Dans mon
petit pinacle portatif d’objets symboliques, en bonne place, en haut à gauche,
vous trouverez les ponts.
Le mot,
déjà, est une promesse. Pont !
Prononcez-le
plusieurs fois pour sentir la joie qui se dégage de ce monosyllabe bondissant
qui explose et crépite au palais tout en arrondissant vos lèvres en une moue
mutine.
J’aime
les ponts, oui, parce qu’ils relient. Ce
sont des mains tendues entre deux rives. Entre deux îles, entre deux mondes.
Le vieux
pont romain aux piles millénaires qui a vu passer depuis toujours les grandeurs
et les décadences, en restant impassible aux furies des fleuves.
Le
viaduc de Millau, vaisseau fantastique, qui s’élance, fin comme un oiseau,
au-dessus des précipices.
La
petite passerelle tremblante, sur le canal, dont les vibrations remontaient dans nos jambes d'enfants, et qui servait d’étape aux oiseaux
migrateurs. T'en souviens-tu, mon âme ?
Tous les
ponts ont quelque chose d’émouvant ou de grandiose, défiant les lois de la
physique, de la gravité, de l’équilibre. Certains ont des pieds d’éléphants, d’autres
semblent des gazelles s’élançant sur l’eau avec grâce.
J’aime
traverser un pont à pied, m’arrêter en plein milieu, me pencher, sentir le vent
comme sur le pont d’un bateau, regarder les remous de la rivière en contrebas,
et les friselis des poissons qui mouchent. J'aime regarder l'arc-en-ciel comme un pont éphémère construit de gouttes de pluie, comme entre deux rêves... J'aime les ponts tournants, les ponts suspendus, les ponts levants, les ponts cadrans...Chaque ville a ses ponts. Chaque coeur aussi.
La liste est infinie ...
Me direz-vous, simplement, ce qu'évoquent les ponts dans votre paysage intérieur ?
Ah les
portes… je ne sais pas pour vous, mais chez moi, ça claquait dur à la maison !
Mes parents s'arrachaient les cheveux… mais ils les claquaient bien aussi, quelquefois. Ce n’était pas que dans les films ou les
pièces de boulevard... Et les humeurs adolescentes des uns et
des autres les ont malmenées régulièrement. C’est une tradition familiale en
somme.
Si celles
de ma vie pouvaient parler ! Je leur ai mené la vie assez dure toute mon
existence, et cela m’arrive encore de m’en
prendre à ces hauts symboles (mais de quoi, au juste?) quand je sens bouillonner en moi la lave du
Vésuve. Mon côté adolescente attardée ? Non, plus certainement mon tempérament méditerranéen,
que voulez-vous, il me faut l’assumer. Il n’a pas que des avantages…
Ma
violence intrinsèque et larvée se porte alors volontiers sur la première porte que je rencontre,
quand je me sens sortir de mes gonds. En colère, vexée, outrée ou simplement furieuse d'avoir été prise pour un canard sauvage, je la claque tambour battant, car je sais
qu’au fond, même si elle en tremble, elle ne m’en voudra jamais. Je dirais même qu’elle
chambranle, voyez…
C’est
comme une ponctuation, un point final à une conversation qui tourne au
vinaigre. Certes, c’est moins royal que de se draper dans sa toge et de sortir
comme un prince, le front haut et le nez pincé.
Mais
c’est plus instinctif, plus charnel. Ça fait du bien. Ça calme, ça soulage…J’ai
l’impression de coller une bonne baffe, à la Lino Ventura, par porte interposée. L'homme de la pampa parfois rude, reste toujours courtois... Moi qui déteste être enfermée, qui n’aime que les portes ouvertes, c’est bien
le seul moment où je les ferme. Le « must » étant de la claquer
tellement fort qu’elle rebondisse et se remette en position ouverte. En venant mourir mollement contre le mur, en signe de parfait mépris. Comme dans
les décors de Roger Harth. Mais ça, ça demande du grand art, du doigté, de la précision. Une technique qui ne s’acquiert qu’au prix d’un long
entraînement.
