samedi 29 octobre 2011

La lettre I




  illusion, irréfragable, ivresse, infatigable, impasse, immersion, image, indicible, interstice, imbécile, itou, inhumer, inconstant, indigestion, imaginaire, irréfléchi.


Monsieur Bourgeois était un prof de littérature désabusé : l'ivresse des premières années, cette irréfragable enthousiasme de début de carrière, où l'on se sent infatigable, où l'on se fait une image idyllique du métier, cette indicible satisfaction à humer l'odeur des livres neufs, de la craie et de l'encre rouge, où le travail s'insinue avec bonheur dans chaque interstice de la vie privée, oui, tout cela était bien fini...
Au fil des années, il lui avait fallu inhumer ses illusions sous une pluie de contraintes administratives, de réformes imbéciles jusqu'à l'indigestion. Pour ses collègues, itou : tout le monde se sentait dans une impasse. L' imaginaire était en berne, il avait l'impression de passer son temps à évaluer une bande d'adolescents pré-pubères inconstants et irréfléchis. Pire, il ne trouvait plus les ficelles d'une bonne immersion dans le plaisir de lire, qui avait pourtant été son moteur durant toute sa vie.
Il soupira et quitta la salle des profs d'un pas résigné. Il lui restait huit ans et demi à tirer...











Une journée parfaite (pour le défi du samedi)
(Pour le défi du samedi, il fallait raconter un anniversaire...)

Ce matin, je me suis réveillé en me disant : « Bon sang, c'est l'anniversaire de Denise ! » Denise, c'est ma femme. Je me suis dit que j'allais rendre cette journée parfaite.
En me levant, dans l'obscurité, je me suis pris les pieds dans le tapis et j'ai terminé ma course contre la porte. J'ai allumé le couloir. Mon arcade sourcilière pissait le sang : un petit jet bien rouge sur la moquette bleue. Je me suis dit : « C'est beau, on dirait du Miro ! »
Je suis descendu à la cuisine lui préparer un bon petit déjeuner. Je me suis brûlé la main avec le grille-pain en essayant de rattraper un toast récalcitrant. Mais j'étais content de lui faire la première surprise de la journée.
Mon plateau à la main, j'ai eu l'air idiot de trouver dans le lit le traversin installé sous la couverture, version mauvaise blague de potache qui fait le mur. « Chéri, je suis partie faire du shopping, poisson d'avril ! » Ça m'a fait rire, vu qu'on était en juin. J'ai trouvé ma femme merveilleuse.
J'ai commandé un repas somptueux chez un traiteur, mais les invités ont commencé à arriver, et je ne voyais toujours rien venir. Alors je me suis rappelé que la livraison étant hors de prix, j'avais choisi la version éco « à aller chercher sur place ».
Malheureusement, j'ai oublié de noter les coordonnées du traiteur, que j'avais pioché au hasard dans l'annuaire. J'ai regardé l'annuaire. Il y avais deux cents traiteurs. J'ai commandé des pizzas.
Marie et Lucas, les ados, se sont disputés pour choisir les pizzas, pour changer un peu, et quand Denise est arrivée, ils étaient en train de se battre à coups de cacahuètes dans l’œil. Belle-maman a gueulé que ces gosses étaient vraiment très mal élevés !
Le chien a renversé la table basse en verre en voulant faire des fêtes à Denise, et Beau-Papa est parti s'installer sur le balcon parce qu'il fumait et que Belle-Maman déteste ça. 
J'ai allumé des bougies pour faire une ambiance zen, mais la nappe en papier s'est enflammée. Denise a voulu balancer le contenu du pot à eau sur la table. Ma belle-mère a tout pris dans la tronche et ça a ruiné son rimmel. Denise était désolée. 
Belle-maman est partie en gueulant dans la salle de bains, et au passage, elle a écrasé la queue du chat qui a poussé un miaulement de douleur terrible, et du coup, le chien a eu peur et il a essayé d'attraper sa queue comme il fait toujours quand il est stressé. 
Sa queue a renversé le bocal du poisson rouge qui a rejoint les débris de la table basse. Le chat a bondi sans se couper les pattes sur les morceaux de verre et il a bouffé le poisson.
Lucas a dit « J'ai la dalle, quand est-ce qu'on mange ? »
Marie a dit «  T'es qu'une tripe »
Lucas a dit « Pétasse »
Marie a dit « Ta gueule ».
« Taisez-vous ! » j'ai crié.
Denise s'est mise à pleurer, quand on a sonné à la porte. C'était le livreur de pizzas.
Pendant que je cherchais en vain de la monnaie dans toute la maison, les ados avaient repris leur rixe, et la basket de Lucas a raté sa cible pour aller se ficher dans la bobine du livreur qui, de surprise, a lâché les pizzas. « Gardez tout ! Il a dit en prenant la fuite comme s'il avait vu des ovnis.
Mon beau-frère et ma belle sœur, Gérard et Jeannette, sont arrivés sur ces entrefaites avec leur tête d'ahuris des grands jours. 
« On est en retard !... les embouteillages ! » a dit Jeannette en s'étalant de tout son long dans la sauce tomate des pizzas que le chien et le chat avaient commencé à déguster.
Pendant que Jeannette réparait les dégâts collatéraux dans la salle de bains, j'ai dit à Marie de préparer un plat de pâtes. Lucas a rigolé, je lui ai flanqué la serpillère dans les mains. Marie a rigolé. Denise pleurait un peu moins.
Mes beaux-parents sont partis prétextant qu'ils avaient soi-disant oublié leurs gouttes.
Marie a dit « Papa, il n'y a plus de pâtes, et plus rien dans le frigo ». Du coup, Gérard et Jeannette ont proposé d'emmener les ados au fast-food.
"C'est pas de refus" j'ai dit.
Denise a essuyé ses yeux. J'ai essuyé partout, le chat et le chien repus (les veinards) se sont endormis dans leur panier. Avec Denise, on s'est assis sur le canapé. On s'est ouvert une boîte de tripes.
Elle a souri. « Tu as de la sauce tomate sur l'arcade » elle a dit.
« C'est pas de la sauce tomate » j'ai dit.
Je lui ai offert sa bague. Elle lui allait comme un gant.
« Bon anniversaire, mon amour » j'ai dit.
Elle a resouri.
La journée n'avait pas été parfaite.
Je me suis dit que ma femme, elle, était parfaite.

