11 février 2019

Pause-philo






A mon père.







photo Céleste
« Trouve la clé » m’avait dit mon père. Il était là, dans son petit jardin de ciel et d’ombre, appuyé sur sa bêche. On y accédait par quatre petites marches sur lesquelles il aimait s’asseoir. Le portillon grinçait sur ses ergots de métal rouillé. C’était le parloir des oiseaux, l’antre du lézard vert, la pause-philo du matin sous les seringats odorants. Etourdie, éperdue, j’aimais l’y rejoindre pour étudier avec lui. Etudier la vie, le mouvement du minuscule et du grandiose. La course du soleil et la germination des graines. La règle d’or des haricots et des tomates. Et les liens secrets entre toutes les choses.
Là, sur la bordure solitaire du monde, il écoutait la symphonie de la nature, les crépuscules grenats explosant par-dessus les tonnelles, et les petits levers frileux sur la montagne, étirant leurs mauves et leurs orangés sur les pins noirs.
De sa grosse main tranquille il arrachait toujours quelque mauvaise herbe qui se serait risquée à pousser entre les pierres de l’escalier. Pour que tout fût propre et bien correct.
photo Céleste
Une chose qu'il adorait, c’était entendre la rivière se fracasser sur les piles du pont, après l’orage.
 « Ecoute l'eau… » Me disait-il, et ses yeux riaient de leur éclat bleu-vert d’éternel jeune homme.
Le pont était comme lui : solide, résistant à tous les assauts, les orages, sans jamais faiblir, arc-bouté contre l'adversité et paraissant ne jamais forcer pourtant.
Mon père effaçait les barreaux des cages, et peignait l’espoir en lettres bleues sur un vieux cahier de comptes. Il traçait l’influence des saisons et le poids du temps comme on pèse le blé.
« Trouve la clé ». Il aimait parler par énigmes, je ne l’ai compris que tardivement.
Sa dernière tempête a été plus forte que lui et l’a emporté. Le pont que l'on croyait immuable a cédé.

Mais il serait content, sûrement, car voilà, j’ai trouvé la clé.

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Pour l'atelier de Lakévio, il fallait placer les mots :
Tardivement Symphonie Eclat Bordure Ergot 
Influence Grenat Correct Fracasser Parloir


Music: Bernward Koch, Passing Clouds

07 février 2019

Comme une barque gelée









Photo céleste







L'hiver s'accroche, de ses ongles durs, aux ramilles des arbres, les poudrant de mille éclats de ciel. 
La vie, lente et sensuelle, coule au ralenti dans les roseaux 
qui balançaient au vent chaud 
il y a seulement six mois. 
Aujourd'hui, le temps les a glacés. 
Demain ils balanceront à nouveau. 
Demain. Je vertige.
Le printemps en bouton serre les coeurs des rouges-gorges qui laissent échapper de petits cris timides,  charbon et carmin sur la neige.
La cabane est toujours là, adossée à la saison, à l'ancrage du temps. 
Le double étang s'offre à mes yeux.
Son miroir d'acier figé dans le gris. 
Quelque chose frémit. 
Dans ce paysage bicolore je suis la petite Barque bleue qui tangue sur la terre entre deux langues d'eau. 
Je donne au silence, malgré le froid, toute ma force de brûlure et d'ivresse. 
Qui m'a poussée, là, sur cette rive floue amollie par le blanc ? Est-ce le vent ? Est-ce les hommes ?
Et si c'était simple comme le désir ?  
Toi l'Oiseau tu t'es posé sur le frêle esquif, tremblant comme l'incertitude du chemin. 
C'est ta grandeur. 
Ta route.
 Elle devient mienne.
Tes bras sont des ailes qui relient les aiguilles et les étoiles.
Le feu et le cristal. 
Et moi, chavirée, étourdissement majeur, je hume l'odeur de la terre, 
dans le froid perçant du matin qui ne sent rien, 
seulement la tranquille évidence d'un jour de plus. 
Une petite fumerolle diaphane s'échappe de ma bouche à chaque respiration, 
à chaque mot murmuré. 
C'est comme si, tout-à-coup, mon âme sortait de moi et devenait visible.


