16 octobre 2023

Lettres d'Egypte (9) Abu Simbel




Mercredi 4 

Se lever en pleine nuit devient une habitude. Aujourd'hui, à 4 heures, tout le monde est sur le pont. Mais la promesse d'assister à un lever de soleil au milieu du désert stimule l'endurance du groupe. Pour ma part, la motivation est double. Je ne vous l'ai pas dit, mais ma fille chérie, ma prunelle, mon étoile, fait la croisière en parallèle sur un autre bateau, avec son petit mari. Et pour cette excursion, ils ont obtenu de notre guide préféré l'autorisation de se joindre à nous. Quatre heures entre Assouan et Abu Simbel. Quatre heures d'autocar, sur une route toute droite, au milieu de nulle part. Du sable et des cailloux à perte de vue. Et à mi-chemin, au moment où le ciel commence à projeter des lueurs sur la cime des dunes, le bus s'arrête dans la seule station du trajet. Quelle chose merveilleuse, que de découvrir cette immensité , de regarder le Dieu Soleil émerger de l'horizon sur sa barque rougeoyante, et de pouvoir partager ça avec ma fille. J'ai conscience que plus jamais je ne ferai de selfie en plein désert avec la chair de ma chair. J'en ai encore des frissons de joie et de gratitude. Il est dans la vie des moments complètement unique d'une saveur indicible.
Mon nilomètre personnel est près de déborder. Trop de bonheur ! J'ai les yeux qui fuient, ce doit être le vent chaud qui souffle déjà à 6 heures du matin.
Et pourtant, j'aurai encore une dose d'émotion brute en découvrant les célébrissimes statues géantes de Ramsès II. Tout comme à Philae, que des êtres humains aient pu déplacer ces colosses de 20 mètres de hauteur est tout simplement impensable. Et pourtant...ce sont deux temples entiers, et la colline qui va avec, qui ont été reconstruits... A pharaon, pharaon et demi.
Le temple principal est dédié à la gloire de Ramsès, et le « petit temple » est consacré à Nefertari, l'épouse d'icelui. Un couple aussi emblématique qu'Angelina Jolie et Brad Pitt.
Savez-vous que « nefer » en égyptien signifiait « belle » ? Ainsi, Nerfetari, Nefertiti, mais aussi Neferhotep, Neferusobk, Neferkare et bien d'autres...Ces gens-là avaient une haute idée d'eux-mêmes.
A l'entrée du temple, une « clé de vie » en or, cette sorte de croix terminée par un anneau que l'on retrouve sur beaucoup de représentations, est fichée symboliquement dans la serrure. Le gardien semble très fier de la surveiller.
Sur l'esplanade, malgré l'heure matinale, les touristes sont déjà nombreux. Et la chaleur est déjà étouffante. A quelle heure faut-il donc se lever pour avoir la paix ? 
A l'intérieur, on retrouve de nombreux épisodes de la bataille de Kadesh, gagnée évidemment par Ramsès. Je me demande si ces merveilles résisteront longtemps au Co2 et à l'humidité dégagés par ces millions de gens qui transgouttent à grosses spires chaque jour que Râ fait.
Au retour, nouvel arrêt à la station du désert. Le thermomètre indique 45 degrés. J'ai repoussé mes limites, je suis fière de moi. C'est dans ce vaste espace désolé que les Egyptiens modernes ont entrepris un projet pharaonique : faire « verdir le sable ». Par un vaste système d'irrigation en cercles, les cultures de dattiers et de maïs commencent à voir le jour. C'est ahurissant. Hasardeux. Epique. Homérique. Aventureux. Humain, quoi...Planter d'un côté, et détruire de l'autre. Je me répète, mais c'est pourtant cette lutte constante du bien et du mal qui mène le monde.
En fin d'après-midi, le souk d'Assouan nous fera passer une heure sympathique au contact des autochtones. 
La journée s'achève par un son et lumière exceptionnel dans le temple d'Isis à Philae. On ne s'en lasse pas...Avec les voix de Jean Topart et Suzanne Flon, toute une époque...et un texte d'une qualité littéraire perdue de nos jours. Pas de grands effets stroboscopiques avec musiques assourdissantes. Pas de lasers, de jets d'eaux ou autres images en surimpression sur les façades. Juste quelques lumières choisies pour mettre en valeur la perfection des lignes, des voix,  et susciter la magie. Superbe.


