07 juillet 2020

Comme dit Prévert...



























Un village écoute désolé
Le chant d'un oiseau blessé
C'est le seul oiseau du village
Et c'est le seul chat du village
Qui l'a à moitié dévoré

Et l'oiseau cesse de chanter
Le chat cesse de ronronner
Et de se lécher le museau
Et le village fait à l'oiseau
De merveilleuses funérailles

Et le chat qui est invité
Marche derrière le petit cercueil de paille
Où l'oiseau mort est allongé
Porté par une petite fille
Qui n'arrête pas de pleurer

Si j'avais su que cela te fasse tant de peine
Lui dit le chat
Je l'aurais mangé tout entier

Et puis je t'aurais raconté
Que je l'avais vu s'envoler
S'envoler jusqu'au bout du monde
Là-bas où c'est tellement loin
Que jamais on en revient

Tu aurais eu moins de chagrin
Simplement de la tristesse et des regrets
Moralité : il ne faut jamais faire les choses à moitié.

Jacques Prévert



***

C'est vrai : je n'aime pas faire les choses à moitié. Même et surtout quand je blogue. Et là, je sens bien que je n'y suis pas. Je ne trouve plus le temps. Les jambes me fourmillent, je suis attirée par le dehors, l'ailleurs, le lointain, le tactile, le palpable... Deux mille vingt est une année formidable et fertile en rebondissements. Très chargée émotionnellement pour moi. 
Alors, je préfère, quelque temps, vous laisser, plutôt que de vous délaisser.
 C'est l'été. Il fait beau : profitez des longues soirées de jasmin et des flonflons  de quatorze juillet, ne vous inquiétez pas pour moi. Je vais bien. Mais j'ai mille choses à faire, à vivre, à préparer, à contempler, que je vous raconterai à mon retour. 
Ma vie et celle de mes proches, prennent des virages inattendus qui se bousculent et s'enchaînent à une cadence élevée. Alors je rassemble mon énergie, tel maître Yoda. Très concentrée je suis. 
Prenez soin de vous mes précieux. A tout bientôt j'espère.

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30 juin 2020

Le sceau de l'ange




Hé toi, petit grain d'amour qui pousse doucement dans ta bulle chaude...Oui, toi qui arriveras avec les vendanges, quand les bois prennent leurs teintes sang et or, et que la treille donne ses fruits à la Bastide. Ne prends pas froid, les soirs d'automnes sont frileux ici !
Toi, comme ta grande soeur Sibylle, je t'aime déjà. 
J'adore que tes parents ne veuillent pas dévoiler ton identité, et gardent précieusement le mystère qui accompagne chaque naissance. Personne ne saura rien de toi avant l'heure où tu ouvriras la porte de ce monde un peu fou. Ni ton prénom ni la couleur de tes chaussons. 
Ainsi, la puissance du fantasme décuplera le bonheur de t'accueillir. C'est tellement magique, la venue d'un petit être. 
Ça remue tellement de choses, à l'intérieur de moi. Cette étrange reliance à autrui qui s'impose sans brusquerie, avec évidence et douceur, passe par tout un tas d'états d'âme, pétris de tout ce qui rend le fait d'être humain, si beau et si difficile aussi. De la joie, des doutes, des appréhensions, de l'espoir...
Tu ne sauras pas, en arrivant, qu'en te donnant la vie, on déclenche un chronomètre posé sur un nuage, un cadeau de millions de secondes qui vont s'égrener comme des perles d'eau et former ta vie. 
Tu auras tout oublié de ta sagesse foetale.
C'est parce que tu auras, comme tout le monde, ce petit creux si doux au-dessus de ta lèvre supérieure, juste sous ton nez, celui que l'on nomme « Le sceau de l'ange »... Chut ! t'aura-t-il dit, l'emplumé céleste, en posant un doigt sur ta bouche juste avant que tu n'écloses... 
D'aucuns diront que tu auras tout à apprendre. Je suis sûre que c'est pour que les mamies-fées se sentent utiles, et soient heureuses de lire des histoires, de belles histoires de vie, pleines de blé doré et d'écharpes de brume.
Mais tu auras aussi tout à m'apprendre : car un enfant, c'est toujours une étincelle. Ça allume des lucioles au coeur, aux yeux, et dans le cerveau aussi. Ça fait rester jeune, ça secoue les synapses. Ça accroche des sourires même à la lune.
Alors en attendant, je révise, les rivières, les chansons, les couleurs, les lapins, les arcs-en- ciel et la pâte à sel. J'emplis mes yeux de beauté pour toi. Je fourbis Orion, Bételgeuse et la Grande Ourse pour qu'ils brillent comme jamais.
 Je cultive en moi la trace vive de la petite fille que j'étais, je traverse en funambule le fil de soie tendu entre le présent et l'instant où tu apparaîtras. Les grands appellent cela leur part d'enfance. 
J'en oublierais presque d'écrire. Heureusement mes chers lecteurs me sonnent les cloches quand je les délaisse.

