03 septembre 2016

La chambre des merveilles


Mon Oncle Joe a le don de me mettre au défi (littéraire s'entend) et mon tempérament joueur ne résiste jamais. Il s'agissait de placer dans un texte d'invention dix de ces mots (tous écrits avec les lettres de « chambre des merveilles »). Mais, me direz-vous, pourquoi se contenter de dix quand on peut en placer quatre-vingt-quatorze ? J'aime la difficulté, que voulez-vous...

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Ambre - arbre - barde - biche - billard - bille - braderie - brailler - brame - bride - brimade - cadre - calibre - cambré - Chablis - chais - chamarré - chambard - chambrière - charme - charmille - chasse - Chaville - chavirer - chère - chérie - cheville - Chili - dalle - débarras - débraillé - débris - décembre - déchirer - délabré - délire - délivrer - démarrer - démembrer - desservi - dévaler - drachme - drame - drille - élimé - émerveillé - érable - habiller - harde - hardi - harissa - Havre - Héra - hère - hiver - lambada - lamé - léché - lévrier - libérer - Lima - madame - malade - marbre - marché - Rachel - Rachilde - radis - raide - remâcher - remise - Résille - réveiller - reverdi - sabre - sachem - sacré - samba - Sarde - Séville - sévir - valide - valise - veille - verbe - vers - vider - vieillard - vieille - villa - ville - visa - vraisemblable - vrille -





On dit que les chats ont neuf vies. Ce ne sont que des petits-bras, des seconds couteaux. Quitte à choisir, visons large, explosons le cadre, moi j'ai bien vécu, déjà, au bas mot,  mille existences de rêves échevelés. Mille vies spatio-temporelles, ce n'est pas rien ! Mais jugez plutôt.

J'ai été Rachel au Chili, j'ai été Héra à Séville, et Rachilde à Lima, ivre de samba ou de lambada, délivrée, libérée...Dans chaque capitale un rêve.

Ou encore, une année de janvier à décembre, j’ai habité à Chaville une villa sous la charmille, toute en marbre. Là, habillée d’une robe en lamé chamarré, parfumée d’ambre, je regardais d’un œil vidé de hardis chevaliers-servants me lécher les bottes et  m’appeler madame, émerveillés par mon charme et chavirés par ma grâce de lévrier. Nous buvions du Chablis des meilleurs chais, après la chasse à la biche qui brame, sous le plus beau des arbres reverdis du parc, un vieil érable au verbe haut qui m’inspirait des vers.

J’ai été aussi un jeune Sarde débraillé, en hardes élimées, déchirées, crevant la dalle, qui dévale les pentes raides de son destin fait de de brimades et de chambard, sabre au clair, billes en poche et des ailes aux chevilles, et ne vendant jamais sa peau même pour quelques drachmes.

Dans une autre vie, je fus, à mon grand dam, ce vieillard désabusé, ex-grand sachem délabré d’avoir trop marché, hiver comme été, pauvre hère trainant le havresac qui lui sert de valise et embarquant, sans un radis et sans visa valide, vers une ville inconnue, sur un rafiot plein d’harissa. Dormant sur les débris de sa vie en lambeaux, mis au débarras,  au rebut, malade comme un chien et remâchant son drame entre deux crachats verts.

Cependant, j’ai adoré devenir soubrette, en bas résille et escarpins à brides, quand,  juste réveillé des frasques de la veille, le comte, ce joyeux drille, me prenait parmi les plats et les aiguières, sur la table à peine desservie, dans le fond de la remise ou sur le billard du salon. Il délirait : « Ah ! Chérie ! Je vais sévir ! » braillait comme un barde que l’on démembre,  en déflorant de son gros calibre mes endroits sacrés, tandis que cambrée sous les assauts de sa chambrière de cuir, je démarrais en vrille au quart de tour.

