11 octobre 2023

Lettres d'Egypte (4) Alexandrie


 
Vendredi 29

J'ai dans le coeur des noms de villes glorieux, qui se rattachent à un imaginaire puissant. Samarcande, Babylone, Thèbes, Zanzibar, Tobrouk, Carthage...et tant d'autres lieux littéraires ou historiques.
Alexandrie est de ceux-là. La même ambiance grouillante et cosmopolite qu'au Caire, mais bercée par les rivages sucrés de la Méditerranée. Donc moins chaude. Plus blanche. Alexandrie où l'amour danse avec la nuit...
L'arrivée nocturne, hier soir au Windsor Palace fut grandiose : l'espace d'une instant, je me suis sentie Agatha Christie débarquant au Cataract Hôtel pour écrire Mort sur le Nil. Bref, quelqu'un d'important, une VIP, même si la prononciation anglaise donne plutôt « vieille pie », ce qui n'est pas très flatteur vous en conviendrez ...
Petit rafraîchissement de bienvenue, courbettes, tapis, dorures, moulures, tentures, piano (jouant faux hélas) et valises se retrouvant devant les portes comme par magie. Le grand jeu.
Si le plaisir se mesure à l'attente, le repas sur le rooftop fut un véritable délice. Disons que nous avons eu plus de deux heures pour admirer la baie scintillante dans son collier de perles et le ballet des serveurs légèrement surbookés. Mais c'est connu, les occidentaux ont des montres, les orientaux ont le temps...
Ce matin, première visite : les catacombes de Kom El Chouqafa. On descend au coeur de la terre dans cette belle nécropole, un peu étrange dans sa conception, le plus grand site funéraire romain d'Egypte. 
Ihab nous explique le rite sacré pratiqué au deuxième siècle, mêlant coutumes gréco-romaines et égyptiennes, un bel exemple d'oecuménisme. Immuable rite. Suspendu par un solide cordage, le défunt est descendu dans un étroit conduit creusé dans le sol. Entrant ainsi dans cette durée sans air, sans lumière et sans fin. La famille accompagne la dépouille en empruntant un petit escalier en colimaçon. Une fois dans la pénombre, on s'attable et partage un repas en l'honneur du défunt. Sous l'oeil d'Anubis, les convives s'allongent sur les bancs creusés à même la roche dans la salle à manger prévue à cet effet (Triclinum). À quelques mètres seulement du tombeau, on boit, on mange. Les victuailles terminées, la vaisselle est pilée. Plats, poteries, amphores, tout y passe. D'où le nom, qui signifie la colline des poteries brisées.
Retour à l'air libre.
La prochaine halte nous permet d'admirer la Colonne de Pompée, splendide crayon blanc écrivant un morceau d'histoire sur le velours du ciel. Nantie de ses deux sphinx, elle resplendit dans l'air chaud du matin.
 
Nous nous rendons ensuite au Musée National, sis dans une élégante demeure ancienne ayant servi de consulat. J'y retrouve (entre autres splendeurs)  mon cher Akenaton, et son hiératique visage aux yeux bridés. Ainsi qu'une statue de Ranefer, un grand prêtre ressemblant étrangement à mon scribe d'hier...Un très beau sarcophage, des statuettes retrouvées au fond de la baie, des poteries n'ayant pas été pilées...
La Citadelle de Qaitbay, à l'emplacement exact où s'élevait le fabuleux Phare, trône sur l'île de Pharos qui lui a donné son nom, et qui est de nos jours une presqu'île fréquentée par de nombreux touristes. Les marchands de souvenirs sont toujours là. La forteresse élève ses murailles d'albâtre sur le bleu de la mer. C'est d'une grande beauté, malgré la rigueur militaire de la construction. Le front de mer, cependant, est ponctué d'immeubles délabrés, de maisons en ruine et de monceaux d'immondices qui nous rappellent à la réalité d'un pays en difficulté.
Le repas dans un restaurant de poissons est quand même un joyeux moment (bruyant mais avec vue sur la mer), et rassasiés nous pouvons aller visiter la fameuse Bibliothéca Alexandrina...Eh bien non, pour une raison peu claire, nous n'en verrons que l'extérieur, ultra-moderne, avec son planétarium en forme de gros oeil noir, et son architecture norvégienne. (C'est une agence scandinave qui a remporté le concours de l'Unesco)
En route pour le Caire, bercée par le moteur du bus, je rêve à tous les trésors aperçus, je songe à ma chance. Demain je serai à Louxor, autre nom allégorique. Et changement total de paysages.