Tout ça pour te dire que je serai prête dans les temps pour passer ma deuxième étoile. 


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17 juin 2020

Alcantara















Dans un pays lointain d'arbres et de lunes, de sable et de lacs, un vieillard se tenait assis sur le rebord du monde, devant les murs d'une mystérieuse cité. 

Arrive un jeune homme, brun et rougeaud, au pourpoint défraîchi. Son cheval tire une langue d'une aune. Ils ont soif l'un et l'autre. Ils suent la fatigue.
Le jeune homme salue à peine le vieillard d'un ton rogue, et sa mauvaise humeur allume des éclats d'incendie dans l'herbe sèche.
- D'où viens-tu ? demande le vieil homme.
- Je viens d'une ville sombre appelée Alcantara, que j'ai quittée, là-bas, au-delà des landes grises et des déserts hostiles. Je détestais y vivre.
- Comment étaient les gens dans cette ville ?
- Ils étaient fats, et vils, et méchants, et dépravés. C'est pourquoi je me félicité d'avoir quitté les lieux. Comment sont les habitants, ici ?
- Ils sont fats, et vils, et méchants et dépravés, répond le vieillard. 
Furieux, le jeune homme brun et rougeaud repart en grommelant que le monde est très mal fait. 

Arrive un autre jeune homme, pâle et blond, à la tunique sale. Lui aussi, comme sa monture, éprouve la grande lassitude des voyageurs qui ont suivi le soleil et les étoiles des jours durant, avec l'espoir vain de trouver de l'eau. Cependant, il s'adresse au vieillard d'un ton affable, faisant naître des perles de rosée dans l'herbe fraîche.
- D'où viens-tu ? demande le vieil homme.
Je viens de la ville claire appelée Alcantara, que j'ai quittée, là-bas, au-delà des landes vertes et des déserts mystérieux. J'aimais y vivre.
- Comment étaient les gens dans cette ville ?
- Ils étaient bons, et vertueux, et humbles et généreux. C'est pourquoi je me demande si j'ai bien fait de m'en aller... Comment sont les habitants ici ?
- Ils sont bons, et vertueux, et humbles et généreux, répond le vieillard.
Heureux, le jeune homme pâle et blond repart en murmurant que le monde est très bien fait.

Alors, le garde qui n'avait encore rien dit, sortit de sa guérite, et dit au vieillard :
- Pourquoi avoir menti, vieil homme ? Tu as dit n'importe quoi !
- Je n'ai pas menti. J'ai juste dit à chacun ce qu'il trouverait là,  en fonction de la couleur qu'il donne au monde. 
Et le vieux sage plissa ses yeux bleus de lin vers le soleil, en dessinant un sourire comme une fente dans le parchemin de sa peau.


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09 juin 2020

Trois jours après JC


“Il pousse plus de choses dans un jardin que n'en sème le jardinier.”
Proverbe espagnol.






Quelle drôle de fleur !
Merci à ma lectrice anonyme qui m'a donné son nom :
Spirée Salicifolia


Le village est niché dans une vallée encore verte à cette saison. Mais la végétation de chênes et de genêts, d'arbouses et de cistes laisse supposer que les étés doivent griller le paysage et chauffer les pierres comme dans une rôtissoire. De vieux bâtiments industriels abandonnés témoignent d'un passé florissant évanoui. Les brumes du temps et du progrès en ont laminé les contours, et il ne reste que les squelettes de l'ancienne vie.
On filait la soie et le nylon dans les moulinages. Une énorme énergie habitait la population. Il fallait réinventer un monde d'après guerre, reconstruire. 
Et puis les gens ont quitté peu à peu le terroir. Saint Sauveur n'a pas réussi à sauver le village du marasme. On vit là-haut le coeur lourd mais la montagne belle, comme dans une chanson de Ferrat. D'ailleurs son ombre de poète flotte sur chaque bruyère, chaque caillou des chemins.

