La
maison nous a vus grandir, mes frères et sœur et
moi, et grandir nos enfants. Longtemps elle a été la maison des vacances,
remplie de rires, de bruits joyeux, de patins à roulettes, de raquettes. On
baignait dans un parfum de chèvrefeuille, de friture, d’ambre solaire. Mes souvenirs olfactifs sont intacts.
Et c’est
une chose bien étrange que de revenir toute sa vie, année après année, dans des lieux hantés par
son enfance. Surtout quand rien ou presque n'a changé. Bien sûr on a fait quelques travaux d’aménagement, de rénovation, d’isolation. Mais les meubles
sont les mêmes, le vieux buffet du salon, le placard de la cuisine, si peu
pratique et contre lequel maman râlait déjà il y a quarante ans, l’évier en
porcelaine blanche, la hotte au dessus
de la cuisinière, dont mon frangin avait commencé à scier l'angle, un jour où il en avait eu marre de s'y cogner le front ! Le grenier de nos fou-rires. Le couloir sombre qui mène à la salle de bains. Et la grille du
jardin qui grince toujours de la même façon...
Des milliers de petites madeleines de Proust qui titillent nos neurones et nous chatouillent comme des plumes sous le nez.
Certains
objets, je les ai toujours vus là, témoins muets des événements... On
dirait qu’ils se reposent, maintenant. D’où vient que l’on sente sourdre de ces vieux murs silencieux, une
tristesse presque imperceptible ?
C’est
comme si, après avoir vu naître tant de petits bonheurs en langes roses ou
bleus, et tant d'émois adolescents, la maison, dans sa sagesse, se préparait bien avant nous, à accueillir pour la
première fois, un peu de crêpe noir. Celui de la résignation devant
l’inéluctable, celui des illusions enfuies.
Comme si elle veillait à nous dire
ce que nous nous refusons encore à considérer, accrochés que nous sommes aux odeurs sucrées de l'enfance.