(A suivre)























10 octobre 2023

Lettres d'Egypte (3) Le Caire

 



Jeudi 28


Au matin de ce troisième jour, nous entrons de plain-pied dans l'histoire mythique de ce peuple hors-norme. Le nouveau Musée du Caire, entreprise pharaonique promettant monts et merveilles, n'ouvrira hélas ses portes qu'en fin d'année. Pour autant, l'ancien musée renferme toujours des trésors incroyables. Notamment l'étage réservé à celui de  Toutankhamon. Même si son masque d'or célébrissime est gardé dans un lieu spécial par un cerbère qui aboie « no photo inside ! » d'une voix hystérique et nous arrache le téléphone des mains si nous tentons d'enfreindre l'injonction.
Je ne saurais décrire toutes les statues, sarcophages, statuettes, poteries, effigies divines et autres trônes dorés devant lesquels je reste en contemplation. Mon goût pour l'antiquité égyptienne ne se dément pas.  
Notre guide est un passionné d'archéologie, qui se promène dans les dynasties et la mythologie comme en son appartement. Il lit les hiéroglyphes, nous explique les cartouches des rois et les mythes fondateurs, les liens de parenté complexes et incestueux entre Isis, Osiris, Nephtys et Seth. Et tout ce qui s'est ensuivi après le meurtre commis par Seth sur son frère. Les Caïn et Abel égyptiens, en quelque sorte...
Je retiens surtout le beau visage aux yeux bridés d'Akenaton, et celui d'un scribe, assis en tailleur dans sa vitrine, son rouleau de parchemin à la main,  aux yeux presque vivants, me regardant du fond des siècles. Fascinant.
La Grande Mosquée Al-Azhar nous ramène soudain dans le présent du Caire. Elle domine de ses coupoles brillantes la vieille ville aux maisons couleur de sable. Pendant la visite, le Muezzin lance sa mélopée, les murs sont empreints de cette spiritualité particulière qui se dégage des hauts-lieux de prière. Un vol de tourterelles au-dessus des minarets donne à ce moment une vraie poésie méditative. Je contemple cette ville fantastique, écrasée de soleil, tentaculaire, polymorphe. Comment les hommes en sont-ils arrivés à construire de telles choses ?
Après un délicieux repas dans un restaurant au bord du Nil, nous allons visiter le souk Khan Al-Khalili, et ses enchevêtrements d'objets, de parfums, de couleurs et de bruit. C'est l'heure chaude. Nous aurons bien mérité ce verre de carcadet, la boisson à l'hibiscus aux mille vertus, à la terrasse d'un café spécialisé.
A la fin de cette journée riche en découvertes, direction Alexandrie. Le repas sera servi fort tard, sur le rooftop du Windsor. Mais les lumières de la baie scintillent. Les Alexandrins en voiture s'apostrophent dans des concerts d'avertisseurs et moi, pour découvrir cette ville légendaire, j'ai plus d'appétit qu'un barracuda.

(A suivre)






















09 octobre 2023

Lettres d'Egypte (2) Du haut de ces Pyramides...