Lui, le jardinier, il s'avance, droit comme un i, avec un éternel sourire qui fait pétiller ses yeux sous sa chevelure neigeuse. Il a connu tout ça, l'expansion, l'apogée et le déclin de ce coin d'Ardèche, l'enthousiasme des pionniers, des hommes vaillants, imaginatifs et courageux, qui avaient de l'or dans les mains. Il y est resté. Lié à ce lieu à jamais.
L'or, il l'a toujours au creux des paumes, et il l'échange avec la terre, dans un dialogue quotidien avec ses fleurs, ses légumes, ses arbres. Il dit qu'il a levé le pied, qu'est-ce que ça devait être alors ! Moi, je le trouve ravissant son jardin.
Il me montre sa citerne, ses plantations entrelacées, de cardons et de marguerites, de tomates et de pourpiers. Ici, pas de rangées bien droites. Ce qui se mange et ce qui n'est là que pour la beauté des yeux se mêlent en harmonie. « En rang d'oignon » reste une expression virtuelle, inadaptée à ce délicieux fouillis végétal. 
Mais il s'y retrouve, attentif à chaque brin d'herbe, chaque bouton, chaque tige, chaque promesse de floraison. Le jardin, c'est son royaume, son oxygène, sa force. 
Quatre-vingt-cinq balais et il monte encore au sommet de la montagne, jusqu'à  la table d'orientation, sans bâton, sans appuis, pour nous faire admirer son pays. Il n'ôte sa casquette que pour se gratter la tête, dans un geste de vieux cow-boy encore étonné par la magie du monde.
Je pense au lien étymologique et mystérieux entre humus, humanité et humilité : il en est un bel exemple.
Je m'extasie devant des espèces dont je ne sais pas le nom. Lui non plus d'ailleurs ne les connaît pas toutes. Quand il en apprend un, il l'écrit dans un grand cahier d'écolier à petites lignes, où il rédige des notes, un peu comme sur un blog. 

Il me présente les coquelourdes,

 










je lui apprends l'échinops sphaerocephalus.

On échange nos joies d'apprendre.
Il s'appelle Jean-Claude. Initiales JC, comme un certain illustre jardinier d'âmes. Il m'a donné samedi une belle leçon de jardin, de vie et d'espoir, juste avant de déguster le délicieux repas préparé avec amour par sa femme Michèle avec les petites pommes de terre et la laitue fraîchement cueillies dans la rosée du matin. 


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02 juin 2020

Pas de soucis...



-Tu as des soucis, toi, Célestine ?
Quand on me pose cette question avec un air incrédule, comme si cela ne m'était pas possible (ou permis) j'ai envie de répondre :
-Oui ! J'en ai plein mon jardin !
Je plaisante.
Bien sûr que j'ai des soucis. Comme tout le monde. Vous connaissez beaucoup de gens qui n'en ont pas ? Et ce n'est pas parce que je vis un grand bonheur que je suis dans une bulle. Le bonheur n'est pas un caisson étanche. Le souci est comme une petite note aigrelette qui vient troubler l'harmonie d'une belle musique. Une sonnerie d'alarme, qui se fait parfois insistante, surtout si on ne sait pas la faire taire. Ou comme une petite mouche qui danse devant les yeux et nous énerve. 
Bien sûr que je cultive autant que je peux l'insouciance et la joie de vivre. L'instant présent et la méditation.  Alors j'essaie de positiver, de régler mes problèmes et de les remettre à leur juste place. J'essaie de sourire, d'aller de l'avant, de relativiser, de me dire que ce n'est pas si grave... et de ne pas me charger inutilement avec ce qui ne m'appartient pas. 
Mais comme je le disais à mon ami Aldor, il y a l'insouciance, légère et douce. Un reste d'innocence de l'enfance qui contient en elle beaucoup de force. Et puis il y a l'inconscience, qui empêche de réfléchir, et accentue nos faiblesses, une forme assez grave d'égoïsme invétéré. 
J'ai conscience de mes difficultés et de celles d'autrui, qui me touchent, par empathie.
Et j'ai appris à exprimer cette conscience, à ne plus apparaître au monde entier comme une espèce d'extra-terrestre toujours contente, allant bien à tout prix. J'ai appris à partager mes soucis, à déléguer, à demander conseil. Tout n'est pas toujours under control... 
Dans la grande boîte à soucis, il y a des peines, des inquiétudes, des douleurs, des impuissances, des perplexités...Personne n'y échappe. On se sent simplement plus fort pour les affronter quand on est moins seul. Mais ils sont là.
Ces soucis ne sont pas tous du même ordre. Il y a les petites contrariétés, les petites choses matérielles qui finissent toujours par se régler, et puis les vrais problèmes humains. Et ceux qui touchent les êtres aimés sont les plus impérieux. 
Pour l'heure, par exemple, je m'inquiète pour une personne très chère de ma famille, qui est en train de glisser jour après jour sur les parois lisses de la dépression. 
Comment l'aider ? si elle ne veut rien entendre, ni se soigner, comment lui dire ? Comment ouvrir une brèche dans le mur de son silence ?