Ce ne sont que quelques exemples...
Ma chambre des merveilles ne vous paraît pas vraisemblable ?
Il est pourtant une braderie, un lieu magique,  où vous pourrez vous procurer toutes ces vies, et bien d’autres encore.
Cela s’appelle les livres.
¸¸.•*¨*• ☆

31 août 2016

Valentina



La petite réceptionniste de l'hôtel est une belle jeune femme au sourire épanoui.
Quel accueil agréable et dénué d'affectation ! mes antennes extra sensorielles vibrent, un grésillement reconnaissable entre mille : elle est de ces êtres lumineux vers qui j'ai envie d'aller, quand je me sens parfois perdue comme une phalène dans le noir.
L'allure d'une danseuse, des yeux rieurs et un bel accent qui chante.
Je lui demande d'où elle vient.
Elle me dit qu'elle est chilienne. Nous parlons. Longtemps. Je suis impressionnée par sa maîtrise du français, son vocabulaire soutenu. Elle me raconte, là-bas, son père, poète à ses heures, et emprisonné pendant la dictature. Je pense à Neruda. 
Elle me raconte sa vie d'étudiante, et son bonheur d'être en France ! C'est bon à entendre, quand tant de gens dénigrent et abîment ce beau pays en ce moment.
Elle reste éveillée toute la nuit, c'est son job, gardienne du sommeil des clients, une déesse-lare, enjouée, bienveillante.
Elle me parle des étoiles dans le désert d'Atacama, si extraordinaires, de la lumière de son pays, elle me parle de la thèse qu'elle va écrire, en résidence d'écriture à Aurillac. Elle étudie la danse et son travail portera sur Pina Bausch. La grande chorégraphe atemporelle.
Je lui montre mes dessins, mon blog, je lui raconte ma vie. Je lui parle de mes amies, de la liberté, de l'amour. De mes espoirs en un monde meilleur.
En dix minutes, l'Humanité profonde prend le dessus, celle qui efface les frontières, qui aplanit les doutes et les différences et porte en elle le germe de tous les espoirs, comme une éclaboussure de vie. On n'est plus que deux amies sous la voûte étoilée.
Dans le silence ouaté du coeur de la nuit, dans ce hall d'hôtel, deux âmes se sont reconnues. 
Valentina, grâce à toi, j'ai vu le soleil de minuit sans quitter Paris.
Merci.

¸¸.•*¨*• ☆



23 août 2016

Pokémone

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La dernière fois que je vous ai parlé de mon benjamin, (qui ne se nomme pas Benjamin, d'ailleurs, pas plus que sa cousine germaine ne s'appelle Germaine) il venait de faire le saut de l'ange en croisant la route d'un rocher intempestif  qui traversait la rivière sans regarder, vous vous souvenez ? 

Sa blessure s'était fait investir par une bande de bébêtes poilues aux noms peu cathodiques. Une véritable et authentique surinfection. Un combat des chefs à l'échelle moléculaire. Les  champs catalauniques des globules blancs.

Il est temps que je vous rassure. Il va bien. 
Il va si bien que depuis quelque temps, je le vois partir en ville de façon régulière, régularité surprenante car assez inhabituelle. Je me suis dit pourvu qu'il ne cède pas à cette mode urbaine, inepte et éphémère dont les merdias nous rebattent les oreilles : la chasse aux Pokémons. La fièvre soudaine de l'été...

Il faut dire que mon flair de fin limier ne saurait me tromper, ainsi que certains indices suréminents, jugez vous-mêmes: il ne part jamais sans son smartphone. Il a des airs mystérieux de conspirateur. 

Eh bien, j'avais raison. Il en a trouvé un. Enfin une. Et depuis il ne va plus en ville.  Il reste même enfermé dans sa chambre durant de longues heures, alors qu'il fait si beau dehors. Il émerge de temps en temps pour se ravitailler ou se baigner avec sa Pokémone.

On dira ce qu'on voudra... on en fait tout un fromage, mais une Pokémone, ça ressemble quand même drôlement à une jolie fille. A s'y méprendre.

