14 octobre 2023

Lettres d'Egypte (7) Edfu et Kom Ombo

 


Lundi 2

Le bateau a vogué toute la nuit. Quel bonheur de dormir bercée par le ronron du moteur. Cela m'a ramenée à des plaisirs d'enfants, quand mon frère et moi nous partions pour de folles aventures dans notre lit, qui devenait navire. Hier soir, on a passé l'écluse d'Esna, et nous étions sur le pont pour admirer le savoir-faire des mariniers. L'air était très doux, le vent délicieux, et les lumières de la ville scintillaient. 
Au matin, nous étions à Edfu, où nous attendait le Temple d'Horus, le dieu-faucon. Une star absolue au panthéon égyptien, cet Horus. Son épouse Hathor, la déesse aux cornes de vache, trône en bonne place à ses côtés. Par une de ces magies du quotidien qui n'apparaissent qu'aux regards attentifs, un vrai faucon s'est mis à tournoyer au-dessus du pylône. Clin d'oeil temporel de toute beauté. Mais qui l'a vu ?
Et puis, le lent voyage à fleur de Nil a repris. Le ciel s'est voilé légèrement, permettant de mieux distinguer les abords des berges, les troupeaux de buffles, les pêcheurs, les felouques, et ce groupe d'enfant qui nous ont fait de grands signes en souriant : très émouvant. 
Vers 17 heures, nous accostons à Kom-Ombo, dont le temple domine la rive. On s'y rend à pied, pour une visite superbe au soleil couchant. Le temple est dédié à Sobek, le dieu crocodile, et à Haroëris qui est en fait...un des nombreux noms d'Horus, toujours lui !
Ici, deux choses attirent mon oeil : la description des instruments médicaux, impressionnante, qui prouve que les Egyptiens étaient très avancés scientifiquement, et savaient par exemple pratiquer des césariennes, des curetages, des ablations et des accouchements aux forceps. 
Et le nilomètre, sorte de puits dans lequel le grand prêtre descendait pour mesurer la hauteur du Nil et calculer, en fonction de celle-ci, celle des impôts.
Il reste que les visites nocturnes ont quelque chose de féerique, comme si les âmes flottantes des Anciens étaient plus sensibles à la nuit tombée.
Le musée du crocodile, en contrebas du temple, ne m'a pas laissé, en revanche, un souvenir impérissable. Voir tous ces sauriens empaillés, ayant plutôt, pardonnez-moi l'image, l'apparence de gros étrons humides, m'a plutôt soulevé le coeur. Même si les momies de crocodiles m'ont quand même fait sourire. J'ai préféré sortir et croiser le regard profond d'un enfant qui vendait ses babioles avec application, comme s'il s'était agi de trésors précieux. Son sourire m'a transpercée.
Au retour à bord, nous avons eu droit au cocktail de l'équipage, suivie d'une soirée barbecue au bord de la piscine. Demain, nous serons à Assouan.


(A suivre)




























13 octobre 2023

Lettres d'Egypte (6) De la Vallée des Rois à Medinet Habou

 


Dimanche 1er

Le réveil sonne à cinq heures. Une heure déraisonnable, mais tout à fait conseillée pour s'aventurer dans ce décor dantesque entièrement minéral. Notre guide, Ihab, est prévenant, il veut nous éviter les 42 degrés de l'après-midi. Nous quittons le bateau à six heures, juste pour voir se lever le soleil sur Louxor et ses palmiers.
En chemin, nous faisons une petite halte devant les Colosses de Memnon, gigantesques statues de pierre faisant penser à l'un des Quatre Fantastiques de Marvel. Je ne les trouve pas très beaux, ces gros géants tout cabossés. Mais ils ont quelque chose d'émouvant.
Peu à peu, la végétation disparaît complètement, pour laisser la place à un paysage tourmenté, torturé, d'une aridité absolue. C'est là que les Pharaons du Nouvel Empire ont décidé de se faire enterrer, en creusant leurs tombes dans la solitude de ce vallon isolé, afin de se protéger des pillards de sépultures. Sur les dizaines de tombeaux accessibles, nous n'avons le temps d'en visiter que trois. Ramsès I, Ramsès IV et Setnakhte qui n'a pas de numéro car il est le seul à porter ce nom.
J'aimerais pouvoir vous raconter en détail tous les prodigieux et délicats vestiges que contiennent ces tombes vieilles de 3000 ans. Mais il me faudrait plusieurs pages. Imaginez juste combien de fois mes yeux se sont agrandis, et combien j'aurais aimé, au moins un instant, me retrouver seule sans les gloussements de touristes incapables de se recueillir devant les traces du temps.
Après ce moment grave et exceptionnel, la visite chez les tailleurs d'albâtre fut plus légère. Avec leur grand sourire éclairant leurs visages burinés, ils font leurs démonstration sans relâche toute la journée. J'admire leur patience. L'un d'eux me donne un petit éclat d'albâtre et un scarabée porte-bonheur. Sans rien demander en échange. Je suis touchée.  
Dans l'inévitable boutique, j'achète un petit vase canope à tête d'Horus. Les vases canopes contenaient les viscères des défunts. Mais je vous rassure, le mien est vide.
La dernière visite de la matinée fut le temple de Ramsès III à Medinet Habou, et son pylône majestueux et très bien conservé. A l'entrée, je reconnais Sekhmet, la déesse à tête de lionne. Je commence à me familiariser, peu à peu, avec la cosmogonie compliquée des dieux et des rois, et les hiéroglyphes m'hypnotisent littéralement : quels génies, ces Egyptiens !
J'ai très envie d'apprendre à déchiffrer leurs rébus énigmatiques...
Le bateau largue les amarres en début d'après-midi, et le reste de la journée est consacré au farniente, au bord de la piscine, en regardant défiler les berges engazonnées du fleuve-roi, sur lesquelles il se passe toujours quelque chose. Felouques, barques de pêcheurs, troupeaux de buffles ou de moutons venant s'abreuver, ibis, hérons, palmiers échevelés et bananiers. Contrastant avec les stigmates du monde moderne, surpopulation, pollution, cupidité et misère, c'est un spectacle serein, d'une grande majesté, qui emplit l'âme.





















