient qu'il suffit de penser très fort quelque chose pour qu'elle arrive...Sont-ils si différents des adultes?
Mon rôle consiste à les faire grandir ... Et on ne grandit bien que dans l'amour.

Quelle petite manie de tes élèves  t'attendrit? Leurs dessins spontanés. Les « Tu es la meilleure maîtresse de toute ma vie»...si je les avais tous gardés, j'en aurais des milliers...Je pourrais en tapisser tous les murs de la maison.

Et chez les collègues? Ce sont leurs différences qui m'attendrissent. Leurs personnalités si riches et si différentes. Leur humanité. Et le fait que, malgré tout ça, nous formions une équipe.

Une bonne journée d'école, c'est quoi pour toi? C'est une journée où je me dis que j'ai transmis. Où j'ai entendu "ah!!!j'ai compris!!!" au moins une fois. Où je sais que j'ai accompli ma mission.

Et si un parent te dit, agressif : "Moi, monsieur, si j'avais un tel nez"...euh,non je m'égare...s'il te dit  "Mais enfin, ils ne sont pas surveillés!" Je lui réponds: "C'est vrai, je ne surveille pas,  je veille!  Je préfère la bienveillance à la surveillance. Question d'éthique."
En général, dit comme ça, avec un sourire fondant, ça calme.

Une révolution dans ta façon d'enseigner, ce serait quoi? Là encore, je vais sûrement t'étonner, mais 
je nage à contre-courant depuis si longtemps, en continuant à croire à ce métier, à l'aimer, à le porter haut et à défendre mes convictions...j'ai vraiment l'impression d'être dans une révolution permanente.  J'ai un cap, il est immuable. C'est cela, ma révolution, dans un monde de "changisme" aigu. Une révolution pacifique, tranquille, sereine et évidente comme celle de la terre autour du soleil, tu vois. 
D'où mon impression, bien souvent, d'être une extraterrestre dans la profession.

Et pour "décrocher", tu fais quoi? Je profite sans honte des vacances. (Tant que l'on en a encore!) Je me donne tellement à fond, dans ce travail, je n'ai aucun scrupule à me reposer quand c'est le moment. Mais cela n'empêche pas que, lorsqu'un beau matin de juillet, j'entre dans un musée, une galerie d'art ou une librairie, je me dise en moi-même la phrase culte "Tiens, ça pourrait servir en classe..." 

Est-ce qu'on décroche jamais d'une seconde nature?

Voila, ce qu'à peu près, ma chère Mélodie
Je t'aurais répondu, dans la cour, ce mardi.

***

1.Pour mes livres, j'en avais déjà parlé    ici.....
2.Merci à Véronica pour m'avoir fait découvrir la musique merveilleuse que vous écoutez.
3. Je dédie ce billet à Petit Belge, Adrienne, Oizo Jaune, Chabada, Cathnounourse, Berthoise, Zenondelle, Margotte, Joye, Avalon, Sabine, Hélène, Epistyle, Mammilou, Marie-Madeleine, Catherine, Jack, FD, Croukougnouche, Teb, Antiblues, Coumarine, Jeanne et bien sûr à Mélodie, qui m'a gentiment taguée. Bref, tous ceux qui savent ce que c'est que de se retrouver en face d'être humains avec la délicate mission de les former sans les déformer...Et pardon à ceux que j'aurais pu oublier...

10 février 2013

Rupture







Je crois qu'il vaut mieux
S'aimer un peu moins
Qu'on s'aimait nous deux
C'était merveilleux
Ton cœur et le mien



C'était un grand feu
C'était une flamme
Jusqu'au fond de l'âme
Jusqu'au fond des cieux


C'était un programme


Très ambitieux.



Aujourd'hui le drame
Pour toi et pour moi
C'est que notre émoi
C'est que ce mélange


Du diable et de l'ange
De chair et de cœur
De rires et de larmes,
C'est que ce bonheur
Soit monté si haut
On a eu si chaud
Là-haut dans l'espace
Que le temps qui vient


Que le temps qui passe
Le tien et le mien,
Ne nous promet plus

A sa table ouverte
D'autres découvertes
Nous sommes tout nus...


On n'est pas déçus


On n'a pas déchu
Nous sommes honnêtes
Ni marionnettes
Ni comédiens



On sait qu'un mensonge
Parfois fait du bien
Mais celui qui plonge
Jamais n’en revient
C'est une autre vie
Il faut tout revoir...



...


...

On a été fous


On redevient sages
On a pris de l'âge
On s'est beaucoup dit
Très peu contredit
Nos rêves plafonnent
Le pied au plancher




Ils se téléphonent
Sans être branchés

Il faut être artiste
Jusqu'au bout des doigts
Pour sculpter des joies
Quand la chair est triste...


...



...



...