A
l’heure qu’il est, je réalise que cela m’arrive moins souvent, tiens oui ? le
début de la sérénité, sans doute… A moins que ce ne soit ma grande mansuétude
qui me pousse à mieux accepter les travers de mes semblables ? Mais de là à devenir un bonze tibétain sur sa montagne...il y aura encore du grabuge dans la communauté des portes, chaque fois que j'aurai à faire aux toxiques, aux grincheux ou à ceux qui osent tout, comme disait Audiard. Ce qui ne m'empêchera jamais de laisser ma porte grande ouverte aux gens que j'aime.
Jardins de la Fontaine. Paul marche
vite. Coup d'oeil machinal à sa montre Cartier flambant neuve, un geste
dérisoire. Il sait parfaitement l'heure qu'il est. Il vient de la voir au
tableau de bord de sa nouvelle voiture. Il a rendez-vous avec un client.
Pour
l'instant, il est seul, entre chien et loup. Il s'assoit sur la margelle du
grand bassin.
La
surface miroite et clapote sous ses yeux noyés dans le vague. Il aperçoit sa
grande silhouette, ses cheveux gris à la Richard Gere, son costume de bonne coupe. Depuis combien de temps ne
s'est-il pas assis simplement face à lui-même ? Quand a-t-il observé pour la
dernière fois le vol d'un martinet rasant le fil de l'eau ? Senti l'odeur
des tilleuls à la tombée du jour ?
Sa
vie soudain, sa vie de réussite et d'argent, sa vie d'acier, de ronce de noyer,
de cuir et d'or lui semble incongrue.
II
Les souvenirs affluent en désordre à sa mémoire. Il
est enfant. Il a quoi ...cinq ans, six tout au plus. Sa mère l'emmène chez le
docteur. Il a peur : il sait que les vaccins, ça fait mal. Le médecin va
prendre une plume en fer, et lui gratter la peau jusqu'à ce qu'elle saigne...
Et puis il fera couler sur la blessure un produit si affreux et si piquant, que
le citron, à côté, c'est de la fleur d'oranger. Il en vomit intérieurement à
l'avance.
Sa
mère lui dit alors : "Si tu es courageux, si tu ne pleures pas, tu auras
une petite voiture"
Alors
il serre les dents, le petit Paul, il la veut cette bagnole, il
s'accroche à l'accoudoir du fauteuil, les larmes lui montent aux yeux, il ne
dit rien, pas un son, pas un gémissement. La douleur est atroce, elle descend
dans son bras, pénètre ses fibres, il mord son poing. Il a réussi. Il n'a rien
dit. Paul est un homme. Un vrai. Un garçon ça ne pleure pas.
III
Sa
mère a tenu promesse, lui a laissé choisir sa voiture dans un bazar de l'avenue
Jean Jaurès . Il a pris une Ferrari rouge. Une Norev au 1/43° rutilante
dans sa boîte en carton, avec sa petite fenêtre en plastique transparent sur le
devant. Il la serre comme un trésor, un trophée de guerre.
Ils
sont allés jusqu'à la Fontaine, à côté du temple de Diane. Il a fait rouler
tout fier la Ferrari sur la margelle du grand bassin. A l'endroit exact où il
se trouve ce soir.
IV
Et
tout à coup...pataplouf !
Il
entend encore le bruit idiot, imprévisible, il voit encore nettement la petite
auto disparaître dans une fissure entre deux pierres, et s'engloutir dans l'eau
sombre du bassin. Coulée à pic. Les larmes amères de l'injustice l'envahissent.
V
Cinquante ans après, la faille dans le rebord de pierre est toujours là, aussi
incroyable que cela paraisse. Mais le plus incroyable, c'est qu'il réalise que
dans son coeur, le temps ne l'a jamais refermée.
Il
esquisse un sourire furtif, et se secoue pour chasser comme une mouche un
ridicule apitoiement sur lui-même. Mais il sent en lui le petit garçon prêt à
pleurer son trésor si vite perdu. Et cette pensée le fige un instant en un
sanglot muet.