 


Mercredi 27

On a beau les avoir vu cent fois, dans cent livres d'images, quand on débarque sur le plateau de Gizeh, au petit matin, l'émotion serre la gorge. Dans ce désert mi-erg, mi-reg (ah, ces fameux mots fléchés bien connus des amateurs...) c'est comme si une faille temporelle s'ouvrait sous mes pas. Je tente de méditer sur la splendeur et la décadence de toute réalisation humaine. 
Mais que ces gens sont bruyants !
La ville est juste derrière. On la devine au fameux nuage ocre qui voile l'horizon. Les marchands se pressent  pour tenter de m'extirper de précieux euros, car la livre égyptienne ne vaut plus grand chose. Ici, on te vend une balade mirifique en dromadaire, ou un petit tour en calèche de Kheops à Mykerinos en passant par Khefren, là, on te propose de te prendre en photo. Rien n'est gratuit. A part les sourires, bien sûr.
Certains touristes, notamment les Asiatiques, ne sont pas venus voir les Pyramides. Ils sont venus se voir devant les Pyramides. Nuance. C'est un vrai spectacle dans le spectacle. 
Les tenues vestimentaires me fascinent. Cela va du short à la robe de soirée, en passant par l'ahurissant harnachement de ceux qui « ont peur du soleil » et se couvrent jusqu'au bout des doigts.
Tremblez, misérables mortels,  devant Rê, le Dieu des Dieux, qui darde ses rayons depuis sa barque. A midi, la température frôle les quarante degrés. Moi, je biche. L'oeil rond ouvert sur ces splendeurs millénaires.
En contrebas, l'énigmatique Sphinx contemple les siècles avec la même superbe. Malgré son nez cassé. 
Un autre Sphinx, moins connu, nous attendra à Memphis, ainsi qu'un restaurant typique où les joueurs de darbouka nous accueillent, cependant que les femmes cuisent le pain traditionnel qu'elles ont roulé dans les grains de sésame. Puis ce sera Saqqarah, sa pyramide à degrés, et sa nécropole gigantesque. Avec le mastaba de Kagemni  en point d'orgue. Un tombeau enfoui recélant des merveilles. Au deuxième jour du voyage, j'ai déjà des pépites plein les yeux.

(A suivre)




















08 octobre 2023

Lettres d'Egypte (1) Premier contact




Mardi 26

Les derniers effluves du voyage mettront longtemps à se dissiper dans l'air doux de ce début d'automne. J'ai la tête encore là-bas, sur cette terre époustouflante, brûlée de soleil et gorgée d'histoire. Laissez-moi reprendre mon souffle. J'y ai sûrement laissé aussi un petit morceau de mon coeur, telle une fleur dans le désert. 
« Dès l'aérogare, j'ai senti le choc » , comme chante Nougaro. 
Le Caire. Mégapole chaotique et surréaliste, où les mosquées flamboyantes dressent leurs minarets à côté d'immeubles calamiteux semblant émerger d'un séisme. Le premier trajet en bus nous plonge directement dans un trafic hallucinant, sans code de la route, où chacun se fraie un passage à grand coup de klaxon et d'audace. Les taxis blancs typiques, minicars de quinze places, toujours bondés, côtoient les charrettes tirées par un âne, les triporteurs de type tuk-tuk, les deux-roues occupés souvent par trois personnes, quand ce n'est pas quatre, le dernier tirant de surcroît une brouette.
Ali, notre chauffeur, semble à l'aise au milieu de ce joyeux capharnaüm. « Chez vous, les feux rouges sont impératifs, ici, ils sont décoratifs » plaisante Ihab, notre guide.
Le Caire. Vingt millions d'âmes. En convulsion permanente. Une foule affairée, cosmopolite, hétéroclite. Des marchands de fruits à la sauvette, des écoliers, des fidèles en prière, des mendiants, des princes.  Je suis submergée de sensations : odeurs, bruit, lumière. Et cette misère omniprésente, croulant sous les détritus dont on ne sait plus que faire, et ce nuage ocre, flou, saturant l'air, mélange d'hydrocarbures et de sable pulvérulent. Car le désert est là, ceinturant la ville dans son étau implacable. Bienvenue dans la plus vaste ville d'Afrique. Le thermomètre affiche 35 degrés. 
Le voyage s'annonce palpitant.


(à suivre)

















24 septembre 2023

De sable et d'or


« Tout ce qui m'a étonnée dans mon âge tendre m'étonne aujourd'hui bien davantage. L'heure de la fin des découvertes ne sonne jamais. 
Le monde m'est nouveau à mon réveil chaque matin et je ne cesserai d'éclore que pour cesser de vivre. » 

Colette, Le Blé en Herbe.









