Ce soir-là, j’ai traversé la cour. Le soleil de fin septembre
éclairait d’une lumière poudrée les cheveux en broussaille des derniers élèves
de la journée. Ceux que l’on vient chercher tard et qui ont toujours peur qu’on
les oublie. Leurs petites culottes courtes flottaient sur leurs genoux cagneux,
et leurs incisives avançaient en ordre un peu dispersé…
J’ai regardé ces petits poulbots courir après leur balle en
mousse un peu élimée. Ils portaient au front toute l’innocence et l’espoir du
monde.
J’ai pensé à ces sublimes photos de bébés en trois
dimensions, dans la douce transparence du ventre de leur mère. J’ai pensé aux
perce-neige, aux lionceaux qui jouent maladroits avec leurs frères, aux
bourgeons des saules aux lueurs des aurores printanières.
Un immense soupir de bonheur m’a secouée comme un frisson. J’ai
fermé les yeux. Maman s’est approchée de moi avec un gros morceau de clafoutis
aux cerises. Elle a arrangé mes tresses en les nouant de rubans turquoise et
mauves. J’ai sauté à la corde. Une corde qui avait la soie du temps qui passe
sans abîmer les choses. Un lien puissant qui me tient vivante et joyeuse.
J’ai rouvert les yeux. J’ai franchi le portail de l’école
en faisant un petit signe aux élèves. « Au revoir, maîtresse ! »
ils m’ont crié en agitant leurs mains noires de poussière.
De loin, l’école brillait, comme une orange au soleil
couchant. J’ai pensé que ce métier était vraiment ma fontaine de jouvence. J’ai
souri.
Moi qui suis en pleine santé,
j'aurais mauvaise grâce à me plaindre. Et d'ailleurs, je ne me plains pas. Je
constate simplement qu'avec les saisons reviennent quelques petits tourments bénins qui me rappellent combien je suis vivante...(n'appelons pas cela des maux, pas de quoi consulter).
L'hiver, j'ai froid. Tiens, comme c'est original ! me direz vous. C'est que vous ne
comprenez pas ce froid-là, un froid tout intérieur, comme de regarder une tombe. Un froid de roman du XIX° siècle. Un froid de gueux. Que je soigne dans l'euphorie à grand coups de pulls en mohair, de mitaines, d'écharpes, de feux de bois, de chocolats fumants et de châtaignes rôties, rien n'est trop chaud pour lutter contre ce froid-là. Les bras morts de l'hiver me glacent, je n'y
peux rien, cette incontournable léthargie de la nature me givre, me gerce, me transperce, me grelotte. Je crois que j'ai trop mangé de neige, enfant, au pied du Pain de Sucre* et du
Chapeau de Gendarme*...Sans parler de mon petit blues saisonnier dû au crucial manque de lumière.
Au
printemps et en fin d'été, mes yeux pleurent. Sans permission. Les pollens et l'ambroisie me font ressembler à un lapin myxomatosé. Ah ! elle est chouette, Célestine, à user des montagnes de mouchoirs à essayer d'étancher ces larmes incongrues, ce nez qui ruisselle en cascade, ce rhume de juin qui s'épand et se répand. Et ne parlons pas de la toux sèche qui chatouille et grattouille dès que j'essaie de m'endormir. Mais comme je veux vivre intensément tout ce qui m'arrive, même mes petites contrariétés, je me refuse avec obstination à ingurgiter des anti-machins qui m'endorment.
Et je pleure en silence en écoutant Gerschwin.
L'été, mon coeur s'emballe. Il saute désordonnément
comme un cabri dans ma poitrine. Ne me demandez pas pourquoi, je ne sais pas, quelque chose dans l'air, une
transparence, une promesse de bonheur, la vibration des insectes, la
chaleur écrasante des corps. Ou tout simplement la danse de mes hormones sous l'effet du soleil...Toujours est-il que je me remets à tachycarder. J'explose en
étincelles. Je crépite, je vibrionne. C'est chaud, c'est doux, c'est bon. J'exulte...
En automne... En automne, rien. Météo du corps au beau fixe. Je peux me concentrer sur la contemplation muette d'une des plus grandes merveilles de la nature.