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Music : H. Goldblatt, Tampa

02 février 2019

Poulet rôti






Lettre à Victor




Ah, mon brave Totor, si tu voyais ta France, dans quel galimatias elle se débat…
 Ce siècle a dix neuf-ans, l’âge des fleurs et du printemps, et pourtant il s’enlise dans une sorte d’hiver social interminable et noir. Tous les dés sont pipés, les arcanes du Pouvoir et de la Finance l’ont définitivement ficelé comme une paupiette.
 Du coup, le citoyen lambda, et même l’alpha ou l’oméga, ne comprennent plus grand-chose dans ce grand flou artistiquement entretenu, dans la logorrhée lénifiante des politiques de bâbord comme de tribord. La coque prend l’eau. Et ce n’est pas la poudre de perlimpinpin de leurs promesses élimées, qui changera la donne. Qui fera oublier leurs larcins et leurs arnaques.

Tiens, ce matin par exemple, c’est ballot, j’étais partie à petits sauts de cabri, au vent aigre de janvier mais le cœur au chaud, ayant troqué la nuisette à fines bretelles contre la veste en mouton retourné et l’écharpe en cachemire. Je pensais musarder au marché, échanger quelques calembredaines croquignolesques avec les marchands de primeurs. M’acheter un petit poulet fermier rôti dans sa peau,  que je savourais déjà in petto, en salivant.

 Ah ça, pour du poulet, j’en ai vu…des dizaines, des centaines de poulets en batteries à chaque carrefour.

Ce que j’ai vu, c’est un centre-ville déserté, décimé, barricadé frileusement, derrière des cordons de gens en armes, et des planches en contreplaqué. Ça m’a mise à l’envers. Au trente-sixième dessous.  J’ai frémi. On aurait dit le tréfonds de la Roumanie du temps du Rideau de Fer.

Tu ne reconnaîtrais plus ton pays, mon vieil Hugo. Où est passée sa tradition de  contestation subversive et éclairée, héritée en droite ligne des Lumières ? Que deviennent les acquis sociaux et les libertés individuelles, passées au tarabiscot de la loi du Marché ? Et le droit de manifester ? Quelles carabistouilles va-t-on encore nous faire avaler, comme des fèves amères, en montant soigneusement des pans entiers de la population les uns contre les autres ? En traitant les citoyens de fainéants et de réfractaires ? En brouillant les cartes jusqu’à ce que l’on ne sache plus qui se bat contre quoi ? En assommant, par le truchement du gant de boxe sécuritaire et paternaliste, la petite puce de la Liberté …

Je t’affole peut-être inutilement, toi qui repose en paix au panthéon avec Simone Veil, Zola, Jaurès et quelques autres… je trouve simplement que c’est grave ce qui se passe. C’est disruptif, oui, mais avec notre histoire de peuple libre. Et le pire, c’est que personne ne s’en aperçoit, ou presque.

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Pour les Plumes d'Asphodèle, il fallait placer les mots : nuisette, tradition, trente-sixième, fève, noir, tréfonds, envers, tarabiscot, bretelle, musarder, arcane, affoler, arnaquer.

Pour l'atelier Filigrane, il fallait placer les mots du Président : croquignolesque, poudre de perlimpinpin, galimatias, truchement, larcin, ballot, saut de cabri, fainéants, réfractaires, logorrhée, antienne, in petto, disruptif, carabistouilles 




31 janvier 2019

Derrière la jalousie





 « Compersion :  n.f.   sentiment éprouvé lorsqu'on se réjouit du bonheur d'autrui. (L'adjectif est compersif.) La compersion peut être rapprochée du concept bouddhiste de Muditā. »

« Muditā : (Pāli et Sanskrit: मुदिता) signifie la joie dans la philosophie bouddhiste ainsi que dans la philosophie hindoue. C'est plus précisément une joie sympathique, une joie bienveillante et altruiste qui se réjouit du bonheur et des succès des autres. C'est une joie sacrée qui trouve son délice dans le bien-être de son prochain plutôt que de nourrir des pensées envieuses et jalouses à son égard. On donne traditionnellement l'exemple des parents qui se réjouissent des progrès et du bonheur de leurs enfants pour illustrer ce qu'est Muditā. »