¸¸.•*¨*•

22 août 2016

Besoin vital



It's all uphill from here:
photo du net

Je ne suis jamais loin. 
Mais parfois on me cherche. 
C'est que j'ai besoin d'air. 
De solitude choisie.
Il me faut parfois souffler sur les braises de ma vie.
Brûler de mon feu interne. 
Chasser les scories, gravir des montagnes, contempler des abîmes. 
Ou simplement aller au bout de la rue.
Sentir la liberté inonder mes veines comme une lave. 
Oublier toute chaîne.
Mais je reviens toujours, me poser dans l'herbe de la plaine comme la rosée du matin, ou comme les cris des hiboux dans le soir des forêts. 
Je reviens parce que je suis pluie d'orage, je suis lune. 
Je suis musique et lien. 
Je suis pain chaud et grillon du foyer.
Mais il me faut toujours partir, m'élever. 
M'extraire. 
M'extirper de tout. 
Changer. 
Aller voir de l'autre côté.
Il me faut défaire les cordes, lever les voiles, délier les bras. 
Quitter le port lourd, quitter la neige sombre. 
Et la gluante boue humide du défaitisme... 
Quitte à inquiéter parfois ceux que j'aime. 
Aller vers le soleil.
Il me faut cueillir le silence, le décoller de l'asphalte où la chaleur l'a figé sous les roues des voitures, pour l'emmener très haut avec moi, au-dessus des fumées de l'habitude, et des cris assourdissants de la misère.
Il me faut oublier un peu ce monde-ci, et sa folie, pour retrouver les tintements familiers et étranges de mon âme. 
Mon autre monde. 
Je suis mer, et bateau en partance éternelle. 
Et pour aimer la vie comme je l'aime, il me faut parfois la regarder d'un peu loin, d'un peu haut. 
Sinon je meurs.


¸¸.•*¨*• ☆







17 août 2016

Un havre

Oeuvre de Cathleen Rehfeld
 L'été, la maison se pelotonne tel un gros chat au soleil, happant la fraîcheur tutélaire des arbres, dans le concert assourdissant des cigales amoureuses de la chaleur.
Je l'aime, cette maison. Elle regorge de souvenirs.
Les murs sont des éponges. Si vous les pressez, il en sort un jus sucré de cris joyeux, de lait grenadine, de bobos qu'on soigne avec une « poupée et de la pommade de bisous » ...Bon, de quelques vomis aussi, rien n'est parfait...
La maison est un havre, un port d'attache.  J'aime quand  les enfants devenus grands z'et autonomes  débarquent, quand ça va et quand ça vient, j'aime ce délicieux courant d'air vif de la jeunesse... Les petits déjeuners sur la terrasse,  caressés de soleil doux. La cafetière pleine, les ploufs dès le matin dans la piscine, quelques affaires qui traînent un peu partout. J'aime quand on peut faire la Tour de Pise avec les bols.
J'aime quand ça palpite, une maison. Quand ça n'est pas trop rangé.
J'aime les longues discussions quand le soir a cette tiédeur qui incite à la confidence. J'aime respirer l'été en famille.Le chèvrefeuille. Et le vin qui tourne la tête.

-Maman, on dort ici ce soir avec Sarah.
-Elle ne préfère pas que vous alliez chez elle ?
-Oh non, c'est beaucoup mieux ici...
-Ah bon, pourquoi ?
-Je sais pas, c'est mieux, c'est tout.
Je biche. Même si ça fait un peu « ami Ricoré » c't'histoire...

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Découvrez la palette joyeuse de Cathleen Rehfeld ICI