12 octobre 2023

Lettres d'Egypte (5) Louxor

 




Samedi 30

Après une délicieuse dernière soirée au Caire, au bord de la piscine de l'hôtel, nous voilà dans l'ancienne Thèbes devenue Louxor. C'est la ville natale de notre guide-archéologue, dont il n'est pas peu fier. 
Commençons par comprendre comment les Egyptiens fabriquaient leurs rouleaux de papyrus, à partir de cette jolie cypéracée poussant à foison sur les bords du Nil.
Une plante dont la tige à section triangulaire ne pouvait que plaire aux bâtisseurs de pyramides. Après la récolte des tiges, réunies en gerbes, la moelle en était extraite et coupée en fines lanières que l’on immergeait pour les garder humides. Elles étaient ensuite tressées en deux couches croisées, horizontale et verticale, pour former des feuillets de la taille voulue. Les feuillets étaient pressés pour éliminer l’excédent d’eau, puis battues et lissées. Plusieurs feuillets collés bout à bout composaient le rouleau de papyrus.
La salle d'exposition du lieu, mi-boutique à touristes, mi-musée, présente de nombreuses scènes et personnages mythiques hauts en couleurs. Je m'attarde sur le papyrus d'Ani, un scribe royal. On y voit comment Anubis, le dieu chacal,  procède à la pesée de l'âme d'Ani, sous les yeux d'Ammout, la dévoreuse à tête de crocodile. En balance avec le coeur, la Plume de Maat, déesse de la justice. Si le coeur était plus lourd que la plume, le mort servait de pitance à la dévoreuse. Sinon, il avait le droit d'être conduit par Horus devant Osiris, assisté de ses deux soeurs Isis et Nephtys, et d'entrer au royaume des morts.

Revenus parmi les vivants, nous découvrons le bateau qui nous emmènera de Louxor à Assouan, voguant sur les eaux calmes d'Hapi, le nom égyptien du fleuve. Loin de ces énormes buildings flottants qui défiguraient il y a peu la lagune de Venise, le Nile Pioneer est un navire à dimensions humaines. Une centaine de passagers, et un équipage aux petits soins. Je n'ai jamais fait de croisière, alors je m'émerveille comme une gosse. Les salons, les entreponts, les cabines…
Sur le pont encore désert, je suis prise d'une bouleversante émotion devant le paysage : cette mince bande de verdure se mirant dans l'eau, avec ses palmiers royaux, son herbe douce et verte et puis...le désert, à perte de vue. L'eau source de vie. Un pays de cent quatre millions d'habitants regroupés sur un étroit ruban fertile, comme des oiseaux posés sur un fil. Un fragile équilibre, dans une région du monde où les conflits s'exacerbent tellement vite... 
Mais je ne suis pas au bout de mes émotions...J'ai eu un autre choc, un peu différent, mais énorme, en pénétrant dans le temple d'Amon, relié à celui de Karnak par une allée (un dromos) bordé de centaines de sphinx. 
Je suis restée muette, écrasée par la beauté du lieu, la majesté de ces pierres millénaires impressionnantes et toujours cette interrogation sur la capacité de l'homme à construire des merveilles, au moins égale à sa capacité de destruction. Je ne comprendrai jamais cette dichotomie... Ou faut-il parler de schizophrénie ?
Mes leçons d'architecture égyptienne me reviennent : les pylônes, le péristyle, l'hypostyle...jusqu'au tabernacle sacré. Mais le jeu de la lumière sur les colonnes, à la tombée du soir, me subjugue, et la barque sacrée d'Amon m'emmène très loin, dans une autre dimension. Une expérience presque mystique.

(A suivre)