24 mai 2020

Une rencontre







Cela ne s'est pas du tout passé comme cela. 
Ce n'était pas dans une de ces soirées conventionnelles où le Valpolicella coule à flots et où l'ennui suinte parfois des murs. Ma robe n'était pas en panne de velours noir, mais en coton turquoise étoilé de fleurs des champs. D'ailleurs pas une robe de cocktail, quand j'y pense, mais une simple robe d'été. Pour un petit matin d'été.  Juillet allumait ses incandescences à la Giono. La journée serait chaude.
Il ne portait pas ce costume classique dessiné par un créateur italien, mais une chemisette blanche et un pantalon de toile beige.
Je lui ai demandé si la place à côté de lui était libre : mais ce n'était pas un canapé chic en suédine. C'était un pauvre banc sur un quai de gare noyé de vent chaud. Nous attendions le même train.
En réponse à ma question, il répondit « Oui, c'est libre » avec des yeux qui semblaient suggérer que la place n'était pas libre que sur son siège, mais à aussi dans son coeur, dans sa vie. 
Je n'arborais pas ce regard lointain ni ce demi-sourire quelque peu affecté : au contraire, mes yeux papillotaient d'étoiles et j'avais la banane. Et si mes cheveux de flamme me font ressembler un peu à cette belle mystérieuse, lui ne portait pas cette coiffure de jeune cadre dynamique et bronzé. On peut même dire qu'il tenait davantage de Bruce Willis que d'Anthony Perkins, en fait. Les verres que nous partageâmes n'étaient pas en cristal mais en carton recyclable et nous louâmes de concert ce bel effort écologique de la SNCF. 
Tout comme le merveilleux couscous en barquette que nous dégustâmes au wagon-bar.
Le train nous catapultait à 280 km/heure vers le moment où il faudrait se quitter, et nous n'en avions pas envie. Les quatre heures du voyage durèrent quatre minutes.
Le temps que nos doigts apprennent à se connaître avec des frissons.
Ses mots n'étaient pas convenus, ni pourvus de ces escarbilles de silex dont les séducteurs parent les leurs, pour les rendre plus percutants. Force, douceur, droiture, et aussi une certaine fragilité se dégageaient de toute sa personne. 
Non, cela ne s'est pas du tout passé comme dans les clichés peints par Aldo Balding. 
L'amour se joue des codes. Des rôles que chacun s'applique à jouer, comme les personnages d'une comédie écrite d'avance. C'était notre rencontre et elle était unique, parce qu'elle devait avoir lieu là, dans l'innocence de l'instant. Réinventée.
L'amour est un cheval fou sur une lande, et depuis la rencontre du bel inconnu du train, depuis bientôt deux ans qui ont passé comme deux jours, j'écris plus grand que le ciel l'importance sublime du quotidien partagé. Quelle que soit sa couleur, des plus forts orages de chagrin aux éclaboussures bleues de bonheur. 
Toutes ces petites choses précieuses que l'on ne trouve pas dans le mondain, la rêverie romanesque, ou les chimères artificielles. Mais dans le feu de la vraie vie, l'humus des projets, l'eau des larmes et le vent de l'espoir, les éléments-force de nos mains et de nos coeurs reliés. De la terre aux étoiles. 