 
-C'est donc ça, Célestine, ton rêve d'histoire né en classe de sixième ? Cet éblouissement lorsque tu découvris les pharaons, les hiéroglyphes, les dieux à têtes d'oiseaux et de taureaux, les tombes royales, les vestiges sacrés. Lorsque tu éprouvas cet étrange vertige devant ces « trucs pointus » recélant tant de mystères, perçant le sable doré du désert comme des diamants semi-enterrés. 
-Eh oui, mes amis, je pars pour l'Egypte. Merci d'avoir été si inventifs et drôles sur le billet dernier, et même si vous n'avez pas deviné mon rêve, vous m'avez donné beaucoup d'autres idées à ranger dans mon coffret des possibles.
Me voilà donc à la veille d'un voyage mythique. Pardonnez mon lyrisme, vous me connaissez... Je ne suis qu'une petite Française qui n'ai pas beaucoup voyagé, et j'en rends grâce à la vie : cela m'a permis de ne rien perdre de ma faculté d'émerveillement. Ainsi, les noms inscrits sur mon programme sonnent à mon oreille comme les clés d'une énigme fascinante. Alexandrie, Louxor, Assouan, Abu Simbel... Je mesure ma chance une fois de plus. J'ai rendez-vous avec le plus grand de tous les peuples (comme dit Cléopâtre Belluci à César Chabat). Toutes voiles dehors, le nez au vent des rencontres et des découvertes, avec cette soif infinie de voir, d'apprendre, de sentir, de toucher, de goûter, je vais glisser sur les eaux calmes du Nil, et contempler ces quarante siècles dont Napoléon instruisit ses soldats. (Enfin, quarante-deux plutôt, depuis Arcole, l'eau du Nil a coulé sous les felouques.)
Enfin bref, si je ne me fais pas boulotter par un crocodile, ou enfermer dans un tombeau de la Vallée des Reines, je vous raconterai tout à mon retour. Le 9 octobre.





18 septembre 2023

L'admiration







Quand je te sens sortir du lit, dans la pénombre, tu es nu. Vêtu de ta seule probité candide. Je ne puis empêcher mes yeux de s'attarder sur les courbes de ton corps. Tes fossettes secrètes, la plaine de ton dos, le velouté de ta peau. C'est un voyage du regard, étonnant à chaque fois. Comme si je te découvrais.  Je te trouve beau. Beau à tracer des coeurs sur la buée des miroirs, beau à me tordre le cou pour continuer à t'apercevoir même quand tu disparais à moitié dans la salle de bains. Ta peau est attirante, caramel, tentante, douce amère sucrée, comme tu es fondant de naturel quand tu te balades sans pudeur dans le plus simple appareil ! Puis, pour descendre sur la terrasse,  tu daignes enfiler un de tes caleçons qui te vont si bien, et je te trouve beau. 
Quand tu verses le café tout frais et tout chaud pourtant, tu me fais rire dès le matin, par une de tes facéties qui brillent comme de petits grains de sel mouillés de rosée. Et là, je vais t'étonner, je te trouve beau.
Soudain tu réapparais avec la chemise que je t'ai offerte, celle avec le liseré bleu pâle, et ce pantalon de toile beige à la coupe parfaite. Ça y est, tu es habillé, tu sens bon, et si tu rajoutes la veste italienne avec sa pochette de satin, celles que nous avons achetées à Côme, je vais te trouver encore plus beau.
Quand tu souris, quand tu es sérieux, quand tu pleures ou quand tu dors, je te trouve beau dedans comme dehors. Quant tu m'emmènes, quand tu m'envoles, ou quand je pointe les étoiles de l'âme et du doigt. Tu abolis les heures, et je tiens la lumière entre mes mains.
Mais je t'aime aussi en bûcheron, de la sciure plein les poils des bras, en cuisinier, la sueur perlant au front devant le four, ou les mains barbouillées de boue, ou quand tu rentres du tennis, essoré et ravi, précédé d'une odeur de fauve. Je te trouve beau quand même. 
L'admiration, c'est le berceau de l'amour.