* * * * * * * * *

Monsieur Bourgeois (pour LA LETTRE i d'Asphodèle)
(il fallait placer les mots suivants:  illusion, irréfragable, ivresse, infatigable, impasse, immersion, image, indicible, interstice, imbécile, itou, inhumer, inconstant, indigestion, imaginaire, irréfléchi.

Monsieur Bourgeois était un prof de littérature désabusé : l'ivresse des premières années, cette irréfragable enthousiasme de début de carrière, où l'on se sent infatigable, où l'on se fait une image idyllique du métier, cette indicible satisfaction à humer l'odeur des livres neufs, de la craie et de l'encre rouge, où le travail s'insinue avec bonheur dans chaque interstice de la vie privée, oui, tout cela était bien fini...

Au fil des années, il lui avait fallu inhumer ses illusions sous une pluie de contraintes administratives, de réformes imbéciles jusqu'à l'indigestion. Pour ses collègues, itou : tout le monde se sentait dans une impasse. L' imaginaire était en berne, il avait l'impression de passer son temps à évaluer une bande d'adolescents pré-pubères inconstants et irréfléchis. Pire, il ne trouvait plus les ficelles d'une bonne immersion dans le plaisir de lire, qui avait pourtant été son moteur durant toute sa vie.

Il soupira et quitta la salle des profs d'un pas résigné. Il lui restait huit ans et demi à tirer...

23 commentaires:

  1. Un bad trip qui se termine par des bonnes tripes ! Trop fort ! :~))))))))))))

    Bravo, c'est excellent !

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  2. Que de péripéties ! Ecriture très imagée. J'ai tout vu comme si j'y étais :-)

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  3. trop bien!!!
    quelle cascade de trucs calamiteux!
    c'est une vraie perfection dans le genre calamiteux!
    clap! clap! clap ! Madame!

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  4. ah! la vache !, je viens juste de voir ta colonne idées cadeaux!!
    merci pour les chapeaux!! trop sympa!
    merci!!

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  5. Ah ! la monotonie des journées anniversaire...
    Tiens dans ton histoire je n'ai pas entendu le SAMU !

    Denise, arrange ta mise
    Point de mine grise
    Montre ta silhouette exquise
    Vite vite une bise.

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  6. Et bien, qu'il vienne travailler avec moi, Mr Bourgeois : Je fonds dans mon amour pour la littérature avec mes stagiaires , je vis un vrai "cercle des poètes disparus" avec eux, et je suis au septième ciel depuis !:-) Bisous ma Célestine, bon week end ! Pour moi aussi, c'est "reops" jusqu'à mercredi et le fiston est ici, bien qu'encore chez son père, il viendra demain soir jusqu'à mardi !:-) voilà, je t'ai raconté ma "life" !:-))

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  7. Cet homme-là savait quand il pourrait partir ? Parce que, sans dec', moi, chais pas.