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Pour l'atelier de Lakevio chez le Goût des Autres.
(Avec un peu d'avance mais il me pardonnera.)
Toile d'Aldo Balding.








10 mai 2020

Le masque et la plume





« Tout peuple qui s'endort en liberté se réveillera en servitude. »
Alain

« Le prix de la liberté, c'est la vigilance éternelle »
Thomas Jefferson




Est-ce ainsi que les hommes vivent ?


A quinze ans, vautrée négligemment sur mon couvre-lit en tuft rose à franges, j'écoutais Jean-Louis Bory et ses acolytes, critiques de livres ou de films (on ne disait pas encore chroniqueurs, à l'époque, comme chez l'inénarrable Cyril H, ce fleuron de la culture moderne).
J'écoutais tout ce joli monde dans ma splendide radio à modulation de fréquence, celle que je m'étais payée moi-même en gardant les enfants des voisins le samedi soir. 
 L'émission parlait avec passion et parfois une certaine emphase, de théâtre, de littérature, de cinéma. C'était fin, drôle souvent, et très instructif pour mon jeune esprit toujours à l'affût d'apprendre. 
L'émission s'appelait le Masque et la Plume. Elle s'appelle toujours ainsi, d'ailleurs...mais je l'écoute moins. Elle a perdu du charme de sa jeunesse. A moins que ce ne soit moi (« ne » explétif, bien sûr)...
C'était un temps déraisonnable : on cherchait à cultiver le grand public, à le rendre plus intelligent et éveillé. On cultivait surtout l'esprit critique, la liberté de penser chère aux poètes. Liberté, liberté chérie...
La Plume était brillante, elle s'envolait des chapeaux pour courir sur le papier vélin, escaladait les vers, les phrases d'auteur, les fulgurances d'écrivains, les scénarios les plus invraisemblables. Tout cela faisait rêver l'adolescente que j'étais.
Le Masque m'évoquait Cyrano, Venise, d'Artagnan, les soirées libertines et la grande tradition des bateleurs, des comédiens, des saltimbanques chers à Apollinaire.
Et le sourire de Zorro sous le loup de velours.

Ô temps pourris, ô Maurice ! Désormais, le masque se porte bas. Et je ne m'y fais pas. Ce morceau de papier ou de tissu élastiqué, même joli, même avec des fleurettes, me fait l'effet d'une main plaquée comme un bâillon sur ma bouche. Je sais, c'est idiot, c'est subversif, c'est disruptif, explétif ou autres rimes en if. Mais je ne peux m'empêcher d'y voir un symbole.  Souhaitons ardemment que je me trompe, en pressentant le pire dans cette bergamasque de cauchemar que nous vivons là : la fin d'une certaine idée de la liberté.
Pour combattre cette désagréable impression, et jusqu'à preuve du contraire,  il me reste la Plume. Celle que Prévert arrache doucement à l'oiseau pour écrire son nom dans le bas du tableau. Ecrire est plus que jamais ma thérapie contre une gluante morosité.


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02 mai 2020

Un amour de mésanges


Sur tes ailes tu prends les larmes de la terre
A chaque aube du jour,
Et des hauteurs du ciel par un joyeux mystère,
Tu nous rends en retour
Des perles de gaieté pleuvant dans ta lumière.
André Theuriet










Je t’écris de mon île verte, sous le vent, là-haut. Il pleut. Je voudrais te dire. Ecoute.
Loin du bruit incessant de ces fièvres mentales qui tapissent les écrans et engluent ton espace, au point que parfois tu ne sais plus que penser, la vie te joue du violon. 
Ecoute. 
La vie, je veux dire cette vibration si unique qui anime les êtres, de la moindre feuille au plus élégant des mammifères. Une mélodie subtile et suave, faite d’impalpables grains, en suspens dans l’air. Sans gratter le crin, sans percer le tympan. La vie est un haïku des quatre saisons, une ode, une sonate en joie majeure.
C’est une chance de pouvoir simplement contempler les oiseaux qui viennent s’abreuver dans une vieille bassine en fer blanc, sous les chênes. C’est une chance aussi de savoir que c’en est une.
On a posé une pierre dans l’eau, pour le confort de l’heure du bain : les emplumés aiment s’ablutionner à grands coups d’ailes, vigoureux comme des rois de l’herbe, sans craindre de perdre l'équilibre. Depuis trois jours, les averses ont soudoyé le soleil pour qu’il se cache. Il était temps, la terre tirait une mine déconfite, et la prairie prenait des allures de savane.
Mais même quand il pleut, ils se dépensent et se vautrent dans l’eau froide avec bonheur. Le bonheur d’être, sans calcul. Les rôles sont en place. Avec juste ce qu’il faut de séduction innocente pour attirer la belle sous ses plumes. 
La tendre affaire ne dure pas longtemps. Trois, quatre secondes…mais monsieur Mésange ne sait pas que la vie n’a qu’un temps, et que les grandes amours sont souvent fugitives. Il pense avoir gagné son jeton pour le paradis. Madame Mésange se garde de paraître ahurie : « Quoi ? Déjà ? »