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Pour l'atelier du Goût

11 septembre 2023

L'oeil du peintre

 




« Je m'étais promis, avant mes quarante ans, de vivre en ermite au fond des bois ».
Ainsi Sylvain Tesson commence-t-il son livre Dans les forêts de Sibérie. 
Je vous rassure (ou je vous déçois) : je n'ai pas ce rêve-là. 
Mais j'en ai tellement d'autres. Certains que j'ai réalisés, avec bonheur, et d'autres qui mijotent encore dans le chaudron de ma pensée bouillonnante.
La vie est le meilleur des grimoires. Nul besoin de mandragore ou de bave de crapaud. Les ingrédients précieux commencent tous par la même lettre : l'énergie, l'émerveillement, l'envie. 
Tu en fais la belle expérience, Mino, toi qui en ce moment met un pied devant l'autre sur le Chemin de Compostelle. Sous un soleil d'or fondu. Ton défi, sportif et spirituel, m'impressionne et me titille l'hippocampe. Il est toujours en bonne place sur ma liste de « choses à faire avant ... »  Avant quoi ?
Avant que tout s'arrête, comme dans le très beau film « la Chambre des Merveilles » où une mère tente de sortir son enfant du coma en réalisant les rêves qu'il a griffonnés sur un cahier.
Je pense aussi aux livres « La liste de mes envies » de Grégoire Delacourt ou « Douze choses à faire avant la fin du monde » de Bjorn Sotland. Un thème inspirant. Peut-être parce que la vie est faite de ce souffle-là...

La liste. Voilà la clé.
 Qui n'a pas au moins une fois, dans sa tête, invité l'un de ces colliers de rêves, lieux à voir,  personnes à rencontrer, choses à construire ou à créer ? L'urgence stimule le désir et l'imagination, c'est certain. Et les listes structurent le cerveau, balisent le chemin comme des cailloux lumineux au bord de la route.
Tous les dix ans j'actualise ma liste. Je coche ce qui est fait. Et de nouveaux rêves émergent, tels des bourgeons au printemps, en gerbes, en feux d'artifices. Il n'y a pas de petits rêves, pas de rêves idiots. Juste des étincelles de vie qui pulsent en nous et nous donnent envie d'aller de l'avant. 
Si, pour votre existence, vous avez comme moi l'oeil du peintre, si vous aimez vous dire que votre vie est une oeuvre d'art, vous savez bien que les couleurs ne sont jamais mises au hasard sur la toile. Elles sont le fruit d'une vibration intérieure aux racines profondes, et de la rencontre magique entre le rêve, le pigment et le pinceau.
Tout cela pour vous dire que je réaliserai très bientôt un rêve qui remonte, au bas mot, à mon entrée en sixième...

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A Mino, mon courageux pèlerin de Compostelle.