Ah, l'automne...La saison qui allume les arbres, qui repeint le monde de ses tubes de couleurs chaudes. Quelle splendeur ! Même si ça fait poncif ou vieille rengaine à la Joe Dassin..."On ira, où tu voudras quand tu voudras...ba ba ba ba ba ba ba..."
Attention Mesdames et messieurs le grand spectacle va commencer...N'en perdez pas une miette, c'est fondant et confondant. Une saison où la moindre branche, la moindre brindille oscillent au rythme d'un concerto de Bach. Un concerto en rouge et or majeur.
Il m'arrive d'éprouver des sensations que certains d'entre vous trouveront peut-être saugrenues, car
inexpliquées par la science dite "officielle".
Les ondes, les fluides, le magnétisme, les atomes crochus ou non, les bonnes et les
mauvaises énergies qui circulent entre les êtres, tout cela m'affecte ou me perturbe .
Bien souvent, je n'ose avouer que je distingue nettement l' aura des gens que je rencontre, j'ai
peur que l'on se moque de moi, ou que l'on me croit tout simplement un peu dingue.
Et
pourtant, comment vous décrire cette lumière qui émane de certains êtres, et le
puits obscur de négativité sans fond que sont certains autres ? Comment
comprendre que je me sente émerveillée et remplie au contact de l'un, et vidée,
essorée comme une serpillière en face de l'autre ?
Comment dire cette intuition qui m'alerte
ou me rassure sur les motivations et les ressorts profonds de ceux qui croisent
ma route ? Alors bien sûr, je fais souvent taire, au nom de la raison ou de la
simple humanité, mes réticences, mes appréhensions, mes pressentiments.
"Mais non, ma vieille, tu te fais des idées, c'est sûrement quelqu'un de
bien..." Et si j'ai eu dans ma vie plusieurs fois l'impression de m'être trompée lourdement , c'est que j'avais simplement été sourde à mon sixième sens qui criait gare.
J'ai aussi la conviction que le corps et l'esprit sont étroitement reliés. La somatisation est un langage, que certains se refusent à écouter. Et
pourtant le corps parle. Et les maux sont ses mots.
J'ai vu, de mes yeux vu, conjurer des
brûlures par un guérisseur : je vous assure que ça fait un choc ! Les guérisons
spontanées, les placebos qui fonctionnent, les vrais jumeaux qui restent
reliés au delà des mers et ces chats qui retrouvent leurs maîtres, même à des centaines de
kilomètres...par quels invisibles fils sommes-nous donc guidés ?
J'ai découvert un jour le poème de
Baudelaire sur les Correspondances*. Ah mes amis ! Les deux premières strophes m'ont
bouleversée, par leur mystérieuse et sombre luminosité.
En ouvrant ma fenêtre ce matin, j'ai regardé le ciel encore impressionné comme une pellicule, par les zébrures de la nuit. Une nuit d'orage tonitruante. Le levant rougeoyait timidement, un vent calme et frais
agitait les arbres comme après la tempête.
Je me suis sentie...comment dire ?
Connectée. Reliée profondément aux choses. Une respiration primale m'a soulevée du sol,
j'étais bien. Apaisée. C'est difficile à expliquer, bien sûr, mais je ressens
très fortement ces liens subtils, qui me rappellent, comme le dit ce
cher vieil Hubert Reeves, que nous ne sommes que de la poussière
d'étoile. "Dans une ténébreuse et profonde unité, vaste comme la nuit et comme la clarté..."
Quelques grammes de carbone, d'azote,
d'oxygène, qui constituent l'essentiel de notre mystère. Telles les fleurs ou
les abeilles...
Depuis toujours, je crois, je les vis, je les sens, ces liens
subtils, ces correspondances baudelairiennes.
Messieurs et mesdames les scientifiques émérites...Allez-y, mettez-vous au boulot!
Oui, il en reste tant, des choses mystérieuses à
élucider...
* La Nature est un temple où de vivants piliers Laissent parfois sortir de confuses paroles; L'homme y passe à travers des forêts de symboles Qui l'observent avec des regards familiers.
Comme de longs échos qui de loin se confondent Dans une ténébreuse et profonde unité, Vaste comme la nuit et comme la clarté, Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. [...]