C'est le mystère de la vie.
Nous ne faisons que décliner ce mystère avec un peu plus de fioritures. Nous brodons. Nous allongeons le temps. Nous en rajoutons. Nous nous croyons forts. Nous combattons nos peurs par l'agitation, par des jeux complexes de trônes et de mistigri.…Tous nos mausolées d'Halicarnasse, nos colosses de Rhodes, nos phares d'Alexandrie ne valent pas tripette, et sombrent dans la poussière du temps devant ce simple mystère.
Mais naître, voleter, nous affermir, nous sentir libres, trembler de vertige, et en osmose avec la Nature, séduire, convoler, se pencher avec tendresse sur un nid de petits becs à nourrir, savourer la nourriture et toucher du bout de nos ailes l'eau, le soleil, le ciel, qu'y a-t-il de mieux pour nous sentir exister, vraiment ?
Au final, nos meilleurs moments, ceux que nous tentons de retenir comme le sable entre les doigts, ressemblent beaucoup à ceux des mésanges. 
Ça devrait nous rendre humbles...


***


A mon amie Françoise, qui fait de merveilleuses photos d'oiseaux.
Et à Stéphane, mon jeune voisin passionné lui aussi de photo animalière.



Pour l'atelier des Plumes d'Asphodèle chez Emilie
Il fallait placer les mots  :
RÔLE, VIOLON, SUBTIL, JETON, CHANCE, AHURI, DEPENSER, MANIGANCE, GRATTER, SEDUCTION, SUSPENS, SOUDOYER, MISTIGRI

25 avril 2020

Ce qui me manque

 
Photo Céleste

J’aimerais bien sentir sous mes doigts, sous mes lèvres, le velours de la peau de Sibylle, mon petit ange angevin…
La regarder danser et rire de toutes ses quenottes et de ses grands yeux bleu de lin. Lui montrer les papillons et les écureuils et boire son regard.

J’irais bien m’asseoir au Bistrot de la Marine, à Cagnes avec ma fille, ma prunelle, parler de tout et de rien, tandis que le vent tiède courberait les palmiers comme pour saluer la mer. Voir ses bambous sur son balcon.

Ah…La mer…Ses rouleaux sombres, ses crêtes blanches,  ses pointus qui tanguent. Et le sel sur la peau, qu’on lèche gourmande les yeux fermés. Et la petite crique écrasée de pins parasols où l’air vibre d’insectes.

Mes fils me manquent. Leur humour, leur décontraction. 
Et leurs bras qui me serrent… « Je t’aime très fort ma petite Moune ». Fondre comme un caramel mou…Visiter une expo avec l’un, écouter de la musique avec l’autre.

Aller me balader avec ma soeurette tout un dimanche. Revoir les Iris du Grand Barbu et la barque bleue de Gigors. Et l'arc-en-ciel de Portes.

Partir, pas loin, mais sans entrave, sans papiers, sans soucis …Prendre nos bicyclettes, cheveux au vent, et hop ! avec Olga, Fred, Albert, Germaine, Eva, Patrick, Lola, toute la bande, un pique-nique, des blagues et de la joie en touffes, en bouquets, en gerbes, en étincelles.
Les amis. Les inviter, les voir, les embrasser. Leur toucher le bras en signe d’amitié. Jouer à des jeux...