14 août 2016

Je suis Miss Tic comme on est Charlie




Bon, je sais, vous êtes tous à la plage ou au vert, en train de vous enjailler dans la suave moiteur des vacances, regardant mollement fondre un glaçon ou deux à la surface de votre boisson fraîche du moment, les doigts de pieds délicatement épanouis dans la pose béate dite de l’éventail. Ce n’est donc pas le moment de vous titiller l’amygdale avec des problèmes existants, ciel !
Aussi je serai brève.
Une remarque iconoclaste mais pertinente de mon ami AlainX, sur le précédent billet, m’a mis la puce à l’orteil. Paraîtrait que l’idole de mes vingt ans, la sulfureuse Miss Tic, serait devenue, je cite, « une femme rebelle qui s'est engluée dans le paraitre capitaliste et l'installation dans la bonne bourgeoisie sagement assise dans le conformisme néo-révolutionnaire .... » Vous imaginez mon désappointement mâtiné de dépit... Même elle, que je me suis dit...Putain, le fric pourrit vraiment tout…Certes. 
Sur le coup, je me suis dit aussi que je devrais lire Paris-Match ou Voici plus souvent, reconnaissant ne pas me tenir au courant des évolutions négatives ou embourgeoisées de tel ou tel personnage du PCF (Paysage Culturel Français, bien sûr, vous pensiez à quoi d’autre ?) On ne compte plus les Renaud, ou les Depardieu qui ont pris des virages fataux, rattrapés par la gloire et le double whisky. Mais Renaud, avant d’être une épave, a écrit Mistral Gagnant, et Depardieu même s’il est « le gros con » qu’on dit qu’il est, est un acteur de génie qui peut tout jouer avec une sensibilité extraordinaire. N'y a-t-il pas une saine distance à instaurer entre l'oeuvre et la vie privée de l'auteur?
Pour moi, le message de Miss Tic reste intact. Je dirais même qu’il n’a pas pris une ride. Qu'elle ait la ménopause vénale et flasque, qu'elle fasse de la pub sur des camionnettes, pour moi,  ne change rien à la force de son trait d'alors. 

Moi, j’aimais bien en 86 son côté femme libre, assumant sa libido, courageuse dans ses prises de positions, un rien impertinente et jouant avec les mots. 
« Une chouette poétesse de la rue » comme dit Le Goût, un autre ex-admirateur de son talent d'alors.
Et trente ans plus tard, j’aime toujours ça, surtout par les temps qui courent, où s’afficher en débardeur sexy et en femme insoumise risque de devenir plus difficile que de gagner le cent mètres aux jeux olympiques.



free gif maker




Miss Tic, à découvrir si vous ne la connaissez pas. Des centaines de dessins de rue ou de porte,  et autant de messages à méditer...
Merci à Walrus de m'avoir  donné l'idée de superposer les photos. Quelle riche idée !

10 août 2016

Le vieil arrosoir en zinc





























Sous mes pas se trouvaient sans doute toutes les raisons d'arriver près de cette fontaine. Un besoin de rassembler mes pensées comme des miettes égarées sur une nappe que l'on recueille dans le creux de la main avec l'idée d'en nourrir les oiseaux. Une envie de me retrouver seule et en paix.
Je suis restée longtemps immobile. L'eau clapotait dans le silence du village.
J'ai laissé mon esprit devenir une terre battue des vents, une pâte informe de glaise que le temps modèle, une grève calme, un corridor plein de courants d'air. J'ai laissé passer les sentiments, les sensations, sans chercher ni à les retenir ni à les repousser, même cette chienne d'angoisse qui vous oppresse parfois sans raison, comme un col trop serré. J'ai accueilli l'inquiétude, la lucidité, le découragement, la frayeur, la lassitude, la perplexité, la colère, l'impuissance, le dégoût, le dépit, la résignation, l'incrédulité, le manque, la compassion...
J'ai pensé à la vie, à l'amour, à la mort. Chaque pensée faisait naître une émotion.
Plus je regardais ces gouttes d'eau dévaler du vieil arrosoir en zinc, et plus il me semblait que tout mon être suivait le même chemin, rebondissant de façon aléatoire sur la surface glacée du bassin. Et en même temps, j'étais cet arrosoir laissant couler le fil de l'eau.
J'ai laissé, je crois, des milliers de choses me traverser. Même les plus noires. Des plus intimes aux plus universelles. 
Nous nous empêchons trop souvent d'éprouver nos émotions, il me semble. Alors que nous sommes des êtres d'émotion. Et si cette auto-censure émotionnelle était néfaste, au final ? Je ne sais pas...
 En tous cas cette expérience, assez inédite, m'a comme lavée, et fait un bien fou. Un peu comme si j'avais plongé nue dans la fontaine, avec moins que rien de costume*.

*

-Célestine, n'aurais-tu point abusé de la dive bouteille sur la colline des fées ?
-Tu as le droit de le penser. Je raconte simplement mon expérience un peu...mystique.
-Oh alors...si tu es Miss Tic...





*Un petit clin d'oeil à Georges, mais ai-je besoin de préciser ...

05 août 2016

Chut...


Je reviens bientôt...