Derrière la jalousie et ses lattes orientables 
Rôdent, dans la pénombre, l'amertume et l'envie.
Le soleil incommode, par sa clarté superbe, 
Le jaloux ténébreux. La jalouse assombrie.
Derrière leurs persiennes, ils voient sans être vus 
Et ce qu'ils voient les blesse, et les met en colère. 
Et ils serrent les poings. 
Ils fomentent leur fiel.

Comme des prisonniers enserrés de murs clos, 
Les envieux étouffent. Ils pleurent mille morts.
Dehors, joyeux, solaires, des gens heureux s'émeuvent
Vivent, sourient, s'exclament 
Courent sur le gazon
Et du bonheur d'autrui se réjouissent fort
Et cette compersion rend les jaloux furieux.

Comme un tison brûlant 
Ou comme une araignée tapie dans leur poitrine
La venimeuse envie détruit leur coeur.
Ils meurent.
A petit feu, à coup de venin acéré,
Derrière la jalousie se terre une souffrance.

Je ne les envie pas. Je les plaindrais plutôt...
Je préfère en sourire comme Emily Loizeau. ;-)


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28 janvier 2019

Mariages pour tous







« Aujourd'hui, en la Maison Commune, il a été procédé au mariage de
 d'une part, Mademoiselle Annabelle, Julie, Cunégonde CIGALE, née au soleil le 14 juillet 1988, intermittente du spectacle, demeurant au 2 rue des Alouettes, et de, 
d'autre part,  Monsieur Jonathan, Gédéon, Ursule FOURMI, né sous la pluie  le 2 novembre 1987, expert comptable, demeurant au 2 rue de la Cour des Comptes.
Les époux ont déclaré qu'ils n'avaient pas établi de contrat de mariage. Ils sont donc sous le régime de la communauté réduite aux acquêts de mouches et de vermisseaux »


***

- Bon, eh bien, mon vieux Raymond, c'était une belle cérémonie aujourd'hui... très émouvante. Un mariage d'élytre...
- Oh mais dis donc, Albert, il était prévu ce mariage ? Je croyais me souvenir d'une histoire qui se terminait autrement... Non parce que c'est pas pour dire, mais c'est un peu l'alliance de la cimaise et de la fraction, cette histoire... Enfin, je veux dire... de la carpe et du lapin !
- Ah non, Isabelle CARPE et Lucien LAPIN, je m'en souviens, je les ai mariés samedi dernier... Et il y a quinze jours, c'était une certaine mademoiselle Emilie PETITPOISSON avec un certain Johnny PETITOISEAU. Ils avaient l'air de s'aimer d'amour tendre, ces deux-là...
- C'est la série ! Et après on viendra nous dire « qui se ressemble s'assemble »... 
- Oui mais on dira aussi « les contraires s'attirent »...
- On dit n'importe quoi, en fait...
- Oui je l'ai remarqué souvent, mais il faut reconnaître qu'une chanteuse de blues ...avec un fonctionnaire du ministère des finances...je me demande si ça tiendra... Un couple aussi hétéroclite, ce n'est pas forcément soudé à la sécotine...
- A la sé' chitine, plutôt, en l'occurrence...Ha ha ! mais, mon gros, les mystères de l'Amour sont impénétrables...comme un mode d'emploi en taïwanais, ou le périph' aux heures de pointe...
- Ah ! tu sais que j'ai toujours aimé ton romantisme exacerbé, toi ?
- Tu n'as qu'à me demander en mariage, mon vieux...
- Et si je te prenais homo ? Ça aurait du chien, non,  l'union surprise d'Albert LION et de Raymond RAT...
- C'est vrai,  on a toujours besoin d'un plus petit que soi. Mais une question me turlupine: Qui marie le Maire quand il ne peut pas se marier parce qu'il se marie ?