Pourtant je redoute
Donne-moi la main
L'endroit où la route
Part en deux chemins



Que nous allons prendre
Et, chacun le sien
Chacun va reprendre
Chœurs et musiciens...
Car nos vies s'arrachent


Nos corps se défont





Nos cœurs se détachent
Notre rêve fond.
On n'a plus de prise
On ne triche pas
Sur la neige grise
Chacun va son pas
On va décrocher
Au gré des caprices
D'un trop grand bonheur


Qui s'est amoché
Dont la cicatrice
Plus tard dans nos cœurs
Marquera la place
Car le souvenir
Va l'entretenir
Aviver sa trace
Avec en secret
L'immense regret


Que cette aventure
Ce moment parfait



Soit déjà défait
Et que rien ne dure.



Serge Reggiani




















La semaine dernière, ce cher Antiblues m'a gentiment taguée sur son billet "le musée des coeurs brisés"...Un drôle de musée où les gens apportent leurs souvenirs d'amours enfuies. Moi je ne sais garder que des mots...les miens, les siens, des lettres rangées au fond d'une boîte grise...ceux des poètes qui chantent les sentiments mieux que soi-même quelquefois...Rupture, ça rime avec blessure, fracture, déchirure. Ça fait toujours mal. Après, avec le temps, on s'habitue...Enfin, c'est ce qu'on dit...

07 février 2013

La clé

Maman est sortie dans le jardin. Tôt le matin. On est quelque chose comme début mars. A la montagne. Sur le gravier du parc, s'accrochent encore ça et là des croûtes de neige translucide qui n'ont pas fondu. Dans les zones d'ombre. Celles que le soleil ne parvient pas encore à atteindre Mais les crocus pointent leurs corolles violettes hors de la terre noire, vers les premiers rayons pâlichons de la fin d'hiver. Maman est sortie respirer l'air du matin, ou peut-être cueillir quelques fleurs.
Je suis restée dans la maison, une de ces vastes demeures construites au XIX° siècle par les Barcelonnettes, ces colons partis faire fortune au Mexique. J'ai trois ans. Je joue à la poupée. Soudain, un claquement bref me fait sursauter. La porte de l'entrée s'est brusquement refermée, mue par un courant d'air intempestif. 
Maman accourt, juste assez vite pour constater qu'elle s'est "fermée dehors" par imprudence. C'est une de ces vieilles portes en chêne qui pèsent deux tonnes, et dont le mécanisme d'ouverture est bien compliqué. Le choc a décroché le loquet: ma mère tourne la poignée dans le vide. Dans ces cas-là, on ne peut ouvrir qu'en tournant la clé dans la serrure. Elle m'appelle avec une voix qu'elle s'efforce de calmer. Mais au fond d'elle-même elle doit paniquer. 
-Va chercher la clé dans la cuisine! Elle est pendue au clou.
Je pleure. Je veux sortir, je lui dis que je veux sortir.Je veux maman! 
-Va chercher la clé, chérie. La clé!
Je pars en pleurant dans la cuisine. Mais le clou me semble à trois mètres du sol. 
Je retourne dire à maman que je ne peux pas attraper la clé.
-Prends une chaise, chérie, monte sur la chaise.
Je repars. La chaise n'est pas assez haute. Je retourne en pleurant toujours lui dire que la chaise ne suffit pas. Elle me dit de poser sur la chaise le petit tabouret. Elle doit imaginer le pire en pensant à sa petite fille perchée sur son échafaudage de fortune. Cette fois, j'arrive à décrocher la clé. Je ris à travers mes larmes, pauvre petite chose, je crois serrer un trophée. Je viens d'inventer Fort boyard.
Je redescends précautionneusement. Je reviens vers l'entrée. 
-Ça y est, maman, j'ai la clé.
-Mets-la dans la serrure,chérie. 
Je n'y arrive pas. La serrure est trop haute. Je retourne chercher la chaise dans la cuisine.
Après un ou deux essais laborieux, du fait de mes mains fébriles et des larmes qui me brouillent la vue, la clé entre dans la serrure. Mais je ne parviens pas à la tourner, c'est bien trop dur pour mes petits doigts. Je pleure de plus belle, je panique. Je veux sortir, je ne veux pas rester enfermée toute seule dans cette immense demeure.
Maman a fait le tour de la maison.Malheureusement, tous les volets du rez de chaussée sont encore fermés. Elle revient me dire derrière la porte qu'elle m'aime, et qu'elle va aller chercher un monsieur qui va ouvrir la porte.
-Reste bien sage. Attends-moi!
Je me mets à hurler, je ne veux pas rester seule, je pousse des cris de cochon qu'on égorge. Les voisins doivent se demander ce qui m'arrive... Et là, je ne sais pas comment, la peur décuple mes forces. En tremblant, le visage rouge et les mâchoires serrées, avec l'air résolu d'un gladiateur plantant son glaive dans le coeur d'un lion, je parviens à deux mains à tourner la clé dans la serrure et la porte s'ouvre... Maman!!!!
***

Cette scène de cauchemar est longtemps venue hanter mes nuits. Par bribes. Jusqu'à ce que le souvenir m'en soit revenu d'un coup. J'ai compris d'où me venait mon dégoût obsessionnel des clés, le rapport très conflictuel que j'entretiens avec ces objets hautement symboliques en général, et mon trousseau en particulier, que j'égare régulièrement, et le fait que je déteste plus que tout qu'une porte soit  fermée, ou que de me sentir prisonnière quelque part .
 Nos terreurs d'enfance sont le terreau qui nourrit  nos phobies d'adultes. 
Il y a encore du taf pour les psys...