J'ai vécu dans mon jeune temps
quelques dangereuses expériences. A la réflexion, je me demande même comment j'ai
survécu à tant de turpitudes !
Mon père
m'avait offert un jour un minuscule brûle-parfum en forme de lampe à huile. Je
remplissais le réservoir d'eau de Cologne, qui montait par capillarité le
long d'une mèche de coton, comme dans les vraies lampes. Je grattais une
allumette et hop! La flamme prenait une couleur verte du plus bel effet à
travers le verre coloré. Cela répandait dans ma chambre une délicieuse et
indescriptible odeur d'alcool chaud et parfumé. Au grand dam de ma mère, qui prétendait
que j'allais me rendre malade à respirer cette cochonnerie, ou mettre le feu à la baraque...
J'ai gardé
longtemps cet objet qui n'était précieux que parce qu'il venait de mon père. En
réalité, il n'avait aucune valeur marchande, de nos jours on aurait appelé ça
ungadget, mais le mot
n'avait pas encore été inventé par Pif le chien.
Photo wikipedia
Ah! Pif ...et son plus
célèbre gadget, les Pifises...Qui n'a jamais entendu parler des Pifises, cette
"poudre magique" offerte par le célèbre magazine, et qui était censée
donner vie en quelques jours à de petits êtres vivants que l'on regardait
s'ébattre dans des bocaux de verre... Nos mères observaient ça, horrifiées et
dégoûtées à la fois, inquiètes comme si c'était le diable en personne...Les
bestioles au contact de l'eau salée, reprenaient vie, j'appris bien plus tard
qu'il s'agissait de spécimens d'Artemia Salina,un crustacé microscopique...
Les Pifises
ne firent pas long feu, ma mère dut les laisser partir
"malencontreusement" dans le lavabo, car à mon retour de l'école,
elle prit un air mystérieux pour me dire qu'elle ne comprenait vraiment pas ce
qui avait pu se passer...
Pour
consoler mon air dépité, elle me donna un franc que j'allai aussitôt dépenser
en bonbecs (les mêmes que dans la chanson de Renaud). Il faut bien admettre que
les colorants et les produits chimiques les constituaient à quatre vingt
dix-neuf pour cent. Mais en réfléchissant bien, les poudres pétillantes que
nous sniffions avec des pailles n'étaient-elles pas, de surcroît, des plus tendancieuses ? Et
le fait que la poudre était vendue encapsulée dans de l'hostie ne changeait
rien à l'affaire: on nous chevillait bel et bien le vice dans la peau, subrepticement et à notre corps
défendant. Enfin toujours d'après ma mère, bien sûr, qui s'arrachait les cheveux devant
tant de dépravation de la belle jeunesse...
Bref, c'est ainsi qu'ayant échappé par miracle à mon
triste et triple destin de junkie pyromane et zoophile, je suis devenue directrice
d'école.
Dans sa psyché elle se mire, nue,
avec la ferme intention d'être sans complaisance pour elle-même. De traquer les signes du temps afin que de n'être pas surprise. Mais dans la brume de ses songes, montant comme d'un marais sous une lune affable, une étrange jubilation l'étreint.
Elle s'aime
comme elle est, finalement.
Elle s'aime du bout des yeux, du bout du
cœur. Elle se désire. Et de ses doigts fiévreux, caresse ses creux, ses plaines, ses
montagnes, à la découverte d'elle-même. Son corps respire fort et son cœur fait
des bonds dans sa poitrine , qui devient soudain somptueuse et opulente.
Un rêve. Ça y est, dépaysement total, elle
devient actrice italienne, elle est Sylvana Mangano superbe, arrogante et sauvage, devant le Colisée, ennuagée d'une myriade de paparazzi ...
Elle
est Claudia Cardinale tourbillonnante, époustouflante dans une robe Versace, sur la
Piazza Navona écrasée de soleil.
Elle est Monica, Vitti ou Belluci, magnifique, dans un écrin d'hélianthes et d'asphodèles, sur une terrasse dominant la cité éternelle, délices des palaces romains pour le repos imprévu des stars.
Elle signe des autographes d'une main lasse. A la recherche
d'elle-même.