01 septembre 2023

L'olivier




Les arbres sont des poèmes que la terre écrit sur le ciel.
 Khalil Gibran








J'ai planté un olivier. 
Il vivotait sur une terrasse, au gris de la ville, dans un pauvre pot en plastique. Dévoré par la cochenille noire, asphyxié par la pollution. Au printemps dernier, je l'ai soigné, dorloté, revigoré. J'ai changé son substrat, fait briller ses feuilles à l'huile d'olive, je l'ai arrosé à l'eau de pluie, mais pas trop. Taillé juste un peu. 
A l'école de la vie, j'ai fait « olivier première langue ». Je sais ce qui est bon pour lui. J'ai grandi au pays de Giono. Je connais le secret de ces vénérables aux troncs noueux.
Je suis contente : il a passé brillamment l'épreuve du « Dôme de Chaleur » qui nous a tous accablés fin août. Puisant sans doute dans ses racines la force de ses lointains ancêtres de Provence, là où le feu du zénith fend les pierres en éclats de poudre. Là-bas, le ciel blanc comme un regard d’aveugle coule sur les oliviers centenaires, détrempe les calcaires des dentelles de roche, ravive l'argile des coteaux quand tombe la foudre sèche de ses rayons. Et ces arbres fabuleux résistent.
Désormais, le mien orne de ses petites branches volontaires ce coin du jardin où rien ne poussait. On sent qu'il a envie de devenir grand. Je le contemple chaque matin, lui demande des nouvelles de sa nuit. Du Mistral auquel il lui faudra bien s'habituer, comme tous ceux de son espèce. De la rosée qui pose des perles sur le gris vert de ses feuilles. Je lui dis qu'il est beau. Il frétille de tous ses rameaux. Je surveille les bestioles qui auraient idée de venir l'embêter à nouveau. Quand je pense qu'un jour, il aura peut-être mille ans...si la folie des hommes lui permet d'accomplir son destin.
Ça rend humble de planter un arbre appelé à devenir plusieurs fois centenaire. Ça donne la mesure de notre infinie petitesse. De notre fatale finitude.
Tu mesures combien ?...un mètre, pas davantage. Tu as cinq ans, comme ma petite fille Sibylle. Si tu continues à cette vitesse, quand Sibylle passera son bac, tu seras plus grand que moi. Mais tu prendras sûrement de longues années pour épaissir ton écorce. Quand elle sera maman, on pourra tailler dans ton feuillage pour « y laisser passer le vol d'une hirondelle »
Et puis un jour, elle sera grand-mère à son tour, et tu seras toujours là, contrairement à la vieille Célestine qui aura fini son petit tour de planète et mangera les pissenlits par la racine.
  Et puis Sibylle aussi partira, et ses enfants et les enfants de ses enfants. D'autres petits bras potelés entoureront ton tronc rugueux, on cueillera tes olives et on fera la sieste à l'ombre de ta ramure. Et tous ces gens ne sauront pas qu'en 2023, il y a deux siècles, une espèce de fée à la gomme, de sa toute petite baguette magique, t'a sauvé du désastre.
Enfin bref, j'ai planté un olivier.

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09 août 2023

Ce fameux lâcher-prise

 
« Accepte ce qui est. Laisse aller ce qui était. Aie confiance en ce qui sera. » 
 Bouddha









Ces choses auxquelles on tient si fort, auxquelles on s'accroche avec tant d'énergie perdue... Ces choses qui nous tiennent à coeur, ou qui nous tiennent le coeur ? Le serrant comme un étau, parfois ? Voilà la question.
Il serait peut-être bon de se demander pourquoi on supporte ça, alors que ça nous fait si mal. Je veux dire pour quelles obscures et profondes raisons on s'obstine à vouloir une chose alors qu'elle se dérobe à notre volonté ? Quel jardinier mystérieux a creusé en nous ces sillons et planté si fort ces graines obstinées, qu'elles nous semblent sacrées et inamovibles ? Et quelle folie nous oblige à vouloir faire passer tous ces chameaux dans le chas de notre aiguille ?

Et là, débarquent en rang d'oignons tous les mots idoines à la situation, défilant tels des soldats de plomb à la parade : « Desserre tes principes ! Reprends confiance en toi ! 
Sois toi-même ! Fais taire ton égo ! Renonce ! Et surtout, lâche prise !  »
Ce fameux lâcher-prise...Comme si ça allait de soi, comme si c'était simple. Et pas du tout contradictoire. Dans ces moments-là, il nous semble au contraire que notre vie dépend d'un minuscule trou dans le rocher, de nos doigts crispés dedans, de nos phalanges blanchies comme celles d'un alpiniste à mains nues : allez donc lui demander de lâcher prise !
Et pourtant, ce fameux lâcher-prise semble bien être la seule issue possible pour arrêter de se fracasser contre une vitre, comme des mouches prisonnières d'un bocal, jusqu'à l'épuisement. On le sait, mais on n'y parvient pas facilement. Car le travail est subtil. Long. Laborieux. 