(A suivre)




























15 octobre 2023

Lettres d'Egypte (8) Assouan

 



Mardi 3

A Assouan, les navires de croisière doivent terminer leur course. C'est qu'un obstacle de taille se dresse sur leur route : le légendaire « ancien barrage » construit en 1902 pour réguler les terribles crues du Nil. 
A ne pas confondre, bien sûr, avec le « haut barrage » en amont, datant de 1971 et ayant donné naissance au gigantesque Lac Nasser. 
Entre les deux barrages, sauvée des eaux par l'UNESCO, la Perle de l'Egypte : Philae. Pierre après pierre, le délicieux Temple d'Isis a été reconstruit sur l'île d'Aguilkia. 
Mais on continue à l'appeler Temple de Philae. 
Pour accéder à cette merveille, nous empruntons au petit matin un bateau à moteur. Sur le débarcadère, les marchands de babioles sont déjà là. Dans la lueur moirée de l'aube, le temple semble sorti d'un rêve. Peu de monde : c'est une chance, pour une fois, de pouvoir goûter à la magie du lieu. Les rochers très particuliers qui entourent l'île voisinent avec une végétation tropicale agréable. Des fleurs de bougainvilliers et des flamboyants illuminent l'antique sanctuaire. L'instant est comme une bulle loin du tumulte.
Nous retrouverons celui-ci au coeur d'Assouan, car en plein centre ville deux haltes agréables nous sont offertes, à la découverte des senteurs et saveurs d'Orient. Une plongée olfactive dans les parfums et les huiles essentielles, l'occasion de sentir le papyrus, le lotus, l'hibiscus, et d'écouter vanter les vertus merveilleuses de ces arômes très prisés des pharaons. Puis un détour coloré dans la plus grande boutique d'épices d'Assouan, safran, gingembre, cumin, sésame, et ce mélange local nommé dukkah, apprécié à l'apéritif.
Après le repas, j'embarque enfin sur une de ces gracieuses embarcations appelées felouques, pour une escapade riche en étonnements.
 Première escale sur l'île du Jardin Botanique, véritable havre de verdure au milieu du désert. Les palmiers royaux sont les princes du lieu, avec leurs troncs blancs et lisses se terminant par un fût vert pomme. J'en profite pour m'offrir un beau moment de méditation, en compagnie d'une huppe fasciée...
De là, nous longeons la fameuse Île Eléphantine, qui doit son nom aux énormes rochers gris qui bordent ses rives, tels de gros pachydermes s'abreuvant.
Soudain, plus un bruit. La felouque glisse en silence, se frayant un passage dans un entrelacs d'îles, de roseaux et de rochers : nous sommes dans la réserve ornithologique. Je ne peux hélas publier les photos de toutes les merveilleuses espèces que nous avons pu observer. Ce billet serait bien trop long... A cet endroit, assure le guide, le Nil n'est pas pollué. Et pour étayer ses dires, il emmène le groupe dans une petite anse aux berges vertes, et propose une baignade. Moi je me contenterai prudemment d'observer les courageux braver les crocodiles, mollement alanguie sur mon tapis de gazon doux. 
La journée se termine en apothéose, avec la visite d'un village nubien. Les Nubiens sont un peuple du sud de l'Egypte qui vivent de pêche et d'élevage. Leurs maisons colorées, leurs instruments de musique, leur couleur de peau annoncent déjà l'Afrique Noire. Il est vrai que le Soudan est tout proche...  Nous sommes accueillis par des danses, des chants, le sourire des enfants. Je suis saisie par un sentiment d'étrangeté et de familiarité à la fois. C'est difficile à décrire. Si loin, si différents, et pourtant, quand cette femme a pris mon bras pour me tatouer un splendide oeil d'Horus au henné, je me suis sentie reliée à elle très fortement,  comme avec une meilleure amie ou une soeur. Comment expliquer cela ? Son regard m'a troublée. Sa peau était douce et sa poigne ferme et tendre à la fois. Nous étions deux femmes sur la terre, tout simplement.
Décidément ce voyage est plein de belles surprises.

(A suivre)