Elle est Sophia Loren sur sa
vespa, étourdie jusqu'à l'ivresse de Valpolicella, dans l'ombre fraîche des
ruelles du vieux Rome, souriant avec l'espièglerie d'une belle enfant, serrée contre Marcello Mastroianni.
Maudit Marcello, si noctambule, si ténébreux. Si volage surtout... Elle aurait aimé être une de ces belles italiennes, oui. Et dans sa hâte, elle en oublie beaucoup, de ces déesses aux formes généreuses...
C'est la tempête dans
sa mer intérieure, son océan, un rien l'emporte et la submerge, elle n'aime pas avoir de regrets.C'eravamo tanto amati*...murmure-t-elle en s'abandonnant.
Nulle sagesse ne viendra jamais emménager dans
sa cervelle. Au contraire, les bonheurs engrangés, les questions sans réponse, les regains d'espoir, les bleus à l'âme, la boue changée en confiture, et les allégresses en chagrins, c'est une volte, un tourbillon, un déménagement perpétuel dans sa tête. Mais c'est comme cela qu'elle s'aime. Et les jambes tremblantes, elle regarde son miroir lui sourire.
Ma grand-mère, cette sainte femme à
laquelle je me réfère souvent, avait une phrase pour tout.
C'était à
elle seule une fabrique d'aphorismes, car lorsqu'elle ne trouvait pas celui
qu'elle voulait parmi les classiques qui ont fait leurs preuves, elle en
inventait.
Mais là,
franchement, dans le cas qui nous intéresse, elle n'aurait pas eu besoin de faire
preuve d'imagination. Car la petite phrase idoine existe, pour qualifier
la situation. Et malgré son apparente contradiction, qui en fait un modèle du
genre, elle reflète hélas la triste réalité.
C'est l'adage favori de certains personnages publics dont le sport préféré semble
être une tendance à peine dissimulée à nous prendre pour des canards sauvages. Ou pour des
jambons. Je veux parler de la pitoyable excuse-bidon inventée par le dernier
ministre (en date) à avoir été pris en flagrant délit de triche. Pitoyable et
pathétique. Un sommet de mauvaise foi.
Pire que le
"C'est pas moi, m'sieur" de l'élève de CM2 pris la main dans le sac
en train de piquer les billes de son voisin dans le couloir pendant la récré.
Pire encore
que le "je n'ai jamais eu de compte en Suisse, les yeux dans les
yeux" de son petit camarade Jérôme C.
Non, là,
c'est du grand art, appeler à la rescousse une raison mi-médicale
mi-psychiatrique qui donne une formidable légitimité à l'argument. Imparable.
Quel génie ! il fallait y penser. Invoquer la "phobie administrative"
quand on est ministre, c'est un peu comme avoir le vertige quand on est pilote
de ligne, ou avoir la phobie des couteaux quand on est boucher. Quand je pense que nous, on fait des chichis quand le percepteur nous harcèle poliment pour récupérer dix euros de trop-perçu, pendant que ce pauvre Thomas T. se bat contre ses démons en jouant à cache-cache avec sa déclaration. C'est que ça peut être méchamment cruel, une déclaration d'impôt...Et vicieux. La phobie administrative...bigre! Rien que le mot, ça fout les jetons. Moi je le comprends, Toto...Cette phobie-là, c'est pire que celle des serpents. L'angoisse!!! Heureusement que les médias en rajoutent trois tonnes pour tout bien nous expliquer, des fois qu'on serait bêtes, qu'il ne le fait pas exprès, que c'est un brave homme atteint d'une pathologie tout ce qu'il y a de plus sérieuse, histoire de nous faire avaler le truc.Une putain de couleuvre grosse comme le bras, que celle de Montpellier, ô bonne mère! à côté, on dirait un spaghetti anorexique.
Mais au fait, cet aphorisme, cher à mon aïeule, vous l'avez deviné ?
Eh oui, évidemment, c'était l'inénarrable "Plus c'est gros, plus ça passe". Depuis Marie- Antoinette et son fameux "Ils n'ont pas de pain, ils n'ont qu'à manger de la brioche", jusqu'à "la France est en croissance négative", ma grand mère aurait été d'accord : les glands de ce monde nous prennent vraiment trop pour des cons.