05 février 2013

Fière

La fierté d'une mère, c'est complètement subjectif et pas du tout scientifique. Ça ne se met pas en équation, ça ne s'explique pas vraiment, ça se vit de l'intérieur, c'est comme une vague chaude qui envahit le coeur, qui rend les yeux brillants, les mains douces et qui donne l' envie de chanter. Ça commence un beau matin d'avril, quand on tient pour la première fois un bébé dans ses bras, que l'on se dit que c'est nous, cette petite chose que l'on a été capable de créer, et que l'on tremble en se demandant si on arrivera à l'élever. La fierté d'une mère, ça grandit en même temps que les jambes de pantalon, et les pointures de chaussures, et un autre beau matin de février, on est conviée à une belle cérémonie, où l'on voit cet enfant que l'on a porté et élevé, être devenu un homme, beau, intelligent et gentil, et recevoir son diplôme d'architecte des mains d'un vieux professeur ému, qui prononce un discours plein de larmes rentrées parce que c'est son dernier tour de piste. 

La fierté d'une mère, c'est du miel et du coton, ça vous tisse un manteau tout chaud, un mélange naturel de reconnaissance, de gratitude, de bienveillance, et d'amour, c'est comme se blottir dans un nid tout rempli de plumes et fermer les yeux,  environnée de douceur, et entendre au-dehors le vent furieux et s'en moquer. Parce que rien, en cet instant, n'est plus important que ce bonheur qui dure depuis si longtemps...

01 février 2013

Eclaircie

Je vous avais promis que je vous raconterais. 

J'ai cheminé dans un long couloir sombre. Les trois semaines qui viennent de s'écouler furent une épreuve. La vie a parfois des exigences étranges, qui nous obligent à une pause forcée alors que tout allait bien et que l'on se croyait éternellement protégé. Mais il faut bien se résoudre à l'évidence: " Rien n'est jamais acquis à l'homme, ni sa force, ni sa faiblesse etc... etc..."
Au départ, un simple choix professionnel, simple mais cornélien: une direction d'école plus grande, mieux payée mais sans classe. Des dizaines de nuits à mal dormir, à soupeser, à réfléchir, à se projeter dans l'une ou l'autre des deux situations. Des avis partagés, mitigés, enthousiastes, des pressions,  des attentes. Les deux parties de moi qui s'affrontent en un combat violent. De quoi perdre sa sérénité...

Et puis le choix accompli, enfin, la sensation d'avoir bien choisi, et là, coup de théâtre: la colère de la supérieure hiérarchique, vexée qu'on ait pu refuser une "si belle offre", ses menaces, ses insinuations...gros malaise...La goutte d'eau. Le coup de Trafalgar qui m'a abattue, terrassée par la grippe et la tristesse. Mais à quoi aurait-il servi que je lui explique? Pour elle, refuser une promotion, c'est comme un crime. Elle a une âme d'état, et se moque de mes états d'âme.
Mon crime? J'ai choisi de continuer à enseigner. J'ai choisi les têtes blondes, le bonheur de leurs grands yeux, de leurs innocences charmantes. J'ai choisi les soirées penchée sous la lampe à corriger leurs pattes de mouches, à sourire de leurs mots d'enfants, à soupirer certains jours de lassitude. J'ai choisi Agathe, Clément, Nadia, et tous les autres. J'ai choisi les cartables, les tubes de gouache, les rentrées des classes au ventre serré, les petits nouveaux, leurs "maîtresse, tu es belle" et les "je retournerais bien à l'école" des papas d'élèves. Je veux encore et encore leur apprendre les étoiles, la beauté du monde et la magie des livres. Je veux leur donner le meilleur de moi pour qu'il garde de leur dernière année d'école le souvenir émerveillé qui leur donnera plus tard un sourire ému quand ils en reparleront.
Je n'ai pas pu me résigner à ne plus faire mon métier, celui que j'adore et qui m'a tant donné depuis si longtemps... Ce soir, je sais que j'ai gagné, la bataille fut rude et il me faudra du temps pour m'en remettre. Mais j'ai gagné. Je me sens heureuse d'avoir choisi selon mon coeur.  Mes états d'âme ont eu raison de l' âme d'état. Et j'ai surtout envie de remercier encore une fois tous les gens que j'aime et qui m'ont soutenue de leurs paroles, de leurs conseils, de leurs petites attentions, de leur indéfectible amour même quand la fièvre et l'angoisse m'ont rendue susceptible, fragile et parfois carrément insupportable.
Robert Doisneau