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  8. Pauvre mr Bourgeois :-)
    Il faudrait pouvoir changer de métier plus facilement
    mais une fois engagé dans une voie......

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  9. Valentyne certes, mais c'est le portrait de beaucoup de profs de nos jours, je n'ai pas eu à forcer le trait, hélas...

    BERTHOISE chut! il croit qu'il en a pour 8 ans et demi, ne le détrompons pas...En réalité, personne ne peut prévoir à l"heure actuelle!

    ELLA merci pour les nouvelles fraîches de ta life. Je suis heureuse que tu partages des choses sympa avec tes stagiaires...Mon "Monsieur Bourgeois" ne me ressemble pas, tu le sais.

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  10. ANDIAMO tout s'est arrangé, pas besoin de samu...voilà un quatrain que mon héros aurait pu susurrer à sa douce sur le canapé...

    CROUKOUGNOUCHE ben de rien ma belle...ils sont tellement sympa tes petits chapeaux. D'ailleurs un de ces quatre, je t'en commanderais bien un. Un joli vert par exemple...

    SUZAME merci! c'est la première fois que je publie deux participations à deux concours différents dans le même billet! Ca va mélanger les commentateurs, je me dis. Des idylles vont naître...

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  11. TANT BOURRIN tu es le roi du calembour et de la calembredaine. Je t'aime mon Tant-Bourrinou!

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  12. Je crois que tu n'as pas eu à te forcer pour écrire le second texte! Les mots semblaient choisis tout exprès pour ce thème !!

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  13. Du plaisir... Je compatis aux misères de M Bourgeois, je vis la journée cata de l'anniversaire de Denise et surtout merci pour l'éclat de rire avec le : C'est beau, on dirait du Miro ! qui va rester une phrase culte pour moi!!

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  14. Je peux imaginer que les changements de gouvernement accompagnés de leurs lots de réformes ont un impact négatif sur les profs et provoquent à l'usure une dégoûtation.
    Quel anniversaire original ! C'est décidé je ne fête plus le mien.

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  15. Tu m'as fait passer du rire aux (presque) larmes avec ces deux textes ! Je ne sais pas pourquoi mais je me suis très bien reconnue dans la journée cata, sûr que chez moi, il y aurait eu la fuite d'eau, le gâteau qui crame et une panne de courant en plus !
    Quant à Monsieur Bourgeois, il est le symbole de tous ces enseignants "désillusionnés" qui n'en voient plus le bout ! J'ose espérer que tu n'en es pas à compter le temps qu'il te reste à tirer même si ce temps s'allonge (et va peut-être encore s'allonger) de mois en mois...

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  16. J'aime beaucoup l'histoire enlevée de Denise ... Elle me fait penser au début du film Brazil de Terry Guillian
    Bises !

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  17. Deux défis dans deux textes , quel régal !
    Franchement , il reste optimisme le mari de Denise , c'est un bon bonhomme aussi , quel rythme !
    j'aime les petits détails que tu glisses , c'est finement trouvé

    Pour les mots en I , que dire de plus , triste réalité , je suis scotchée par autant d'efficacité
    bravo Célestine

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  18. Edmée De Xhavée30 octobre, 2011 21:02

    J'ai adoré les deux textes, je dois dire! Ambiance très différente, le second texte fait un peu de la peine pour ce pauvre Mr Bourgeois!!!

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  19. L' engueulade entre les ados: ça c' est du vrai tout craché !!!
    J' espère que M. Bourgeois va retrouver un peu de "vigueur" sinon ses élèves vont pas rigoler pendant 8,5 ans ...

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  20. deux textes bien léchés et très agréables à déguster

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  21. De la guigne!certains jours on ferait mieux de ne rien entreprendre. Ma soeur a commençé sa carriére d institutrice avec beaucoup d enthousiasme, mais les années venant; j ai senti sa lassitude.A 52 ans vu qu elle n était plus obligée de travailler elle a arrété et s est consacrée au bénévolat. Mon beau frére qui était prof m a souvent parlé avec mépris des réformes de l enseignement.
    Bonne journée Celestine
    Latil

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  22. J'avais loupé ton texte. Encore une fois je suis scotché par un texte aussi court et aussi censé...
    En même temps, on dirait que c'est pas de la fiction....

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  23. MIND THE GAP hélas non, je crois que c'est du vécu pour beaucoup de profs...Je suis une extra-terrestre dans ce boulot: je continue à aimer ça...

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Je lis tous vos petits grains de sel. Je n'ai pas toujours le temps de répondre tout de suite. Mais je finis toujours par le faire. Vous êtes mon eau vive, mon rayon de soleil, ma force tranquille.
Merci par avance pour tout ce que vous écrirez.
Merci de faire vivre mes mots par votre écoute.