Mon amiEeguabse demandait récemment comment donner
une nouvelle vie à des livres qu'il a aimés et qu'il ne veut pas jeter.
J'ai appris que, ça et là, de par le monde, des petits
futés ont transformé en mini-bibliothèques les anciennes cabines
téléphoniques, mises au chômage technique pour cause de téléphone mobile...
Quelle belle idée! Quelle belle façon de faire aimer la lecture ! Vous croyez
que cela existerait chez nous, en France ? Ou peut-être en Belgique ?
Je rêve de tomber nez à nez avec une de ces poétiques cabines, sorties tout
droit d'un album de contes à la Lewis Caroll...
***
...En pleine nature, par exemple, c'est étonnant non ?
Ou au milieu de la rue, pour une
petite halte-lecture entre cousins
Comme
elle est jolie, celle-ci, avec son petit toit bucolique...
Celle-là colore les murs gris d'une
ville pluvieuse…
Et dans une salle d'attente, celle-ci sert-elle à faire
oublier aux patients
leur mal aux dents ?...
Ici, il doit faire un peu chaud tout de
même, en plein soleil...mais en hiver, quel havre douillet pour attendre le bus
!
J'adore celle-là, c'est ma préférée ! Peut-être
à cause des dessins naïfs dont elle est ornée...
Quant à celles-ci, elles ont été inventées,
paraît-il, par un architecte New-Yorkais...Un nostalgique des années
soixante-dix, sûrement ! J'avais la même dans ma chambre d'ado...
Bref, vous
l'aurez compris, j'aime cette idée. Je la trouve jolie.
J'aime
toutes les idées qui font circuler les livres et qui jettent des ponts entre
les gens.
J'aime
toutes les idées qui embellissent ce monde soi-disant perdu et cruel. Il reste
de belles petites choses à faire pour le repeindre de couleurs vives. Celle de
l'espoir, notamment.
J'ai quitté
le ponton, je me suis rhabillée, le dernier voilier s'est éloigné dans le couchant, et l'air a
fraîchi.
Il
est temps d'oublier les folies de l'été et de remettre mon paquebot à flot, pour
une ultime traversée. Oui, c'est la dernière. Je vais tirer ma révérence, d'autres aventures m'attendent au bout de la route, tout aussi exaltantes, j'en suis certaine.
Alors bien
sûr, pour être à la mode, je pourrais vous dire ce que je pense de la réforme des rythmes...Cette
grande cagade organisée, qui n'a pas fini de faire couler de l'encre et de
faire vendre des gazettes.
Je pourrais
vous raconter comment les politiques, les syndicats et tous les
"acteurs" de la "communauté éducative" se gourent de
combat, d'objectifs et de projet à long terme... et ce depuis plus de quarante ans. L'éducation des forces vives
de la nation, ça se réfléchit, mille sabords! Ça se respecte, ça s'honore. Ça
se pense large, en cinémascope et en relief. Pas de manière étriquée dans
des décrets à courte vue, des réformettes d'opérette.
Mais il
faudrait dire alors combien les gratte-papier de l'administration principale
ignorent les réalités du terrain, en se gavant de grands mots à la con qui ne
veulent rien dire... (Ah! Jargonos et ses extensions sémantiques à la mords-moi-l' noeud ! Que n'ai-je un dictaphone sous la main, pour vous faire partager ces délires pégagogos d'un ridicule infini...) et en enfonçant des clous dans la tête des jeunes enseignants,
le clou de la résignation, du stress, de la peur de l'échec, de la peur de
l'inspection, de la lourdeur administrative. Il me faudrait vous dire aussi
combien je lis la détresse dans certains regards de parents hagards qui ne
savent plus comment gérer leur progéniture et leurs problèmes conjoncturels.
Comment certains sont prisonniers de la compétition, de l'angoisse de la
réussite, au point de leur voler leur enfance en les abrutissant d'activités, en les inscrivant à deux ans à l'Université, en leur apprenant le Japonais à trois. Pour ne pas perdre de temps. Pendant que d'autres baissent les bras parce qu'ils pensent qu'ils n'y
arriveront jamais, aveuglés par leurs maladies à larges spectres quotidiens : chômage, précarité, crise, stress, insécurité...