Le marché du mardi matin, bigarré, bon enfant, mêlé de tant d’odeurs et de parfums, sarriette, thym, fromages,  poissons, épices, abricots, de tant de couleurs chatoyantes, huiles, vins, étals de légumes, où l’on se frôle, se parle, rit, gesticule, papote, où l’on tâte les fruits comme dans un corsage, avec des mines gourmandes. Et le petit coup en terrasse où le rosé coule à flot.
Regarder des choses belles et inutiles, une statuette représentant une femme africaine qui danse, un coffret en raku, un bracelet brésilien en coton, essayer une jupe à volants, ou un chapeau. Et finalement ne rien acheter.

Des manques doux, comme des traces de miel. Et d'autres plus poignants, comme un feu au creux du ventre.


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21 avril 2020

Les belles âmes






« Discerner la beauté d’une chose 
est le plus grand raffinement que l’on puisse atteindre »
Oscar Wilde



La beauté...il faudrait déjà quatre heures pour en définir quelques contours, qui resteraient flous pour la plupart. Et vous tomberiez tous de votre chaise, cernés par un ennui profond. 
Accordons-nous à dire que la beauté d'une chose est ce qui nous fait du bien. Aux yeux. Aux oreilles. Au coeur. Au fond de soi. 
La courbe d'une ligne, l'harmonie d'un ensemble. Une sorte d'évidence qui nous remplit.
Ce quelque chose de subtil qui nous libère et nous donne envie d'y revenir. Incitant en nous un besoin de contemplation et de plénitude.

Plus difficile est de parler de la beauté des âmes. Les mots, les actes sont alors les vents porteurs de cette beauté impalpable, qui fait dire de quelqu'un : 
« C'est une belle personne ». On sait bien que les canons esthétiques ne sont pas pour grand-chose dans ce fleurissement de la personnalité, cette expansion des qualités humaines qui nous font trouver beau un être. Peu importe les rides, les grosseurs, les difformités. Peu importe ce qu'il possède matériellement. Ce qui compte, c'est la flamme qui brille dans le creuset. La chaleur du regard, la bienveillance des mots. Cette énergie positive qui dégage une tendresse profonde pour les faiblesses et les failles d'autrui. Cette bonté qui ne juge pas, qui ne tranche pas. Qui exprime sans imprimer, qui passe sur le cours des choses à pas de papillon. En ayant toujours l'air de s'excuser de déranger. 
Ou alors, une force tranquille de marcheur d'altitude, qui donne un rythme à la cordée sans jamais se mettre en avant. Un maître d'âme, qui guide sans brimer, qui indique sans démontrer.

Nous sommes tous peu ou prou des hérissons de Schopenhauer. Nous recherchons la chaleur, le contact des autres pour combler un manque existentiel. Attirés souvent par des choses un peu nébuleuses que nous ne savons expliquer. Sauf par ce besoin irrépressible de rapprochement, d'effleurement, de partage. Mais nous savons aussi qu'un contact trop rapproché, surtout quand il s'est établi à l'aveuglette et sans prudence, peut nous blesser. Nous ne savons pas toujours discerner la vraie beauté derrière les artifices enjôleurs et les mots de carton-pâte. Nous nous laissons séduire.
Pauvres hérissons condamner à trembler, soit de froid, soit de souffrance. 
Mais la vie nous offre d'apprendre.
La sagesse, ou son autre nom plus moderne, le bonheur,  résident sans doute dans ce fragile et délicat équilibre : privilégier la relation qui ne nous blessera pas. Parce qu'elle lissera ses piquants et nous permettra de garder un petit espace bien à soi.
Les belles âmes sont de celles-là. 
Elles subliment leur conscience au monde, et la nôtre. Nous évitant la peur du futur, ou le refuge dans la nostalgie ou le regret qui faisait dire au poète :
« Mon penser est bizarre et mon âme insensée
Qui fait présente encor’ une chose passée.  »
Je suis entourée de belles âmes. Elles se reconnaîtront à ma lecture.
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Pour l'atelier du Goût, avec l'image de l'artiste russe Gueorgui Pinkhassov et la phrase en excipit d'Agrippa d'Aubigné. 

17 avril 2020

Road trip



Toute ressemblance avec la vraie vie est parfaitement plausible.