Mais payant, sans aucun doute. Cela s'apprend. Cela se vit au quotidien. Cela commence par faire la liste de toutes ces choses que l'on veut mais qui ne sont pas possibles. Parce qu'elles ne dépendent pas de nous. Et ensuite, savoir faire le distinguo avec celles qui dépendent de notre propre volonté, et pour lesquelles il est bon de se battre.
Une autre liste intéressante, c'est celle de tout ce que l'on peut « lâcher » sans se faire mal. Les chimères, les habitudes, les idées reçues, les conventions, les illusions.

Lâcher du lest sans s'écraser, accepter sans se renier, abandonner le contrôle sans se ramollir, laisser de la place à autrui sans se faire manger, autant d'épreuves aussi ardues que celles de Fort Boyard, avec un peu de quadrature du cercle en prime... parce qu'on est loin d'être des moines bouddhistes, même si on cite Bouddha.

Dans cette quête perpétuelle, mon amie Mathilde m'a aujourd'hui rappelé une pensée bien utile en la matière : les gens n'ont sur nous que le pouvoir qu'on leur donne. Ça m'a fait du bien de m'en souvenir.
Et sinon, bande de vous, l'été se passe bien ? 


22 juillet 2023

Miroslava

  




Photo Instants d'images

Il y avait de la magie dans l'air ce soir-là. C'était un beau soir de juillet où le vent avait fait une pause, la température était idéale et les amis au rendez-vous. Mon ami Bernard nous avait parlé de Miroslava, cette violoncelliste ukrainienne réfugiée en France, qu'il héberge, et de la possibilité d'organiser un concert privé pour la soutenir.
Nous avions dit oui avec enthousiasme. Souvenez-vous, je vous en avais touché deux mots dans mes miscellanées de juin. 
 Sous le vieux chêne, la mélopée nostalgique de son violoncelle électrique, bizarre instrument allongé, tel un gros insecte blanc niché dans les bras de la belle virtuose, a envahi la nuit. Nous avions soigné les éclairages, et fait briller les flûtes à champagne pour la collation d'après concert. Le jardin semblait transcendé par la musique.
Ce fut doux et très réussi. Notre public fut généreux, sensible à l'aspect caritatif de ce projet.
Ce n'est pas rien de se retrouver séparée de l'homme que l'on aime, et de son père, dans un pays lointain, embarquée dans l'aventure avec une mère et une petite fille d'un an. Le tragique de la guerre n'est jamais ordinaire. La musique, elle, contient tout l'espoir de ce monde qui oublie si souvent l'essentiel.




Pour en savoir plus:


Avant que la guerre ne les sépare, momentanément espérons-le, Miroslava faisait partie du Quartet Asturia, un groupe de quatre filles somptueuses qui dépoussièrent la musique classique et composent aussi des pièces originales. Les puristes seront sans doute agacés par leurs arrangements musicaux de Vivaldi ou Bach, ou par leurs instruments électriques. Mais leur talent est indéniable. Elle portent en elles la fougue et l'espérance des peuples meurtris. Et chacune de leurs videos fait plusieurs millions de vues. Ce n'est pas forcément un critère, mais en l'occurrence, je crois que oui.







Les photos sont de mon ami Dominique Hallier, photographe de grand talent.

12 juillet 2023

Petite pause
















J’ai le coeur trop occupé. L’été m’ébouriffe dans son flot de vents chauds, de beaux soirs de cigales et de fontaines, les tomates rougissent, est-ce de me voir baigner nue quand la chaleur se fait si lourde ? Demain un nouveau train m’emporte, vers un ailleurs, peut-être sans écran, sans réseau, et sans vous. Je vais retrouver la famiglia. La mifa, comme ils disent. On va lire, jouer, rire, chanter. Redonner nos couleurs au monde, nichés dans nos guitares. Je vais revoir mes miniminimoi. Mes trois princesses aux yeux purs.
Mais vous savez bien que je reviens, toujours. Ce n’est pas comme si je pouvais me passer de vous.
En attendant, regardez les étoiles, rêvez un peu, riez beaucoup. Laissez couler des larmes aussi. Il n’y a rien de plus doux en ce monde, que de réaliser que l’on en fait partie.
Et ne jouez pas (trop) avec les allumettes.
Tendrement


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Citation de voyage