Combien
enfin cet affreux stress gagne peu à peu l'école, un lieu qui devrait être
comme une pouponnière de graines et de pousses fragiles prêtes à s'épanouir...
Alors j'ai préparé mon cartable, comme je le fais depuis le début de ma longue carrière,
quand j'avais encore des tresses et mes tâches de rousseur de l'enfance. Dix-neuf
ans, j'avais dix-neuf ans, et une immense envie de faire ce métier. Et déjà la
rage de me battre contre les préjugés.
Et ce
cartable, il est tout léger. Foin des trucs compliqués. Depuis toujours, j'y ai
mis, aux premiers jours de septembre, mon énergie, ma bienveillance
ferme, mon exigence douce, mes convictions chevillées au corps. Et surtout, de
l'amour. Beaucoup d'amour. Un gros tas d'amour inconditionnel. Et c'est
tout.
Ça ne pèse
rien l'amour. Et pourtant, c'est la clé d'airain de ce métier. Et rien, ni les montagnes
de l'incompréhension et de la mauvaise foi, ni les plaines arides de la rigueur comptable, ni les
paquets de mer de la désillusion, non rien, vraiment, ne lui
résiste. C'est à jamais mon armure, ma lance et mon heaume, et les moulins à vent n'auront eu, grâce à lui, qu'à bien se tenir.
J'étais tranquillement assise, au matin, depuis un petit mois et demi, à savourer, au saut du lit, mon café
fumant et mes tartines de pain grillé, tout en réfléchissant mollement à une ou
deux définitions de mots fléchés.
J'étais simplement bien, le dos massé par
mon soleil d'été, plongeant mon regard dans la verdure et appréciant chaque
bruit d'eau, chaque vrombissement de mouche crevant le silence.
Parfois, le tintement de mon smartphone
trouait l'air et m'apportait une joie. Je planais haut...
Le réveil a sonné, j'ai eu l'impression
qu'on était au milieu de la nuit, les tartines et le café avaient comme un
goût, et moi qui aime jouir de l'instant , et m'étirer comme une chatte
sur un toit brûlant, adessias! il a fallu que je me dépêche,
mesdames et messieurs, vous vous rendez-compte? Que je me grouille. Moi qui
avais oublié ce mot.
C'est la rentrée.
Là, j'ai juste l'impression qu'on m'arrache
le foie avec une pince à sucre. Mais sinon ça va aller. Rassurez-vous, je suis contente de retrouver mes chers élèves dans trois
jours. D'ici là, j'aurai récupéré mon entrain naturel et mon teint de rose.
Présentement, je suis un peu comment dire...upside
down, et pour tout dire, j'ai le jet-lag. Le jet-lag des
vacances...
Si
j'avais conservé, comme un collier précieux, tous tes mots envolés, tes
mots doux, si légers et si graves, qui m'ont enrubannée le corps,
Si je les avais mis bout à bout, un à un, comme des cailloux blancs de
Poucet égaré sur le chemin herbeux de mes folles clairières.
Et si j'avais écrit tous ces mots qui me font un épais manteau flou de
caresses et de rêves, et de désirs tremblants, et d'éphémères joies et de
sagesse aussi, leur chaleur orangée baignerait cent pays, verrait cent
horizons, cent couchers de soleils sans que jamais au grand jamais je ne m'en
lasse, pour peu que, dans ta fièvre, chaque jour tu m'enlaces.
Je pourrais être Celle, et de myrrhe et d'encens, de lait et de
baumier, célébrée à jamais, dans le si merveilleux Cantique des
Cantiques, et tu serais Celui.
Tous tes mots sont pour moi comme le chant de l'eau, éternels,
apaisants, incessante promesse des beautés fragiles.
Je ne m'en lasse pas, j'en veux, je m'en nourris, ils sont une
saison qui avance et qui passe et qui est remplacée par une autre saison plus
belle et plus sauvage et plus terrible encore.
Ils me gonflent la bouche comme une voile au vent, ces mots, acrimonieux, délicats ou gracieux, et me rendent brûlante et perméable au
rêve. Ne les arrête pas. Ils me comblent. Ils m'explosent. Eux seuls
peuvent étancher l'inextinguible soif d'amour qui me transperce.