En ces temps troublés comme une anisette par de l'eau d'Evian, où le mot d'ordre est de rester chez soi, on en est réduit à voyager par procuration, en s'inventant des roads trips de calebasse. 
En un sens, c'est pas plus mal : on a l'hydrocarburogramme plat, ça nous coûte peanuts, et les piafs nous disent merci. Les voilà qui réinvestissent les parcs, faisant frétiller les frondaisons de leurs trilles guillerettes. Tu m'étonnes ! Cinquante ans au moins que le ciel n'avait pas été si bleu.
Guillerette, je le suis tout autant quand, profitant d'un petit zeph printanier, je décide de troquer mes pelures d'hiver contre la seule chose qui tourne sur terre : une robe légère version Souchon. J'ai un rencard de première, à ne pas louper. La lumière du soir est plus rasante qu'un discours électoral.
Soudain, apparaît en pétaradant comme de juste, une splendide torpedo Panhard et Levassor, magnifiquement surmontée d'un bel homme tirant sur le blond et sur une cibiche qui volute comme dans les films des années 50. Je reconnais Bleck. 
- Allons boire le dernier de la journée, je crève de soif depuis le temps que je m’aiguise la menteuse sans mouiller la meule ! lui dis-je en souriant.
Attends, ma libellule, attends, j’ai des projets plus ambidextres pour toi, qu'il me répond.
Et nous voilà embarqués sur la route de Madison, via le boulevard du Rhum. 
- Il me faut faire Allemande honorable, dit-il en souriant. Ça fait cinq ans que je te dois un resto, alors cette fois, je me suis dit ne reculons plus, sautons. Enfin si je puis me permettre cette expression hardie autant qu'osée... Ça fait cinq ans que je me dis que je vais franchir des Himalayas de réprobation, et annapurniser dans le désenchantement... Alors aujourd'hui : alinéa jacte à l'aise ! je t'emmène chez Eugène manger des frites.

Au carrefour des Etoiles, deux clampins traversent devant lui sans regarder. Il pile. 
- Toujours pareil, quand on algarade en ville, les badauds pullulent comme cellules en tumeur ! s'écrie-t-il. 
Et je vois bien que ça le met furinx. Il émet quelques bouts de râle, il ferre de lance, il abordage...puis reprend son sourire ultra brite. Tout en gouaillant, je fais gaffe parce que si cet olibrius prenait la fantaisie de m’aligner un taquet, sûr et certain que ça ferait travailler mon dentiste.
Je pourrais avoir peur, s'il s'agissait de Jojo la défouraille, un loustic pas fréquentable, condamné à mort par accoutumance qu’on m’avait dit espadrillé en Amérique latoche.
Mais là, il s'agit du type le plus réglo de la blogosphère. Un chic type du genre de mon oncle Joe Krapov, qui dit toujours que « quand le respect de la gonzesse s'effiloche dans une nation, la débâcle n'est pas loin.» 
Et c'est ainsi que, de fil en conversation, nous sommes arrivés chez Eugène, après une cinquantaine de bornes de décoiffage décapoté. (Contrairement aux films des années 50 où pas un cheveu ne bouge malgré la vitesse) 
Il passe ses mains sur ma chevelure, blêmit, rougit, jaunit, verdit, violit, marronit (comme Saint-Laurent du), orangit, arc-en-ciélit puis reprend tant bien que mal sa couleur initiale.
- Bon on se le fait ce resto ? demande-t-il d'une voix gris clair.
- Vamos, amigo ! réponds-je, le palpitant en capilotade. Et je franchis le seuil de la caverne alibabesque, en pensant au pont de Noirmoutier.

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A Bleck.


Quelques explications.
La consigne de l'atelier de Villejean aimablement proposée par le susdit Joe Krapov qui a peur qu’on s’ennuie pendant le confinement, se trouve ici. J'y ai découvert les oeuvres de Hopper croisées avec les personnages d'Hergé par un artiste talentueux nommé Xavier Marabout. Formidables !
Mon texte est émaillé de citations du grand Michel Audiard, en italique dans le texte.
Pour la petite histoire, mon ami Bleck avait organisé en janvier 2015, un concours dont le prix était un repas au restaurant. Il s'agissait de reconnaître un pont célèbre sur une photo.
Et j'ai gagné, grâce à ma suréminente perspicacité. Depuis, j'attends mon prix avec une impatience non dissimulée. Voilà, voilà. Vous savez tout  ;-)