Pour le défi de Lakévio



24 janvier 2019

Histoire toute douce




Il y a deux façons de vivre sa vie : l'une en faisant comme si rien n'était un miracle, l'autre en faisant comme si tout était un miracle.
Albert Einstein.









 Une maman arrive à l'hôpital pour accoucher. C'est son premier enfant et l'infirmière se dit que ce n'est pas pour tout de suite. En l'installant dans une petit salle dite de « pré-travail » (ah le doux mot romantique en diable)...elle lui recommande de l'appeler s'il y a un problème.
Et puis, vous savez ce que c'est, on est débordé à l'hôpital public, l'infirmière ne pense plus à cette petite dame toute sage qui vit ses contractions toute seule dans un petit endroit tout calme de la maternité.
Quelques heures plus tard, la dame appelle tout tranquillement l'infirmière et lui dit : 
« J'aurais besoin d'une paire de ciseaux pour couper le cordon » Et là, en voyant le beau bébé tout rose posé sur la poitrine de sa petite maman toute apaisée,  l'infirmière toute affolée s'exclame et bafouille : 
« Mais je vous avais dit de m'appeler, pourquoi vous ne l'avez pas fait ? »
Alors la petite dame toute calme répond avec un sourire tout fondant et confondant : 
« Vous m'aviez dit d'appeler s'il y avait un problème. Or il n'y a pas eu de problème »...

J'adore cette histoire, sans doute parce qu'elle est vraie en plus d'être belle. Elle m'a mise en joie. Vous l'avez peut-être entendue sur France Inter, les chroniqueurs l'ont intitulée « Miracle à l'hôpital ». 
Mais où est le miracle ?

Le miracle, c'est la vie. Et la vie peut éclore sans problème dans quatre-vingt-dix-neuf pour cent des cas. C'est notre société frileuse et procédurière qui invente constamment des problèmes là où il n'y en a pas. 
J'ai un ami très cher qui dit : 
« Fuyons les gens négatifs : ils ont toujours un problème pour chaque solution. » 
Il a tellement raison...
Il est bon de se souvenir régulièrement que dans la confiance, ce joli mot un peu oublié,  les choses peuvent aussi se passer sans problème...

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19 janvier 2019

Juste après











On n’est pas bien, là, galinette, allongés dans le sens latitudinal du lit, comme deux traversins chiffonnés, encore ondulés de frissons ? Le vent d’été soulève la voilure du rideau comme une paupière. Dans un coin de la chambre assoupie dans la pénombre, Billie Holiday susurre I’ll be seeing you de sa voix moelleuse
Le drap déploie un océan de plis et de vagues molles, encore humides de nos ardeurs.
L’heure est au désert, à la vacance absolue, aux égarements de l’âme.
Pas un bruit ne monte de la rue, elle a embrumé ses rumeurs en un vague murmure d’asphalte lointain.
Mes doigts s’attardent à l’horizon de ton ventre, effleurant au passage ton triomphe encore doux et chaud,  mes jambes s’arrondissent, de leur propre volonté, en une passerelle alanguie par-dessus les tiennes. Joli bazar que ce méli-mélo de corps chauds à l’abandon, pris dans tes fils de salive et mes cheveux embrouillés…
Qu’est-ce qu’on fait ? On se lève ou on se love ?
En une enjambée on pourrait franchir le tapis constellé de ciel, jonché de mes dentelles disséminées au vent dans ma hâte…En deux enjambées on se retrouverait dans la cuisine, buvant du vin italien pour célébrer ce voyage du tendre qui nous a donné soif.
En trois enjambées…mais non, la flemme est entrée en nous comme un aiguillon, alors on va rester là, à regarder les étoiles, ces coquettes endiamantées qui ne vieillissent pas, jusqu’au petit matin.  Puis tu t’endormiras. Et je te regarderai dormir, le coeur amoncelé de bonheur.



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Pour les Plumes d'Asphodèle, reprise avec brio par Emilie
Il fallait placer les mots :

océan, désert, enjambée, passerelle, traversin, rue, voyage, passage, franchir, horizon, vacance, voilure, vieillir. 


Musique: Billie Holiday
I'll be seeing you